Quant au peintre, les régates sut la Tamise l’avaient depuis longtemps
préparé à son rôle. Le canot était léger. En quelques minutes, on fut
hors de la crique et le large apparut. Au-dessus de leurs têtes, le ciel
pâlissait déjà; la nuit se frangeait de pourpre, comme un rideau de
théâtre qui, près de se soulever, laisse passer un rais de lumière; les
houles dans cette pénombre de genèse semblaient rouler des flots de
naphte, visqueux et noirs. Les fugitifs ne purent réprimer au fond
d’eux-mêmes une secrète terreur.
--Qu’avez-vous fait? demanda Helven à Marie. Vous avez tiré?
--On nous poursuivait, répondit la Russe.
--Qui?
--Je ne sais. Une ombre. J’ai eu peur.
--Vous pouviez nous perdre.
Marie ne répondit pas.
--Je pense, dit le professeur, que le bruit de la mer sur les rochers a
assourdi la détonation, car personne ne semble s’être aperçu de notre
départ.
En effet, rien ne bougeait sur la crête des falaises. Pas une lueur, pas
un coup de feu. Leur fuite n’avait pas été surprise. On ne s’en
apercevrait qu’au jour. Il fallait donc voguer à force de rames, car,
sans nul doute, Van den Brooks voudrait rattraper ses hôtes.
--Heureusement, soliloqua le professeur, dont la tâche était d’écoper le
fond du canot, heureusement que le marchand de cotonnades est, à cette
heure, abruti par la drogue. Il rêve sans doute à ses méthodes
d’évangélisation et se réjouit à l’idée de nous avoir pour acolytes.
Marie était plongée dans une profonde rêverie. Parfois, dans la blafarde
lueur de l’aube, elle regardait ses mains, avec des réminiscences de
Macbeth: «Tous les parfums de l’Arabie...». Mais c’était avant tout
littérature et bonne éducation, car elle aurait eu beaucoup plus de
répugnance d’abord et de remords ensuite à abattre un de ses lévriers
qu’elle n’en avait éprouvé à faire sauter la pauvre cervelle d’un nègre.
Elle avait visé froidement la grosse lune noire, comme on vise, dans les
foires, l’œuf qui sautille au bout d’un jet d’eau.
--J’ai tué un homme, pensait la petite fille bien élevée.
--Ce n’était qu’un nègre, commentait Mme Erikow.
Et tout s’était si vite passé et la nuit était si obscure qu’il ne lui
restait déjà plus qu’un souvenir très vague de son meurtre, aussi vague
que l’image d’un noyé qui coula lentement, par une nuit pareille,
tendant vers le ciel un poing crispé, étoilé d’un petit cercle d’or...
Si Marie eût philosophé--mais elle se contentait d’être dans la vie un
admirable philosophe pratique--elle eût sans doute déduit de sa propre
observation que la vertu est en bonne part affaire d’imagination; que
l’on a baptisé bien à tort «folle du logis» cette charmante fée grâce à
laquelle il peut y avoir quelque pitié sur cette terre et que si les
arides méninges des hommes d’État contenaient quelques microns de cet
ellébore, ils répugneraient vraisemblablement à déchaîner la folie et
les passions des hommes; pour tout dire, qu’avec un grain d’imagination,
il n’y aurait ni guerres, ni aucun des fléaux qui en découlent et que,
sur notre croûte terrestre, moisissure du Cosmos, pousseraient enfin
quelques fleurs...
Mais aucun des passagers de ce frêle esquif, que les vagues soulèvent et
balancent comme un hochet, n’est disposé à égarer son esprit dans ces
hautes sphères de la spéculation. En quoi ils ont grandement raison et
rien ne sert de divaguer. Passe encore, les pieds au feu, sur un bon
fauteuil de cuir, une vieille fine à son chevet, une pipe odorante à la
bouche, en écoutant la pluie ruisseler sur les vitres et le vent balayer
les avenues désertes! Mais, foin de ces balivernes lorsqu’on est de
pauvres diables menacés de la male mort, et que seules trois planches de
sapin goudronné vous empêchent d’aller éclairer votre lanterne aux
vessies de lampadophores, par cent brasses de profondeur.
