esprit, sans doute, se mêlait aux eaux ténébreuses, mouvant comme elles,
comme elles sans repos. De petites couronnes de fumée sortaient de sa
bouche et sa barbe rougeoyait sous le reflet de la pipe courte, à chaque
bouffée, comme une forge qui s’éteint et se rallume tour à tour.
--A quoi peut rêver cet homme? se demandait Marie.
Et elle éprouvait un secret dépit à songer que vraisemblablement ce
n’était point à elle.
Helven était auprès de la Russe et cherchait une main qu’elle
abandonnait ou retirait avec un art consommé. Le peintre était trop
heureux pour ne pas voir dans ce manège les preuves d’un amour presque
vainqueur et d’une vertu encore réticente.
Marie Erikow rêvait, elle aussi. Hélas! ce n’était plus au jeune
préraphaëlite, ni aux enivrantes minutes de l’après-midi, dans le salon
du vaisseau titubant de la torpeur des siestes. Elle se rappelait, fort
naïvement, avoir, au sortir des bras timides et passionnés du peintre,
souri à quelqu’un qui, lui, ne souriait jamais.
Helven fut fort surpris de la voir se lever la première et, prétextant
une migraine, se retirer dans sa cabine.
Les hommes restèrent seuls.
--Je mets au concours, dit l’acide avocat, le sujet suivant: Du rôle de
la migraine dans la psychologie féminine, sa nature et ses variétés, son
avènement historique.
--La migraine a eu plusieurs noms, dit le docteur Tramier. Ce furent
d’abord les vapeurs. Aujourd’hui, elle est, avec la crise de nerfs, la
ressource suprême des lectrices de Paul Bourget.
Helven, plein d’une inquiétude qui rongeait déjà son pauvre bonheur,
arpentait le pont et finit par se diriger vers l’avant, sous prétexte
d’astronomie.
--Il fera de bonnes observations, dit Leminhac, car il est déjà dans la
lune.
* * * * *
Le pont du _Cormoran_ était depuis assez longtemps déserté par les
passagers et les étoiles commençaient à pâlir, lorsqu’une forme sombre
émergea de l’entrepont. La clarté d’un astre indiscret fit étinceler une
boucle malencontreusement échappée d’une résille de soie. Marie Erikow,
drapée dans un long châle, en grand appareil de mystère, se coula dans
l’ombre, comme si elle eût redouté le regard de quelque invisible vigie.
Le navire semblait abandonné de ses passagers et de son équipage, pareil
à un vaisseau fantôme, voguant au hasard de l’immensité. Seule, à
l’avant, la silhouette de l’homme de quart faisait une tache d’ombre.
Les vergues aux voiles repliées gémissaient par instant dans le silence.
Marie se dissimulait sous la passerelle de manœuvre. Nul, à cette
minute, ne pouvait distinguer son visage, mais ses yeux glauques
devaient briller d’un éclat assez vif; elle froissait dans ses mains une
mince feuille de papier qu’elle avait trouvée, épinglée sur sa toilette,
par un audacieux coquin, lequel n’avait pas eu besoin de se nommer.
Certes, ni Leminhac, ni le timide Helven n’auraient osé s’aventurer
ainsi dans une cabine au risque d’être pris pour malandrins ou goujats
et dénoncés par quelque steward trop bavard. La porte avait sans doute
été délicatement ouverte à l’aide d’une fausse clé et il faut à ce genre
d’entreprise une éducation technique que, fort malheureusement à notre
avis, ne reçoivent pas encore tous les fils de notaire ou d’épicier.
La Russe, avec ce savoureux frisson de curiosité qui a conduit à leur
perte pas mal de filles d’Eve, se hâta de lire les lignes tracées au
crayon, d’une main moins habile à calligraphier qu’à forcer des
serrures, et ne s’indigna qu’ensuite du procédé. Le billet était écrit
en un affreux mélange de français et d’espagnol, mais le sens en parut
suffisamment clair à une cosmopolite aussi avertie pour qu’elle
s’aventurât de la sorte, sur le pont, à la recherche de...
Mais à la recherche de qui?
