--Déjà en veine de compliments. Quel dommage! Moi qui me réjouissais de
vivre ces quelques jours de solitude en compagnie de vrais loups de mer.
--De vrais loups de mer perdraient leur rudesse en votre compagnie et
deviendraient de vrais agneaux.
--Tant pis... fit Marie Vassilievna. Je déteste les agneaux, les daims
et tous les animaux timides et doux.
Sans se déconcerter, Leminhac lui offrit son bras. Elle refusa, mais
consentit à l’accompagner sur le pont.
--Quelle superbe matinée! articula Leminhac avec une emphase lyrique.
Quelle délice de vivre de pareils jours et si inattendus! Quand je pense
que nous étions destinés à un paquebot banal, à la vie de Palace,
confort moderne, tennis, tziganes et poker! Au lieu de cela, un train
manqué, et nous voilà installés sur le plus ravissant des yachts, avec
un hôte un peu bizarre en vérité...
--En vérité, croyez-vous?...
--Oui, Van den Brooks est un bien étrange personnage.
--Je le crois fort bon, dit sèchement Marie.
--Hum, douta Leminhac. Il faut l’entendre au bar.
--En tout cas, nous lui sommes redevables d’une traversée unique.
--Unique, avez-vous dit. Hélas... on ne peut espérer former deux fois
une réunion aussi choisie. Quels charmants compagnons! Tramier...
--J’aime beaucoup le docteur, assura Marie.
--Cet aimable Helven...
--...
--Plein de talent, j’en suis sûr.
--Je n’en sais rien, moi, opina Marie.
--D’ailleurs, cela n’a aucune importance. On ne le voit pas souvent
peindre...
Comme il disait ces mots, le peintre surgit de l’écoutille et se
rapprocha d’eux.
--Nous disions du mal de vous, sourit Mme Erikow.
--Il vous est permis d’en dire, repartit en s’inclinant Helven et il
insista sur le «vous», en regardant Marie, ce qui irrita fort Leminhac.
--Avez-vous vu les dauphins? ajouta-t-il.
--Non.
--Venez, alors.
Et il les entraîna près du bastingage. Tout autour du navire bondissait
le cortège écumant des monstres. Ils plongeaient, émergeaient, dans un
ébrouement d’étincelles.
--On dit qu’ils annoncent la terre, fit Leminhac.
--Déjà! murmura Marie.
--Oh! fit Helven, nous ne sommes pas encore en vue de Sydney, il s’en
faut. Il y a peut-être une île dans ces parages.
--Oui, fit derrière eux une voix. Il y a mon île, l’île Van den Brooks.
Vous plaira-t-il d’y faire escale?
--Mais alors, sursauta Marie Erikow très excitée, un vrai Monte Cristo!
--Excusez, Madame, dit Van den Brooks, mais voici mes gens et j’ai à
régler avec eux un petit détail d’ordre intérieur. Cinq minutes, s’il
vous plaît.
* * * * *
Un coup de sifflet retentit. Tout l’équipage, en bon ordre, avait formé
le cercle sur le pont. Tous, uniformément vêtus de toile grise, le béret
proprement posé sur l’oreille. Au centre, Halifax-le-Borgne, en
casquette blanche à galons d’or, et à quelques pas de lui, les fers
encore aux pieds, les deux prétendus voleurs de rhum, Lopez et Tommy
Hogshead.
Le nègre était d’une hideur puissante: un front imperceptible sous une
masse laineuse de cheveux, une mâchoire de gorille. La lèvre était
fendue et un filet de sang, qui paraissait violet, coulait sur le
menton. L’homme presque nu, des muscles superbes roulaient sous la peau
noire et lisse.
Quant à Lopez, Marie Erikow angoissée le dévisagea. L’Espagnol s’en
aperçut et blêmit affreusement. Il était beau avec ses yeux d’Andalou,
longs et cruels, un soupçon de duvet noir sur les lèvres, le teint mat.
Une mèche noire glissait sous le béret, sur l’œil. Il avait autour du
poignet cerclé de fer, un autre cercle d’or, très mince, qui brillait:
un bracelet.
Autour d’eux, le cercle était formé par les quartiers-maîtres, les deux
mécaniciens blancs, les chauffeurs nègres, les matelots de manœuvre
presque tous blancs et les cuisiniers chinois.
Van den Brooks fendit le cercle.
--D’abord, cria Lopez, tordant ses mains dans les fers, l’œil chargé de
haine, d’abord, vous n’avez pas le droit...
Le Hollandais tourna vers lui ses lunettes vertes et l’homme se tut.
