«L’homme, dit-on, a toujours besoin de conquérir; son désir s’épuise,

s’il ne lutte pas. J’ai cru un instant que Florent subissait cette loi.

J’ai usé de coquetterie; j’ai voulu le contraindre à se défendre. Vains

artifices. L’indifférence seule m’a répondu. Bien pis encore: il a paru

sourire à l’idée que je pouvais être heureuse en dehors de lui, comme

s’il en concevait quelque allègement.

«Enfin, il m’a fuie. Je n’ose dire qu’il m’a méprisée, car j’ai parfois

surpris tant de tendresse dans son regard que je n’ai pu le croire

absolument perdu.

«Mais quel funeste secret nourrissait-il? Quel remords?

«Je songeais alors que, dans une minute d’égarement, il m’avait

peut-être trompée, et que m’approcher lui semblait depuis une

profanation. Cette pensée m’était fort douloureuse. Mais elle n’était

pas inconciliable avec le caractère de Florent, dont la délicatesse, en

matière de sentiment, a toujours été extrême. Je résolus d’avoir le mot

de l’énigme.

«Aussi habilement que possible, je mis la conversation sur le terrain de

la fidélité masculine. Je proclamai ma générosité, le peu d’importance

que j’attachais à un oubli véniel. L’amour et la sincérité ne lavent-ils

pas toutes les fautes? S’il m’avait alors fait un aveu, j’en aurais

certainement éprouvé quelque dépit, malgré mes protestations. Mais

combien j’eusse été heureuse de le voir délivré de son fardeau et prêt à

se laisser reconquérir!

«Hélas! aucun aveu ne sortit de sa bouche.

«Un fait brutal, terrifiant, se produisit.

«Depuis quelques temps déjà, Florent ne partageait plus ma chambre. Il

dormait dans une pièce voisine de la mienne et séparée seulement par une

cloison. Une nuit, je m’éveillai brusquement, en proie à une de ces

inexplicables angoisses qui parfois vous arrachent au sommeil. Une main

serrait ma gorge. J’ouvris les yeux; l’aube filtrait à travers les

rideaux, emplissant la chambre d’une pénombre blême.

«--On a marché dans le jardin.

«J’écoutais avec cette attention atroce que donne la peur. Aucun bruit

ne m’échappait, ni le craquement menu des boiseries anciennes, ni les

battements sourds de mon cœur.

«Distinctement, le bruit d’un pas sur le sable parvint à mon oreille.

«--On a marché. On vient...

«Je bondis à la fenêtre, mais les volets étaient clos et je n’osai les

ouvrir.

«Une peur folle me paralysait. Pourquoi? Ce pouvait être le chien, un

domestique. N’importe. J’essayai d’appeler «Florent! Florent!» à travers

la cloison, mais ma voix s’arrêtait dans ma gorge.

«Alors, j’ouvris la porte et la chambre était vide.

«Un instant, je demeurai, muette d’effroi, sur le seuil. La tension

terrible de mon esprit et de mes sens ne diminuait pas. J’écoutai. On

montait maintenant l’escalier. Des pas feutrés, lents et précis, les pas

de quelqu’un qui ne veut pas être entendu, des pas de voleurs.

«Automatiquement, posant le pied avec précaution, j’avançai dans la

pièce. Le jour blanchissait le lit désert. On n’y avait pas couché.

«On marche maintenant sur le palier. La poignée de la porte bouge

imperceptiblement, tourne, tourne, sans un bruit. Il y a quelqu’un là

derrière. J’étouffe. Je voudrais crier. Je ne puis.

«La porte s’entre-bâille. Un chapeau sombre se glisse en avant. Puis,

une main, un corps.

«Je hurle:--Qui est là? Au secours.

«L’homme surpris s’arrête. Je distingue une silhouette inconnue, un

feutre rabattu sur les yeux, un manteau grisâtre fondu dans la pénombre.

Ces images traversent mon esprit tandis que l’épouvante glace mes

membres.

