coin d’Écosse où il était né, aux landes roses où le vent gémit si
tristement les nuits d’hiver, d’une plainte que l’on n’oublie pas; il
revit les troncs brûlants dans la haute cheminée; il sentit l’odeur des
grogs au gingembre que préparait sa mère--une vieille dame si propre et
les clés à la ceinture--et l’odeur des bruyères humides, les matins de
chasse où l’on part, encore engourdi de sommeil, transi du brouillard
d’octobre; il entendit le hurlement des chiens et les mille rumeurs
domestiques, il revécut sa jeunesse, comme on la revit parfois, toute
résumée en quelques images, en quelques parfums...
Et le sommeil fut plus fort que le souvenir et que l’angoisse. Il
s’endormit.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il sursauta. La porte venait de s’ouvrir. Une pénombre blafarde coulait
par le hublot.
--Venez, fit la voix d’Halifax. Dépêchons.
--Ça y est, pensa le jeune homme. M. Van den Brooks opère à la manière
française... au petit jour...
Devant le marin, il ne voulut pas paraître couard, s’habilla
soigneusement, et noua sa cravate comme s’il se rendait à une
garden-party.
Halifax le précédait. Ils parvinrent sur le pont avant. Dans la clarté
falote de l’aube, Helven distingua, rangé en bon ordre, l’équipage,
comme le jour où l’on avait fustigé le nègre. La silhouette de Van den
Brooks, tout à l’avant du vaisseau, dominait la mer et l’aube. Helven ne
put voir son visage. Auprès de lui, l’Hindou, son serviteur. L’Anglais
s’arrêta à quelques pas, et attendit. Les uns après les autres,
Leminhac, Tramier et Mme Erikow arrivèrent, conduits par Halifax. Marie
était fort pâle, elle serrait les lèvres; son menton lourd rendait sa
beauté plus saisissante et presque cruelle.
Van den Brooks ne se retourna pas.
Un silence de mort tombait du ciel où s’effaçaient les astres. Helven
regarda une dernière fois, pâlissante, la Croix du Sud.
* * * * *
Alors Van den Brooks se retourna. Et les passagers ne le reconnurent
plus. Sa grande barbe avait disparu. Ses yeux--ses yeux agrandis par la
fièvre et la folie--luisaient, libres de tout verre. Son visage était
beau, émacié, grave, mais hagard. Le voyant, ils comprirent.
--Le coup du Patriarche, parbleu! songea Leminhac qui se rappela
l’histoire de Sigismond Loch.
* * * * *
Mais, tourné vers l’Océan, Van den Brooks parla. La voix entendue dans
la fumerie roula sur les flots:
«Ne craignez rien, étrangers. Je ne vous veux aucun mal. Vous ne m’avez
pas compris.
«Ce que j’espérais trouver en vous, vous ne pouviez me le donner. La
grandeur de mon rêve ne vous a pas séduits. Vous ne m’avez pas compris
non plus, quand, des profondeurs de l’opium, j’ai laissé monter vers
vous ma plainte de Dieu lassé.»
La voix s’éleva:
«Car Dieu, je le fus. La terre gémissante de mon île peut l’affirmer et
mon peuple courbé sous ma verge peut le clamer à ces flots et à ces
étoiles. Homme, j’ai refait la création à la mesure de Dieu. Et c’est
pourquoi je me dis son égal.»
* * * * *
Il reprit plus bas, avec une lassitude voilée:
«Mais vous ne comprenez pas, et vous pensez que je suis fou. Une
dernière fois, je veux mettre devant vous, ô inconnus, mon cœur, mon
cœur saignant:
«Une soif d’amour implacable me poursuit: l’amour, l’amour des hommes,
est une source dont le mirage hante mes nuits. Mais cette source, elle
ne peut jaillir de mon cœur. Mon cœur est une roche aride: qui le
frappera pour que les eaux vives s’en écoulent?
«Quand je tenais entre mes mains la fragile destinée des hommes, quand
leur voix suppliante déchirait mes oreilles, quand je les ployais,
mutilés, sanglants, sous la malédiction du Seigneur, j’espérais qu’il
naîtrait en moi cette indicible douceur: la pitié.
«Si j’ai prodigué le martyre, si j’ai fait couler le sang, comme un vin
dans un festin de noces, ce n’est pas pour une vaine jouissance, mais
bien pour moissonner les épis attendus. Hélas, ils n’ont point germé.
J’espérais que les tortures infligées à mes victimes m’attendriraient et
me forceraient de les aimer: il n’en fut rien.
«Un Dieu sans amour est un Dieu sans joie: je renonce à la Divinité.
«Je rentre parmi les hommes. J’abandonne mon peuple. J’ai appelé dans
mon île quelques hommes pieux: des missionnaires protestants. Hélas! je
crains que, bien vite, ne vivant plus dans une sainte terreur, mon
peuple ne perde la foi...
