mer de feuillages, une cime noirâtre, d’aspect sinistre. Un
panache--nuages ou cendres--la couronnait.
--C’est en effet, dit le professeur, une île volcanique et M. Van den
Brooks a raison de croire qu’elle se rattache à l’archipel océanien.
--Découverte, articula lentement le marchand de cotonnades, je l’ai
découverte. Sentez-vous la force de ce mot, comprenez-vous tout ce qu’il
représente? Je sais maintenant de quelle formidable ivresse dut
défaillir l’âme de Magellan, lorsque sa caravelle fendit les eaux
vierges du Pacifique. Dans ce vieil univers pourri, où grouillent toutes
les vermines de la corruption, où tout est souillé, où tout est flétri,
où les sèves sont anémiées, où le printemps est sans vigueur, où tout,
même les arbres, même l’humus nourricier, s’épuise de décrépitude et de
sénilité, retrouver l’Éden luxuriant et le jeune visage de la vie!
Sentez-vous cela? Le sentez-vous?
--Je comprends, dit Helven, ému malgré lui par cet homme qui semblait à
la fois un prodigieux acteur et un prophète inspiré (les deux d’ailleurs
se concilient).
--Je comprends aussi, dit Marie Erikow que l’attitude d’Helven
inquiétait.
--Mais, demanda Tramier, comment l’avez-vous découverte?
--Ce ne fut pas seulement le hasard. Je la cherchais. Je savais qu’il
devait y avoir dans quelque coin du globe une terre à moi réservée. J’ai
toujours cru à ma mission et à mon étoile. Ma mission était de découvrir
mon peuple, d’instaurer mon règne: je ne lui ai point failli.
«Je montais alors un sloop: le _Swallow_, l’Hirondelle, si vous voulez.
Un bon bâtiment pour ces parages. Je n’avais pas encore le _Cormoran_.
Si je trafiquais d’ambre gris, de corail rose, d’épices ou de toute
autre marchandise, que vous importe! Acheter ou vendre, qu’est-ce que
cela? Voler ou prêcher, flibustier ou missionnaire, baptiser ou empaler:
qu’est-ce que cela? Il n’y a que la mission qui compte.
«Je savais qu’il y avait dans cette région du Grand Océan des îles--une
tout au moins--que les navigateurs les plus illustres n’avaient pas
reconnues. J’ai lu tous leurs récits, étudié tous leurs mémoires, toutes
leurs cartes. Et dans cette étude solitaire, sous la lampe vacillante
accrochée au plafond de ma cabine, je revivais les minutes glorieuses
que connurent ces Puissants. Ainsi mon imagination enfiévrée m’a fait
suivre Schouten qui découvrit Honden ou l’île des Chiens, car il y a
là des chiens qui n’aboient pas; Quiros, lorsqu’il fonda
Jérusalem-la-Neuve; Rooggewen qui aperçoit dans la clarté de l’aube une
île qu’il nomme _Aurore_ et le même jour, au crépuscule, une autre île
qu’il nomme _Vêpre_; Dampier qui frémit devant l’Ile Brûlante d’où sort
un mugissement pareil au bruit du tonnerre, et tant d’autres, capitaines
de navire, boucaniers, flibustiers, savants, tous partis à la conquête
du monde. Et les lions marins escortent leurs galères; des sauvages
noirs ou cuivrés s’empressent autour d’eux, leur offrant des présents
inconnus, grimaçant de leurs faces peintes.
«J’enviais les conquistadors. Mais une amertume me venait à lire le
récit de tant d’exploits. Qu’avaient-ils fait de leurs conquêtes?
Docilement livré à la cupidité mesquine, à la brutalité aveugle de leurs
rois, de leurs empereurs qui, à leur tour, cédèrent les forêts
embaumées, les récifs de coraux et les filles sauvages de ces îles,
vêtues d’étoffes plus douces que la soie, à d’immondes commis, à de
fétides trafiquants. Issue misérable de tant d’épopées.
«Une voix m’appela; une étoile me conduisit.
«Je peux dire qu’à cette époque, j’étais déjà rassasié des joies
humaines, ayant pris de fort bonne heure ma place au banquet et dévoré
plus que ma part à belles dents. Pourtant, ce ne fut pas sans une
étrange ivresse que je reconnus le Présage.
«Car il y eut un Présage.