«L’homme a relevé la tête.

«C’est lui.

«C’est mon amour, dans ces vêtements sordides, suant la honte, qui

rentre à pas de loup, comme un voleur, comme un assassin.

«J’ai caché ma tête dans mes mains, et je m’effondre sur un siège,

attendant.

«Avec des gestes hésitants, des gestes de malade ou d’homme ivre, il a

dépouillé son manteau. Puis, il est resté quelques instants, debout dans

l’aube livide, me regardant. Lentement, il est venu à moi, il s’est

agenouillé et, le front posé sur le bras du fauteuil, il a parlé.

«Je ne puis tout vous répéter, mon ami.

«Mais, tandis qu’il parlait, mon âme se fendait de douleur et j’ai

pleuré sur lui, pleuré sur nous.

«Il m’a dit:

«--Ne me touche pas. Tu n’aurais jamais dû me toucher. Je ne suis pas

digne que ta main m’effleure. Ne me touche pas. Cela me ferait mal. Cela

te ferait horreur, ensuite...

«Ne me demande pas d’où je viens. Pense que je viens des profondeurs de

la mort.

«Je ne suis pas fait pour notre bonheur. Je ne suis pas fait pour ta

pureté. Pardonne-moi. C’est une force en moi qui me guide. Je ne puis

lui résister. Je vais comme un aveugle.

«Pourquoi es-tu devenue ma femme? Pourquoi ai-je commis ce crime de

t’associer à ma vie? Et pourtant, je t’ai adorée, comme un esprit. Mais,

il ne fallait pas qu’il y eût l’amour entre nous. Parce que l’amour

n’est que souffrance et délectation de sa souillure.

«Pardonne-moi. Tu es belle. Tu es pure: tu étais faite pour donner la

joie. Et tu ne me l’as point donnée, parce que je ne suis point créé

pour la joie, parce que mon âme est altérée d’amertume.

«Tu m’attendais avec ton corps éclatant comme la neige et comme les lys,

avec tes caresses réservées à moi seul, tu m’attendais dans le secret de

notre lit et de nos parfums.

«Je t’ai préféré des corps souillés par tous les mâles, des lèvres

flétries, des visages émaciés par le vice et la misère.

«Écoute. Écoute, malgré tout. Mes paroles sont infâmes, mais il faut que

tu les connaisses. Car je porte sur moi toute la misère et tout le vice

de l’homme. Et c’est ma seule excuse.

«J’aurais voulu t’élever en esprit un autel; mais nous n’aurions pas dû

communier dans le plaisir, car le plaisir sépare ceux que l’esprit a

unis.

«Je suis resté insensible à ta beauté, à ton amour, parce que notre

domaine commun n’était pas là.

«Et le domaine de la volupté, je ne le partage qu’avec les prostituées,

qu’avec les filles du ruisseau, qu’avec les plus basses et les plus

viles, celles qu’on a pour une obole, pour un morceau de pain.

«Car je n’aime qu’un plaisir mêlé de larmes, qu’une volupté amère, qu’un

fruit plein de cendres; et mes lèvres s’attardent volontiers sur les

bouches qui insultent.

«Pardonne-moi. Il n’y a pas de ma faute. A la chute du jour, une force

obscure me prend par les épaules et me chasse devant elle par les rues,

sur les places publiques, vers celles qui étanchent ma soif d’abjection.

«Pardonne-moi. Je me suis éloigné de toi parce que ta main est pure et

qu’elle ne doit pas me toucher.

«Quand la force m’abandonne, je ne me reconnais plus et je passe ma main

sur mon front. Mais je sais bien que je ne puis lui échapper et qu’elle

me guette et qu’elle m’entraînera jusqu’à la mort.»

