et enguirlandés, ne me font pas oublier la rue de la Paix.
* * * * *
Fortement dégoûté, Helven s’éloigna de son compagnon qui, étendu sur
l’herbe molle, allumait une cigarette.
Il prit une sente moussue qui s’ouvrait dans le bois et la suivit
quelques minutes. Quelle ne fut pas sa surprise à découvrir dans ce site
enchanteur un lieu d’une abominable désolation.
A ses yeux s’offrait une vaste clairière où les naturels avaient dû--il
n’y avait pas longtemps encore--édifier un village. Mais on ne
distinguait plus que des troncs à demi-calcinés, quelques blocs de
pierre noire. Seules, deux ou trois cases, que l’incendie avait
épargnées à peu près, demeuraient encore debout. Cela suffisait pour
montrer que la vie avait existé là et qu’elle n’était plus. Helven crut
flairer au ras de ces décombres une écœurante odeur de décomposition. Il
s’avança hardiment, traînant ses pas dans une poussière mêlée de cendre,
songeant à un village d’Afrique sous ses palmiers déserts, après une
razzia de négriers.
Son pied heurta quelque chose. Il se baissa. Tâtant avec la pointe de
son soulier, il fit sortir un ossement, autour duquel grouillaient des
fourmis.
Brusquement, une épouvante l’envahit. L’air se glaçait. Les arbres et
les buissons étaient hostiles. L’odeur de cadavre emplissait ses
narines.
A toutes jambes, il prit la fuite.
Dans le sentier, il bouscula l’Hindou qui venait à sa rencontre.
Celui-ci le saisit par le bras et Helven reconnut une poigne vigoureuse.
Le fidèle serviteur du trafiquant le regarda de telle façon que le jeune
peintre pensa:
--Ce doit être là une promenade réservée.
Il affecta pourtant un calme souriant et, débouchant dans le vallon où
l’attendait Leminhac, il aperçut, ferme et immobile comme un roc qui
attend le vaisseau désemparé, ayant derrière lui le dôme des forêts et
la cime du volcan, le Maître de l’Ile et du Navire.
CHAPITRE XIX
LES JOYAUX ENGLOUTIS.
«Aris, ayant fait une bonne pêche au clair de la lune, en porta
une partie au Roi auprès de qui il trouva une troupe de jeunes
filles nues, qui dansaient, jouant sur un bois creux comme une
pompe qui rend quelques sons sur lesquels les jeunes filles
réglaient leurs pas...»
_Voyages_ d’ARIS CLAESZ (1616).
Van den Brooks accueillit le jeune peintre avec un sourire ambigu.
--Il ne faut pas vous aventurer sans guide, Monsieur Helven, dans les
méandres de l’île.
--Y aurait-il des pièges à loups? demanda brusquement l’Anglais qui
avait repris son sang-froid.
Van den Brooks éclata d’un bon rire:
--Oh! que non! Il n’y a pas de loups dans mon île fortunée. Il n’y a que
des agneaux, beaucoup d’agneaux.
Et sa voix s’infléchissait tendrement.
--Avez-vous vu quelques-uns de mes sujets, demanda-t-il aux deux
visiteurs, tandis qu’ils se mettaient en route.
--Oui, répondit l’avocat, nous avons eu le spectacle le plus idyllique
que l’on puisse imaginer: des danses champêtres, des chants, des
cortèges de jeunes filles enguirlandées de fleurs; enfin tout mon
«Télémaque» m’est revenu à la mémoire. Vos sujets me semblent fort
heureux, Monsieur, et nous les avons enviés, Helven et moi...
--Oui, fit le marchand de cotonnades avec componction. Et comme ils
m’aiment...
* * * * *
Ils prirent pour rentrer une autre route et traversèrent un second
village dont l’aspect était beaucoup moins riant que le premier. Il n’y
régnait pas cette animation charmante qui avait ravi les deux étrangers.
La nature était aussi belle, mais les vergers qui entouraient les cases
semblaient moins bien entretenus. Ni jeux, ni chants, ni danses. Un
silence de plomb que rompaient seulement le bruit de la mer se brisant
au loin sur les récifs et le roucoulement des colombes dans les
feuillages. Quelques fumées s’élevaient au-dessus des habitations où les
femmes vaquaient aux soins domestiques. Sur le seuil du village, ils
aperçurent un homme nu assis sur un bloc de lave. A leur approche,
l’homme quitta sa place et vint au-devant des étrangers. C’était un
naturel grand et bien proportionné. A quelques pas d’eux, il se
prosterna selon l’usage qui paraissait général; puis, tournant vers Van
den Brooks une face émaciée où luisaient des yeux de fièvre, il agita,
comme un suppliant, des moignons purulents et hideux.