Les heures passent. Le han des rameurs scande les minutes. De gros
nuages glissent très bas, emportés par une forte brise. Des faisceaux de
safran jaillissent entre leurs îles d’encre. Un rayon frappe la mer,
comme une lance le bouclier adverse. C’est l’aurore. Déjà la terre de
Van den Brooks, la terre du Dieu s’efface. Elle n’est plus qu’un point
sombre, plus rien...
Helven laisse tomber ses rames.
--Sauvés!
Marie le regarde. Il est beau, la chemise ouverte sur la poitrine très
blanche, le front brillant de sueur, cet athlète pensif. Marie a une
folle envie de baiser ses lèvres, son cou nu, de se jeter à ses pieds.
Un instant, elle oublie le canot, la mer déserte; elle oublie qu’ils ne
sont plus qu’une misérable épave à la merci des flots, à la merci de la
faim...
La voix de l’avocat la rappelle à la réalité.
--Sauvés? Je ne veux pas faire l’oiseau de mauvais augure, mais si
personne ne vient nous repêcher, nous tirerons à la courte paille «pour
savoir qui... qui sera mangé, ohé, ohé».
--Évidemment, tout comme dans la chanson, grogne le professeur que cette
perspective assombrit.
--Mais il y a des provisions, crie Marie joyeusement: je fais
l’inventaire.
Pauvre Tommy Hogshead! Les crabes fouillent déjà de leurs pinces les
orbites où roulaient tes yeux blancs. Et voici que la Belle des Belles
ouvre les boîtes de conserves soigneusement volées par ton astuce. Que
dirait le fol d’Elseneur?
--Un tonnelet de rhum. Fort entamé, en vérité. Il reste environ deux
litres. Jamais nous ne boirons tout cela.
Et elle rit.
--Trois boîtes de corned-beef; petites, ces boîtes--deux boîtes de
sardines--une vingtaine de biscuits et... et... c’est tout!
--De quoi vivre trois jours, dit Helven, en nous rationnant.
--Et si, dans trois jours, nous sommes encore là, nous n’aurons d’autre
ressource que la courte paille, insiste Leminhac qui manifeste des
velléités anthropophagiques, heureusement rares chez les membres du
barreau français.
--Bah! fait Helven, placide, avec votre dévouement, nous patienterons
bien trois jours de plus: vous êtes gras.
Jusqu’ici, la gravité de la situation n’accable aucun des fugitifs.
Peut-être manquent-ils tous de cette «folle du logis» dont l’absence, en
pareil cas, est appréciable.
Mais voici que la voix timide, angoissée du professeur pose une
question--et cette question est terrible:
--De l’eau? Y a-t-il de l’eau pour boire?
Il n’y a pas d’eau. Aucun de ces fous n’a songé à l’épouvantable
supplice qui les attend: la soif.
Au-dessus d’eux, un ciel qui verse déjà son implacable lumière sur l’eau
plus étincelante qu’un miroir, autour d’eux la mer: des houles aux longs
plis déferlent, pareilles à de lourdes robes, se poursuivant sans
s’atteindre, d’un rythme éternel. Et l’air salé déjà dessèche leurs
gorges.
L’alcool. Ils n’ont que de l’alcool.
Helven prend sa tête entre ses mains.
--J’ai été fou--fou. Pardonnez-moi de vous avoir entraînés dans cette
aventure...
--Nous sommes tous responsables de notre infortune, dit le professeur.
Et je suis le plus coupable de tous, parce que le plus vieux. Nous avons
agi comme des enfants.
--Nous sommes partis comme pour une promenade, dit l’avocat, et comme si
l’on attendait un navire sur l’océan comme un omnibus sur le boulevard.
