«Et nous collaborerons! Oui, mes amis, le Seigneur vous a fait cette

grâce de vous appeler à moi. Vous participerez à mon œuvre. Le

professeur Tramier est un homme plein de science et de ressources. C’est

un médecin. Il m’aidera à donner à mon peuple, par les méthodes que vous

connaissez (oui, oui, ne protestez pas) et qu’il élargira, le sentiment

de la justice et cette crainte de Dieu qui est le commencement de la

sagesse, comme dit la grammaire grecque. Vous m’aiderez à amener le

règne de Dieu sur cette terre, en m’aidant moi-même à y régner.

«Leminhac, mon cher maître, qui êtes doué d’une si belle faconde, je

vous emploierai à la propagation de la foi et, d’autre part, vous

pourrez, sur ce terrain vierge, vous livrer avec moi à de sérieuses

expériences sociologiques. Il y a beaucoup à faire ici, en cette

matière, et M. Durkheim n’aurait jamais rêvé une pareille félicité.

«Enfin, mon cher Helven, votre sensibilité d’artiste vous désigne pour

un rôle à la fois délicat et sublime. Vous serez l’Instrument du

Seigneur, le Serviteur de ses Vengeances et vous doserez à merveille, en

y prenant un pieux plaisir, ces délectables supplices qui ouvrent aux

âmes l’Éternelle Cité.

«Quant à Mme Erikow, permettez-moi de ne pas insister. Les voies de Dieu

sont mystérieuses. Préparez-la à la grande tâche qui lui incombe. Salut

à toi, fille de Jérusalem!

«Considérez maintenant votre nouvelle existence. Le Seigneur vous

donnera des jours nombreux. Vous vivrez autour de moi, comme les

rejetons d’un chêne majestueux, jusqu’au jour où...

«Allez, mes amis, soyez sages. Bonne nuit. Ne faites pas de mauvais

rêves.»

* * * * *

Et l’Hindou rabattit sur le Maître la lourde portière ramagée de fleurs

et d’oiseaux des Iles.

QUATRIÈME PARTIE

LA TRAVERSÉE S’ACHÈVE

CHAPITRE XXII

OÙ IL EST QUESTION DE LA CONCUPISCENCE CHEZ LES PERSONNES DE COULEUR, DE

SES RAPPORTS AVEC L’ODORAT ET AUSSI D’UN PASSAGE SECRET ET D’UNE PORTE

DE FER.

Le _Cormoran_ avait bien levé l’ancre. Qu’il se dirigeât ou non vers

Sumatra, comme le prétendait Van den Brooks, c’est là une question à

laquelle, seul, le capitaine Halifax pourrait répondre et, pour le

moment, le voici dans sa cabine, en chandail de laine bleue, la joue

gonflée d’une chique. Halifax-le-Borgne prend ses aises, maintenant

qu’il n’a plus à son bord «ces bougres de terriens» et qu’il est seul

avec le ciel, la mer, son bon navire et quelques coquins dont l’eau

salée est l’élément naturel. «Où va le _Cormoran_, capitaine?» Le

capitaine n’a cure de nous répondre et il mastique une savoureuse

tranche de tabac. Ce n’est pas Halifax qui vendra son maître.

On frappe à la porte--deux coups secs.

--Entrez, bosseman, qu’y a-t-il?

--Il manque un homme à l’appel, capitaine.

--Lequel?

--Tommy Hogshead. Le gaillard a filé cette nuit. Il est parti sur un

canot du bord, emportant un tonnelet de rhum, des biscuits et quelques

boîtes de conserves.

--A dieu vat, dit philosophiquement Halifax. Il n’ira pas loin. Et ce

n’est pas une grande perte que nous faisons là. Merci, bosseman.

Et il fait passer sa chique de la joue droite à la joue gauche,

soufflant à une distance honorable pour un capitaine au long cours un

jet de salive noire.

