Bientôt le silence tomba des voûtes obscures et tout autour des lampes

grésillèrent les boules soigneusement rôties dont l’odeur ne s’oublie

point. L’Hindou préparait les pipes. Marie Erikow refusa d’ailleurs ses

services. Elle tenait trop à la volupté d’amollir la goutte sacrée au

bout de l’aiguille sur l’or crépitant de la flamme.

Leminhac eut bientôt mal au cœur; mais il eut le tact de ne pas se

plaindre. Le professeur s’initiait prudemment aux Paradis artificiels.

Quant aux autres, ils fumèrent, sans mot dire, les premières pipes.

Bientôt cette lucidité élyséenne que donne l’opium, cette langueur

d’après-midi qui n’atténue point l’éclat des images, envahirent l’esprit

des fumeurs. Le professeur lui-même s’enivrait lentement du parfum qui,

peu à peu, imprégnait les murs, les nattes, les étoffes, la nuit.

Et ils étaient cette fois-ci bien pareils aux mangeurs de Lotus qui

s’assirent au soir sur le sable jaune d’un pays où les choses ne

changent pas, sur une plage au bord des flots, entre la lune et le

soleil.

* * * * *

Comme ils glissaient ainsi sur les pentes exquises de la mort, il leur

parut entendre une voix semblable à celle de Van den Brooks, mais ni les

uns ni les autres ne surent la distinguer de leurs songes:

--M’avez-vous pris, ô étrangers, disait le Maître du Navire, m’avez-vous

pris pour un marchand de cotonnades? Faut-il que vos esprits soient

lourds et vos yeux aveuglés? N’avez-vous donc point vu qui j’étais;

n’avez-vous pas compris le sens de mes paroles?

«Un roi, pensez-vous.

«Non, un Dieu.»

--Un Dieu, fit Tramier. Qui a dit cela?

Et il retourna la tête sur son coussin.

--Comme cette odeur est entêtante, songeait-il.

* * * * *

--Oui, un Dieu, reprit la voix. Je suis le Dieu de cette terre et le

Dieu de ces hommes. Ils m’adorent et je dispose à la fois des fruits du

sol, de la chair et du sang de mon peuple.

«Sans doute, je n’étais qu’un homme autrefois. Mais cela ne m’a point

suffi. J’ai voulu être Dieu. Je le suis.

«Voici que j’ai débarqué sur cette terre,--et cette terre le Seigneur

l’avait bénie entre toutes. Les vents orageux n’y soufflent point; la

rosée humecte les plantes; le soleil et la lune la caressent de leurs

rayons; la mer lèche doucement ses rives. Mon île était le jardin des

délices, le vase de la joie, le vaisseau de l’innocence.

«Je vis des hommes et des femmes au corps harmonieux, au front couronné

de fleurs. Ils vivaient nus et ne connaissaient point leur nudité. La

terre produisait en abondance de quoi suffire aux besoins de ses

enfants; ils ne travaillaient point. Ne possédant rien en propre, ils ne

se haïssaient pas. Bien au contraire, ils s’aimaient et s’unissaient

entre eux, selon leurs goûts et selon les heures; ils se séparaient

avant que la lassitude ne devînt du dégoût; et l’amour n’était pour eux

ni une lame aiguisée, ni un feu dévorant, ni une folie hagarde. L’aube

et le crépuscule se posaient sur leurs maisons comme un vol pacifique de

colombes. La mort elle-même se parait de voiles candides; elle les

prenait par la main et ils la suivaient, croyant qu’elle les conduisait

dans une autre île où les fleurs n’étaient pas moins belles, l’air moins

embaumé et le ciel moins éclatant.

«A voir cette félicité, mon cœur défaillit d’amertume. Depuis des

siècles, me dis-je, ils jouissent d’un bonheur fait d’ignorance. Ils

n’ont ni société, ni religion, ni morale, ni sanctions. Horreur! Ils

ignorent la Loi.