Ne nous hâtons pas de la blâmer. Il faut dire à son excuse qu’elle
s’indigna consciencieusement d’une pareille insolence; qu’elle satisfit
dans son for intérieur à toutes les conventions morales et religieuses;
qu’elle éprouva tour à tour les fortes réactions de la vertu et de la
pudeur outragée; que, si elle céda à l’invitation impertinente d’un
galant, ce fut par pure curiosité et bien sûre que les choses n’iraient
pas au delà d’une certaine limite, en tout bien tout honneur s’entend;
que les circonstances étaient exceptionnelles; que l’on ne se trouve pas
tous les jours à bord d’un navire comme le _Cormoran_; et qu’enfin, on
ne trouve pas à tous les carrefours des gaillards bien tournés,
aventureux, au teint bronzé, à la gorge nue, des gaillards qui ont dans
leur vie des légendes d’amour et de sang, dont le visage émacié
s’auréole d’un foulard sombre, qui portent un cercle d’or mince au
poignet et une navaja dans leur poche; des gaillards dans le genre d’un
certain matelot espagnol, habile à la guitare, aux dés et à la lame:
Lopez, pour ne pas le nommer.
Il suffit d’ailleurs de prononcer son nom pour qu’il surgisse. Venu sans
doute à pas de feutre, ou caché derrière un rouleau de cordages. Aux
côtés de la Russe qui tressaille, le voici, long, souple, félin. C’est
décidément un bel écumeur d’océans, le don Juan classique des ports, le
chevalier des maisons closes où les matelots en bordée emplissent de
piastres et de pistoles les bas à fleurs des courtisanes. De nobles
dames ne sont pas insensibles à l’éclair noir de ses yeux et Marie
Erikow, la première, en subit le brusque prestige. Le coquin sait son
pouvoir et n’en abuse pas. Mais il sait aussi qu’en pareille occasion,
parler importe peu et, puisque la belle est venue...
Que les amoureux fervents et les savants austères, arrivés ou non à la
mûre saison, que les petits jeunes gens farcis d’idéalisme et soupirants
effarouchés d’improbables Béatrices; que les vieillards pleins de regret
et les adultes pleins de désillusion prennent exemple sur ce gars souple
et farouche. Le fruit est mûr; il sait le cueillir: tout est là. Et le
baiser que longuement il imprime sur les lèvres de l’imprudente, elle le
savoure maintenant avec autant de délices--et peut-être même
davantage--que s’il eût été précédé d’un volume de sonnets et d’un
semestre de cour...
Et Helven?
Helven souffrait d’une insomnie qui lui faisait arpenter le pont du
vaisseau à l’heure où les amoureux prudents et soucieux d’éviter les
désillusions demeurent sagement entre leurs draps. Quel malicieux démon
lui fit entreprendre la traversée, peu périlleuse en apparence, du pont
arrière au gaillard d’avant? Ce qu’il découvrit sur son chemin lui en
apprit long sur l’éternel féminin, si tant est qu’en cette matière on
apprenne jamais quelque chose--quelque chose du moins que l’on ne soit
pas décidé à oublier à la première occasion.
Toujours est-il que, prestement retourné dans sa cabine, il versa sur
son oreiller quelques-unes de ces larmes que l’on verse encore avant
trente ans.
* * * * *
Deux autres personnages se souciaient également fort peu de Morphée et
de ses pavots. Décidément, bien des ombres hantaient, cette nuit-là, le
_Cormoran_ si calme en apparence. L’une d’elles glissait d’un pas fort
léger, le pas d’une personne habituée aux courses nocturnes.
Une lampe électrique de poche joua d’un éclair furtif.
--Le sommeil vous fuit-il, Madame?
--Oh! Monsieur Van den Brooks...
--La nuit est fort douce, n’est-ce pas?
--Oui... j’étais un peu souffrante... je voulais respirer...
--Vous sentez-vous mieux?
--Fort bien, maintenant.
--Puis-je vous accompagner à votre cabine?
Et l’ombre gigantesque accompagna l’ombre plus frêle tandis que la brise
continuait à souffler, les étoiles à luire et l’océan à se plaindre.
Quant à l’autre noctambule... mais ceci est déjà d’un autre chapitre...
CHAPITRE XVI
LES RANCUNES DE TOMMY HOGSHEAD.
«Semblablement où est la Reine
«Qui commanda que Buridan
«Fût jeté en un sac en Seine.»
VILLON.
Le maître du navire était vraiment un compagnon fort discret et Marie
Erikow n’eut qu’à se louer de la façon courtoise dont Van den Brooks
prit congé d’elle à la porte de sa cabine, en lui souhaitant une bonne
nuit.
--Certes, pensait-elle, il aurait pu abuser de la situation. Qu’il soit
ou non marchand de cotonnades, c’est un galant homme.