* * * * *

Il y a sur les bords de l’île Van den Brooks une petite crique où les

crabes abondent. Il y en a de toutes les tailles et les matelots en sont

friands. Mais ne croyez pas un instant que Tommy Hogshead ait amarré son

canot chargé de provisions dans cette anse à crustacés pour se livrer au

plaisir innocent de la pêche. Vous vous feriez de cet enfant des forêts

africaines une image idyllique dans le goût de Bernardin de

Saint-Pierre, mais peu conforme au goût d’aujourd’hui: ce dernier aime

qu’on lui peigne la vie et les hommes en noir plutôt qu’en rose. En

l’espèce d’ailleurs le noir est de rigueur, car non seulement Tommy est

de peau fort sombre, mais il roule dans son esprit des desseins plus

sombres encore. Il faut un traître dans toute histoire et ce rôle lui

est dévolu. Il cède à la fatalité. Plaignons-le, mais ne quittons pas

des yeux sa haute silhouette qui se profile en coulée d’encre sur les

rochers de la crique, à la nuit tombante. Que cherche-t-il avec tant de

persévérance? Il passe agilement d’un rocher à l’autre, entre dans l’eau

jusqu’à mi-jambe, explore toutes les fissures de la falaise. Le voici

qui se courbe, se courbe et disparaît.

Tommy Hogshead a trouvé quelque chose et ce quelque chose est

probablement ce qu’il cherchait. Dans une anfractuosité de la falaise

s’ouvre une sorte de galerie naturelle dont l’étroit accès est barré par

une épaisse grille de fer. Le nègre caresse amoureusement les barreaux,

éprouve la serrure; mais cette herse digne d’une Bastille ne lui paraît

pas sans doute un obstacle bien sérieux, car il sourit de tout son

ivoire. La nuit vient. Tommy juge sans doute que sa journée a été

suffisamment remplie; après une cordiale accolade au tonnelet de rhum,

il s’étend au fond de son canot et regarde, de cette couche oscillante,

les étoiles se lever sur le Pacifique.

Sous cette latitude ou sous une autre, les étoiles ont gardé le magique

pouvoir d’amollir les cœurs les plus endurcis. Le nègre n’est pas

insensible à l’influence des astres, car le sommeil ne voile pas ses

prunelles de porcelaine. Ce farouche fils de Cham est dévoré d’une

passion que, lecteurs impénitents de Georges Ohnet, vous croyez

appartenir en propre aux membres du Jockey, aux officiers de cavalerie

et aux ingénieurs des Ponts et Chaussées. Tommy Hogshead est amoureux

et, s’il a quitté son bord, s’il s’est caché dans l’Anse aux Crabes,

c’est pour suivre la piste de Marie, pour flairer son parfum, pour

tenter peut-être un coup d’audace. Il n’est pas sans connaître

l’existence d’une certaine galerie qui, de la falaise, aboutit à

l’intérieur même du palais de son maître. Et ce qu’il vient d’éprouver

de son poing, pareil à une massue d’ébène, c’est la qualité des barreaux

et la force de la serrure qui défendent l’accès du secret passage.

* * * * *

La Vénus nègre doit s’attacher à sa proie avec un acharnement tout

spécial, car Tommy ne ferma pas l’œil. Lorsque la nuit fut avancée, il

grimpa le long des rochers et gagna une éminence d’où il pouvait

apercevoir, entre les arbres, la maison de Van den Brooks. Une lueur

tremblait encore à quelques fenêtres. Elle s’éteignit au bout de

quelques minutes: le nègre redescendit alors dans la crique. L’ombre

épaisse des rochers et de l’eau ne le gênait nullement et il retrouva

sans hésitation l’ouverture de la galerie.