* * * * *

«Je ne saurais vous rendre, mon ami, le ton de ces paroles, que je vous

répète d’ailleurs bien imparfaitement. Florent parlait d’une voix sourde

et dont la monotonie était tragique. Il était immobile, appuyé sur le

bois du fauteuil qui lui meurtrissait le front, mais il ne s’apercevait

de rien, et pas un instant il ne leva la tête. C’était une sorte de

gémissement qui montait de sa poitrine ou de la terre ou de la nuit, et

qui emplissait mes oreilles, mon cœur, mon être tout entier. Que

pouvais-je faire? Pleurer seulement.

«Puis, maternellement, je l’ai pris par la main, je l’ai forcé à

s’étendre. Il avait des mouvements spasmodiques et les muscles raides

comme un somnambule.

«--Reposez-vous, ami, vous êtes malade. Mais je vous guérirai. Nous vous

guérirons.

«A le contempler ainsi misérable, une épouvante m’envahissait et il me

semblait qu’un être mystérieux possédait, torturait, dégradait ce corps

que j’avais tant aimé, ce visage où tant de flamme avait lui.

«Et, sans doute, il en est ainsi. C’est pourquoi ma pitié et mon amour

l’ont emporté sur l’horreur causée par ces aveux. Florent n’est pas

responsable.

«Florent est en proie à une terrible folie. Mais est-ce que certaines

folies ne se guérissent pas, docteur?

«--Certainement, si, chère amie. Il y a dans nos cliniques de nombreux

cas de guérison. Le cas de Florent n’est pas absolument nouveau...

«--Alors vous guérirez Florent? Vous me le rendrez?

«--Je vous le rendrai, sain, normal, heureux.

«--Je ne l’oublierai jamais, mon vieil ami.

«Je l’accompagnai jusqu’à sa voiture. Elle se pencha à la portière,

agitant sa main gantée de sombre. Je me souviens. C’était l’automne.

L’avenue se perdait dans la brume violette du soir.

* * * * *

«Je résolus de le guérir. Florent entra à ma clinique. Hydrothérapie,

bromure, hygiène, repos, j’ai tout employé. Pendant six mois, il ne

présenta aucun trouble. Alors, je le renvoyai chez lui. En me quittant,

il me déclara:

«--J’espère être guéri. Si par hasard _cela_ me reprenait, je me

tuerais.

«Quelque temps passa.

«Et j’appris qu’il s’était donné la mort.

«Voici ce qui s’était passé, je l’ai su de la bouche de Lia.

«La vie du ménage avait repris sous les meilleurs auspices. Florent

était affectueux et calme. Il travaillait. Un soir, comme il s’était

retiré dans sa chambre, Lia, en se déshabillant, entendit le bruit d’une

porte qui s’ouvre. Un pressentiment l’envahit. Florent s’échappait de

nouveau.

«Elle se dressa devant lui sur le seuil. Elle le prit aux épaules,

suppliant:

«--Tu ne sortiras pas. Reste. Je t’en prie. Il ne faut pas, Florent. Il

ne faut pas.

«Mais lui, sombre, les yeux fixes:

«--Laisse-moi.

«--Tu me tueras plutôt.

«Alors, il lui serra la gorge de ses doigts crispés et la bouche sur sa

bouche, siffla:

«--Laisse-moi ou je t’étrangle.

«Puis il la rejeta à demi morte sur le parquet de la chambre et disparut

dans la nuit.»

* * * * *

Le docteur Tramier cessa de parler.

Le silence régna un moment sur le pont du navire. Les cinq ombres

restaient muettes: on eût dit qu’une angoisse descendait sur elles des

profondeurs nocturnes du monde, voilait jusqu’à la phosphorescente

splendeur du Pacifique.

Pourtant, une voix s’éleva enfin.

C’était celle de Marie Erikow.

--Est-il possible que les hommes aiment le mal, la misère et la douleur?

--Non, répondit Tramier, les fous, seulement. Et mon pauvre ami était

fou, incurablement fou.

--Que de folies diverses il y a sous la calotte des cieux, murmura

Helven, qui sortit un instant de sa réserve accoutumée. Et qui les

distinguera? Qui fera la part de la santé et de la maladie, de la folie

et de la raison? Où commencent l’une et l’autre? Leurs frontières sont

invisibles.