--Ce Van den Brooks m’a fait peur, je l’avoue, confessa Tramier. Et la
peur m’a enlevé toute prévoyance.
--Il faut agir, reprit énergiquement Helven.
Il tira de sa poche une boussole, s’orienta.
--Il faut voguer vers le sud, si nous voulons trouver un navire. Mais
nous avons de fortes chances, dans ces parages, de rencontrer une île
qui n’aura pas un aliéné pour propriétaire. L’île Van den Brooks n’est
pas isolée: elle fait partie d’un archipel. Nous aurons bien de la
malchance si, en voguant dans la direction qui doit être celle des
Marquises, étant donnée la route suivie par le _Cormoran_, nous ne
trouvons pas une aiguade et un poste quelconque.
--Après tout, dit l’avocat, le Pacifique est assez bien fréquenté et
nous ne sommes plus au temps de la _Méduse_.
--Folie, repartit le professeur, folie pure. Et la soif, y pensez-vous?
Et les courants? Pas une voile même pour nous aider. Nous mourrons de
fatigue, d’épuisement, de faim, du scorbut...
Marie Erikow ne parlait pas. Elle regardait au loin, les yeux vides.
--Il faut tenter la chance, reprit Helven, ou revenir chez M. Van den
Brooks. Il n’y a pas de milieu. Choisissez.
--Je ne veux pas revenir, dit alors Marie. J’aime mieux mourir. Revenez,
si le cœur vous en dit: je me jette à l’eau tout de suite.
--Aux voix, ordonna Helven. Je suis pour tenter la chance.
--Pas moi, gémit faiblement le docteur.
--Ni moi non plus, murmura Leminhac.
--Oh! fit Marie Erikow avec mépris.
--Pardon, reprit l’avocat, confus, pardon, je suis pour tenter un peu la
chance. On verra après, ajouta-t-il entre ses dents...
--A Dieu vat, fit l’Anglais. Je prends le commandement du bord. Madame
Erikow tiendra la barre. Nous trois, nous ramerons. Deux seront aux
avirons, pendant que le troisième se reposera. Je vais faire le point.
Si le temps ne se gâte pas, nous pourrons avancer et ne pas trop
dériver. Il faut nous rapprocher de la ligne suivie par les vapeurs.
Nous en sommes encore à quelques milles. Le canot est bon. Il n’embarque
pas trop. En route!
Le professeur courbait la tête, comprenant l’irrémédiable vanité de
l’entreprise. Il se mit cependant avec courage aux avirons et fit ce que
lui permettaient ses forces.
* * * * *
Vers la fin du jour, la soif commença.
Il y a toute une littérature des naufrages, depuis Homère jusqu’à Hector
Malot, en passant par le récit palpitant du radeau de la _Méduse_. Je
renvoie donc mes lecteurs aux bons ouvrages qui rapportent fidèlement
les angoisses des malheureux perdus en mer, leurs tribulations, leurs
souffrances et la manière d’accommoder les restes de ses compagnons
d’infortune. En ce qui concerne particulièrement les sensations pénibles
causées par la soif, je conseille aux amateurs la _Ballade du vieux
Marin_, de Coleridge, qui est un texte fort documenté.
A la nuit tombante, on se partagea huit sardines, quatre biscuits, et
chacun but deux doigts de rhum. Mais les fugitifs n’avaient pas avalé
leur dernière bouchée que le feu des salaisons et de l’alcool rongeait
leur palais. Jusqu’ici, aucun d’eux n’avait osé se plaindre. Leminhac
n’y tint plus:
--Je meurs, gémit-il. J’ai trop...
--Chut, dit Helven. Ne prononcez pas ce mot.
Sa voix était rauque.
Une à une, les étoiles surgirent, et leur cortège s’élevait lentement,
comme une Panathénée d’astres. Leur ascension dans le firmament de plus
en plus sombre eût ravi l’âme de Pythagore, mais plongea les malheureux
dans une désolation infinie.
