III.

La Chasse.

Le jour va poindre: ses premiers rayons déjà projetés vers le zénith ont

averti l'officier de quart que le moment de faire faire la visite du

gréement, par les _gabiers_, est arrivé. Le maître d'équipage a soin

d'ordonner aux hommes qui montent dans la mâture, de porter

attentivement leurs regards sur tous les points de l'horizon. A peine

le premier gabier est-il parvenu sur les barres de perroquet, qu'il

s'écrie, _Navire_! Ce mot a fait tressaillir de joie tout l'équipage.

_Dans quelle partie le vois-tu_? demande l'officier au gabier: _Par le

bossoir de dessous le vent, là, à une lieue à peu près de distance.»_ Un

coup de sifflet de silence se fait alors entendre: un pilotin va

prévenir le commandant; la moitié de l'équipage qui n'était pas de

quart, est aussitôt réveillée, et monte sur le pont en fixant les yeux

sur le bâtiment découvert. L'officier ordonne de larguer toutes les

voiles qui, pendant la nuit, avaient été serrées. Dans un instant la

frégate est couverte de toile; et tous les gabiers des hunes et les

matelots, rangés sur les manoeuvres, attendent avec leur vigilance

ordinaire, excitée encore par l'espoir de quelque événement, le

commandement que l'officier de quart fait entendre dans le sonore

porte-voix. Le cap a été mis sur le navire à vue, qui, s'apercevant de

son côté qu'un grand bâtiment se dirige sur lui, en faisant blanchir la

mer sur son avant, a mis dehors toutes ses voiles pour fuir selon

l'allure la plus favorable à sa marche. Pendant la première heure de

chasse, le jour s'est fait: des aspirants, avec une longue vue en

bandoulière, se sont perchés sur la partie la plus élevée de la mâture,

et de temps en temps ils en descendent pour informer le commandant de la

manoeuvre du bâtiment chassé. Les yeux tantôt fixés sur la boussole, au

moyen de laquelle on relève les positions respectives des deux navires,

et tantôt placés sur le tube de sa longue-vue, le commandant s'aperçoit

qu'il ne tardera pas à être à portée de canon du navire chassé, qui,

malgré la force de la brise, continue à tenir hautes toutes les voiles

qu'il a pu livrer au vent. Le branle-bas de combat est ordonné à bord de

la frégate: chacun se rend à son poste. On allume les mèches, le tambour

résonne; le sifflet perçant du maître d'équipage se mêle au bruit du

tambour et du porte-voix de l'officier de manoeuvre. Les chirurgiens ont

disposé le triste appareil de leurs instruments, et les cadres pour

recevoir les blessés sont déjà tendus dans le faux-pont. Le bâtiment

chassé, qui voit les préparatifs que fait la frégate, emploie enfin les

derniers moyens qui lui restent pour échapper à cette redoutable

poursuite. Il jette à l'eau ses embarcations, sa drôme, une partie de

ses canons, et tous les fardeaux qu'il peut tirer le plus promptement de

sa cargaison. A chacun des objets qui viennent passer en flottant le

long de la frégate, l'équipage de celle-ci jette un cri de joie. _Il est

à nous_, s'écrie-t-on: _C'est un vaisseau de Compagnie! à l'abordage! à

l'abordage_! Deux canons placés sur l'avant vont partir: ils tonnent. Le

pavillon est hissé en même temps, et les boulets dépassent le bâtiment

ennemi. Les houras partent alors de tous les points du navire. Déjà les

canonniers de la batterie de dessous le vent, l'oeil sur la culasse de

leurs pièces, suivent, en pointant, le mouvement de la lame et du

bâtiment qu'ils visent. _Attention au commandement_! fait entendre le

capitaine dans le vaste porte-voix qui communique à la batterie: _Feu

babord_! A ce mot la volée entière part avec fracas, et la mitraille

crible de toutes parts les voiles, la mâture et le corps du vaisseau

ennemi. _A l'abordage! à l'abordage!_ répète l'équipage: les sabres se

distribuent aussitôt; les haches, les pistolets et les piques passent

dans les mains des premières escouades, palpitantes d'impatience. Les

grappins avec leurs chaînes se balancent au bout des vergues, et

menacent de tomber dans le gréement de l'ennemi. Mais celui-ci, voyant

la frégate à bout portant, et son équipage groupé sur l'avant pour

sauter à son bord, envoie une bordée à mitraille qui crible le pont de

son adversaire, et abat des files entières de matelots. Après ce succès

inutile, contraint de se rendre à une force contre laquelle il lutterait

en vain, il amène son pavillon, et évite ainsi le carnage que lui ferait

redouter le terrible abordage d'une frégate française.

La mer et les marins Scènes maritimes · 第 8 / 77 题