Ce spectacle évoqua aussitôt dans l’esprit d’Helven celui du guerrier
mutilé et il ne put réprimer un mouvement d’horreur. Leminhac éprouvait
aussi un dégoût très vif. Ce paysage enchanteur était soudainement terni
et souillé par deux poings sanglants et frénétiques.
Van den Brooks impassible, continuant sa marche, baissa sur l’homme le
rayon de ses lunettes vertes. Et cet homme se prosterna lentement:
Helven vit deux larmes rouler de ses yeux égarés.
Il n’osa interroger le marchand qui, d’un ton plein d’aménité, leur
montrait, à mesure qu’ils avançaient, les merveilles et les singularités
de l’île. Ils traversèrent sur un pont de bois une rivière encaissée
entre des roches grisâtres et dont l’eau coulait sur un lit de lave,
d’un noir d’encre.
--Cette rivière, dit Van den Brooks, roule des paillettes d’or.
Mais ni l’air parfumé d’aloès et de muscade, ni le murmure des sources,
ni les prairies où paissaient des bœufs blancs et noirs, rien de ce qui
faisait la splendeur fertile de cette terre ne pouvait dissiper le
malaise étrange d’Helven.
* * * * *
Leminhac semblait enchanté de sa promenade et il se montra
particulièrement brillant au déjeuner. Marie Erikow complètement reposée
et qui, en compagnie du professeur, avait fait quelques pas dans l’île,
était aussi d’excellente humeur. Quant à Tramier, une vieille toquade de
botanique l’avait repris et il ne pensait qu’à confectionner un herbier
avec les plantes de l’île Van den Brooks.
--Vos jeunes filles, dit Marie Erikow au marchand, sont ravissantes. Et
vêtues avec un goût! Quelle est donc cette admirable étoffe dont elles
font leurs habits et qui est pareille à la soie?
--C’est, en effet, dit le professeur, une soie végétale. J’ai reconnu le
«phormium tenax», n’est-ce pas, Monsieur Van den Brooks?
--Plus exactement, dit le marchand, le mûrier à papier, très abondant
dans mon royaume.
--Votre royaume? objecta l’avocat. Mais ne craignez-vous pas d’être
obligé d’en abandonner un jour la suzeraineté à quelqu’une de ces
odieuses grandes Puissances?
--Non, dit Van den Brooks, ma souveraineté n’est pas de celles qui se
perdent.
--Vous avez retrouvé l’âge d’or, exclama Marie Erikow. Que vos sujets
sont heureux!
--Ils ne connaissent pas toute l’étendue de leur bonheur, répondit le
maître de l’île; ou plutôt, ils ne la connaissaient pas avant mon
arrivée; ils commencent à l’apprécier maintenant.
--Je m’en doute, pensa Helven, qui songeait aux supplications
gémissantes du stropiat.
--Vous devez être fort bon pour eux, remarqua la Russe attendrie.
--Je leur ai donné tout ce qui leur manquait, repartit le trafiquant.
Ils avaient un sol fertile, des vergers chargés de fruits, des prairies
émaillées de fleurs, un éternel été, des eaux douces, un air embaumé;
ils vivaient là, dans l’innocence des premiers âges, sans passions,
puisqu’ils pouvaient satisfaire tous leurs désirs. Sans doute, ils
étaient heureux, mais il leur manquait l’essentiel.
--Quoi donc, alors? demanda l’avocat.
--Ils ne connaissaient pas la Loi.
* * * * *
Ce disant, le marchand se leva de table et conduisit ses hôtes dans le
patio où des rafraîchissements étaient servis. Un velum orange tamisait
la lumière et donnait à tous les visages un teint cuivré qui seyait à
merveille à la beauté de la Russe.
Helven, galant et froid, lui en fit compliment:
--La reine au masque d’or, dit-il.
--Non, répondit-elle, la reine sans masque.
Helven sourit et Marie comprit que le galant était perdu. Elle
comprenait bien pourquoi; mais elle comprenait mal comment.
Elle se rabattit sur Van den Brooks:
--Je tiens, dit-elle, à faire avec vous le tour du propriétaire. Vous
allez d’abord me montrer votre palais, ensuite votre royaume.