Celle-ci était fort basse: un homme de la taille du nègre n’y pouvait

pénétrer qu’à plat ventre: de plus, elle s’ouvrait à fleur d’eau et

devait être impraticable par les gros temps. Une mousse verdâtre

engluait ses bords. La grille était fixée au roc, d’un côté par deux

gonds, de l’autre par une serrure. Tommy empoigna les barreaux et pesa

lourdement. De l’eau jusqu’aux jarrets, arc-bouté sur un bloc de granit,

les muscles de ses bras et de ses cuisses tendus comme des câbles

d’acier, immobile dans son ahan, il semblait la statue obscure de la

Force. Quelques secondes, et le pêne se tordit lentement. La grille

céda. Elle s’ouvrait en dedans.

Rampant sur les lichens gluants, le nègre s’avança dans la galerie.

Quelques mètres plus loin, le couloir s’élargissait. Il put se

redresser. Les ténèbres étaient opaques, mais, en tâtant les parois, il

remonta la pente. Il passa devant la crypte où Van den Brooks avait

enfoui les joyaux de la _Graciosa_ et refit, sans le savoir, le chemin

suivi, quelques jours auparavant, par la dame de ses pensées.

L’odeur de la Russe chatouillait si fort les narines du nègre,--car,

chacun le sait, l’amour chez les animaux et les sauvages est déterminé

par l’odorat--qu’il accomplit rapidement, et presque sans tâtonner, la

montée d’un escalier fort raide, dans une obscurité de tombeau. Hélas!

il n’était pas au bout de ses peines. Une surface lisse et glacée

s’offrit à ses paumes. Il devina une porte de métal; mais il eut beau

chercher, il ne rencontra ni serrure, ni poignée, ni la moindre prise.

Il haletait, baigné de sueur, frissonnant dans l’humidité visqueuse de

ce boyau. Devant lui, un obstacle sur lequel la pesée formidable de son

échine ne pouvait rien. Sa force restait vaine; son cerveau obtus

n’avait pas prévu l’issue fatale de cette aventure. Dans les ténèbres de

sa pensée, une angoisse bougeait comme une larve. Il demeurait, accroupi

devant le seuil triplement scellé, songeant à celle qui, là, tout près

de lui, offrait sa blancheur odorante aux caresses du lit. Un

gémissement rauque s’échappa de sa gorge.

Il y eut un souffle, un glissement, un rais pâle de lumière.

Tommy n’eut que le temps de se laisser rouler le long de l’escalier, au

pied duquel il trouva un refuge dans une excavation du roc.

La porte de fer s’était ouverte.

CHAPITRE XXIII

LE CALME PRÉCURSEUR.

«The huge and thoughtful night.»

WHITMAN.

Leminhac, délégué à cet effet, donna à Marie Erikow un aperçu des

projets nourris par M. Van den Brooks au sujet de ses hôtes et de la

part de collaboration qu’il leur réservait dans sa grande œuvre. Un

aperçu seulement, car il omit de transmettre le salut du Maître de l’Ile

à la fille de Jérusalem, craignant d’apporter un trouble trop vif dans

l’esprit de la Russe. Celle-ci, d’ailleurs, se comporta vaillamment.

--Croyez-vous, dit-elle, que ce fou nous menace de quelque danger?

--Il faut s’attendre à tout, dit Leminhac, mais jusqu’ici, il n’y a

point péril en cette demeure.

--S’il en est ainsi, reprit la Russe avec un sang-froid que bien des

stratèges lui eussent envié, il faut aviser au plus tôt à quitter l’île.

--Cela ne me paraît point aisé, hélas! murmura l’avocat. Nous allons

tenir conseil.

Mais Van den Brooks ne leur en laissa point le loisir. Il se montra ce

jour-là d’un empressement sans pareil autour de ses hôtes bien-aimés. Il

les couvait du regard, leur souriait en coulisse et se livrait enfin au

charmant manège du chat avec la souris, manège qui paraissait fort bien

convenir à sa nature. Marie Erikow ne pouvait s’empêcher de l’admirer et

inconsciemment se retrouvait en lui. Le professeur marquait une réserve

orgueilleuse et prenait l’attitude du stoïque accablé par le destin.