Le supplice du mirage s’ajouta à celui de la soif. Ils songèrent aux
nuits du _Cormoran_. Ils revirent--et leurs entrailles se
contractèrent--les sorbets neigeux, les hauts verres où tremblait l’or
pâle du whisky, les chalumeaux aspirant le jus glacé des citrons et des
oranges. Leurs gosiers s’enflammèrent à cette image intolérable.
--C’est atroce, atroce, murmura Marie. J’aime mieux mourir.
--J’aime mieux revenir, gémit honteusement Leminhac; j’aime mieux être
évangéliste chez le marchand de cotonnades.
Le professeur prit la parole. Il était épuisé de fatigue, ses traits
étaient tirés, son visage semblait blafard dans l’ombre claire de la
nuit tropicale.
--Ne persévérons pas, dit-il, dans un dessein aussi insensé. Nous
périrons sans nul doute. La mort n’est rien; mais l’agonie sera
terrible. Nous ne sommes pas encore assez éloignés de l’île que nous ne
puissions la retrouver. Van den Brooks fera de nous ce qu’il lui plaira
et peut-être sera-t-il ému de notre détresse. D’après mes observations,
c’est un fou, mais un fou intermittent. Il a des intervalles, parfois
assez longs, de lucidité. Si nous tombons sur un bon moment, nous sommes
sauvés. Il nous rembarquera peut-être.
--Soit, dit Helven. Quel que soit l’arbitraire de M. Van den Brooks, le
retour vaut mieux que cette agonie. Mais qu’en pense Madame Erikow?
--Je pense, dit-elle, que je donnerais ma fortune et ma vie à qui
m’apporterait un verre d’eau.
--Nous allons alors, reprit Helven, mettre le cap sur l’île funeste.
--Faites, ajouta Marie. Si ce marchand est trop odieux, j’ai la liberté
dans mon sac.
* * * * *
La décision prise, ils n’eurent qu’une hâte: retrouver l’île où
murmuraient des sources. L’image des eaux vives leur faisait oublier
l’évangile de Van den Brooks, les mutilés et même le mufle rose de la
lèpre.
Ils dépensèrent ce qui leur restait de forces à ramer toute la nuit.
Helven prétendait s’orienter sur les étoiles. Marie Erikow prit la place
du professeur qui s’affaissait à demi-mort sur les avirons. Cette
nuit-là leur parut interminable. Ils ne l’oublièrent jamais.
--A l’aube, pensaient-ils, nous apercevrons la terre.
Mais à l’aube, l’étendue marine s’offrit à leurs yeux, dans la nudité de
ses flots. L’horizon était vide; le ciel, d’une immuable splendeur.
Helven frissonna.
--Je crains, murmura-t-il, que le courant ne nous ait fait dériver
quelque peu.
--Alors, dit gravement le professeur, je vais écrire mes dernières
volontés.
Il déchira une feuille de bloc et arma son stylographe.
--Celui de nous--et ce ne sera certainement pas moi--qui fermera les
yeux le dernier, celui qui conservera encore quelque force, lorsque ses
compagnons seront déjà dissipés dans le tourbillon des atomes,
rassemblera ce qui lui restera de vie pour écrire nos noms infortunés,
la date de notre perte, et confier ce triste document, soigneusement
roulé dans ce récipient (il montra le tonnelet de rhum), à la mer qui
sera notre tombeau.
Marie Erikow pleurait doucement.
--Quel dommage que nous n’ayons pas une bouteille, fit Leminhac. Ce
serait tout à fait dans la tradition.
--Puisse notre exemple, ajouta le docteur, être de quelque utilité aux
imprudents navigateurs!
Il griffonna quelques lignes, puis, stoïque comme Caton, s’enveloppa la
tête de son mouchoir et s’étendit au fond de la barque.
Helven, avec la fureur du désespoir, se remit aux avirons. Son visage
était fort pâle, mais une énergie suprême s’y peignait.