«Et il me parut qu’un sombre nuage voilait subitement cette nature

splendide. Car la destinée de l’homme n’est point d’être heureux, mais

de connaître et d’appliquer la Loi.

«Je résolus de la leur révéler et de les arracher ainsi à leur félicité

coupable. Mais ce n’était point chose aisée, car ils ne m’entendaient

pas. Rien, dans cette île qui n’avait pas changé depuis l’Éden, rien

n’avait pu leur apprendre que l’homme est né pour travailler; que toute

joie, dans son essence, est damnable, sinon celle qui naît du bien

accompli et de l’observance des préceptes; que l’amour est une

souillure; que la loi enfin, la loi de l’Éternel, c’est la douleur.

«Impuissant à faire pénétrer ces vérités salutaires dans leurs esprits

corrompus par tant d’innocence, je procédai autrement que par des

discours.

«J’avais pour moi la force: des serviteurs résolus, des armes et tous

les arguments que nous fournissent quelques livres de poudre, de

chevrotines et pas mal encore d’autres ingrédients dont je vous parlerai

tout à l’heure. Le fer et le feu, employés pour cette juste cause,

contribuèrent à établir la Loi.

«Loué soit le Tout-Puissant, qui m’a donné d’être son second et presque

son égal sur cette terre immonde. Les desseins de la Providence sont

cruels, mais je suis avec joie leur instrument.

«Que je baigne mes mains dans le sang du pécheur; que je déchire ses

entrailles; que j’arrache ses yeux. Ma violence et ma rage bienfaisantes

lui ouvriront l’éternité. Qui n’a pas goûté cette volupté souveraine n’a

jamais été ivre.

«Et voici:

«Ces pauvres sauvages ignoraient tout du juste et de l’injuste. Comment

leur faire entendre ces notions indispensables? N’ayant aucun besoin et

par conséquent aucune privation, ne possédant rien et jouissant de tout,

ils ne pouvaient comprendre la gloire du Très-Haut qui distribue, selon

ses desseins mystérieux, la pauvreté et la richesse, la maladie et la

santé. Où le mal n’existait pas, il me fallut le créer, pour que la

lumière de l’Éternel gagnât les ténèbres de leur cœur.

«Ainsi ai-je fait. J’ai mutilé les êtres les plus solides et les plus

vigoureux; je leur ai enlevé la force de leurs mains et de leurs jambes;

j’ai crevé la coque de leurs yeux; j’ai arraché ces langues qui ne

louaient pas le Seigneur. J’ai allumé des bûchers, incendié des

villages, égorgé des femmes et des enfants. Mais j’ai bien eu soin

d’épargner une partie des habitants, pour leur donner, par mon

arbitraire, une notion de l’équité. Le Seigneur a-t-il fait autrement au

jardin de l’Éden? A-t-il autrement que moi répandu sur la terre en

genèse la douleur comme une semence?

«Vers moi aujourd’hui les hommes les plus vigoureux agitent leurs poings

sanglants. Je les ai humiliés et je leur ai appris à prier. Les femmes

ne considèrent plus l’amour comme une joie. Il ne leur est permis que

d’être mères. La pureté enfin, l’ascétique pureté, va descendre et va

régner sur cette terre où les hommes vivaient comme vivent les oiseaux.

«Le bien-être de la chair éloigne de Dieu. Les maladies et la

décrépitude étaient ignorées de mon peuple. J’ai fait surgir devant eux

le spectre argenté de la Lèpre aux yeux roses.»

La voix se tut.

* * * * *

Dans le silence de la fumerie, on n’entendait plus que le souffle des

dormeurs. Tous avaient cessé de fumer. Il y eut deux ou trois

soupirs--des cauchemars sans doute.

La voix reprit:

* * * * *

«La grâce du Seigneur a pénétré ces âmes, car ceux à qui j’ai infligé de

salutaires souffrances se prosternent devant moi et m’adorent

aujourd’hui. Non seulement ils me craignent, mais ils m’aiment pour le

mal que je leur ai fait. Et sans doute ils préfèrent ma création

douloureuse au règne paisible de la nature.