Leminhac, lui, ne parvenait pas à dissimuler quelque mélancolie. Quant à

Helven, il se gardait bien d’affecter une bonhomie qui eût donné long à

penser à ce finaud de marchand, mais montrait suffisamment de bonne

humeur pour qu’on pût le croire résigné à son nouveau sort.

--Vous me permettrez, dit-il affablement à Van den Brooks, d’user et

d’abuser de votre bibliothèque. Vous avez là mille ouvrages rares que je

désire lire depuis fort longtemps. Les loisirs que vous m’offrez dans

votre île me paraîtront enchanteurs, si mon esprit y peut goûter tant de

délectables aliments.

--Mon cher ami, dit le Maître de l’Ile, tous ces volumes sont à vous. Je

ne suis pas fâché que vous consacriez à la lecture une grande partie de

vos heures libres. Étant donné l’emploi que je vous réserve, certains

ouvrages vous seront utiles, bien plus, nécessaires. Même s’ils vous

semblent arides, je vous conseille fort le _Traité d’anatomie_ de

Poirier et un travail fort curieux d’un savant chinois, traduit par

votre serviteur lui-même, touchant _l’Art de disséquer à vif_.

--Dès aujourd’hui, dit énergiquement Helven, je me mettrai à l’ouvrage.

Et, de fait, il demeura seul dans la bibliothèque tout le temps que

Marie consacra à une violente migraine, Tramier à son herbier et

Leminhac à un écarté avec le marchand.

Le peintre ne resta pas oisif.

* * * * *

Vers le soir, Van den Brooks eut la bonne grâce de se retirer et les

quatre voyageurs se retrouvèrent dans le boqueteau au-dessus de la

plage.

--Quelle sinistre aventure! commença le professeur qui jouait volontiers

le rôle du chœur dans la tragédie antique.

--Permettez, dit Helven. Il ne faut nous en prendre qu’à nous-mêmes et

le mieux est de ne songer qu’aux décisions immédiates.

--Oui, fit Marie. Il faut nous sauver.

--Songez, reprit le peintre, que nous sommes gardés. La nuit dernière,

j’ai voulu mettre le nez dehors, à titre d’expérience, mais quelques

ombres de mauvais augure m’ont détourné de pousser plus loin que le

seuil. Il est impossible de passer par les portes ou les fenêtres. Nous

recevrions des coups de fusil...

Il s’interrompit:

--J’ai cru entendre un craquement derrière ce buisson, dit-il. Nous

sommes épiés.

Il baissa la voix:

--Je sais un moyen de sortir. En deux mots, voici: ce soir, on passera à

la fumerie. Nous ferons semblant de fumer et Van den Brooks, qui m’a

l’air de donner assez dans la drogue, sera bientôt hors d’état

d’empêcher nos projets. Rendez-vous dans la bibliothèque, tous quatre.

Je me charge du reste.

--Enfant, dit Leminhac. Sortir du palais, la belle affaire! C’est sortir

de l’île qu’il faut.

--Nous décrocherons une pirogue, repartit Helven, il y en a certainement

sur le rivage.

--J’ai une idée, dit Marie, il y a un canot chargé de provisions, dans

une petite crique à trois cents pas d’ici.

Elle décrivit l’endroit où elle avait aperçu le canot de Tommy, sans

toutefois parler du nègre.

--Merveilleux! éclata Helven. Si le canot est encore là, nous sommes

sauvés, car j’ai comme une idée que cette crique... mais, motus! Vous

saurez cela assez tôt. Fiez-vous à moi.

--Et si le canot a un propriétaire, fit Leminhac, et si ce propriétaire

ne consent pas à céder à nos honnêtes propositions...

--Alors, articula Helven, voici...

Et il sortit de sa poche un bowie-knife fort honorable.