--Ces deux hommes sont coupables de vol et d’ivrognerie. Ils doivent
être châtiés. Je suis maître souverain à mon bord. Qu’on se le dise.
Ici, Hopkins.
Hopkins sortit du cercle. C’était un homme roux, au cou de taureau, aux
yeux d’albinos. Il tenait à la main un nerf de bœuf.
Hopkins s’approcha de Tommy Hogshead et lui mit la main sur l’épaule.
--A genoux... dit-il.
Le noir hébété s’agenouilla, plia le dos.
Le matelot roux releva sa manche droite. On vit apparaître un avant-bras
velu; les poils étincelaient autour d’un tatouage bleu: une ancre et
deux trèfles.
--C’est horrible, fit Mme Erikow, qui avait pris Helven par le bras,
nerveusement.
--C’est indigne, sifflota Leminhac. Une pareille scène est intolérable.
Avait-il entendu? Van den Brooks tourna imperceptiblement la tête et
l’avocat prudemment se tut.
Le nerf de bœuf siffla. Un hurlement retentit.
Une longue zébrure blême apparut sur l’échine noire, deux fois, trois
fois, cinq fois. Le nègre mordait le plancher avec sa bouche écumante.
--Assez, fit Van den Brooks. Détachez-le.
Hopkins déverrouilla les fers. Le nègre était libre de toute entrave.
--Ici, fit encore Van den Brooks, le doigt baissé.
Le géant s’approcha du maître, s’agenouilla et baisa sa chaussure.
--Va, dit Van den Brooks. Je te pardonne.
--C’est l’esclavage, purement et simplement, souffla Leminhac dans la
nuque de Marie Vassilievna. C’est d’un autre âge. Je ferai un rapport au
consul.
Marie Erikow regardait le matelot espagnol. Lopez attendait. Il était
d’une pâleur grise; le sang affleurait au coin des yeux.
Hopkins s’approcha de lui.
--Détache-le, fit Van den Brooks. Il est libre.
--Rompez, ordonna Halifax.
Les matelots s’engouffrèrent dans l’écoutille.
Van den Brooks, la barbe étincelante d’embruns, debout à la proue,
dominait le vaisseau, les hommes et la mer flagellée de soleil.
CHAPITRE XIII
L’ESPRIT NOCTURNE.
«Les eaux dérobées sont plus douces; le pain pris en secret plus
agréable.»
_Prov._, IX, 17.
--Le Magnifique, dit ce soir-là Leminhac en parlant du maître du navire,
le Magnifique n’est qu’un négrier et je raconterai l’incident de ce
matin dans un journal.
--Cela serait peu généreux, dit Helven, car vous êtes son hôte.
--Et puis, dit Marie Erikow, ses hommes l’acceptent. Tommy Hogshead a
baisé sa chaussure: il aurait pu l’étrangler.
--Van den Brooks a raison. C’est ainsi qu’on mène les hommes.
L’esclavage avait du bon.
--J’imagine, dit le professeur, qu’il mène les femmes de la sorte et
qu’il a pratiqué Nietzsche: «Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas le
fouet».
--Bah! dit la Russe, mieux vaut être battue que négligée.
--Excellent principe, murmura l’avocat. Hélas... nous autres Français...
--Chut, dit Helven, voici l’homme.
La haute silhouette de Van den Brooks sortait de l’ombre.
--J’espère, dit-il au docteur, que nous connaîtrons ce soir la destinée
de Florent. J’avoue que votre récit m’intéresse particulièrement et je
retrouve dans le journal de votre ami un grand nombre de mes propres
observations.
--Oui, répondit Tramier. Je compte terminer cette tragique histoire; le
dénouement s’approche.
La lampe auréola la tête du savant académicien et la berceuse des eaux
amères accompagna sa lecture.
Il lut:
* * * * *
«Je l’ai pourtant tendrement chérie.
«La beauté de Lia, la culture et la grâce naturelle de son esprit me
valurent les compliments des hommes et les avances dépitées des femmes.
On m’estimait heureux et j’étais sur le point de croire que réellement
j’avais trouvé le bonheur. La vanité masculine est si puissante qu’elle
peut même forcer l’amour. Parfois, je me juge misérablement puéril en
songeant à l’onde de joie qui m’envahissait, au moment où s’ouvraient
devant nous les portes orgueilleuses d’un salon, lorsque toutes les
têtes se tournaient devant l’apparition de Lia. Le sursaut était si aigu
que je serrais violemment les poings et j’avais la plus grande peine du
monde à réprimer sur mes lèvres un sourire de fierté et de béatitude.