«Nous naviguions depuis deux semaines. Mon équipage--il comprenait
quelques-uns de ceux qui sont ici--était épuisé de fatigue. Le scorbut
minait la plupart d’entre nous. Nous soupirions vers la fraîcheur des
aiguades, les plages de sable blanc qu’ombragent les cocotiers et les
bords obscurs des rivières. Mais rien. Parfois d’aromatiques bouffées
nous faisaient espérer l’approche d’une terre fertile. Hélas, ce n’était
que déception.
«Un matin, comme le soleil se levait, je faisais ma ronde habituelle et
je me rendais auprès de l’homme de quart pour voir si le coquin ne
s’était pas endormi à son poste, lorsqu’un choc me renversa. En même
temps, j’entendis un grand bruit à l’avant. Je me relevai en hâte. Le
pilote me faisait des signes. J’accourus et que vis-je à l’avant du
navire? La mer toute rouge de sang. Oui, du sang, de larges plaques
d’écume rose, sur l’eau calme qu’empourpraient encore les feux d’une
aube inespérée.
«Je vis là un présage et je ne me trompai point, car le soir, nous
découvrîmes, sous l’orbe crépusculaire du soleil, la terre fumante et
vierge de mon île.
«Lorsque je mis au radoub mon sloop le _Swallow_, je pus m’expliquer la
cause de ce prodige que les anciens eussent enregistré dans leurs
annales. On vit, à l’avant, à sept pieds sous l’eau, une corne fort
enfoncée, à peu près de la figure et de l’épaisseur d’une dent
d’éléphant. C’était sans doute un monstre marin qui avait donné dans le
bordage. Mais les faits les plus simples décèlent parfois la force
occulte du Destin.
--Et, insista le professeur, êtes-vous bien sûr que d’autres Européens
n’aient pas mis le pied sur ce sol?
--Sûr, dit Van den Brooks, du moins en ce qui concerne les navigateurs
connus. En tout cas, mon île n’est portée encore sur aucune carte.
--Quelle belle communication à faire à la Société de géographie!
s’extasia Tramier.
* * * * *
A ce moment, le gong résonna et la salle à manger du _Cormoran_ réunit
les passagers autour de Van den Brooks.
--Notre dernier repas avant l’escale, dit ce dernier; nous débarquerons
avant que la nuit soit tombée.
Le champagne coula en l’honneur de la Nouvelle Terre et Marie Erikow en
but un grand nombre de coupes, accompagnées d’amandes grillées mélangées
de gros sel.
* * * * *
Le sort de Lopez l’intriguait, l’angoissait même. Inconsciemment, elle
avait voué le beau et infortuné matelot au sort de Buridan, et
maintenant, elle craignait que ce vœu n’eût été soudainement réalisé.
Les paroles ambiguës de Van den Brooks avaient jeté le trouble dans son
âme. Cependant, elle n’osait interroger personne.
Le déjeuner fini, elle se retira sous prétexte de boucler ses malles et
gagna la cabine du capitaine Halifax. Elle frappa.
--Entrez, répondit une voix enrouée.
Apercevant la Russe, Halifax-le-Borgne bondit du lit étroit où il était
étendu, en bras de chemise et secouant sur sa paume une pipe refroidie.
Il mâchonnait des excuses et semblait confus d’être surpris en si
familier accoutrement par la passagère, l’unique passagère.
--Ne vous excusez pas, capitaine, dit la Russe. Vous êtes chez vous,
restez à votre aise.
La cabine sentait la saumure et le tabac. Halifax--méticuleusement
propre d’ailleurs--n’aimait que ces frustes parfums.
--Et que puis-je pour vous, Madame?
--Un simple renseignement. Un potin du bord, si vous préférez. Voilà. Il
paraît qu’il y a eu un accident cette nuit. M. Van den Brooks n’en dit
pas long à ce sujet et je suis inquiète, inquiète... Je ne sais même pas
quelle est la victime. Mais la pensée qu’il y a quelqu’un de souffrant à
bord m’est insupportable. Je voudrais tant faire quelque chose. Les
soins d’une femme peuvent être précieux. Et un secours d’argent,
peut-être?
Halifax, caressant sa pipe sur ses narines, écoutait sans mot dire. Je
ne puis dire qu’il souriait, car le Borgne n’avait souri que deux fois
dans sa vie: le jour où il avait porté sa femme en terre et le jour où
Van den Brooks lui confia le commandement du yacht. Il n’avait
d’ailleurs dans sa longue carrière pleuré qu’une seule fois, et ce fut
le jour de son baptême.
--Ne soyez pas aussi mystérieux que M. Van den Brooks, parlez,
capitaine. Je tiens à soulager ce malheureux...
