Le Grain blanc.
C'est aux approches de l'équateur que les grains blancs assaillent le
plus ordinairement les navires, dans les moments où l'on est quelquefois
le moins disposé à recevoir ces rafales perfides qui peuvent devenir
funestes aux bâtiments d'une petite capacité.
Lorsque, favorisé par ce souffle léger que les marins, aux environs de
la ligne, semblent vouloir recueillir avec avidité presque dans leurs
plus petites voiles, le navire a tout mis dehors, le calme plat vient
parfois succéder à la brise inconstante qui va mourir au loin en
effleurant à peine une mer sans mouvement. Rarement, dans ces instants
d'oisiveté, la surveillance se trouve sollicitée par la prévoyance de
quelque danger ou de quelque événement extraordinaire. Les voiles
battent sur les mâts à chacun des coups de roulis que le navire éprouve
encore, et ce bruit monotone et périodique, joint au craquement de la
mâture qui s'incline avec le bâtiment sur chacun des bords, inspire, à
tous les hommes de l'équipage, une fatigue, une langueur qui achèvent de
les livrer au sommeil, dans des parages où la chaleur est déjà si
accablante. Si, pendant ces heures de calme et d'ennui, un petit nuage
vient à se détacher de l'horizon, et à parcourir avec vitesse l'azur
d'un ciel inanimé, et que pour comble de malheur personne ne l'ait
aperçu à bord, bientôt la bonté du navire et de la mâture sera mise à
une rude épreuve; car ce nuage qui accourt, et que personne ne voit, est
_un grain blanc_! Rien n'annonce son approche. La mer continue à être
unie. Le soleil sous lequel le nuage a passé comme un lambeau de la gaze
la plus transparente, darde ses rayons avec la même ardeur que si rien
n'avait intercepté sa vive clarté. Ce n'est que lorsqu'un sifflement
aigu se fait entendre dans les cordages et dans la mâture, qu'on
s'aperçoit que le grain blanc est tombé à bord. Tout le monde saute à la
manoeuvre; l'officier s'élance sur la barre du gouvernail pour aider le
timonnier à la pousser au vent. Il crie d'amener les voiles; mais déjà
la force subite du vent a tellement incliné le bâtiment que l'eau est
presque rendue aux panneaux, et que la pente de la mâture empêche les
voiles d'amener. Les mâts, surchargés du poids terrible de la rafale,
plient comme s'ils allaient se briser. Dans un moment aussi alarmant,
l'officier, pour le salut du navire, se décide à faire larguer les
écoutes qui retiennent le point des voiles aux bouts de chacune des
vergues: les écoutes sont larguées; le vent alors, s'emparant des
voiles qui ne sont plus tendues, les déchire en lambeaux et les enlève
au loin avec un fracas effroyable. Le navire cependant, soulagé par la
perte de presque toute sa voilure, arrive en suivant l'impulsion que lui
donne sa barre portée depuis long-temps au vent. Il se redresse
progressivement. Le grain qui l'avait assailli a paru à peine effleurer
la surface tranquille de la mer; le calme qu'il a interrompu pendant
quelques minutes seulement, renaît; on n'entend même plus à bord le
sifflement de la rafale qui a passé comme un coup de foudre, et qui
s'éloigne pour mourir dans l'espace. Mais la mâture a été ébranlée,
brisée dans quelques parties; les voiles n'ont laissé que des lambeaux
sur les vergues que l'effort du vent a ployées et dépouillées de leurs
agrès. Il faut réparer les avaries, visiter le gréement et la mâture
pour connaître toute l'étendue des dommages occasionés par le grain.
C'est ainsi, comme on le voit, qu'au milieu du calme le plus parfait,
les marins ont encore à redouter les accidents qui menacent à chaque
instant leur vie aventureuse.