Marie l’admira, et plaça en lui tout son espoir. Leminhac, bien que fort
épuisé, reprit courage et aida son compagnon...
Vers midi, les rameurs, dévorés par la soif, ruisselants de sueur, les
mains ensanglantées, laissèrent retomber les lourds avirons. Les tolets
gémirent, puis la barque tournoya sur la crête indolente des vagues.
* * * * *
Le soleil se couchait «dans des confitures de crimes», lorsqu’un panache
de fumée voila légèrement le disque inspirateur de sonnets. Ce n’était
qu’une bien mince fumée, mais elle parut à Marie Erikow, qui guettait un
sauveur impossible, couchée à l’avant et semblable à une figure de
proue, le signe même de la vie. Elle passa plusieurs fois la main sur
ses yeux, craignant d’être victime de quelque abominable hallucination.
Mais la traînée sombre s’allongeait maintenant sur la pourpre du ciel.
Plus de doute. Un navire.
Elle poussa un cri.
Helven bondit, enjamba les corps de Leminhac et de Tramier qui ne
bougeaient pas et hurla à son tour:
--Hurrah! Un bâtiment.
Des larmes roulèrent de ses yeux. Leminhac se souleva, anxieux.
--Êtes-vous fou?
--Fou vous-même. Regardez.
Marie Erikow dénoua son écharpe. Helven assujettit à une rame la longue
mousseline blanche qui flotta sur la mer comme un pavillon de salut.
--Pourvu qu’ils nous voient, haletait l’avocat.
Le navire approchait. Il était maintenant impossible que, du bord, on
n’aperçût point le canot.
Marie déchargea son browning, mais les sèches détonations s’amortirent
dans le vent. Le professeur s’était redressé et semblait ne pas
comprendre.
Bientôt les fugitifs distinguèrent l’arête fine d’un mât, l’étrave
écumante du bateau.
Tous ensemble, ils hurlèrent:
--A nous, du bord! A nous!
Helven agitait désespérément son aviron.
Le navire piquait droit sur eux. Ses bastingages de cuivre étincelaient.
Quelques minutes d’angoisse... et ils reconnurent le _Cormoran_.
Une haute silhouette se profilait au gaillard d’avant, détachée en noir
d’encre sur la bande pourpre du crépuscule.
CHAPITRE XXVI
LE CRÉPUSCULE D’UN DIEU.
«O grand astre, quel serait ton bonheur, si tu n’avais pas ceux
que tu éclaires...
«Voici. Je suis dégoûté de ma sagesse comme l’abeille qui a
amassé trop de miel.
«J’ai besoin de mains qui se tendent...
«Voilà pourquoi je dois descendre dans les profondeurs comme tu
fais le soir, quand tu vas derrière les mers, apportant ta
clarté au-dessous du monde, ô astre débordant de richesse.»
ZARATHUSTRA.
Le capitaine Halifax dirigea les opérations--fort simples d’ailleurs--du
repêchage. Les quatre infortunés furent hissés à bord, en assez piteuse
posture. Le professeur semblait avoir perdu connaissance; Leminhac, son
col défait, les mains en sang, prononçait des paroles incohérentes.
Marie Erikow se raidissait et, malgré son épuisement, ajustait d’une
main hésitante les mèches blondes que les embruns avaient collées sur
ses tempes. Quant à Helven, ruisselant d’eau, ses vêtements en désordre,
il semblait un jeune captif, indomptable et farouche.
Appuyé au misaine, Van den Brooks suivait de ses lunettes vertes le
défilé de ses victimes. Aucune parole ne sortit de sa barbe enflammée.
On conduisit les fugitifs à leurs anciennes cabines où des soins leur
furent prodigués et des rafraîchissements servis.
