Naufrage sur la côte de Plouguerneau.
--Vois-tu, Jobic, ce grand navire qui dérive avec le courant et le vent,
sur la côte? Ne semble-t-il pas que ce soit la Providence qui nous
l'amène? Ce trois-mâts va bientôt se perdre, s'il plaît à Dieu! Il a
venté dur cette nuit, et nous aurons des débris à ramasser avant peu.
--Écoute donc, Bihan, si nous allions avec notre bateau à bord de ce
bâtiment égaré, pour le piloter en dedans des basses! C'est que je
connais un bon mouillage, oui, à terre du grand banc qui brise là au
large. Peut-être nous donneraient-ils quelque chose de bon à bord de ce
navire, pour leur avoir sauvé la vie.
--Ah oui! tais-toi donc! Il y a deux semaines que j'ai voulu faire ça
dans mon petit bateau, pour un brick anglais qui s'était affalé sous
Pontusval. J'étais tranquillement à pêcher du _lieu_ au large avec ma
femme et sa cousine. Le poisson ne mordait pas, et j'avais dit pourtant
cinq bons _pater_ et autant d'_ave_, avant de jeter ma ligne à l'eau. Je
n'étais pas content, non, et il aurait fallu s'approcher bien près de ma
figure, pour me voir rire, je t'assure. Mais voilà que tout-à-coup
j'aperçois, en levant ma tête, un navire qui barbotait dans les lames,
et qui s'en venait _au plein_. Tu sens bien qu'aussitôt me voilà à
rentrer mes lignes, à lever mon grapin et à courir sur le bâtiment à
_toc de voiles_. Quand je montai à bord, les voilà tous à m'embrasser,
en anglais, je crois, car ils ne m'avaient pas l'air de parler français.
Le capitaine savait qu'il allait se perdre.... Par signes, je finis par
lui faire entendre la manoeuvre qu'il fallait faire pour se parer de la
côte, et me voilà à remettre le bâtiment en bonne route.... Combien
penses-tu qu'ils m'aient donné pour mon lamanage, et pour les avoir
sauvés de la mort, ces mauvais hommes-là[2]?
[Note 2: On a imité, autant qu'il était possible dans ce petit
dialogue, la forme du langage des paysans bas-bretons de cette partie de
la côte du Finistère.]
--C'étaient des Anglais, dis-tu?
--Oui, des Anglais, car ils avaient des figures bien rouges, et ils
parlaient de la gorge.
--Ils t'ont donné.... Vous étiez à trois dans ton petit bateau, à ce que
tu m'as dit, n'est-ce pas?
--Oui, à trois, moi un, ma femme deux, et sa cousine trois.
--Ils t'auront donné.... Combien de temps as-tu passé à bord?
--J'ai passé une demi-heure, une heure peut-être, ou deux ou trois
heures, tout au plus. Mais dis-moi donc combien tu crois qu'ils m'ont
donné?
--Vingt, vingt-cinq, trente écus, peut-être, que je pense, selon mon
idée!
--Allons donc! Une ou deux livres de viande salée, mon ami, et une
bouteille ou deux d'eau-de-vie qui avait bon goût, mais qui ne se
sentait pas passer au gosier.
--Deux livres de viande et deux bouteilles d'eau-de-vie! Pas davantage?
--Pas davantage! Après cela, sauvez donc la vie à des hommes!
--Et ils ne t'ont pas seulement donné un peu d'argent?
--Pas ce qui te ferait mal à l'oeil en argent. Seulement, le capitaine
m'a mis dans la main trois petites pièces en or, mais si petites, si
petites, que je n'y pensais seulement plus en te parlant.
--En ce cas, il ne faut pas sauver ce gros bâtiment qui dérive sur la
côte en grand. On a meilleur profit à ramasser les hommes une fois morts
sur le bord de la grève, qu'à leur sauver la vie en risquant de se
noyer. Deux livres de viande! est-il possible!
--Oui, deux livres de viande salée encore.
--Deux bouteilles d'eau-de-vie qui ne rabotait pas le gosier!
--Oui, deux bouteilles d'eau-de-vie toute douce comme du ratafia des
quatre-fruits[3].
[Note 3: Nom d'une liqueur très-connue dans le pays.]
--Et trois petites pièces d'or qui valaient peut-être trente écus!
--Pas plus?
--Les coquins! Il faut les laisser se noyer, parce qu'après, vois-tu
bien, on a les débris du bâtiment et de la cargaison; au lieu qu'en
sauvant le bâtiment, on n'a rien, et on le voit s'éloigner au large en
se moquant de nous.... Oh! comme le vent souffle! Entends-tu comme la
tempête hurle, et comme la mer crie.... C'est la sainte Vierge Marie,
mère de Dieu, qui fait ce _coup de temps_ tout justement pour nous.»
Le bâtiment qu'avaient aperçu nos deux pêcheurs de Plouguerneau, luttait
en effet contre la tempête, et luttait sans espoir de salut. Chacune des
voiles qu'il présentait à la violence du vent pour essayer de s'élever
de la côte, était enlevée en mille pièces par la bourrasque furieuse.