Mais elle éprouvait un secret malaise et quelque gêne à la pensée
d’affronter, le jour venu, la barbe éclatante et les lunettes du
trafiquant. Avait-il vu? Il est déplaisant pour une personne bien née et
bien rentée d’être surprise à s’encanailler et, bien qu’un matelot ne
soit pas un domestique et que Lopez fût fait comme un prince--cela, il
fallait le reconnaître--Marie était fort humiliée en songeant que Van
den Brooks pouvait l’avoir aperçue dans les bras de l’Espagnol. Au fond,
elle regrettait cette aventure. Elle songea un instant à la porte
secrète par où une princesse illustre faisait passer ses amants dans une
éternité qui la mettait à l’abri des soupçons et des commérages. Elle
aimait, comme toutes les femmes, les solutions expéditives et, pendant
cinq minutes, elle eût volontiers envoyé vers les prairies d’asphodèles
où vaguent les mânes amoureux, Lopez, Van den Brooks et même--par
contre-coup--le pauvre Helven qu’elle croyait d’ailleurs paisiblement
endormi d’un sommeil peuplé de son image.
Il y avait encore à cette heure, à bord du _Cormoran_, un homme--ou
quelque chose d’approchant--qui songeait, lui aussi, aux méthodes
expérimentales par lesquelles on peut arracher le plus promptement
possible un ennemi ou un rival à un univers turbulent de passions et de
folies. Ces méthodes peuvent se justifier--non seulement par l’argument
grossier qui est la force et l’intérêt de celui qui les applique--mais
encore par le bien même du sujet à qui l’on évite de la sorte une
multitude de déboires à venir. C’est pourquoi l’amant tué par un jaloux
comprend, une fois parvenu sur les rives du Styx, tout ce qu’il doit à
son meurtrier.
Des considérations d’un altruisme aussi subtil ne pouvaient d’ailleurs
traverser le front étroit de Tommy Hogshead qui, pareil dans l’ombre à
un esclave de Michel-Ange, accroupi sur un rouleau de cordes, roulait de
ténébreuses pensées.
Les meilleurs principes de M. Taine ne sauraient qu’imparfaitement nous
faire pénétrer dans l’esprit du nègre et nous éclairer l’obscure genèse
de sa passion. La race d’abord. Il était né dans la jungle africaine,
parmi les lianes géantes, les fleurs qui se nourrissent d’insectes, les
marécages grouillant de serpents et d’araignées monstrueuses, d’une mère
au nez percé d’un gris-gris en os. Rien, en dehors des bordées
hasardeuses d’escales, ne pouvait être pour lui une suffisante
préparation à l’esthétique des blancs. Pourtant, du jour où la Russe mit
le pied sur le plancher du _Cormoran_, le nègre vécut dans son sillage
parfumé; il la flairait de loin et surgissait à ses côtés, à
l’improviste, roulant ses yeux de porcelaine et grimaçant de toutes ses
dents. Marie Erikow parlait parfois en plaisantant de ce simiesque
amoureux, mais la brute l’effrayait, d’autant que Tommy, dit le Muid ou
Tête de Pourceau, semblait avoir pris de ses frères à la peau laiteuse
une certaine crapulerie de manières, laquelle appartient pourtant en
propre à notre civilisation. Un jour qu’il ne risquait point d’être
surpris, il eut une façon franche et expressive de démontrer ses
sentiments à la Russe qu’un pareil cynisme indigna, mais qui n’osa s’en
plaindre à Van den Brooks, tant le geste avait été brutal.
Le milieu et le moment contribuent davantage à expliquer cette
psychologie moricaude. Marie était la seule femme du navire et les gars
de l’équipage n’étaient pas gens à se contenter des délices inventées
par l’amant spirituel de Petite Secousse; ils eussent piétiné
sauvagement les plates-bandes du jardin de Bérénice. Le vent de mer est
chargé d’iode; le whisky et le ginger ale abondent dans les soutes du
navire. Seul, le chat à neuf queues, adroitement manié par Hopkins,
pouvait maintenir les convoitises des matelots dans les limites d’une
délectation tout idéale, laquelle se traduisait, au cours des siestes ou
des repos sur le gaillard d’avant, par des propos d’un lyrisme
nostalgique et priapesque, des facéties dont le sel, pour n’être point
attique, n’était pas moins d’une saveur assez mordante. Le nègre, peu
bavard, humait l’odeur féminine qui, de la cabine de Marie, se glissait
subtilement à travers les cloisons du navire et il se grisait lentement
d’une menaçante ivresse.