--Le malheureux en question, Madame, s’il souffre actuellement c’est de
maux que vous ne pourriez soulager, malgré tant de bonne volonté. Et je
crois volontiers qu’il est en train de rôtir sur la broche du diable,
parlant par respect.
Et Halifax, qui était un mécréant superstitieux, esquissa un vague signe
de croix.
La Russe l’imita, se signant avec le pouce, à la manière orthodoxe.
--Mort, murmura-t-elle. Comment s’appelait-il?
--Lopez, Madame, l’homme qui chantait.
--Et comment l’accident est-il arrivé?
--Entre nous, Madame, il ne s’agit pas d’un accident, mais d’un crime,
bel et bien. Lopez avait à bord un ennemi mortel et il ne fait pas
bon--croyez-en ma vieille expérience--avoir à ses trousses un gars dans
le genre de Tommy Hogshead, dont l’âme est bien plus noire que la peau.
Je ne reproche rien à M. Van den Brooks, qui sait ce qu’il fait mieux
que nous: mais je pense que le chat à neuf queues a mal servi
l’Espagnol, le jour où fut fouetté Tommy. Déjà, les deux gaillards
s’étaient battus--pour une histoire de rhum--et le nègre, aussi fort
qu’il soit, n’avait pas eu le dessus. Lopez était un boxeur remarquable
et il était capable de couper le sifflet à une bonne douzaine de
sacripants. C’est pourquoi le Muid l’a pris traîtreusement et l’a
balancé par-dessus bord. Telle est du moins ma supposition.
--Mais que va-t-on faire du meurtrier? Il sera pendu, je pense bien.
--Bah! Pas de preuves. Tout ce que je vous dis là, c’est mon idée. Mais
je n’ai pas assisté à la scène. Je mettrais ma main au feu que tout
s’est passé comme je vous le représente, mais je n’ai pas un témoin à
citer, pas un fait à invoquer. Le nègre voulait se venger. Il s’est
vengé. Que faisait Lopez à cette heure sur le pont, au lieu de dormir
comme ses camarades? Cela, c’est une affaire entre les étoiles, la mer,
Tommy Hogshead et le défunt. Pour moi, mystère.
La Russe se sentit gênée, bien qu’Halifax fixât attentivement le cadran
d’une montre accrochée au mur.
--Et qu’en pense M. Van den Brooks?
--Ce que pense M. Van den Brooks, il le garde généralement pour lui,
Madame. En tout cas, il ne paraît point attacher d’importance à
l’incident, comme il dit. Lopez a eu l’imprudence de se baigner au clair
de lune. Tant pis pour lui. Telle est son oraison funèbre et l’opinion
de notre maître qui est celle de ses serviteurs...
Marie se leva et remercia le capitaine. Rentrée dans sa cabine, elle mit
sa tête dans ses mains et se prit à songer...
Bientôt retentirent des coups de sifflet, des bruits de chaînes et de
palans. Le _Cormoran_ ralentissait sa course. Tout l’équipage était à
son poste de manœuvre. On jetait l’ancre.
Marie baigna ses yeux et monta sur le pont. Le navire était amarré dans
une crique, entre de hautes et verdoyantes collines. Une plage de sable
très blanc s’inclinait doucement vers la mer...
L’Ile, c’était l’Ile.
CHAPITRE XVIII
L’ÎLE VAN DEN BROOKS.
«In the afternoon they came into a land
«In which it seemed always afternoon.»
TENNYSON.
Le débarquement s’opéra avec une solennité qui ne laissa pas d’étonner
les voyageurs. Les matelots s’étaient rangés en bon ordre sur le pont.
Précédé de l’esclave hindou qui portait une cassette de bois précieux et
conduisait Captain Joë et l’ara, tous deux liés à une chaîne d’or, Van
den Brooks s’avança vers la coupée et fit signe à ses hôtes de le
suivre.
--Tiens, fit Leminhac, quel est ce personnage de Mi-Carême?
Et il désignait Jeolly, l’Hindou.
--Je ne l’avais encore jamais vu... Et vous, Madame?
--Ni moi non plus, répondit Marie.
Comme ils s’apprêtaient à monter dans le canot--le même qui les avait
menés à bord--où le marchand avait pris place, ils virent une barque se
détacher de la rive prochaine. C’était une pirogue dont l’avant recourbé
s’ornait d’une tête sculptée en bois d’ébène, avec des yeux de nacre,
des oreilles en écaille, une longue barbe et des lèvres peintes en
rouge. Un jeune homme bronzé, mais point noir, s’y tenait au centre,
appuyé sur une lance; il était nu; des fleurs passées dans ses oreilles
et les cheveux poudrés à frimas d’une sorte de chaux.