L’insolence des autres femmes était contrainte de plier devant une
beauté aussi souveraine. Quant aux désirs des hommes, ils bruissaient
autour de ma compagne comme un chœur importun de moucherons. J’en riais,
car j’étais sûr d’être aimé.
«Malgré ma vie orageuse, mes nombreuses expériences et cette maturité
amère que je constatais souvent en moi avec désespoir, je ne résistais
pas à tant de vaniteuse délectation. Il y a là une ivresse que seuls
apprécieront les hommes qui ont eu la bonne ou la mauvaise fortune de
conduire à leur bras une femme superbement belle et dont on les savait
aimés. Je les laisse juges de ma faiblesse et je livre cet aveu à leur
ironie, à leur pitié ou à leur mélancolie.
«Toujours est-il que les succès de Lia dans le monde lui valurent de ma
part une tendresse et une application qu’elle n’eût pas obtenues
peut-être sans cela, malgré sa figure, son intelligence, malgré son
amour même qui était sans bornes. Oui, Lia m’aimait, comme elle m’aime
encore à cette heure, comme elle m’aimera après ma mort, d’un de ces
amours sur lesquels le temps est impuissant et la déchéance même de
l’être aimé. Elle s’est attachée à moi, simplement, sans réticences,
sans réserve, comme la rivière se donne au fleuve dans lequel elle se
jette, d’un flot continu, d’un élan qui ne s’arrête pas. Elle m’aime
_humainement_, sans faire de part en mon individualité, sans préférence
pour telles ou telles qualités; elle m’aime avec ses sens et avec son
esprit; en dehors de moi, il n’est rien. Je connais l’immensité de ce
sentiment. Elle ne m’effraie pas, mais elle m’attriste, parce qu’il
n’est pas de pire amertume que de beaucoup prendre et de moins donner.
Et je me sens pauvre auprès de sa richesse, faible auprès de sa force.
Il faut bien que je sois pauvre pour ne lui offrir, en échange de ce
trésor, que ma vanité satisfaite et mon cœur, hélas, inquiet. Les joies
que m’a données la possession de cette femme se sont vite épuisées.
Est-ce parce qu’il ne s’y mêlait aucune tristesse? Le plus léger de mes
baisers semble enivrer Lia, mais le bonheur que je lui vaux m’éloigne
d’elle. Je m’irrite à la voir pâmée, alors que, simulant la passion, je
suis au-dedans de moi-même glacé. Pourquoi sa volupté, jaillie de mon
amour, prend-elle pour moi quelque chose d’obscène? Les plus folles
contorsions des filles ne m’ont jamais donné cette sensation d’impudeur
et de lascivité. Mais Lia, il me semble qu’en se livrant à moi, elle se
dégrade et je la méprise pour le plaisir que je lui donne. Un étrange
sadisme se mêle à ce sentiment. Je la voudrais froide et sans vie dans
mes bras. Et lorsque, anéantie, elle s’endort sur mon épaule, c’est moi
qui la veille et je l’imagine morte.
«Chacune de ces nuits, où nous roulons enlacés l’un à l’autre, creuse
plus profondément entre elle et moi le fossé qui nous sépare et qu’elle
n’aperçoit point. Elle s’approche, enjouée, amoureuse. Je lui souris et
elle ne voit pas ce que cache mon sourire. Je l’admire pourtant. Parfois
encore des ondes de tendresse jaillissent du plus profond de mon cœur et
je voudrais m’agenouiller à ses pieds. Parfois, il me semble que je
l’aime encore. Mais lorsqu’elle défaille entre mes bras, que ses yeux se
ferment, que ses lèvres laissent échapper des paroles insensées et des
sons à demi inarticulés, mes mains se crispent autour de sa gorge pour
étouffer sa voix. Je la hais...
«Puis, honteux de moi-même, impuissant à comprendre l’étendue de ma
folie, je laisse ma tête reposer près de la sienne et mes songes
misérables errer. Nous semblons deux amants heureux et endormis.
Pourtant, je veille. Et c’est alors que l’esprit parle.
«L’esprit nocturne! C’est ainsi que je le nomme en moi-même secrètement,
car j’ai fini par lui donner un nom, depuis si longtemps qu’il a choisi
mon cœur pour ses haltes terribles. L’étrange compagnon! J’aurais pu
être un homme heureux, mais à la tombée du jour, dans le calme de la
nuit, pendant mes courses solitaires, même dans les plus intimes
causeries avec Lia sous la lampe, l’esprit se glisse et s’assied près de
moi. Je ne saurais écrire ce qu’il me dit; ses paroles bourdonnent à mes
oreilles dans le silence doré de la chambre; alors que tout bruit, toute
agitation extérieure viennent expirer sur le seuil, il est là, il parle
et je ne puis pas ne pas l’écouter.