Quel flair mystérieux lui fit pressentir en Lopez l’élu et le rival
heureux? C’est ce que la méthode de Taine ne nous permet pas de deviner.
Sans doute haïssait-il depuis longtemps l’Espagnol, simplement parce que
celui-ci était beau, désinvolte et aimé des filles. Sa jalousie
atteignit le paroxysme lorsqu’il devina la secrète inclination de la
Russe. Les fortes passions sont susceptibles d’affiner les brutes au
point de les transformer en des psychologues raffinés, bien plus, de
leur donner une intuition que les plus délicats leur envieraient. C’est
ainsi que la soif et la faim aiguisent l’odorat des chiens et des
tigres. Tommy Hogshead, amoureux, en aurait remontré à Benjamin
Constant, à Stendhal et à M. Paul Bourget. Enfin la correction publique,
à lui infligée par le bras vigoureux d’Hopkins, épargnée à Lopez par
l’arbitraire de Van den Brooks, avait exaspéré sa haine. Il tournait sa
fureur non pas contre le maître du navire, car son âme fruste ignorait
la justice et ne connaissait que la force: Van den Brooks était le
maître et en quelque sorte un Dieu; le nègre battu baisait sa sandale.
Mais Lopez? Lopez n’était qu’un matelot comme lui; il n’avait pas subi
les verges; il n’avait pas mordu le parquet sous les yeux ironiques de
la femme blanche. A cette pensée, une rage folle l’étranglait. Dominé
par son idée fixe, il épia les moindres gestes et toutes les allées et
venues des partenaires de ce jeu dangereux; c’est ainsi qu’il surprit la
rapide génuflexion de Lopez ramassant l’orchidée tombée--juste à
propos--des mains de Marie.
* * * * *
Ce jour-là devait être marqué dans l’horoscope de l’Espagnol par une
fâcheuse conjonction d’astres.
Je pense qu’aucune gitane, jeune ou vieille, ridée comme une vieille
pomme ou lisse comme une orange, des anneaux d’or aux oreilles et
flanquée de quelques sacripants en culottes percées, porteurs de
guitares ou d’accordéons, je pense qu’aucune de ces prophétesses de
carrefour ne lui avait révélé les signes qui présidèrent à sa naissance,
à savoir Saturne, Mars et Vénus, funestement conjoints. Il se fût, sans
cela, montré plus circonspect.
L’Espagnol aguiché par Marie, dont l’imprudence en semblable jeu ne
connaissait pas de bornes, et qui, s’il s’agissait de mettre un homme à
ses pieds, fût-ce un prince ou un débardeur, pouvait braver le feu, la
flamme et même le ridicule, l’Espagnol crut que l’heure du berger était
venue, et berger il se fit, je n’entends point pâtre sentimental,
Tyrcis, Corydon ou «Pastor fido», mais vrai chevrier andalou, le sang
chaud, la main prompte et la bouche audacieuse. Toutefois, le lieu du
rendez-vous était mal choisi, et l’arrivée de Van den Brooks interrompit
les ébats où le matelot espagnol se révélait maître et Marie Erikow,
humble servante.
Lopez s’esbigna, redoutant le maître du navire; mais lorsqu’il se
retrouva seul et qu’il flaira dans l’ombre ses mains où traînait une
odeur mêlée de chypre, d’ambre et de santal, le ruffian audacieux et
froid, le fourbe luron et l’aventurier sûr de sa force disparurent: il
ne resta qu’un pauvre fou.
Avant tout, rattraper sa proie, sentir de nouveau entre ses bras le
poids tiède et parfumé de ce corps, sur ses lèvres l’élan de la bouche
adverse; briser de caresses cruelles l’aguicheuse, faire pâmer sous une
étreinte brutale la belle fierté de la dame et saccager, avec une fureur
joyeuse de malandrin, bas de soie et chemises de linon. L’image de Marie
nue, haletante et humiliée se dressa devant lui. Désespérant de pouvoir
la saisir, il rongeait silencieusement ses poings.
La nuit s’achève. L’aube s’élève de la mer. Les eaux sont plus sombres
encore, mais le ciel pâlit à l’horizon.