«Mais je ne puis plus. Peut-être deviendrai-je mineur ou docker;
peut-être, ouvrier plombier. Je ne sais. Je veux être le plus humble des
hommes, après avoir été leur Dieu.
«Et voici le signe de mon renoncement.»
Comme il disait ces mots, l’Hindou s’écarta, découvrant le coffre des
joyaux engloutis.
Van den Brooks souleva le couvercle. Il retira une émeraude d’une fort
belle eau et la tendit à Marie.
--Acceptez-la, Madame, en souvenir du Dieu qui n’est plus.
Puis, à brassées frénétiques, il rejeta dans la mer les trésors qu’il y
avait puisés. Topazes, rubis, émeraudes, améthystes, tombaient en pluie
de feu sur les eaux calmes, trouaient la soie grise d’une mer aurorale.
La voix s’éleva encore et l’on entendit ces mots:
«_Tria sunt insatiabilia: mare, infernum et vulva._»
Le sacrifice accompli, Van den Brooks fit signe aux passagers et à
l’équipage de se retirer. Il resta seul, courbé sur la mer...
[Musique: Wagner]
ÉPILOGUE
Les quatre voyageurs prirent place dans un canot et Halifax, qui les
accompagnait, leur montra dans le brouillard un rivage où luisaient
quelques maisons peintes à la chaux.
--Voici, dit-il, un poste européen: des Portugais, je crois. Vous
trouverez là une hospitalité suffisante et tous les renseignements
nécessaires pour votre route.
Le canot aborda au pied de rochers que longeait un banc de sable.
Halifax descendit à terre; puis, clignant de son œil unique, comme s’il
s’agissait d’une excellente plaisanterie:
--Bon voyage! cria-t-il à ses anciens passagers.
Et il sauta dans la barque, qui s’éloigna à force de rames.
Inquiets, Helven et Leminhac prirent les devants et s’en furent frapper
à une des maisons. L’aspect crasseux et débonnaire d’un douanier
portugais les rassura. Ils n’osèrent s’enquérir du lieu où ils étaient,
craignant de passer pour fous, mais ils réclamèrent un abri.
Marie Erikow était restée en arrière, au bras du professeur. Tous deux
demeuraient silencieux. Soudain, la jeune femme lâcha le bras de Tramier
et, à toutes jambes, courut le long du rivage. Elle agitait
désespérément son écharpe, comme pour appeler le canot, déjà à demi
happé par la brume. Tramier, qui à la vérité était un peu sourd, crut
entendre un cri et courut derrière elle. Mais Leminhac, de loin, avait
aperçu la fugitive; il fut plus prompt.
Dans un accès de désespoir qui paraissait atroce, la Russe s’était jetée
sur le sable. L’avocat s’approcha d’elle, souleva doucement le visage où
roulaient de grosses larmes.
--Qu’est-ce donc? murmura-t-il. _Le_ regretteriez-vous?
--Oh! gémit Marie Erikow, entre deux sanglots, j’ai perdu mon émeraude.
Et elle ajouta, tout bas, déjà consolée, souriante:
--Mais vous êtes bon, vous, je le savais...
* * * * *
Le _Cormoran_ avait disparu.
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I.--L’homme aux lunettes vertes 1
-- II.--Le «Cormoran» lève l’ancre 22
-- III.--Un étrange navire, un étrange équipage 34
-- IV.--Où Van den Brooks se présente.--Histoire d’un riche 46
-- V.--Où Van den Brooks parle en maître 68
-- VI.--Le récit du docteur.--Le cahier de maroquin rouge 77
-- VII.--Où l’on entrevoit deux rivaux, un troisième larron
et un nègre sentimental 98
-- VIII.--La mystique de Van den Brooks 104
-- IX.--Où Van den Brooks parle belles-lettres.--Histoire
des jeunes gens de Mindanao 114
-- X.--L’incantation.--Un entretien sur le péché 124
-- XI.--L’esclave du Brésil 139
-- XII.--Une histoire de chat à neuf queues 144
-- XIII.--L’esprit nocturne 151
-- XIV.--Le docteur termine son récit 162
-- XV.--Où il est donné à Helven d’expérimenter à ses
dépens la fragilité féminine 177
-- XVI.--Les rancunes de Tommy Hogshead 188
-- XVII.--Le cri de la vigie 195
-- XVIII.--L’île Van den Brooks 208
-- XIX.--Les joyaux engloutis 219
-- XX.--L’homme qui voulut être Dieu 231
-- XXI.--Où Van den Brooks se découvre 242
-- XXII.--Où il est question de la concupiscence chez les
personnes de couleur, de ses rapports avec
l’odorat et aussi d’un passage secret et d’une
porte de fer 255
-- XXIII.--Le calme précurseur 261
-- XXIV.--L’évasion 266
-- XXV.--Où réapparaît certain navire 273
-- XXVI.--Le crépuscule d’un dieu 285
Épilogue 295
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