Poussé par la masse énorme des lames qui le heurtent en travers, il
dérive en roulant vers le rivage semé d'écueils et blanchi par l'écume
des vagues, qui mugissent sur le sable soulevé. Il mouille ses ancres
sur le fond, qu'elles labourent en cédant à l'effort des câbles....
Efforts inutiles; le bâtiment va périr: son équipage nombreux se presse
sur le pont, monte dans les cordages, au haut des mâts, que la mer
couvre déjà, que le vent plie comme de frêles peupliers sur la lisière
d'une forêt. Les malheureux naufragés lèvent les mains au ciel,
confondent leurs cris de terreur ou de désespoir.... A terre, c'est un
autre spectacle: de barbares paysans, la joie dans les yeux, l'espoir
dans tous les gestes, l'impatience dans tous les mouvements, attendent
que la mer courroucée apporte à leurs pieds les fruits du naufrage.
Pendant que les matelots du navire et les passagers les implorent comme
des anges sauveurs, ils leur tendent les bras, mais pour les saisir, les
attirer à eux et les dépouiller. A chaque cri de terreur que poussent
les naufragés, les pêcheurs du rivage répondent par un rugissement
d'allégresse.... La tempête est la plus forte, et les voeux de la
cruauté sont seuls exaucés: le navire disparaît dans une rafale
épouvantable, sous les montagnes d'eau qui mugissent en se roulant les
unes sur les autres, comme pour submerger la terre sur laquelle elles
viennent se briser avec un horrible fracas....
La rafale a passé comme un coup de foudre: une _acalmie_ lui succède....
Quelques têtes d'hommes et de femmes se montrent au-dessus des flots
palpitants; des débris surnagent. C'est sur ces débris que se porte
d'abord l'avidité des paysans. Ils les halent à terre, en se jouant avec
les lames furieuses auxquelles ils disputent les restes du naufrage.
Puis après, c'est sur les naufragés qu'ils nagent, non pour les
secourir, mais pour en faire une proie et se les partager. Aussi, voyez
avec quelle curiosité ils regardent ces matelots et ces passagers
tremblants, qu'ils attirent sur le rivage! Pendant que ceux-ci
remercient les riverains à qui ils croient devoir la vie, les paysans ne
cherchent qu'à arracher la montre qu'ils aperçoivent à la ceinture de
leurs hôtes, ou la bague qui brille à leurs doigts engourdis. Les
naufragés pleurent d'attendrissement; les paysans sourient d'un affreux
espoir. Il y a des femmes dans les naufragés sauvés. Mais il y a des
femmes aussi dans les habitants du rivage, et celles-ci sont
impitoyables. L'une d'elles va jusqu'à briser avec ses dents la bague
qu'elle n'a pu ôter au doigt gonflé de la femme du malheureux capitaine,
étendu mort sur la grève qui regorge déjà de cadavres.
Le temps cependant s'apaise. Les hommes et les femmes échappés à la
tempête, restent pendant la nuit à demi nus, sur la plage inhospitalière
où la cupidité les a accueillis avec tant d'inhumanité. Des feux allumés
par les paysans, pour éclairer les travaux du sauvetage, servent à
réchauffer les membres glacés des naufragés. Les cris de joie des
pêcheurs de Plouguerneau se mêlent aux lamentations de leurs victimes,
toutes les fois qu'ils parviennent à tirer à sec une épave du navire, ou
une caisse de marchandises que leur apporte la mer moins agitée. Le jour
se fait bientôt: le temps est devenu moins menaçant; le ciel, qui
quelques heures auparavant vomissait la tempête et la foudre, a repris
sa sérénité, et il semblerait sourire à la nature, si les débris d'un
navire et les cadavres de quelques naufragés n'étaient pas là pour
attester les malheurs de la veille et le délire récent des éléments.
Avec le jour, un bâtiment de guerre rôdant sur la côte, est venu
mouiller sur le lieu de l'événement, pour s'opposer à la fureur trop
connue des habitants de la côte après tous les naufrages. Les postes
voisins de douane accourent aussi. Chaque matelot de l'État, chaque
préposé des douanes, dispute aux habitants du rivage la proie qu'ils
veulent arracher à la mort même. L'ordre se rétablit: l'humanité veille
à côté de la cupidité; la générosité succède à la violence et à
l'endurcissement. Mais les paysans, repoussés dans leurs cahuttes,
s'assemblent pour concerter pendant la nuit une attaque contre la force
armée, et pour tâcher encore de ravir aux hommes de l'État, les lambeaux
du navire et de la cargaison que protégent l'honneur et la force.
Il y a quarante-cinq ans à peu près que ce triste événement se passa
sur la côte de Plouguerneau. Depuis ce temps, toute une révolution a
passé sur les moeurs des habitants de ces sauvages contrées, et ces
moeurs se sont adoucies à la lueur des lumières qui ont pénétré jusque
dans les cantons les plus ignorés. Aujourd'hui peut-être, on ne prodigue
pas encore aux naufragés, sur cette côte aride, les soins que réclame le
malheur; mais du moins on ne dépouille plus de leurs humides vêtements,
les infortunés que la mer furieuse jette à moitié morts sur ces plages
d'airain. Oh! que la civilisation est belle, même quand elle n'inspire
pas toutes les vertus! C'est elle qui émousse la férocité de la
barbarie, et qui finit par neutraliser jusqu'à la plus stupide cruauté.