Leminhac éclata et de sa voix sonore lança aux échos de l’infini:

--Quelle que soit votre subtilité, Monsieur Helven, vous ne saurez nier

que la lumière de la raison balaie ce ténébreux mélange de sensualité et

de mysticisme. Si Florent avait eu un atome de bon sens et s’il avait

pris trois grains d’ellébore, il serait resté en paix avec sa femme et

n’aurait point eu d’aussi mauvaises fréquentations.

--Je ne sais pas, dit Helven, ce que vous appelez le bon sens. Est-ce le

sens commun?

--Parfaitement.

--Dans ce cas, vous me permettrez de le récuser. Il arrive assez souvent

que le sens commun tourne à ce que vous appelez la folie. L’histoire en

est pleine d’exemples. Des millions d’hommes commettent ensemble des

actes qui, d’après votre bon sens, sont absurdes. Quelle raison les

jugera? Un souffle que vous dites insensé, et que je dis mystérieux

passe sur le monde. Sagesse et folie sont des mots. Qu’est-ce que les

guerres, sinon des épidémies mystiques? Qu’est-ce que les religions et

leur fanatisme? Des millions de croyants se précipitent sous les roues

meurtrières du char de Jaggernaut. Les hommes brûlent, égorgent,

écartèlent pour une proposition de foi. Des processions de flagellants

ont traversé l’Italie, portant leurs cilices, leurs disciplines et leurs

fouets sanglants. Où est-il, le sens commun? Comment jugerez-vous les

actes et les grands mouvements des foules, pareils aux courants de

l’Océan?

Flegmatique, Van den Brooks, qui avait écouté jusque-là sans mot dire,

éleva la voix:

--Les imbéciles seuls soumettent tout à l’estimation du bon sens,

articula-t-il impitoyablement. Le bon sens est une courte lorgnette.

Vous avez bien raison, Helven. Où commence la folie?

«Vous demandez, Madame,--et il se tourna vers Marie Erikow qui allumait

en cet instant une cigarette russe--vous demandez s’il est possible que

les hommes aiment le mal, la misère et la douleur, je vous répondrai:

Oui. Bien plus, je dirai que ce sont là les choses qu’ils préfèrent.»

Helven tourna curieusement la tête vers le marchand de cotonnades, car

le son de sa voix, où vibrait un insolite accent de passion,

l’intriguait. Était-ce le reflet de la pipe? Il lui sembla que les

lunettes vertes brillaient étrangement. Les autres écoutaient. Les

paroles de Van den Brooks portaient, ce soir, plus loin que de coutume.

--Que fait l’enfant? Il prend un moineau et il l’aveugle. Ensuite, il le

caresse, il le pose tout chaud dans sa petite main, baise les paupières

crevées et l’appelle «mon mignon, mon petit oiseau chéri». Tout l’homme

est là, et la femme.

«La souffrance nous attire obscurément. Cet attrait est plus fort que

celui du bonheur et de la joie.

«On aime à voir les bêtes dans les ménageries, les lions couverts de

plaies, les tigres aux yeux chassieux, les buffles dont les orbites sont

incrustés de petites mouches malignes. On regarde longuement les

prisonniers. Je me souviens de convois en Sibérie. Le bruit des chaînes

chatouille agréablement l’oreille de l’homme sensible. Il s’apitoie et

il croit qu’il est bon. Sa vanité est flattée. Puis, au fond de

lui-même, il jouit davantage de sa liberté, devant la servitude des

autres. La souffrance est un piment fort savoureux. On en goûte d’abord

du bout des lèvres, comme le bourgeois qui regarde passer les

prisonniers. Peu à peu, on s’affine, on se perfectionne, on va loin...

* * * * *

Helven aurait juré que Van den Brooks passait doucement sa langue sur

ses lèvres.