--A votre guise, répondit le trafiquant. Messieurs, ajouta-t-il en se
tournant vers les hommes, vous plaît-il de faire avec nous cette visite?
Et il offrit son bras à Mme Erikow.
Toutes les pièces du palais ouvraient sur le patio; de toutes on
entendait bruire le jet d’eau dans sa vasque de malachite. La
bibliothèque était fort bien garnie; les salons, ornés de fétiches
d’ivoire ou d’ébène, laqués, peints ou dorés, hérissés de clous, de
cornes, de poils, avec des yeux blancs ou rouges, des masques convulsés,
des bouches hurlantes.
--Ce sont, dit Van den Brooks, les mauvais esprits qui troublaient mon
peuple. Mon peuple n’avait qu’une croyance: celle des revenants dont ces
horribles caricatures sont les emblèmes. Depuis que je suis ici,
l’Esprit a chassé les démons et j’ai fait enlever tous ces pauvres
simulacres qui forment, comme vous le voyez, une assez jolie collection.
--Quel dommage, dit l’avocat, que Monsieur Jean Cocteau ne soit pas ici:
il se pâmerait d’aise. Et vous, demanda-t-il à Helven, n’êtes-vous pas
cubiste? Il y a là de quoi inspirer toute une esthétique.
On abandonna visages et faux-visages grimaçants pour pénétrer dans une
salle oblongue où la lumière ne filtrait qu’à travers des stores épais
de soie rouge et verte. Des nattes étaient tendues sur le sol, jonchées
de coussins durs. De petites tables de laque, très basses, étaient
disposées à côté des nattes, avec des lampes ornées d’araignées de
bronze et, tout auprès, des pipes et des flacons de jade. Un énorme
Bouddah, pareil à celui que Marie avait vu sur le _Cormoran_, rougeoyait
dans un angle.
--Ici, dit Helven, c’est sans doute le Temple de la Drogue?
Van den Brooks s’inclina:
--S’il vous plaît d’en user, fit-il.
Marie battit des mains:
--Oh! oui, ce soir, ce soir...
Les autres pièces n’avaient rien de remarquable: on revint dans la
bibliothèque.
--Je vais, dit Van den Brooks, vous donner la plus grande preuve
d’amitié et de confiance que j’aie jamais donnée à personne. Je vais
vous montrer ce qui, depuis des siècles, n’a jamais été vu par d’autres
yeux que par les miens.
Il s’approcha d’un rayon et déplaça légèrement une précieuse édition du
«Vathek» de Beckford. Le casier des livres tourna sur lui-même et une
porte de fer apparut, qui fut ouverte d’ailleurs avec un procédé
analogue, cher aux auteurs de films cinématographiques.
* * * * *
Fort intrigués, les quatre voyageurs suivirent leur hôte qui descendait
les degrés d’un petit escalier en vis, creusé dans le granit.
Helven pensa que le rocher adossé à la maison constituait ainsi une
heureuse porte de sortie.
L’escalier donnait accès à une sorte de galerie naturelle, fort basse,
et qui suivait un plan incliné. Helven en déduisit--et il ne se trompait
pas--que cette galerie devait aboutir à la plage. Van den Brooks
marchait en tête, une lampe électrique à la main, presque courbé en
deux. Des gouttes d’eau suintaient le long des parois et s’écrasaient
tantôt sur une main, tantôt sur un visage, sensation désagréable qui fit
pousser à Marie des cris aigus.
--N’ayez aucune crainte, dit Van den Brooks, nous arrivons.
On entendait déjà le mugissement des flots et la sourde détonation des
vagues sur les brisants. Van den Brooks tourna brusquement à droite.
Helven, qui se tenait immédiatement derrière lui, distingua sous le
rayon direct de la lampe une paroi de rocher et une plaque de cuivre. Un
ressort joua et, presque à plat ventre, la petite troupe pénétra par une
ouverture circulaire dans un puits de ténèbres et de silence.
Clac, le bruit sec d’un commutateur. La lumière ruisselle sur les parois
rugueuses d’une crypte. La paroi granitique s’empourpre comme d’un sang
fraîchement versé. De petites facettes de mica scintillent et, dans
l’ombre de la voûte, c’est un battement d’ailes nocturnes effarouchées.
Marie Erikow affectait une audacieuse assurance.
--En plein roman, dit-elle. Vive Van den Brooks!