Lopez surgit. Il tient à la main un filin long de quelques mètres et qui
traîne derrière lui. Il s’achemine vers le bastingage et se penche pour
repérer exactement l’emplacement d’un certain hublot entr’ouvert par où
filtre la lueur d’une lampe. Ce rond lumineux absorbe toute son
attention. Il respire fortement comme un chien sur la piste, puis noue
d’une main experte son filin à la rampe de cuivre. Le voici qui enjambe
le bastingage. Il se laisse maintenant glisser le long de la corde. Ses
pieds se balancent dans le vide: ils sont à peu près à la hauteur du
hublot... Le roulis du navire le fait osciller comme un pendu...
* * * * *
Marie dormait. Elle avait laissé, comme d’ordinaire, la fenêtre de la
cabine entre-bâillée pour permettre à la brise nocturne de caresser son
visage et ses mains abandonnées.
Entendait-elle en songe le pincement sourd des guitares, les doigts
claquants des danseurs et le refrain des habaneras? Je ne sais...
... Un cri horrible déchira le silence. Marie sursauta, les mains à sa
gorge. Mais le silence s’était refermé sur le cri, comme l’eau se
referme sur le noyé.
Elle tremblait.
--Un oiseau de mer, pensa-t-elle.
Mais il n’y a point de mouettes et de goélands dans ces parages. Il y a
seulement dans le remous du navire--qui suit sa route--une main crispée
vers les étoiles, une bouche qu’emplit la mort.
... Et sur le pont, muet et ricanant de tout son ivoire, debout auprès
d’un câble tranché, Tommy Hogshead. Le premier rayon d’aurore effleure
la lame d’un couteau qui luit, au bout d’un bras sombre, comme un
poisson d’argent.
CHAPITRE XVII
LE CRI DE LA VIGIE.
«Les Espagnols et Quiros lui-même coururent de grands dangers
sur cette terre qui fut nommée par le pilote _Gente Hermosa_ (la
belle nation), mais que les indications trop vagues de sa
relation ne désignent pas assez pour que nous lui assignions son
nom moderne.»
_Voyages de Quiros_, 1606.
Le matin qui suivit cette nuit, où les principaux héros de cette
histoire se sont montrés sujets à des insomnies qui--au moins pour l’un
d’eux--influèrent notablement sur le cours de leur destinée, ce
matin-là, Leminhac, fort dispos, car il n’avait pas souffert du même
malaise, se précipita au-devant de Marie Erikow, dès que celle-ci
apparut sur le pont.
--La terre, cria-t-il, en agitant sa casquette.
Van den Brooks entouré d’Helven, du professeur et du capitaine
Halifax-le-Borgne, dirigeait sa lorgnette sur un point de l’horizon.
--Est-ce l’île? demanda Marie.
--C’est l’île, répondit le maître du navire, mon île.
--Oh! je veux voir... implora la Russe.
Elle prit la lunette, mais jura qu’elle ne distinguait rien.
--Patience, dit Van den Brooks. Vous aurez le temps de la voir dans tous
ses détails, et, à vrai dire, elle ne manque pas de singularités.
--Votre navire, dit Marie, devrait s’appeler Silence et votre île,
Mystère; vous-même, n’êtes qu’un gigantesque point d’interrogation. Je
vous déteste.
Dans l’excitation de la nouvelle aventure, dans l’attente de cette
escale qui s’annonçait si étrangement, Marie oubliait tous
les événements de la veille. Helven qui, tout en se rasant
consciencieusement, avait rassemblé ses souvenirs de l’Ecclésiaste, des
Pères de l’Église, des poètes antiques et modernes, des moralistes, de
tous ceux enfin qui ont stigmatisé la fragilité féminine, thème éternel
des littératures, Helven, qui s’était fait une âme à l’épreuve de toutes
les circonstances, ne se souciait pas de rappeler une mésaventure
désagréable pour lui, mais fort peu flatteuse pour elle.
Captain Joë batifolait allégrement sur l’épaule droite du marchand de
cotonnades, tandis que Jack-le-Triste, l’ara gris et rouge (qui
m’excusera de ne lui avoir fait jouer dans cette histoire qu’un rôle de
second plan... ce n’est d’ailleurs que partie remise) élisait la gauche
pour perchoir. L’avisé conseiller de Van den Brooks avait dû faire son
rapport, car le maître du navire émit une étrange proposition.
--Les bains nocturnes, dit-il,--et les passagers se regardèrent avec
stupéfaction--les bains nocturnes ne valent rien pour la voix.
--???