--C’est un des grands de mon royaume, dit Van den Brooks.
La pirogue étant à portée de voix du canot, le jeune sauvage poussa un
cri. Les rameurs abandonnèrent leurs avirons et se dressèrent, poussant
une clameur que répéta l’écho des collines. Puis ils reprirent leur
place et revinrent à force de rames vers le rivage.
L’air était doux, embaumé de mille aromes. La lumière baissait, dorant
de ses rayons jaunissants le sable de la plage sur laquelle se
trouvaient rassemblés, en deux groupes, des hommes bronzés comme le
guerrier de la pirogue et des jeunes femmes, fort blanches, vêtues
d’étoffes multicolores et soyeuses, le front et les épaules ornés de
fleurs inconnues. Lorsque Van den Brooks mit le pied sur le sol de son
île, tous se prosternèrent, puis les femmes, se relevant, semèrent sur
ses pas des brassées de fleurs, dont les larges pétales écarlates
ouvrirent bien vite aux voyageurs un chemin de sang. Les guerriers
fermèrent la marche et le cortège s’avança par une route qui gravissait
les flancs de la colline, bordée d’orangers et de haies de mûriers.
Van den Brooks, silencieux, demeurait solitaire à quelques pas des
passagers qui le suivaient docilement.
Le maître du navire semblait plongé dans une austère méditation et sa
haute figure revêtait une gravité surprenante.
--Il marche comme un grand prêtre, dit Leminhac. Il a bien de l’allure
pour un marchand de cotonnades.
Le professeur, que ce faste flattait, observait les naturels et la
végétation.
--Cette île doit être d’une grande fertilité, dit-il. Le climat est sans
doute tempéré et toujours égal.
Marie Erikow ne put s’empêcher de murmurer ces vers:
«Un après-midi, ils arrivèrent dans un pays
«Où paraissait régner un éternel après-midi.»
et elle crut aborder en rêve sur une terre où les choses ne changent
point et dont la lumière rosée caressa, un soir, la «mélancolie aux doux
yeux» des Mangeurs de Lotus.
Helven regardait, étonné et ravi par l’étrangeté du décor. Comme il
considérait un des guerriers de l’escorte, l’étonnement se peignit sur
son visage et il communiqua à son voisin, le professeur, une observation
qui fit retourner celui-ci.
--Victime de quelque accident, sans doute, fit Tramier. Dommage. C’est
un superbe spécimen de la race.
Le guerrier en question était d’une haute stature; la proportion de ses
formes était d’une harmonie antique. Sa peau était fortement hâlée; ses
cheveux longs et poudrés--ce devait être la coutume de l’île--mais il
était pénible de ne voir, au bout de son bras gauche, où les muscles
saillaient, qu’un moignon hideux et difforme.
La vue de ce mutilé superbe et grave causa à Helven un tel malaise que
le paysage, pourtant si calme et doré par le crépuscule, lui parut
brusquement sinistre.
Mais il ne voulut pas faire part de son impression.
* * * * *
Ils parvinrent dans une sorte d’hémicycle bordé par des collines toutes
mouvantes de sombres feuillages et dont le centre était formé par une
prairie d’un vert plus tendre, empourprée de ces fleurs dont aimaient à
se parer les naturels. Du sommet d’une des collines, sur la droite,
roulait en mugissant une cascade, dont les eaux, arrivées à la prairie,
se divisaient en scintillants ruisseaux, entretenant ainsi dans cette
oasis une éternelle fraîcheur.
--L’Éden, dit Marie. Il ne nous a pas trompés.
Et tous--même le spirituel avocat et l’exact professeur--aspirèrent
d’une lente gorgée l’odeur d’un monde nouveau, d’un monde qui s’offrait
à leur bouche comme un fruit ignoré, lisse, velouté comme une joue
d’enfant. Avant de mordre, ils hésitaient sur le seuil du plaisir, et
ils songeaient au Jardin des premières délices.
La voix de Van den Brooks rompit le silence doré. Il s’arrêta et le
cortège demeura immobile à sa suite.
--Ma demeure, fit-il, tourné vers ses hôtes et étendant le bras.