* * * * *

--Pour donner de la volupté à Florent, il faut toute la misère humaine.

Il lui faut ces filles qui livrent leur corps au premier venu, pour une

bouchée de pain, qui subissent les contacts les plus ignobles, dont

l’incessante besogne est de s’étendre sur le dos, du matin au soir et du

soir au matin, parquées dans des quartiers spéciaux, dans des maisons

closes, gavées de stupre et d’alcool, devenues plus lourdes et plus

apathiques que des bêtes de somme ou gorgées de haine et d’un fiel

longtemps accumulé. Quel raffinement, que d’aller demander l’amour à ces

machines à plaisir, de les obliger à un sursaut humain et de les laisser

retomber ensuite dans leur misère ou leur indifférence plus affreuse

encore. Le joli jeu, vraiment. Votre malade était un délicat, docteur.

--A vrai dire, dit Tramier, je n’ai jamais considéré la chose sous ce

jour.

--Toute la misère humaine, oui. Le résultat quintessencié de cette

civilisation de maîtres brutaux et d’esclaves grossiers, le voilà pour

quelques artistes, jouir de la souffrance, chercher la volupté dans la

douleur. Et regardez-les avec leur bouche bégayante de pitié et leurs

yeux étincelants de désir. Regardons-nous aussi et demandons-nous si

nous ne leur ressemblons pas.

--Ne jouissons-nous pas quelquefois de notre propre douleur? dit Helven.

--Oh! combien de fois! s’exclama Marie Erikow--et le geste de son bras

traça dans l’ombre une ligne blanche au bout de laquelle luisait une

cigarette, comme une pierre précieuse.--Combien de fois! Quand j’étais

petite fille, il m’arrivait de me réveiller la nuit et de mettre mes

pieds nus sur le carreau glacé, jusqu’à ce que le froid me mordît comme

une brûlure. Je me recouchais et j’avais plaisir d’avoir eu mal.

Pourquoi?

--Inconsciemment d’abord, reprit Van den Brooks, consciemment ensuite,

on tire volupté de la souffrance d’autrui. Voyez l’amour lui-même, comme

il se confond avec la douleur. Deux amants font de leurs baisers des

morsures cruelles, jamais assez cruelles à leur gré. Le sang jaillit

quelquefois sous leurs lèvres et ils le boivent avec délices.

--Amours de sauvage, murmura Leminhac assez bas, parce qu’il craignait

de déplaire à Marie Erikow dont l’exclamation l’avait surpris.

Mais Van den Brooks insista cruellement, les lunettes vertes tournées

vers l’avocat, qui se sentait fort mal à l’aise.

--Amours de sauvages, que non pas. Vous ne connaissez pas les sauvages,

maître Leminhac. Je vous en ferai connaître, s’il vous plaît. Ce sont

des animaux bien plus doux que nos civilisés. Le culte et la passion de

la douleur ne viennent que tard. Il faut un dosage compliqué de toutes

sortes d’ingrédients. La religion, l’intelligence, la culture, tout cela

aiguise notre instinct de délectation cruelle.

«Se mortifier, n’est-ce pas le suprême délice des ascètes? Est-ce autre

chose que cet instinct cruel tourné contre nous-mêmes? Comme il est bon

de se faire mal, n’est-ce pas, Madame Erikow? Vous êtes Russe, vous

comprenez cela mieux que les Français, quoique parmi eux il y ait eu

quelques bons maîtres de la torture psychologique.

--C’est vrai, dit Marie Erikow, il y a là une ivresse que mes frères

slaves recherchent volontiers.

--L’homme aime à faire souffrir et il aime ce qui le fait souffrir. Le

chien aussi aime le maître qui le bat. D’un bout à l’autre de l’univers,

c’est un continuel échange. Nous nous baignons dans la douleur.

* * * * *

Van den Brooks articula ces derniers mots d’une voix plus sourde. Il y

avait dans son accent une violence contenue qui frappa les passagers.