--J’ai mieux que cela, dit en souriant Marie.

Et elle sortit de son sac à main un ravissant browning.

--Parfait, jugea le peintre. En attendant, M. Tramier va, sur vos

indications, aller reconnaître si le canot est encore là. Il est moins

aisément suspect qu’aucun d’entre nous.

Le professeur accepta, assura son binocle, et l’on vit sa petite

silhouette noire diminuer sur la falaise. Comme on était loin de

l’Académie, des Radiolaires et de Krafft-Ebing, sur cette île semée de

volcans, exubérante de verdure, devant la splendeur déserte du

Pacifique.

Le professeur songeait:

--Que suis-je allé faire dans cette galère... c’est-à-dire dans ce

maudit yacht? Que n’ai-je attendu un paquebot sûr et bourgeois? Ce Van

den Brooks est un huguenot opiomane, c’est-à-dire un fou de la plus

dangereuse espèce. Qu’allons-nous devenir?

Cependant, il aperçut le canot qui se balançait dans l’anse aux crabes.

Par bonheur, Tommy n’était pas là.

--Ayons bon espoir, dit Helven, quand le professeur communiqua le

résultat de sa reconnaissance. Je suis maintenant certain de mon plan.

Nous aurons une passe difficile. Peut-être essuierons-nous quelques

balles...

--Ils nous manqueront comme la sentinelle de Prague, fit héroïquement

l’avocat.

--Et ce sera la liberté.

--Rentrons vite, dit le professeur. Van den Brooks serait sur ses

gardes...

Et tout en regagnant la demeure massive sous les palmes--qui semblait

maintenant une prison--le bon docteur songeait--perspective peu

folâtre--au Radeau de la Méduse.

CHAPITRE XXIV

L’ÉVASION.

Agli occhi miei ricomincio diletto

Tosto ch’i’ usci’ fuor dell’aura morta

Che m’avea contristati gli occhi e il petto.

DANTE.

--Je suis lasse, dit Marie au dîner; je demande au Seigneur de l’île la

faveur de quelques pipes. L’opium seul me rend des forces.

--J’y consens d’autant plus volontiers, repartit l’aimable trafiquant,

que moi-même je ne trouve de réconfort que dans la prière et dans la

drogue. L’une va à Dieu et l’autre en vient.

--Je ne me suis pas bien trouvé de mon premier essai, fit Leminhac en

minaudant.

--Vous essaierez de nouveau, insista Van den Brooks. On ne parvient pas

du premier coup à la béatitude.

--Pour moi, dit le professeur, je veux bien tenter ce soir une bouffée.

--Bravo, mon cher maître--et le marchand lui frappa sur l’épaule. Il

faut que, comme moi, vous cherchiez dans le calice du Pavot des conseils

et des inspirations. C’est tout à fait indispensable à notre ministère.

Ils s’étendirent sur les nattes. Les pipes émirent leurs brèves volutes;

les lampes brasillèrent. De nouveau, le silence et l’ombre recouvrirent

l’île, le palais, les fumeurs.

En vérité, l’heure était tragique. Van den Brooks, couché sous la clarté

rouge d’une lampe, semblait le génie funeste de ces lieux. Étendu, il

paraissait encore plus grand et sa barbe se déroulait comme un fleuve de

feu, à la lueur haletante des veilleuses. Autour de lui, ses hôtes, ses

victimes, s’allongeaient, feignant d’absorber la fumée, affectant une

volupté que rongeait l’angoisse des minutes à venir. A tout bien peser,

quelles chances avaient-ils d’échapper au monstre? Aucune. S’ils

déjouaient la surveillance des serviteurs, s’ils passaient même à

travers les balles, quelle autre perspective que d’attendre sur une mer

déserte, dévorés par la faim et la soif, un navire qui peut-être ne

passerait jamais. La mort planait sur eux. Helven, le plus audacieux de

tous et qui, parce que le plus jeune, avait le moins peur de mourir,

sentit bouger en lui le trouble démon du désespoir.