Suivant son geste, dans les entrelacs d’une exubérante végétation où se
confondaient les plantes de tous les climats, aloès, cactus, plantes
tropicales épineuses et charnues, cocotiers, goyaviers, arbres à pain,
bois de rose et de santal, et jusqu’à des pins parasols qui rappelèrent
à Helven les soirs sur le Pincio, ils distinguèrent, ombragé de palmes,
un édifice aux larges bases, formant une masse sombre et rougeoyante par
endroits, adossé à un rocher de granit rouge, veiné de vert.
--Venez, dit Van den Brooks, vous serez les bienvenus.
Il prirent alors une allée, pavée de lave grise, bordée de cactus, de
figuiers de Barbarie et de palmiers, qui les conduisit au bas du large
perron qu’ornaient des rampes en corail.
--Quelle délicieuse résidence! murmurait le professeur, les yeux
écarquillés derrière son binocle.
L’Hindou qui avait disparu quelques instants se montra au sommet de
l’escalier et se prosterna, tandis que Van den Brooks et ses hôtes
gravissaient les degrés.
L’édifice s’étendait sur une grande largeur, ceint d’un péristyle fait
de piliers en bois de teck qui supportaient un toit recouvert de
feuilles de palmiers.
--Il ne pleut jamais dans mon île, dit le marchand. Seule, une rosée
nocturne, abondante, donne à ce sol son admirable fécondité.
La porte massive et ronde s’ouvrait sur une sorte de vestibule d’où l’on
apercevait un patio rustique, au milieu duquel fusait un jet d’eau.
D’énormes jarres d’argile jaillissaient des arums aux pétales de cuir
blanc et parfumé, des sortes de digitales bleues, et aussi les gerbes
pourpres de l’île. Sur le seuil de la maison veillaient deux
gigantesques fétiches d’ébène au masque laqué de rouge.
Dans le vestibule, les serviteurs, pour la plupart des naturels vêtus de
cette curieuse soie végétale, fort douce à toucher, que les voyageurs
avaient déjà remarquée, se trouvaient réunis. Ils se prosternèrent,
puis, sur l’ordre du maître, s’apprêtèrent à conduire les hôtes à leurs
appartements.
Les chambres étaient simples, mais en tous points confortables: tendues
de nattes, meublées de rotins et de larges divans qui servaient de lits.
Portes et fenêtres demeuraient ouvertes, voilées seulement de rideaux en
perles de bois rouge et noir.
Marie Erikow, très lasse, s’étendit et, ayant prié Helven de l’excuser
auprès du marchand, s’endormit au murmure du jet d’eau.
Helven se pencha à sa fenêtre. Il vit une prairie d’herbe douce, à la
lisière d’un bois épais. L’ombre de la nuit rôdait déjà. Une vapeur
bleue s’élevait des arbres et de la terre comme un encens d’une
cassolette invisible. Et le grondement lointain de la cascade
accompagnait la musique silencieuse du soir.
* * * * *
Les quatre hommes se retrouvèrent à table. Le repas était servi dans une
pièce fort vaste, ornée de colonnes en bois précieux. Le plafond était
soutenu par de puissantes travées entre lesquelles se massait la nuit.
D’une lourde chaîne de cuivre descendait une lampe à trois becs qui
versait une clarté jaune sur la nappe et les cristaux, et par instants
un souffle mystérieux lui imprimait une oscillation qui déplaçait les
ombres dans la chambre. Van den Brooks, le buste très droit, semblait
avoir le front dans les ténèbres. Les mets étaient apportés par des
jeunes filles vêtues de blanc, couronnées de fleurs, et qui, dans
l’obscurité, glissaient sans bruit comme des visions élyséennes.
L’Hindou se dressait hiératique, appuyé contre une colonne et paraissait
se confondre avec l’ébène.
L’ensemble de la scène offrait un curieux mélange de raffinement et de
barbarie. Sans doute était-ce l’étrangeté du décor, mais les trois
convives de Van den Brooks se seraient sentis plus à l’aise dans
l’étincelante salle à manger du _Cormoran_. Tout autour d’eux était
mystère, et un pareil mystère à des milliers de lieues de toute
civilisation, dans une île inconnue, au milieu du Pacifique, n’est pas
chose fort rassurante. L’amphitryon n’était guère fait pour dissiper le
trouble vague de leurs cœurs.
Aussi le repas fut-il assez morne.
--Notre étoile nous manque, dit Leminhac.
--Ne saurez-vous donc jamais vous passer de la société des femmes?
répondit Van den Brooks. Vous voilà bien, vous autres Français.