«Et moi-même, un vin capiteux enivre maintenant mes esprits. L’orgueil

du Seigneur est descendu en moi. Ce que j’ai fait, Dieu seul eût pu le

faire. Il avait oublié dans son œuvre ce misérable coin de terre et j’en

ai fait le temple de sa glorification. Lorsque je considère mon ouvrage,

je me sens l’égal du Tout-Puissant.

«Louez-moi pour les plaies; louez-moi pour la lèpre; louez-moi pour le

sang répandu; louez-moi pour avoir substitué à la nature bestiale la

Loi, la divine Loi.»

* * * * *

La nuit se referma comme un calice sur la chambre où les dernières

lampes battaient de l’aile, pareilles à des papillons de lumière

agonisante.

* * * * *

A l’aube, Helven se secoua le premier et regagna sa chambre.

--Dieu! que j’ai mal dormi, pensait-il. Décidément, l’opium ne me

réussit plus. J’en ai perdu l’habitude.

CHAPITRE XXI

OÙ VAN DEN BROOKS SE DÉCOUVRE.

«Poulpe au regard de soie...»

MALDOROR.

Le marchand de cotonnades semblait goûter la bonne drogue et, cette

nuit-là, il avait dû en absorber une assez respectable quantité, car on

ne le vit pas de la matinée. Les quatre voyageurs se retrouvèrent, un

peu avant midi, sous le péristyle du Palais.

Leminhac avait les traits tirés et le professeur, les yeux bouffis. Par

contre, Marie Erikow était fraîche comme l’aube elle-même. Helven, qui

n’avait pas mal supporté une vingtaine de pipes, complimenta celle-ci

sur son teint.

--L’opium, dit la Russe, c’est pour moi un véritable bain. J’en sors

rafraîchie, détendue, et je vois tout en rose.

--Rose, dit l’avocat, cette couleur évoque en moi le souvenir d’un

affreux cauchemar. Pourquoi cette association? Il devait y avoir dans

mon rêve quelque chose de hideux et de rose à la fois... J’y suis... des

yeux. Brr. Je ne vous le raconterai pas. Mais la drogue ne me donne pas

des visions précisément folâtres.

--C’est étrange, dit Helven. Moi, j’ai fait un cauchemar analogue.

--Quant à moi, intervint le professeur, je n’ai pas fumé, mais la salle

était si imprégnée des vapeurs de vos pipes, que je me suis tout

doucettement intoxiqué. Je n’ai pas rêvé, mais il m’a semblé entendre la

voix de M. Van den Brooks et j’ai attribué, dans ma torpeur, à ce pauvre

homme toutes sortes de propos incohérents. Je pense que l’impression

causée par la scène de la crypte a déclenché les élucubrations de mes

méninges.

--J’ai entendu également la voix de notre hôte, repartit Helven. Il m’a

paru qu’il délirait.

--Curieuse coïncidence, remarqua l’avocat.

Marie Erikow, abandonnant les hommes à leur conversation, s’éloigna pour

faire quelques pas sur la plage et admirer les jeux de la lumière sur

les coraux ruisselants d’écume. La nouveauté du paysage, le charme

pittoresque de cette escale, tout avait contribué à lui faire rapidement

oublier la dernière nuit du _Cormoran_. Elle en avait même si

complètement perdu le souvenir, car les femmes ont parfois la mémoire

courte, qu’elle ne s’expliquait pas la froideur d’Helven à son égard.

Elle regrettait déjà d’avoir découragé l’avocat qui aurait pu à la

rigueur constituer un pis-aller et traitait intérieurement le peintre de

«nigaud».

Elle cheminait sur le sable de la plage, suivant sa rêverie. Toutes les

préfaces de feu Melchior de Vogüé, tous les articles de feu Théodore de

Wyzewa ne nous révéleront pas les arcanes de l’âme slave.

