Navire fuyant vent arrière.
Une tempête continuelle, une mer effrayante ont tellement fatigué et
désemparé le navire, qu'il finirait peut-être par s'ouvrir s'il
s'efforçait de rester encore long-temps _à la cape_: une seule ressource
peut être tentée pour sortir de cette position, dans laquelle les pompes
suffisent à peine à vider l'eau qui entre dans la cale par les coutures
du bâtiment harassé: on se détermine à arriver vent arrière et _à fuir
avec le temps_.
Mais, en se hasardant à tenter cette manoeuvre, il est un danger que nul
homme de mer ne saurait se dissimuler, et qu'il faut une grande
résolution pour affronter: c'est celui de recevoir par le travers une
lame qui peut faire sombrer le bâtiment: la certitude du péril présent
l'emporte pourtant presque toujours sur la crainte du péril douteux.
Chaque homme se porte donc à son poste, et va attendre avec zèle et
attention la voix du capitaine, ou le signal qu'il donnera, si son
commandement ne peut se faire entendre dans le mugissement de la
tourmente et le bruit des vagues. La barre du gouvernail, qui, pendant
_la cape_, avait été amarrée sous le vent, est confiée aux hommes les
plus sûrs de l'équipage. Le moment où les lames paraissent devoir
déferler avec moins de furie, est prévu, choisi; chacun s'apprête. Le
signal est donné; la barre alors est mise précipitamment au vent; un foc
est hissé; le vent frappe la voile qu'on lui présente, l'agite, la tord
avec fureur; et le bruit de cette toile, violemment froissée sur
elle-même, se fait entendre par intervalles comme la déformation d'un
coup de canon; et ses claquements dominent un instant les sifflements
horribles de la bourrasque qui souffle dans la mâture et les cordages.
Le foc ainsi tourmenté ne résiste pas; il se déchire en mille pièces;
mais le navire arrive, et une lame énorme qui l'approche en s'élevant
jusqu'à la hauteur de ses hunes, le jette à une distance considérable du
point où il a commencé son évolution. Le vent bientôt le pousse avec
violence sur chacune des lames qui le prend par l'arrière, et qui, à
chaque impulsion, menace de l'engloutir. Souvent, élancé sur le sommet
de ces montagnes mobiles qui semblent vouloir s'écrouler sur lui, on
croirait qu'en _s'apiquant_ il va disparaître verticalement dans la lame
qui le précède et dans laquelle se plonge son beaupré. Mais cette lame,
qui l'a élevé si précipitamment, déferle le long des bords et le laisse
ensuite comme à moitié submergé, dans le creux qu'elle fait en allant
étendre à une demi-lieue devant lui son écume et sa masse imposante.
C'est dans une position aussi critique que l'on sent combien les bons
timonniers sont nécessaires; car c'est presque de leur manière de
gouverner que dépend le salut commun. Un faux coup de barre causé par la
maladresse, la peur ou une distraction de ceux qui gouvernent, peut
faire venir le navire en travers et le faire sombrer, ou du moins
l'exposer à être défoncé par la mer. Placé sur une partie élevée ou
cramponné dans les haubans, l'officier de quart, l'oeil fixé sur
l'arrière, prévoit le mouvement de chaque vague, devine sa direction, et
commande aux timonniers le coup de barre qu'ils doivent donner pour que
le derrière soit toujours présenté au coup de mer. Mais toute
l'attention possible, toute l'habitude et le sang-froid qu'on peut
supposer aux timonniers et aux meilleurs officiers, ne suffisent pas
toujours pour préserver un navire qui fuit _à mâts_ et _à cordes_, des
accidents que l'on court sous cette dangereuse allure. Lorsque la lame,
par exemple, surprenant par un mouvement irrégulier le navire dont la
vitesse s'est ralentie, le frappe dans son arrière, souvent elle enlève
dans ce choc irrésistible, toute la partie qui lui a opposé une
résistance trop grande. Alors, le navire doit succomber inévitablement,
car, ne pouvant plus fuir avec assez de promptitude après cette avarie,
le coup de mer qui succède au premier qu'il a reçu, achève de le
remplir, et doit suffire presque toujours pour le faire _sancir_. Les
exemples funestes de quelques bâtiments qui n'ont échappé que par
miracle à de semblables accidents de mer, prouvent assez combien il en
est qui ont dû périr par ces accidents mêmes. Un fait qui a laissé dans
ma mémoire des détails dont les circonstances où je me suis trouvé
ensuite ont ravivé le souvenir, pourrait démontrer quels sont les périls
que les plus grands navires mêmes courent en fuyant vent arrière au
milieu d'une tempête. Un capitaine anglais ramenait en Europe, sur un
trois mâts de 6 à 700 tonneaux, l'équipage du brick le Nisus et d'autres
prisonniers capturés sur les attérages de la Martinique, en 1809. Rendu
près des Açores, ce navire, tout neuf encore, fut assailli par une
tempête qui rendit la mer furieuse. Les vents soufflaient dans une
direction favorable, et le capitaine anglais s'obstina à ne pas vouloir
mettre en cape, malgré les instances du capitaine et des officiers
français, qui lui représentaient le danger qu'il courait en continuant à
fuir vent arrière. Toutes les sollicitations furent inutiles, et
quelques verres de grog achevèrent de confirmer le marin anglais dans
son imprudente résolution. La nuit, lorsque la moitié de l'équipage
anglais était seul resté sur le pont où le retenait le devoir, un coup
de mer tomba à bord, et le fracas avec lequel il déferla, fit croire à
ceux qui étaient en bas que le bâtiment avait touché et qu'il coulait.
Tous se précipitèrent sur le pont: la mâture seule tenait encore; mais
quatorze canons avec leurs affûts, les embarcations, les ancres, le
capitaine et les quarante hommes de quart avaient disparu. Au milieu de
ce désordre épouvantable, on essaya de mettre à la cape; la barre du
gouvernail livrée à elle-même, et privée des quatre timonniers qui,
quelques minutes auparavant, en avaient tenu la roue, donnait des coups
affreux d'un bord à l'autre du navire. Les premiers matelots qui
voulurent s'en rendre maîtres furent écrasés; mais enfin on parvint à la
fixer sous le vent, et à rester en cape, sous un foc d'artimon. Les
Français prisonniers, qui, par suite de l'accident, se trouvaient en
bien plus grand nombre que les Anglais, s'emparèrent du bâtiment
transport, et quand le temps le permit, ils firent route pour les côtes
de France, où ils croyaient bien pouvoir atterrir et recevoir du sort
une compensation aux dangers auxquels ils venaient d'échapper. Mais le
hasard ne favorisa pas leur tentative: une frégate anglaise qui croisait
devant Brest, chassa le navire désemparé et l'atteignit à la hauteur
d'Ouessant. Lorsque le capitaine de cette frégate apprit que c'était en
fuyant vent en arrière dans un trop mauvais temps, que le capitaine de
sa nation avait disparu, il se contenta de dire froidement: _Never mind
so much the worth_! C'est égal, _tant pis pour lui_!