* * * * *

C’est alors que la voix s’éleva--la voix qui l’autre soir avait parlé:

«L’opium est la route qui conduit à la mort, c’est le sentier baigné

d’aromes qui descend vers les profondeurs. Trois esclaves à la peau

noire, trois esclaves endormis gardent le seuil de mon palais; l’enclos

sacré est ceint de pavots; le soleil de midi ne le frappe point; mais,

seuls, l’ont effleuré les rayons du couchant et les bleues écharpes de

la lune. O mes amis, quand vous connaîtrez mon palais, vous n’élirez pas

d’autre demeure.

«Que sont maintenant pour moi les tristes fils des vivants? Que sont

pour moi les fruits acides de la terre? Que sont pour moi les voluptés

des mortels, puisque je connais la joie de Dieu? O mes amis, quand vous

connaîtrez mes festins, le pain des hommes aura pour vous le goût des

cendres.

«Voici que je dirige mes regards sur le chemin parcouru; voici que je

considère l’œuvre accomplie. Et l’amertume envahit mon cœur, comme la

mer montante le sable des grèves. Car mon désir est tourné vers une

autre contrée; ma tête cherche d’autres ombrages et les palmes de cette

terre ne sont pas une aile assez douce à la lassitude de ma vie.

«Dès l’aube de ma jeunesse, j’ai connu la force et la puissance et j’en

ai usé pour la plus grande gloire du Très-Haut. Les hommes ont été entre

mes mains comme les cymbales aux mains des Lévites et de leurs ossements

choqués, j’ai fait jaillir la louange de l’Éternel. J’ai conduit mes

frères et amis sur le seuil des terres promises et je les ai rejetés

ensuite dans leur abjection, afin qu’ils ne blasphémassent point avec

leur joie. J’ai semé la douleur et j’ai fait pousser le mal comme la

plante robuste dans une terre grasse, parce que la douleur et le mal

glorifient Dieu et qu’ils sont sa justification.

«Ma tâche est faite. La force de mes membres se tourne vers le repos. La

mort s’ouvre devant moi comme la couche parfumée devant l’époux.

«Mes amis, vous pouvez m’en croire: il n’est volupté plus enivrante que

celle de s’anéantir. Cette fumée qui baigne nos fronts n’est qu’un

avant-goût des suprêmes délices.

«Et voici ce que je vous propose:

«Cherchons ensemble la mort la plus suave et le lit le plus moelleux.

Écrivons sur le seuil de nos chambres ce mot: euthanasie. Qu’est-ce que

le bain de Pétrone, l’eau empourprée de sang et de pétales de roses?

Qu’est-ce que le sommeil sous le mancenillier? Il nous faut trouver

autre chose. La science séculaire et notre propre divination nous

aideront à cette découverte.

«Peut-être parviendrons-nous à franchir ce terrible fossé sur un pont de

cristal! Peut-être nous évanouirons-nous dans l’éther de quelque nuit

laiteuse, comme, un soir de fête, s’évanouit l’écho d’une musique dans

les bosquets, parmi les danseurs et les musiciens!

«O mes amis, cherchons à mourir ensemble de la plus belle des morts.»

* * * * *

La voix expira lentement.

--Voire! pensa Leminhac. Je n’ai nulle envie de pratiquer ces macabres

artifices.

Il se tourna et vit la place d’Helven déserte.

--C’est l’heure, murmura-t-il.

Le Maître de l’Ile reposait dans les ténèbres.

* * * * *

A pas de feutre, Marie, puis Leminhac, puis le professeur qui semblait

fort ému et dont le binocle glissait à tout instant, se retrouvèrent

dans la bibliothèque. La nuit était fort claire et la pièce, plongée

dans une légère pénombre.

Helven, debout devant un rayon, déplaça le «Vathek» de Beckford. Un

bruit se fit entendre, puis la porte secrète tourna.