Contentons-nous d’admirer la jeune femme qui, vêtue de blanc, longe le

bord sombre de la mer, ramasse parfois un galet veiné d’or ou s’appuie

au tronc d’un cocotier, pour suivre du regard le jeu des houles indigo.

Mais voici que vient se poser à côté d’elle un oiseau couleur de feu.

C’est une des colombes dont le plumage enflamme les feuillages de l’île.

L’oiseau semble peu craintif et Marie s’approche pour le saisir. Elle

étend la main, mais il s’envole et va se poser quelques pas plus loin...

Et la poursuite continue, tout comme dans les contes arabes où l’oiseau

se mue, au bon moment, en un génie, une princesse ou un crapaud.

Aucune de ces transformations n’advint ce jour-là, car le merveilleux

avait--sans doute depuis l’apparition de Van den Brooks--déserté le

rivage de l’île qui fut son dernier refuge. Mais cette course conduisit

Marie à quelque distance de l’habitation, dans un lieu solitaire.

C’était une petite crique encaissée de rocher de granit rouge que

recouvraient de larges plaques de mousses verdissantes. Marie se pencha

au bord de la falaise, cherchant à sonder la profondeur de l’eau glauque

comme ses propres prunelles. Elle vit d’abord son image couronnée de

plantes marines, puis distingua, échoué entre deux rochers, un canot

peint en vert et qui portait en lettres blanches le nom du yacht

_Cormoran_. La barque se balançait, maintenue au roc par une corde; elle

contenait quelques ballots et un tonnelet. La présence de ce chargement

annonçait sans doute la présence d’un propriétaire et, mi-farniente,

mi-curiosité, Marie Erikow se coucha sur la falaise, surveillant la

barque et suivant en même temps la danse serpentine des algues dans la

transparence de l’eau.

Elle s’engourdissait déjà sous le soleil qui rôtissait l’herbe courte et

odorante du rocher, lorsqu’elle entendit un pas crisser sur le sable.

Tel le Cyclope aux yeux rusés d’Ulysse, apparut, émergeant des blocs

empourprés, Tommy Hogshead, ruisselant. Le nègre regarda tout autour de

lui, puis, s’approchant du canot, il souleva le tonnelet à bout de bras

et but à longs traits. Il battit ensuite le briquet, alluma une pipe de

terre et s’étendit sur le sable.

--Que vient faire ici cette brute? songeait Marie.

* * * * *

La sinistre face de Tommy la poursuivit. Les paroles confidentielles du

capitaine Halifax, qui en savait peut-être plus long qu’il ne voulait en

avoir l’air, n’avaient guère contribué à dissiper les craintes que lui

inspirait le drôle. Elle savait maintenant que la quasi-certitude d’un

crime--dont elle devinait la raison--pesait sur ce crâne laineux. Tout

le jour, l’ivoire ricanant du nègre hanta ses esprits, et le souvenir de

Lopez ajoutait à sa peur un nouveau malaise fait à la fois de honte...

et de regret...

* * * * *

Van den Brooks ne parut pas au déjeuner. L’Hindou excusa son maître avec

des gestes. L’absence du marchand surprit ses hôtes et le repas fut

morne. La chaise vide de Van den Brooks eût-elle été occupée brusquement

par le spectre de Banco, les quatre voyageurs n’auraient pas été moins

silencieux. Lassitude causée par la nuit d’opium, anxiété vague d’un

mystère, angoisse d’une menace suspendue sur l’île ou sur la maison,

toujours est-il que le malaise, éprouvé par chacun et constaté chez ses

voisins, ne cessait de s’accroître à chaque minute.

Leminhac et le professeur eurent vainement recours aux havanes de Van

den Brooks; Marie Erikow but inutilement deux verres de kummel glacé;

Helven tira sans succès sur sa pipe bourrée d’un tabac virginien macéré

dans le miel et le jus de figue: hélas! l’inquiétude aux doigts perfides

serrait leurs gorges.