Helven songeait:
--Il doit y avoir une fissure dans la voûte, puisqu’il niche ici des
oiseaux de mer et que l’air n’est pas vicié.
Mais il fut arraché à ses déductions policières par l’attitude du
marchand.
Celui-ci se tenait debout au centre de la crypte, la barbe étincelante
de rayons. Ses lunettes brillaient d’un éclat vraiment diabolique. Il
semblait l’officiant de quelque rite obscur et cruel.
Soudain, il se baissa, prononçant des paroles incohérentes. Un disque de
pierre tourna et un coffre d’acier vint émerger automatiquement à la
surface; il y eut un déclic. Avec des mouvements dont il réprimait mal
la fébrilité, le maître du navire fit jouer les serrures, puis, d’un
grand geste, il releva le couvercle pesant:
--Regardez, cria-t-il, regardez...
Sous les feux des lampes électriques, un prodigieux trésor s’enflammait
comme un brasier. C’était un sabbat de pierreries, une orgie
d’émeraudes, de rubis, de topazes; des grappes de perles s’écroulaient;
les yeux troubles des opales luisaient; les saphirs faisaient songer aux
sultanes des mille et une nuits; les améthystes, à d’éblouissantes
religions. Deux escarboucles roulèrent sur le sol; Marie Erikow les prit
dans l’ombre pour des prunelles de chat.
Van den Brooks, transformé, frénétique, plongeait ses coudes dans le
coffre, brassait les diamants et retirait par instant ses mains qu’il
tenait hautes, comme s’il eût voulu égoutter leur magnificence.
--C’est beau comme la mer phosphorescente, c’est plus beau qu’elle,
haletait-il. C’est du sang, c’est du feu, cela brûle, cela grise. C’est
à moi, à moi. C’est mon vin, ma folie, ma divinité...
Tramier prit le bras d’Helven:
--Ces trésors sont prodigieux; mais toutes ces pierres sont peut-être
fausses. En tout cas, je crois notre hôte décidément fou et en bon
chemin pour la paralysie générale.
--C’est une opinion, chuchota Helven.
Il se tut, car Van den Brooks se retournait. Le maître de l’île avait
repris son calme.
--Savez-vous, dit-il, qui m’a livré ces trésors fabuleux? Il y a là pour
des millions et des millions de pierreries, des diamants gros comme des
œufs, des perles roses et noires. Savez-vous qui m’a fait cette
largesse?
«La mer, continua-t-il gravement. Et regardez ce qu’elle m’a livré
aussi.
Il plongea ses bras dans le coffre, fouilla un moment et retira une
boule jaunâtre. C’était une tête de mort: une émeraude s’était logée
dans son orbite.
Puis il rejeta le crâne parmi les pierreries, referma le coffre et
s’assit sur le couvercle.
* * * * *
--Un jour que je me promenais sur la pointe orientale de l’île, peu de
temps après mon débarquement, mon pied heurta sur le sable d’une petite
crique une planche rongée par la mer. Je ne doutai pas que ce ne fût une
épave et je reconnus un fragment encore muni d’une serrure ancienne de
fer ciselé. La rouille avait rongé si profondément le métal que j’eus
beaucoup de peine à distinguer les détails de la ciselure. J’y parvins
cependant. Je distinguai successivement quelques lettres: G... O...
SA... et une date, 1592. C’était assurément l’épave d’un vaisseau brisé
sur les récifs. Mon imagination évoqua aussitôt les galions espagnols
chargés des diamants et de l’or du Pérou, de tous les trésors des Indes
Orientales, que le vent et les courants entraînaient parfois dans des
directions inconnues et qui, parfois aussi, venaient misérablement se
rompre sur des écueils. Les lettres déchiffrées confirmèrent mon
hypothèse. Après maints efforts, je reconstruisis ce nom: _Graciosa_.
«La _Graciosa_ avait dû couler aux abords de mon île. Il fallait la
retrouver.
«Grâce aux naturels qui sont de fort bons plongeurs, je pus bientôt
avoir des indications intéressantes. Les plongeurs notèrent, en effet, à
une profondeur d’une dizaine de brasses seulement, une carcasse de
bateau à demi enlizée dans le sable et toute recouverte de coquillages.