D’un signe, Helven entraîna les autres derrière lui. Marie Erikow passa

la dernière, attardée à retirer de son sac, non point le conseiller des

grâces, mais un fort bon donneur d’avis à sept cartouches.

Leminhac fit jouer sa lampe électrique. L’escalier apparut. Ils

descendirent. Leurs pas semblaient faire rouler des tonnerres. Ils

serraient les dents et retenaient leurs souffles.

Parvenus au bas de l’escalier, ils s’engagèrent dans le couloir, assez

large à son entrée. Le sol humide glissait. Leminhac n’allumait pas sa

lampe de crainte qu’un rayon ne fût aperçu à travers quelque fissure du

rocher.

Marie Erikow était prête à tout événement. Elle se sentait lucide et un

peu grisée par le danger. On vit double, lorsque la mort vous guette.

Chose étrange, il lui parut que quelqu’un marchait derrière elle. Elle

prêta l’oreille, tout en avançant. Aucun bruit suspect ne lui parvint.

Mais c’était comme une présence, comme un souffle--quelque chose vivait

dans l’ombre.

On arrivait au bout. Déjà les vagues détonnaient sur les parois

rocheuses, d’une rumeur sourde et funèbre. Une fraîcheur salée mordit

leurs lèvres. Le couloir se rétrécissait; la route était fort basse. Il

fallut se plier en deux.

Helven, qui marchait en tête, sursauta.

--Nous sommes perdus!

Devant lui, il aperçut un pan de nuit et quelques étoiles, le tout dans

un orbe de roc strié de barreaux de fer.

--Une grille. Nous sommes perdus, perdus!

Leminhac, qui cheminait derrière lui, ne voyait rien.

Le passage était tellement étroit qu’Helven dut se mettre à quatre

pattes. Il parvint ainsi à la grille. Il saisit les barreaux et tira à

lui. La grille était ouverte.

Une onde d’espoir gonfla sa poitrine. Sur le rebord du rocher, il se

redressa et sauta dans l’eau. Les autres le suivirent. Devant eux, le

canot balançait sa forme sombre. Une vague les aspergea. Ils se

hâtèrent.

* * * * *

Marie parvint la dernière à l’orifice, se traînant péniblement sur les

genoux. Quand elle aperçut les étoiles et l’eau mouvante devant elle,

elle rendit grâces à Dieu. Mais un souffle rauque la fit retourner.

Cette fois-ci, ce n’était pas une illusion. Elle vit dans les ténèbres

du boyau luire les yeux blancs qui avaient hanté ses songes.

--Le nègre!

La brute couchée tout de son long sur les lichens humides rampait vers

elle. Déjà sa lourde main se tendait pour la saisir. On eût dit d’un

reptile monstrueux, la bouche entr’ouverte sur l’éclair livide des

dents.

Elle bondit. La nuit la happa. Elle était sauve.

Se retournant brusquement, elle tira la grille vers elle au moment

précis où Tommy Hogshead empoignait les barreaux.

La tête hideuse du nègre ricanait derrière cette cage.

--Tant pis pour lui, pensa-t-elle.

Sa main ne trembla pas.

Un claquement sec. Un peu de cervelle éclaboussa le roc. La tête

s’affaissa sur les barres, les yeux demeurèrent fixes et blancs, ouverts

sur l’immensité.

Marie sauta dans la barque.

Ils étaient saufs.

CHAPITRE XXV

OÙ RÉAPPARAÎT CERTAIN NAVIRE.

«Je vais accompagner Miss Rooseway qui quête

Fort gentiment pour les familles des marins

Naufragés. Oh! qu’une valse lente, ses reins

A mon bras droit, je l’entraîne sans violence

Dans un naufrage où Dieu reconnaîtrait les siens.»

HENRI J.-M. LEVEY.

Le Maître du Navire · 第 14 / 16 段