--Ma foi, dit l’avocat, l’île de M. Van den Brooks est un royaume fort

plaisant, mais je ne voudrais pas priver mes auditeurs australiens d’une

parole française. Quand partons-nous?

--Le royaume est beau, dit à son tour le professeur, mais le roi est mal

équilibré.

--Quant à moi, éclata Marie, j’ai assez de tous ces sauvages et il y a

au moins quinze jours que je n’ai pas lu les articles de M. Capus et le

_New-York Herald_. Je veux partir.

Helven ne dit rien, car il était déjà sorti. Quand il revint, il trouva

tout son monde sommeillant sur les fauteuils du patio et Leminhac occupé

à une réussite. Le jet d’eau, irisé par un rayon de soleil, flottait

semblable à une crinière d’arc-en-ciel.

Le peintre secoua ses amis.

--_Get up._ Le sommeil ne vaut rien pour la digestion. Leminhac, mon

cher, si vous voulez savoir l’avenir, mieux vaut venir tirer un

horoscope sur le sable de la plage.

--Je crois, ajouta-t-il, qu’une promenade nous est _absolument

né-ces-sai-re_.

Il articula ces mots à voix basse, mais si nettement que les trois

autres le regardèrent, surpris, et le suivirent.

--Qu’y a-t-il? demanda Marie.

Helven attendit que l’on se fût éloigné à bonne distance de la maison.

Quand ils se trouvèrent sur la plage nue, sûrs de ne point être épiés,

le peintre dit:

--Le _Cormoran_ a quitté son mouillage. Le _Cormoran_ n’est plus ici.

--Sinistre plaisanterie, grogna l’avocat.

--En êtes-vous bien sûr? demanda le professeur.

--Voyez plutôt.

Et Helven conduisit ses compagnons sur un rocher d’où l’on dominait la

petite rade de débarquement.

La mer s’étalait, bleue et plate: pas une fumée à l’horizon.

--Il n’y a pas d’autre mouillage aux abords de l’île, continua le

peintre. Le yacht a levé l’ancre la nuit dernière.

--Alors nous sommes prisonniers? gémit Marie.

--Prisonniers de M. Van den Brooks, fit Tramier. Ce n’est pas drôle. Un

personnage aussi excentrique ne m’inspire aucune confiance.

--Mais serait-il parti lui-même? demanda l’avocat.

--Je ne crois pas, répondit Helven.

L’étendue ruisselante de lumière leur parut désolée et l’angoisse agita

ses ailes glacées au-dessus de leurs têtes.

--Que faire?

Marie Erikow s’était assise sur le sable, la tête dans ses mains.

--Ne vous effrayez pas, madame, supplia Leminhac. Il n’y a pas encore

lieu de s’affoler. Délibérons.

Ils gagnèrent un boqueteau, hors des vues du maître de l’Ile.

--Entre nous, dit le professeur, ce Van den Brooks est un fou. Tous les

fous dangereux ont une apparence normale au premier abord: j’aurais dû

m’en douter et ne jamais accepter de monter sur ce fâcheux navire qui

nous plante ici bellement.

--N’épiloguons pas inutilement, repartit Helven. Je ne suis pas sans

inquiétude: cette île me paraît présenter des singularités peu

rassurantes.

--Je suis tout à fait de cet avis, commenta Marie.

--Moi aussi, murmura l’avocat.

--D’autre part, je ne suis pas très sûr que l’opium m’ait halluciné

complètement, cette nuit...

--Moi non plus, fit le professeur.

--Résumons-nous donc. Ce soir, nous exprimerons à M. Van den Brooks

notre désir de quitter au plus tôt son royaume.

--Nous serons courtois et énergiques, appuya l’avocat: je parlerai.

--Et s’il n’était plus là? objecta Marie.

Mais nul ne répondit.