* * * * *
La chaleur brûlante du thé, un bon massage, ramenèrent le professeur à
la vie. Quant aux autres, plus jeunes et plus vigoureux, il leur suffit
d’absorber quelques grogs auxquels succédèrent de nombreux sandwichs,
pour retrouver toutes leurs forces. Ils revoyaient les élégantes
boiseries de palissandre, les meubles anglais, les fauteuils de cuir, et
Marie Erikow constata sur sa table la présence des orchidées chères au
Maître du Navire. Les heures d’angoisse qu’ils avaient vécues, la mort
qui les avait effleurés de son aile--la plus affreuse des
morts--jusqu’au souvenir de l’île, de la fumerie d’opium et des étranges
discours de Van den Brooks, tout cela se fondait dans le bien-être de
l’heure, de la chaleureuse circulation, de la vie revenue enfin.
L’espoir les baignait de ses effluves. Minutes exquises, où l’être
connaît une nouvelle naissance et s’épanouit dans la tiédeur heureuse de
la chair.
Helven bourra sa pipe d’un tabac sec, mis à sa portée dans un pot de
Hollande, car les moindres détails du confort étaient prévus à bord du
_Cormoran_. Il savoura avec délices les premières bouffées. Mais la
rêverie n’étouffait pas chez lui le sens positif de sa race et il se
prit à considérer la situation.
Van den Brooks demeurait une formidable énigme. N’allait-il pas se
venger terriblement? L’équipage du yacht était composé de forbans;
Halifax n’était qu’un instrument docile aux mains de son maître. De ce
côté nul espoir de secours. Le marchand de cotonnades exerçait à son
bord le droit de haute et basse justice. Quel scrupule pouvait
l’empêcher de suspendre aux vergues de cacatois la dépouille mortelle de
maître Leminhac, du professeur Tramier et de sir William Helven? Cruauté
inutile, sans doute. Mais Van den Brooks devait redouter les
divulgations de ses hôtes, s’il les remettait en liberté. Cet homme
avait sans doute un passé assez lourd pour vouloir éviter--au prix même
d’un assassinat--des démêlés compromettants avec la justice. Les quatre
voyageurs pouvaient l’accuser d’avoir séquestré leurs personnes,
indiquer la situation de l’île, etc. En somme, tout devait décider le
trafiquant--sinon à faire disparaître ses hôtes--du moins à les garder
prisonniers, sans espoir de libération.
Revenu à la réalité, le peintre songeait avec angoisse qu’il eût
peut-être mieux valu piquer une pleine eau dans cette mer
phosphorescente qui, tant de fois, avait enchanté ses songes nocturnes.
* * * * *
On frappe. Helven tressaille.
--Monsieur Van den Brooks vous attend au salon, si vous vous sentez la
force de vous y rendre.
C’était Halifax lui-même, rude et courtois à son ordinaire.
--Mieux vaut être fixé tout de suite, songea Helven.
Et bravement, il suivit le borgne.
Dans le salon, que leurs conversations et leurs rires avaient si souvent
animé, les quatre passagers se trouvèrent réunis: le professeur, affalé
sur un fauteuil; Leminhac, assurant sa cravate doctrinaire; Marie
Erikow, dédaigneuse, une cigarette au coin des lèvres; Helven, fixant
hardiment Van den Brooks qui, debout dans l’ombre, lissait nonchalamment
sa barbe.
Marie, ironique, rompit le silence.
--Un tribunal, dit-elle. Mais vous siégez seul, Monsieur?
--Je suffirai à ma tâche, rassurez-vous, Madame, répondit le maître du
navire. Mais, d’abord, comment vous trouvez-vous de cette petite fugue?
--Je m’en trouverai fort bien, Monsieur, répondit la Russe, si je
réussis à vous faire pendre.
--Oh! les femmes, gémit intérieurement l’avocat. Elles n’en ratent
jamais une. Si cela continue...
Et il tâta sa cravate, comme s’il craignait déjà qu’on ne changeât le
beau ruban de soie pour un ruban plus grossier... de chanvre.