--Oui, ajouta-t-il, un de mes matelots dont les qualités de chanteur ne
vous étaient pas inconnues--vous souvenez-vous, Madame?--a commis
l’imprudence de trop rêver aux étoiles et l’imprudence plus grave encore
de tenter un plongeon dans cette eau perfide, mais si attirante, la
nuit. Le pauvre, je l’excuse, c’était un poète. Quelle ivresse de
brasser ces vagues phosphorescentes qui sont à la fois de l’or, de l’eau
et du feu; quelle ivresse de faire le Triton éclaboussé de pierreries,
sous le tendre regard d’Hécate. Hélas! j’ai bien peur qu’il ne chante
plus.
--Lopez? dit Helven.
--Lopez lui-même. Je lui avais prédit que sa voix lui porterait malheur.
Je voulais dire par là qu’il avait trop d’imagination.
--Il y a eu un accident à bord? demanda le professeur avec sollicitude.
--A bord, hum... par-dessus bord, plutôt, commenta Van den Brooks. Mais
tout cela n’a aucune importance. Ce sont des détails d’ordre intérieur.
Marie n’avait pas bronché. Aucun trait de son visage ne décelait
l’angoisse qui l’étreignait.
--Oh! fit Van den Brooks, sentez-vous l’odeur--l’odeur de mon île?
Le professeur renifla, l’avocat enfla ses narines.
--Je ne sens rien, affirmèrent-ils ensemble.
Mais Van den Brooks aspirait avec volupté un parfum trop subtil pour les
narines vulgaires.
--Ce sont mes forêts, murmura-t-il dans une sorte d’extase, mes forêts
de bois de rose, de santal et d’orangers; mes collines que bleuit le
myrte à thé, où fleurissent les champs d’arum; mes plaines couvertes de
moissons, où l’on cueille l’enivrant kava; mes rivières ombragées qui
roulent des paillettes d’or, mes cascades, mes pâturages, mes haies de
mûriers, tout ce parfum de la terre promise, de la terre de mon peuple,
de mon royaume enfin, qui est le royaume de Dieu.
--Je ne sens toujours rien, chuchota l’avocat, agacé par ce lyrisme, à
l’oreille d’Helven.
--Oh! fit celui-ci, je flaire aussi le parfum de votre île, monsieur Van
den Brooks. Il embaume délicieusement.
--Et moi aussi, dit Marie Erikow...
--Voici la terre, prononça le maître du navire avec une étrange
solennité.
Ce ne fut d’abord qu’un point imperceptible, puis dans le cercle de la
lunette apparurent peu à peu une bande sombre qui était les forêts, des
points lumineux qui étaient les brisants ruisselants d’écume.
--Vous ne pouvez voir les cimes, dit Van den Brooks. Elles sont cachées
par les nuages. Mais il y a des montagnes au cœur de mon île et vers
elles montent lentement les plaines et les forêts, comme un cortège de
suppliants vers l’autel. Elles vomissent parfois le feu et la terreur,
car l’Esprit réside sur les sommets.
--Cette île est donc habitée par un Dieu, demanda ironiquement Leminhac.
--Vous l’avez dit, répondit le marchand avec gravité.
L’avocat, à qui Helven poussait le coude, n’insista pas, pour ne point
blesser des convictions religieuses aussi personnelles que celles de M.
Van den Brooks, lequel paraissait d’ailleurs en ce moment fort peu
enclin à la plaisanterie.
--Oui, dit le maître du navire, bien avant de voir mon île, je sens son
odeur. Je la flaire de loin, comme un fauve.
Et fauve il paraissait vraiment avec sa barbe où le soleil allumait des
lueurs.
Il continua:
--Les anciens navigateurs découvrirent, grâce à leur odorat, des îles
inconnues. Bougainville n’écrit-il pas--c’est un poète--: «Longtemps
avant l’aurore, une odeur délicieuse nous avait annoncé le voisinage de
cette terre.» Byron et ses compagnons décimés par le scorbut respirent,
sans pouvoir aborder leurs rivages, l’aromatique parfum des îles qu’ils
nomment amèrement les Iles de la Déception. Et moi-même, c’est
l’émanation de ma terre qui m’a guidé vers elle.
* * * * *
A mesure que le _Cormoran_, dont la vive allure n’avait jamais diminué,
se rapprochait de l’île, les passagers pouvaient distinguer sur
l’horizon le profil de ce mystérieux domaine.
Il semblait de vastes dimensions. Vue à une distance de quelques milles,
l’île apparaissait de contours assez harmonieusement arrondis.
--Elle a la forme d’une harpe, dit Marie Erikow.