Je ne vous retracerai pas mes efforts personnels et ceux de mes
ouvriers. Revêtu d’un scaphandre, je passai de longues heures, immergé,
le pic à la main, pour dégager le navire englouti et m’en faciliter
l’accès. Enfin, je pus pénétrer sur le gaillard d’avant et descendre
dans les soutes. Vous ne sauriez imaginer l’horreur de ce cadavre de
vaisseau, rongé par le sel, gonflé d’une eau noire, tout grouillant de
poulpes et de crabes, dans le silence d’une mort séculaire. Je
tremblais; j’avançais pourtant.
«La _Graciosa_ était bien une goélette et ses flancs recélaient
d’inestimables trésors. Des lingots d’or que les siècles avaient
ternis--mais je sus bien reconnaître le précieux métal--s’amoncelaient
parmi des algues. Ils étaient trop pesants: je les laissai à la mer qui
faisait bonne garde.
«Soudain, titubant dans cette eau obscure, embarrassé par mes semelles
de plomb et le casque respiratoire, je heurtai un coffre volumineux.
J’étendis la main, et ma main se posa sur quelque chose de lisse, de
froid et d’un peu visqueux. C’était un crâne. Le coffre ouvert à
grand’peine, car il était comme maçonné de coquilles, une Golconde
apparut à mes yeux: les pierreries palpitaient dans la glauque pénombre.
«Je ne sépare point ces joyaux engloutis et par moi ramenés à la
lumière, de ce funèbre ossement poli par les flots.»
* * * * *
Comme il achevait ces mots, Van den Brooks appuya sur un ressort
invisible et le coffre redescendit dans la cachette.
Muets, ses hôtes regagnèrent avec lui la fraîche demeure où fusait le
jet d’eau, où les arums embaumaient dans des jarres étrangement peintes.
CHAPITRE XX
L’HOMME QUI VOULUT ÊTRE DIEU.
«Vous connaîtrez en ceci que je suis le Seigneur: je vais
frapper l’eau de ce fleuve avec la verge que j’ai en main et
elle sera changée en sang.»
_Exode_.
L’île tout entière baignait cette après-midi dans une telle douceur que
les voyageurs sentirent peu à peu se dissiper le malaise causé par la
scène de la crypte. Revenus à la lumière, ils cédèrent au charme
amollissant de cette contrée où, sous un ciel toujours égal, les fleurs
s’alanguissaient sur leur tige, sans se flétrir.
--Ici, dit Marie Erikow, les fleurs meurent et ne vieillissent pas.
--Cela est vrai, répondit l’avocat, la décrépitude est bannie de cette
terre.
Le professeur expliquait à Helven que Van den Brooks présentait
incontestablement des troubles mentaux dont le principal était la fureur
mégalomanique.
--D’ailleurs, ajoutait Tramier, en dehors de ces accès qui pourraient
avoir un jour de funestes conséquences, il faut convenir que c’est un
homme accompli, fort intelligent et le plus aimable des hôtes.
Le peintre ne lui paraissant pas prêter une attention suffisante à son
diagnostic, il rejoignit Leminhac et Marie Erikow qui avait pris le bras
de Van den Brooks.
--Venez-vous? demanda Marie à Helven. Nous allons visiter l’île sous la
conduite de son roi.
--Excusez-moi, dit Helven, je préfère rester sur la plage et prendre
quelques croquis.
* * * * *
En réalité, le jeune homme se sentait envahi d’un furieux besoin de
solitude. Il avait toujours rêvé d’aventures, et l’Aventure s’offrait à
lui. Van den Brooks était un vrai protagoniste de roman, mystérieux à
souhait, peut-être même assez dangereux pour pimenter les derniers
chapitres de l’histoire. Que signifiaient, en effet, ces horribles
mutilations, cette adoration craintive des naturels pour le marchand de
cotonnades? Que signifiait le village brûlé? Toutes les paroles de Van
den Brooks revenaient à la mémoire du peintre et certaines prenaient un
sens très lourd. Helven se rappela le soir où le trafiquant, le front
tourné vers les astres, avait laissé tomber de ses lèvres: «Dieu n’est
que le plus artiste des bourreaux».
Et pourtant, ce jour-là, malgré l’Aventure, dans cette curieuse
atmosphère imprégnée à la fois d’une édénique sérénité et de menaces
inconnues, dans cet air embaumé et peut-être saturé de poisons subtils,
le peintre, jadis avide d’émotions fortes, se coucha sur le sable de la
grève, en proie à cette lassitude que les Pères de l’Église ont nommée
le _taedium vitae_. Marie Erikow n’était sans doute pas étrangère à cet
abattement; mais la tristesse d’Helven s’élargissait au delà d’une
simple mésaventure amoureuse: elle embrassait les méandres de l’île, les
récifs de coraux, les volcans sourcilleux, le ciel d’émail sombre et les
houles du Pacifique. Une phrase de Nietzsche lui revint à l’esprit et,
la prononçant, ses yeux se remplirent de larmes: «_Jadis, on disait Dieu
en regardant sur les mers lointaines_...».