--C’est fort bien, reprit Van den Brooks. Soyez obligeant et voilà votre
récompense. La leçon me servira. Je vous trouve en peine; je vous prends
à mon bord; je vous y traite avec tous les égards possibles; je vous
fais visiter un des plus beaux coins de cette terre, je me montre pour
vous l’hôte le plus attentif à vos moindres désirs. Et l’on me souhaite
une potence! Grand merci, Madame. Mais songez pour l’instant que vous
êtes à mon bord et que, sur les trente-huit lurons qui composent mon
équipage (il y en avait quarante, mais vous savez où sont les deux
autres, peut-être?), pas un ne lèvera le doigt pour vous soustraire à ma
juste vengeance, s’il me convient de l’assouvir.
--Je m’en doute, répliqua la Russe. Ce sont des lâches, comme leur
maître.
--Un peu de modération, Madame, intervint alors d’une voix faible le
professeur. Nous sommes infiniment reconnaissants à M. Van den Brooks du
service qu’il a voulu nous rendre et qui serait beaucoup plus grand s’il
n’avait lui-même exagéré son amabilité, s’il nous avait conduits
directement à Sydney. Mais M. Van den Brooks s’est montré pour nous,
comme il le dit justement, le plus obligeant des hôtes. Le _Cormoran_
fut pour nous le séjour le plus exquis...
--Et vous voulez le quitter! soupira le marchand.
--Tout nous appelle sur notre vieux continent, fit mielleusement le
professeur, qui se révélait diplomate. Tout, notre vie, nos affections,
notre labeur. Comment nous arracher aux voix de nos épouses, de nos
enfants, de nos amis? Certes, la vie dans votre île embaumée, dans ce
nouvel Éden, nous paraît une condition fort enviable. Mais hélas! la
raison nous oblige à renoncer à l’Age d’Or, à retrouver l’Age de
l’acier, l’Age des Banknotes. Funeste nécessité! Mais pouvons-nous nous
y soustraire?
--Vous le pouvez, dit Van den Brooks. Je l’ai fait.
--Mais non, hélas! Mille fois non. Aucun de nous ne renoncera à ses
ambitions, à sa fortune, à ses amours, à son foyer. Nous préférons une
vie d’efforts, dans la fièvre de notre civilisation, aux loisirs fleuris
que vous nous offrez. Nos goûts, malheureusement...
--Il s’agit bien de vos goûts, dit brutalement le marchand. Il s’agit de
ma volonté et vous êtes dans ma main comme des fétus de paille. Je vous
briserai, si cela me plaît. Vous n’êtes qu’une vieille baderne, mon cher
professeur...
--Monsieur... fit Tramier étouffant.
--Silence, rugit le marchand. Vous avez assez bavardé. Moi seul ai le
droit de parler ici.
--Vous n’avez pas le droit de nous insulter, répliqua Helven. Mme Erikow
a raison. Vous êtes un lâche; vous insultez les vieillards et les
femmes.
--Excusez-moi, monsieur Helven, fit avec calme Van den Brooks, à la plus
grande stupéfaction des passagers. Et vous, Madame, et vous aussi,
monsieur Tramier. Je m’emporte. Soit. Je serai correct... allez... Je
sais ce que j’ai à faire. Vous m’obligerez en rentrant dans vos cabines.
* * * * *
Le capitaine Halifax veilla à ce que chaque passager regagnât son logis.
Les dîners furent servis dans les cabines. Helven voulut rejoindre
l’avocat; mais la porte était fermée d’un loquet extérieur. Il appela,
vainement.
Il s’assit sur son lit et l’angoisse s’assit à son côté. Cette fois, il
n’y avait plus de doute. Van den Brooks était un fou, mais un fou
logique, prudent, soucieux de son intérêt. Cet intérêt exigeait que les
gens qui pouvaient contrarier sa folie, l’empêcher de poursuivre ses
desseins insensés, fussent mis hors d’état d’agir. Et c’en était
fini!...