Tramier lui-même, qui sommeillait dans son rocking-chair, tressaillit.

Un léger malaise s’empara du groupe. Mme Erikow donna, contrairement à

son habitude, le signal du départ, et se sauva sans prendre le bras

d’Helven. Celui-ci serra la main de Van den Brooks et, comme il

s’éloignait, il entendit le marchand de cotonnades qui, les yeux tournés

vers les constellations éparses, murmurait:

--Dieu n’est que le plus artiste des bourreaux.

TROISIÈME PARTIE

L’ESCALE

CHAPITRE XV

OÙ IL EST DONNÉ À HELVEN D’EXPÉRIMENTER À SES DÉPENS LA FRAGILITÉ

FÉMININE.

«Viros illustres decipis

«Cum melle venenosa.»

_Carmina vagorum_.

--Demain, dit Van den Brooks à ses hôtes, nous serons en vue de mon île,

et j’imagine que nous pourrons débarquer dans la soirée.

--Vous êtes vraiment roi d’une île déserte? exclama Marie Erikow. Helven

l’avait deviné... Et elle se tourna en riant vers le peintre.

--Monsieur Helven est fort perspicace, répondit le trafiquant. Je m’en

étais déjà douté. Mais, ajouta-t-il, mon île n’est pas déserte: elle est

même fort bien peuplée. Ce sera pour moi un honneur et une joie que de

vous la faire visiter.

--Certes, dit le professeur, nous ne saurions laisser passer une

pareille occasion d’élargir nos connaissances géographiques. Où donc est

située votre île?

--Je suppose, répondit Van den Brooks, qu’elle fait partie de l’archipel

océanien. Tout me porte à le croire: la végétation, les récifs de

coraux, les volcans, bien qu’elle soit absolument à part des groupes

d’îles reconnues.

«Je puis, ajouta-t-il, avec un accent de fierté, me vanter de l’avoir

découverte. Aucune carte n’en fait mention. Peut-être William Dampier,

dans le premier voyage qu’il fit en 1699 avec le capitaine John Cock, le

boucanier et le pilote Cowley, l’aperçut-il. Un passage de son récit me

porte à le croire; mais, s’il baptisa l’île Orageuse et l’île des

Pétoncles, il ne donna pas de nom à la terre qui devait porter le mien.

--Et vous avez fait part de votre découverte, naturellement? demanda le

professeur.

--Pas encore, répondit Van den Brooks; j’attends d’avoir achevé quelques

expériences, précisé exactement la situation de l’île, etc...

--C’est un conte des Mille et une nuits, dit Marie enthousiasmée. Et

qu’y a-t-il dans l’île Van den Brooks? Des trésors?

--Peut-être, répondit le maître du navire. Patience!

--Cette escale, interrogea Leminhac, nous détourne-t-elle beaucoup de

notre route? Je vous pose cette question au sujet de ma conférence de

Sydney.

--Soyez sans inquiétude, mon cher maître, nous parviendrons sans

encombre et sans retard à notre commune destination.

Sur cette réponse ambiguë, l’homme aux lunettes vertes salua ses hôtes

et s’éloigna.

On sortait de table; le professeur se disposait à la sieste. Leminhac

proposa à Marie Erikow de lui faire la lecture.

--Mais que lirez-vous? demanda celle-ci.

--Ce que vous voudrez: des vers, de la prose ou un article de magazine.

--Non, fit Marie, la lecture m’ennuie.

--Que désirez-vous donc?

--Rien. Dormir.

--Dormez, dit Helven. Pendant votre sommeil, je ferai votre portrait.

--Je commence, dit la Russe.

Et elle ferma les yeux.

Leminhac, furieux, quitta le salon.

--Bonne chance, siffla-t-il au peintre.

* * * * *

Helven et Marie demeurèrent seuls. On devinait derrière les stores qui

voilaient les hublots, l’océan embrasé et la lourde splendeur de

l’après-midi tropicale. Les boiseries du navire craquaient de chaleur.