«Sans doute, si l’amour que j’avais conçu pour Lia dès notre première
rencontre était resté tel que je le souhaitais, j’aurais connu la
félicité sur cette terre. Du jour où Lia laissa tomber sa tête sur mon
épaule, du jour où je l’ai, au sens brutal et misérable de ce mot,
possédée, l’esprit est entré dans notre cercle. Curieuse destinée que
celle d’un homme qui s’éloigne de la femme qu’il aimait dès l’instant où
elle s’abandonne et qui poursuit de son désir celles que tous les hommes
ont souillées. Je ne puis expliquer une aussi étrange anomalie par
aucune raison naturelle, mais seulement par une sorte de loi diabolique,
par le joug occulte de l’esprit.
«Lia est belle. Je la regardais ce soir, tandis qu’assise à son piano
elle me chantait de sa voix de contralto un lied déchirant de Schumann:
«die alten bösen Lieder
»die Traüme schlimm und arg...
«Le salon était noyé d’ombre, ainsi que le corps de Lia; moi-même, assis
dans le coin le plus éloigné de la pièce, je me sentais invisible,
recouvert d’une vague de ténèbres et de musique. Seul le visage de ma
compagne émergeait lumineusement de la pénombre dans le rayonnement de
ses cheveux, son visage et ses mains qui, légèrement, effleuraient le
clavier éclatant et mat ou se crispaient avec violence sur un accord.
L’émotion faisait courir un frisson sur la nuque découverte; les lèvres
s’entr’ouvraient humides; les yeux semblaient baignés d’une eau sombre.
Une surhumaine beauté planait au-dessus d’elle et transfigurait ses
traits déjà si purs.
«Un instant, je me sentis transporté aux anciennes délices; je crus
entendre encore vibrer en moi l’harmonique mystérieux; je crus de
nouveau plonger dans les flots de cet océan qui, pendant quelques
ineffables jours, m’avait roulé dans ses plis, oublieux du temps et du
destin. Je ne pouvais détacher mon regard de cet ovale parfait qui, doré
par la lumière, sortait de l’ombre comme une image divine brusquement
apparue sur l’eau d’un miroir féerique. Je ne percevais plus ce chant
grave et passionné qu’elle chantait: je n’entendais plus que les
battements de mon cœur, car ceux-ci remplissaient maintenant tout
l’espace contenu entre l’épaisseur invisible des murs. Mon cœur
palpitait violemment; il me semblait que les pulsations de mes artères
ébranlaient la chambre close, comme un bélier. Lia était devant mes
yeux, revêtue de cet éclat séraphique qu’elle avait pour moi, alors que
mes lèvres n’avaient pas encore effleuré sa bouche. Je la contemplais
avec l’adoration d’un mangeur d’opium pour la vision surgie de la drogue
béatifique.
«Que ne demeure-t-elle ainsi, figée dans cette extase, auréolée de cette
ombre! Pourquoi venez-vous vers moi, inaccessible Lia?
«--Mon amour, êtes-vous triste? Cette musique vous fait-elle mal?
«--Je vous regardais, amie. Je n’écoutais pas la musique. Il me
suffisait de vous voir.
«--Tu m’aimes, dit-elle. Je le sens.
«Et elle me tend sa bouche.
«Mais l’esprit se glisse entre nos lèvres.
«Je prétexte une migraine et je la laisse, humiliée, pour remonter dans
ma chambre.
* * * * *
«Comme la nuit est lourde. J’ouvre ma fenêtre. Les tilleuls et les
marronniers du jardin ne sont agités d’aucun frisson. Une étrange odeur
monte de leurs feuillages; une odeur de sève, écœurante, langoureuse. Et
par delà les masses sombres des arbres, le halo de la ville pareil à la
voie lactée. Je songe aux rues, aux boulevards, aux grands lampadaires
étoilés, aux façades des théâtres et des music-halls fardées de lumières
violettes, au fourmillement noir de la foule où l’on frôle des femmes
peintes, où s’ouvrent des sillages de parfums. Je songe au printemps
poussiéreux des grandes cités, à la fièvre qui englue vos paumes, aux
jardins dont la brise emporte les pollens à travers les rues peuplées de
désirs. Je songe aux fenêtres éclairées où se penchent des gorges nues
pour aspirer l’haleine du soir, au ciel électrique qui blêmit dans la
buée voluptueuse et âcre exhalée de millions de corps et de millions de
bouches. Et la ville m’appelle, haletante, oppressée, étouffant dans sa
noire ceinture de feuillages, lacérée d’une étrange détresse, prête à
s’offrir, nue, à tous les hommes, à tous les désirs, à moi-même.