Il se leva. Décidé à chasser ses humeurs romantiques, il prit à travers
bois, dans une direction opposée à celle suivie par le petit groupe. Le
silence était profond. Dans l’enchevêtrement des branches et des
feuillages qu’il écartait pour se frayer une route, des battements
d’ailes effarés, une fuite brusque dans les buissons; puis le silence se
refermait et le bruit de la mer elle-même ne pénétrait pas cette sylve.
L’odeur des plantes et des arbres était presque suffocante; des aromes
obscurs se condensaient sous cette voûte, comme en une cassolette bien
close. Les tempes d’Helven battaient. Il avait hâte maintenant de
trouver une clairière, d’aspirer une bouffée venue du large, de voir
au-dessus de sa tête un morceau de ciel libre. De son bâton, il fauchait
les lianes, abattait les basses branches, faisant sa trouée, les épaules
en avant.
Enfin, un rayon de soleil traversa les feuillages moins épais. Il
respira.
Alors, dans le silence, un hululement s’éleva, une plainte si vaste
qu’elle paraissait sortir de la forêt et gagner l’espace des eaux
amères, par-dessus les arbres et les collines, comme un vol de grues
gémissantes. C’était une supplication monocorde, un peu rauque et d’une
désolation infinie.
Helven frémit. Cette île recélait donc dans ses plis embaumés les plus
atroces douleurs?
Rejetant les branchages, il vit devant lui une clairière d’herbes fines.
Au centre, étaient assis en cercle quelques personnages qui se livraient
à une sorte de lamentation liturgique.
Le soleil qui coulait sur leurs corps nus faisait miroiter de petites
écailles d’argent. Au bruit des feuilles, ils se levèrent et marchèrent
au-devant de l’étranger, tournant vers lui des visages blancs où les
yeux n’étaient plus que des trous écarlates. Quelques-uns n’avaient plus
de nez et de béants ulcères rongeaient leurs bouches.
Un souffle d’épouvante passa sur le front d’Helven. Il s’enfonça dans la
forêt, talonné par la Lèpre.
* * * * *
Les hôtes de M. Van den Brooks étaient déjà réunis autour de la table,
lorsque le peintre entra dans la salle à manger, le visage encore un peu
pâle.
--Où diable étiez-vous donc? demanda l’avocat.
--J’ai fait, répondit Helven, une excursion fort pittoresque.
Le marchand regardait le jeune homme avec beaucoup d’intérêt.
--Nous déplorons, dit-il, que votre goût de la solitude vous ait
entraîné loin de nous.
--Si Sa Majesté le veut bien, fit Marie Vassilievna qui traitait
maintenant Van den Brooks en souverain d’opérette, nous achèverons la
soirée dans un certain Temple qu’elle nous a montré aujourd’hui et où il
nous plairait assez d’officier en l’honneur du Seigneur des Pavots.
--Volontiers, dit le trafiquant. L’opium est à la fois un sage
conseiller et le maître des songes. Il fait bon reposer en sa compagnie,
sur un oreiller de laque dure. J’ai de fort bonne drogue. Ce n’est pas
comme à Paris où l’on tète du dross.
--Bravo, fit Marie.
--Pour moi, glissa Tramier, je m’abstiendrai, mais je vous regarderai
volontiers.
Helven et Leminhac acquiescèrent et l’on passa dans la fumerie.
* * * * *
Des lanternes, ornées d’oiseaux monstrueux sur fond rouge, éclairaient
la pièce. Nous supposons que nos lecteurs ont tous lu Thomas de Quincey,
Kipling, ou tout au moins Claude Farrère; ils nous dispenseront donc de
nous étendre longuement en des descriptions d’un effet facile et d’un
goût un peu usé. Les amateurs de ce pittoresque recourront à leurs
auteurs préférés; quant aux amateurs de la drogue elle-même, ils
connaissent ses merveilleux effets et son nom seul suffit à évoquer dans
leur esprit des Palais de Béatitude que nulle brocante de verbe ou de
style ne parviendrait à meubler.