* * * * *

Marie Erikow n’eut pas le courage d’affronter le dîner. Elle se retira

dans sa chambre et pria Leminhac de la tenir au courant des événements,

s’il y avait lieu. Elle assujettit elle-même les barres de ses volets,

tant elle craignait de voir luire à sa fenêtre les sinistres boules de

loto de Tommy Hogshead. Plusieurs fois, au cours de la nuit, elle

sursauta, croyant entendre des craquements. Et pourtant, la nuit

tropicale, lamée de soie, éventait l’île de mille souffles, l’île

heureuse, les étoiles et la mer chuchotante...

* * * * *

Les trois hommes prirent place à table. La salle était sombre; la lampe

suspendue à sa lourde chaîne projetait sur les murs des ombres

éléphantesques. L’Hindou se tenait à son poste. Soudain, avant que le

service ait commencé, sans que nul l’ait entendu venir, les convives

virent, debout devant sa chaise, Van den Brooks, le front perdu dans les

ténèbres.

Leminhac, qui avait le sens du théâtre, eut bonne envie de murmurer:

«Bon appétit, Messieurs...»

Mais la voix lui manqua.

--Excusez-moi, dit le marchand. Les intérêts de mon peuple m’ont obligé

à rester cette longue journée éloigné de vous. Je réparerai cela demain.

--Vous êtes tout excusé, monsieur, répondit le professeur, et nous ne

saurions vous détourner d’accomplir les devoirs d’un si important

ministère. Le séjour que nous avons fait ici restera un impérissable

souvenir. Hélas! les meilleures choses ont un court destin et...

--Que non, que non! fit le marchand.

--Pourtant, insista le professeur interloqué, il nous faudra partir et

ce départ doit être proche...

--Voire, fit Van den Brooks, à la manière de Panurge.

Leminhac, inquiet, remit son intervention au moment des liqueurs. Le

marchand se montra, tout le long du dîner, d’une humeur et d’une

cordialité parfaites, déplorant l’absence de Mme Erikow.

--Je crains que le climat ne lui convienne pas, dit le docteur.

--Erreur! Il n’en est pas de plus sain, répéta l’heureux propriétaire de

l’île.

On passa au fumoir. Les cigares et les alcools étaient tels que les

convives de Van den Brooks, chaleureusement émus par la digestion, ne

purent s’empêcher de chanter en leur cœur les louanges de l’hôte.

--Au fond, songeait Tramier, c’est un fou inoffensif et intermittent.

--Quelle charmante réunion! s’exclama le maître de l’île. Comme il est

doux d’avoir auprès de soi des hommes de votre valeur et de votre

culture, mes chers amis, quand on est comme moi, un pauvre solitaire et

un rustre, pour tout dire. Vous m’apportez les parfums d’une

civilisation dont, depuis trop longtemps, je ne goûte plus les fruits.

Les joies de la sympathie et de l’amitié avaient depuis longtemps aussi

déserté mon cœur: vous me les avez fait retrouver. Grâces vous en soient

rendues. Je n’oublierai jamais nos entretiens, la douceur des nuits

passées ensemble à discuter des grands problèmes de l’âme et de la vie,

sur le pont du _Cormoran_...

--A propos, intervint Helven, où donc est allé le yacht?

--Parti pour Sumatra, cette nuit, articula sèchement Van den Brooks.

--Mais alors... mais alors... bégaya Tramier.

--Et ma conférence! s’exclama Leminhac, ma conférence est certainement

manquée.

--En vérité... en vérité... haletait le docteur, vous êtes fort

hospitalier, monsieur, mais l’hospitalité a des limites...

--Nous ne pouvons pourtant prolonger indéfiniment notre séjour dans

votre île, insista Leminhac.

--Et comment partir maintenant? reprit le professeur.

