L'Abordage.
Le vent s'est élevé avec violence aux approches de la nuit; des nuages
épais cachent le ciel, et ont dérobé aux yeux des marins les derniers
rayons d'un soleil qui a disparu pâle sur un horizon morcelé, pour ainsi
dire, par l'agitation des vagues lointaines qui s'élevaient comme des
montagnes. Le navire reçoit cependant encore la brise par le travers, et
continue sa route à petites voiles, malgré la mer qui embarque à bord,
et occasione des coups de roulis dont la mâture est ébranlée.
L'obscurité augmente tellement à chaque minute, que bientôt les
matelots, pour saisir les cargues du petit hunier, sont obligés de
chercher à tâtons les manoeuvres sur lesquelles leur a dit de se ranger
le capitaine, dont la voix est emportée par le sifflement du vent et le
mugissement des vagues. Les hommes placés aux deux bossoirs essaient en
vain de distinguer, dans les ténèbres, les navires qui, courant à
contre-bord, pourraient aborder le bâtiment: la lame qui vient se briser
sur le bossoir du vent, le couvre à chaque moment de ses flaques
écumeuses. Un matelot posté en vigie sur la vergue de misaine tient
aussi inutilement ses regards fixés sur l'espace, où ils se perdent avec
inquiétude. Le capitaine crie de temps à autre, et dans les intervalles
où il croit pouvoir se faire entendre: _Veille aux bossoirs_! Mais
personne à bord ne peut rien apercevoir, rien découvrir même à la plus
petite distance. Les heures s'écoulent dans cette pénible anxiété. Un
fanal que l'on a essayé de suspendre dans la mâture s'est éteint,
ballotté trop violemment par la force du vent et des coups de roulis.
Des cris se font entendre cependant sur l'avant: _Laisse arriver! laisse
arriver!_ répète avec force le capitaine, en se précipitant sur la
barre, qu'il essaie à pousser au vent: C'est un navire qui, naviguant à
contre-bord, vient se jeter avec un fracas effroyable sur le bâtiment,
qu'il aborde par la joue! Le choc renverse tout à bord; la mâture tombe;
l'avant du navire abordé est défoncé. Les lames s'élèvent en mugissant
et submergent l'avant, qui reste englouti et qui s'apique dans la mer,
en même temps que l'arrière flotte plus élevé sur les vagues qui le
heurtent. En vain les plus intrépides saisissent des haches pour couper
les parties du gréement qui se sont engagées dans l'abordage: tous les
efforts sont inutiles, on court dans l'obscurité, les cris des deux
équipages se confondent et se perdent au sein du tumulte horrible des
vagues qui rugissent et des vents qui sifflent en enlevant les voiles
qui claquent sur leurs vergues brisées. La mort s'offre de toutes parts
aux matelots: le navire coule; ils sautent à bord du bâtiment qui flotte
encore et qui menace de s'engloutir, en se heurtant sur la carcasse du
navire qui a déjà disparu sous les vagues. Le bâtiment abordeur surnage
encore cependant sans mâture: il est jeté au large; on saute aux pompes,
que tous les efforts des deux équipages ne peuvent franchir; et c'est
dans cette position, plus cruelle peut-être cent fois qu'une mort
prompte, qu'il faut attendre le jour. Heureux encore si, en apercevant
ses premiers rayons, les misérables marins ne sont pas réduits à
disputer leur vie à la tempête, en s'abandonnant aux flots dans une
frêle chaloupe, où ils ne réussissent trop souvent qu'à prolonger leurs
angoisses et leur agonie.