--J’avoue, déclara Tramier, que je regrette moins ce soir la présence de
notre charmante amie. Je me sens fort las et je vous demanderai la
permission de me retirer.
Ils se levèrent. Chacun rentra dans son appartement où deux servantes
d’une grande beauté et de manières douces et indolentes leur préparèrent
un bain très chaud, à la mode japonaise...
* * * * *
Sous le soleil matinal, l’île, couverte de rosée, étincelait comme un
diamant. Levés dès l’aube, Helven et Leminhac partirent en excursion,
escortés par l’Hindou que Van den Brooks leur avait assigné pour guide.
La résidence du marchand avait été construite dans un endroit solitaire;
autour d’elle, disséminées dans les arbres, on ne voyait que quelques
cases, sans doute habitées par les serviteurs.
Les passagers prirent un sentier encaissé entre des rochers et au bord
duquel coulait un torrent. Ils arrivèrent ainsi au sommet d’une colline
d’où l’immensité du Grand Océan s’offrit à leurs regards. Ils purent
aussi considérer le panorama de l’île étendue à leurs pieds.
--Elle a vraiment la forme d’une harpe, dit Helven. Mme Erikow avait
raison.
Devant eux émergeait la tête creuse et noire du volcan, qui paraissait
plus sinistre et plus désolé, dominant l’ondulation des feuillages
innombrables.
Des colombes au plumage feu volaient au-dessus de leurs têtes.
Quelques-unes se posèrent près des étrangers et elles étaient si peu
craintives qu’Helven put en caresser une.
--Ces innocentes créatures, dit Leminhac, ne nous connaissent pas
encore. C’est pourquoi elles sont si confiantes.
Sur l’autre versant de la colline s’étageait un village entouré de
vergers. Les maisons, recouvertes de feuilles de palmier, étaient
basses, mais d’aspect riant. Curieux de voir de plus près les naturels,
Helven et Leminhac s’acheminèrent à travers bois, précédés par leur
guide. Le son bizarre et aigu d’un instrument de musique les arrêta à la
lisière; ils contemplèrent alors quelques instants, dissimulés derrière
les troncs, un spectacle gracieux.
Les habitations étaient faites d’un toit incliné reposant sur des
piliers et sans aucune espèce de muraille. Ils virent des femmes
accroupies devant des pierres d’où montait une fumée bleuâtre et
aromatique; un vieillard raccommodait un filet de pêcheur; un enfant
jouait d’une sorte de trompe de bois et, autour de lui, des jeunes gens
et des jeunes filles, demi-nus, et tous couronnés de fleurs pourpres,
dansaient.
--Mais, chuchota Leminhac, nous sommes vraiment dans l’île des
Philosophes.
--Dans l’île des Bienheureux, dit Helven.
L’air était imprégné de joie. D’humides senteurs glissaient à travers
les feuilles dont la rosée achevait de s’évaporer.
Les étrangers sortirent de leur cachette et, à leur vue, les naturels se
réfugièrent, comme épouvantés, dans leurs cases. Bientôt rassurés
d’ailleurs, ils vinrent en foule autour d’eux et les jeunes filles leur
jetèrent en riant des fleurs. Un vieillard leur fit signe de s’asseoir
près de lui, sous un arbre. Alors un enfant, de peau très blanche et,
lui aussi, enguirlandé de fleurs, se mit à chanter sur un air lent et
tendre une chanson qu’un autre accompagnait d’une flûte.
Les mains chargées de fleurs et de fruits, escortés par le riant cortège
de jeunes filles, Helven et Leminhac s’éloignèrent de cet Éden.
--Mais, dit l’avocat, il n’y a donc point d’hommes dans cette île?
--En effet, répondit Helven, hormis les guerriers d’escorte de M. Van
den Brooks, je n’en ai pas vu.
Ils pénétrèrent alors dans une petite vallée. Les feuillages enlacés
formaient au-dessus de leurs têtes les plus délicieux bosquets. Un
ruisseau bruissait sur un lit de sable très blanc: des oiseaux à longue
queue se posaient sur ses bords et plongeaient dans l’eau un bec aigu.
--Des oiseaux de Paradis, dit Leminhac. Et Mme Erikow n’est pas là!
--Décidément, fit Helven, notre marchand de cotonnades est plus et mieux
qu’un philosophe. C’est un poète. Un poète seul peut découvrir une île
pareille et la choisir pour résidence. S’il veut m’y garder, j’y reste.