Ne prêtant qu’une oreille distraite à ces plaintes amoébées, le marchand

rejetait voluptueusement la fumée de son havane. Il était fort adroit à

souffler des couronnes. Son regard se dirigea sur Helven et il sourit,

comme s’il avait en lui un confident secret. Le jeune homme, confus et

irrité, détourna les yeux.

Alors, le marchand de cotonnades éclata d’un grand rire et tout le

palais vibra. Un pareil frémissement devait secouer l’Olympe, lorsque

Zeus était en gaieté.

Il se frappa la cuisse, poussa vers le plafond un jet tumultueux de

fumée et, la barbe épanouie d’allégresse, articula:

--Vous ne partirez plus.

Il y eut ce qu’on appelle un froid.

Le Zeus de la Jûte dressa sa haute taille et, barbe en avant, cigare aux

doigts, arpenta le fumoir.

--Ah! çà, dit-il d’une voix calme--jugeant sans doute incongrue une

hilarité trop manifeste--pour qui me prenez-vous? Pour un jeune daim en

nourrice, pour un philanthrope ramolli, pour un... (la pudeur nous

interdit de reproduire le terme dont il se servit). Ah! mes pauvres

amis, mes pauvres chers amis, que vous me faites de peine! Je vous

croyais moins obtus.

«Alors, comme ça, vous avez cru que vous pourriez vous offrir une

croisière aux frais du père Van den Brooks, boire son champagne et son

whisky, fumer ses cigares, vous goberger à votre aise et puis, adieu je

t’ai vu, vous rembarquer sur ma galère et retourner à vos chères études?

«Non, mes agneaux, vous aviez compté sans votre hôte.

«Votre hôte veut que vous restiez. Vous resterez. Au fond, vous n’êtes

pas trop mal ici. Le climat est excellent pour les rhumatisants. Or,

notre cher professeur est goutteux et vous autres, vous avez sans nul

doute des prédispositions funestes à cette affection. Je vous garde et

je vous soigne...

--Mais... mais..., essaya le professeur.

--Chut, chut. Laissez parler votre bon Van den Brooks; il ne veut que

votre bien.

«Avez-vous songé un peu à ce que vous feriez, si je vous débarquais,

tout frais, tout roses, engraissés comme de petits cochons, sur les

quais de Sydney? Non, vous n’y avez pas songé? Eh! bien, moi, je vais

vous le dire: vous iriez raconter partout qu’il y a, quelque part dans

une île, une sorte de fou qui se dit marchand de cotonnades et qui parle

trop quand il a pris de l’opium. Monsieur Helven, qui est un si charmant

homme et qui connaît si bien les choses de la marine, donnerait même

exactement la latitude et la longitude. Pas vrai, mon jeune ami? Et

puis, un beau jour, ne verrais-je pas débarquer ici les serviteurs

abêtis et galonnés de vos Sodomes et de vos Gomorrhes, vos coloniaux,

vos gendarmes, vos fonctionnaires? Jolie société. Plaise à Dieu que

cette racaille ne foule jamais le sol de cette île bénie par le

Seigneur: je la recevrais à coups de fusil.

«Ce n’est pas tout, mes bons amis. Je m’ennuie ici. J’aime la société

des dames, des dames qui jouent du piano, parlent anglais et tiennent

leur place au bridge. Vous n’avez pas pensé une minute que vous pouviez

faire le bridge de ce pauvre Van den Brooks? Ingrats! Je suis sûr que

Mme Erikow a bien meilleur cœur. Mais vous ferez mon bridge, allez, et

vous y prendrez goût. Je m’ennuie, je vous le répète, et je vous

garde...

«Prenez-en votre parti. Allez, croyez-moi! Vous n’avez d’ailleurs pas

d’autre alternative: mon bridge ou le radeau de la Méduse, à supposer

que vous puissiez quitter la côte sans recevoir une chevrotine de mes

fidèles serviteurs qui sont de parfaits évangélistes. Quand vous les

connaîtrez mieux, vous les apprécierez.

Le Maître du Navire · 第 13 / 16 段