Des fleurs dans les vases laissaient choir leurs pétales. Le peintre

passa la main sur son front et le sentit humecté d’une légère sueur.

Marie ne bougeait pas.

Ses yeux étaient clos et les cils faisaient sur le visage une ombre

soyeuse. Les narines frémissaient d’une palpitation presque invisible;

mais cela suffit à Helven pour qu’il n’eût plus la moindre envie de

prendre un pinceau ou un crayon.

--Ce simple frisson, songeait-il, cette ondulation insaisissable de la

vie, qui l’a rendue? qui la rendra?

Il se laissa glisser sur un coussin au pied du fauteuil.

Marie n’avait pas eu besoin d’ouvrir les yeux. Elle étendit la main et

le peintre la couvrit de baisers. Marie jugeait maintenant qu’il était

nécessaire de lui accorder quelques menues faveurs, destinées à lui

faire prendre patience jusqu’à la fin du voyage et elle comptait bien

les lui doser savamment.

Helven agenouillé se disait:

--Je parlerai.

Et il parla. Nous ne rapporterons pas ses paroles: tous nos lecteurs les

ont prononcées, toutes nos lectrices les ont entendues. En pareil jeu,

il faut être acteur; les spectateurs et les chroniqueurs ont le mauvais

rôle. Remplaçons donc le monologue de l’amant et les agaceries de la

dame par le signe qu’en solfège on nomme silence. Vous qui lisez cette

histoire, vous saurez bien le rendre éloquent.

Dans les flancs revêtus de bois précieux de cet étrange navire--qui n’a

peut-être jamais existé--atomes écrasés sous les splendeurs conjointes

de l’océan et du ciel qui heurtent leurs rayons comme deux boucliers

d’émeraude et de saphir... etc... etc...: le thème est d’un beau lyrisme

et nous l’abandonnons à votre verve, ami lecteur.

Seul, le résultat de cet entretien nous intéresse. Helven crut les

paroles tendres qui sortaient de la bouche de Marie. Elles furent pour

son cœur le plus délectable des élixirs et le plus suave des baumes.

Bien qu’il ne fût ni plus naïf, ni plus sot qu’un autre, il ne douta

point qu’elle ne l’aimât. En pareille matière, l’expérience n’est qu’une

bulle de savon et l’amoureux échaudé ne craint pas l’eau froide des

désillusions à venir. Il la crut, parce qu’elle était belle, avec ses

mâchoires un peu lourdes et ses torsades fauves. Il la crut, parce

qu’elle connaissait l’art de manier le cœur des hommes et d’aiguiser à

la fois leur désir et leur tendresse, sans satisfaire l’un et l’autre.

C’était là sa fonction naturelle: susciter mirages et prestiges et faire

ensuite la pirouette. Le chat joue avec la souris, le serpent avec

l’oiseau, la femme avec l’homme, en quoi, elle a beaucoup plus

d’avantages que le chat et le serpent, car la souris et l’oiseau

n’ont--du moins, nous le préjugeons--qu’une sensualité médiocre et fort

peu de vanité.

Lorsque Marie remit sur ses joues un nuage de poudre, destiné à lui

donner le teint à la mode du jour; lorsqu’elle promena sur ses lèvres,

effleurées par bien des hasards, un bâton de carmin, tapota devant la

glace une chevelure légèrement ébouriffée, Helven crut à la beauté de

vivre et à l’éternelle jeunesse du monde.

Il y crut--jusqu’à la nuit tombée.

* * * * *

Ce soir-là, on ne conta pas d’histoires sur le pont du _Cormoran_. La

nuit était trop émouvante par son seul infini, avec le fourmillement de

ses étoiles, le halètement des houles et la plainte des brises

voyageuses, pour que les passagers sentissent le besoin d’échanger des

paroles. Leminhac lui-même se taisait. Comme on approchait de l’escale,

on se grisait une dernière fois de solitude et de silence.

Le Maître du Navire · 第 9 / 16 段