* * * * *
«Lia est rentrée dans sa chambre. Avec des précautions infinies, j’ai
donné à la porte un tour de clé. La serrure bien huilée n’a fait aucun
bruit. Précaution d’ailleurs inutile, car Lia n’est pas importune et je
la crois un peu blessée à cause de ma fausse migraine. Mais j’ai besoin
d’être seul, d’avoir à moi, égoïstement, le petit coin de la maison
commune. J’ai besoin d’échapper à la domination de l’amour, à l’avidité
de la tendresse, besoin de m’avouer à moi-même insatisfait.
«Un rais de lumière glisse sous la porte et j’entends des pas légers,
des froissements de soie et de linge, tout le délicat manège d’une femme
qui fait sa toilette de nuit. Le corps de Lia est beau, pareil à la
chair d’une jeune amande. Il se plie à toutes les caresses; il est
souple et subtil; il est ardent. Le lit, très large et très bas, tendu
de linon, nous attend; la chambre sent l’iris et l’ambre; la
porte-fenêtre s’entr’ouvre pour laisser passer le souffle du jardin
nocturne. Une clarté voilée tombe de la lampe; dans cette pénombre, Lia,
svelte et blanche, émerge des mousselines et, solitaire, attend.
«Derrière la cloison, indifférent aux charmes de l’amour si proche, je
laisse la nuit m’envahir.
«Quel homme, sachant le prix de ces caresses, de cette ardeur et de ce
luxe, n’ouvrirait cette porte? Elle est close, pourtant, et je n’ai pas
fait un pas vers elle. Elle est close sur la volupté, sur le bonheur,
sur tout ce qui fait le bonheur des autres, des hommes, non le mien.
«Une voix dit:
«--Fou. Tu es un homme riche, un homme heureux. Tu as une maison, des
serviteurs et une femme qui soulève les désirs sur son passage, une
femme qui est amoureuse et fidèle. Tu es un homme établi. Tu as des
biens et tu dois en jouir. Jouis de ta maison, de ta fortune et de ta
femme, car elle est aussi ton bien. Sois donc heureux, imbécile. Profite
de tes cristaux, de ton argent et de ton lit. Allons. Ouvre la porte.
«--Je ne sais pas posséder.
«Une autre voix dit:
«--La femme qui t’aime, t’aime un jour, une heure. Elle a préparé le lit
et les parfums. Elle t’attend. Si tu ne viens pas, c’est un autre qui
passera son seuil. Prends garde.
«--Que m’importe.
«J’entends encore:
«--La destinée t’a accordé une femme dont le cœur est pur et le corps
ardent. Que te faut-il de plus? Son esprit est l’égal du tien. Elle est
faite pour te donner toutes les joies; elle est unique. Votre royaume
est sans limites. Que te faut-il de plus?
«--Je ne sais.
«Ah! je frissonne. Une main s’est posée sur mon épaule. Je me retourne:
l’ombre.
«--Tu étouffes dans cette chambre. Viens, mon petit, tu n’es pas fait
pour ce bonheur-là, tu n’es pas fait pour le bonheur. Regarde par la
fenêtre. Vois comme la ville luit, par delà les arbres: on dirait
qu’elle respire, n’est-ce pas? Elle est pleine de douleur, la ville,
pleine de fièvre, de sang, de désir; elle est gorgée de stupre; elle a
des rues sombres où se balancent des lanternes, comme de mauvaises
étoiles, et des avenues inondées de lumière brutale où passent des
femmes plus blanches que des cadavres, des femmes pleines de ruse, de
misère, de haine, des femmes souillées, avec leur audace triste... Oui,
l’autre, je sais. Écoute. Mets ton oreille à la serrure. Elle dort, mon
petit. Tu entends comme sa respiration est calme. Elle rêve que tu
l’aimes et elle est heureuse. Elle ne comprend pas, va.
«... Non. Elle n’entendra pas. C’est cela. Mets ton chapeau, ton vieux
chapeau et ce manteau un peu usé. Tu l’as déjà porté, tu le sais bien,
une nuit d’aventure, une nuit de fièvre, doucement, fais doucement.
«... Oui, je sais bien qu’elle est belle. Mais, qu’est-ce que cela, la
beauté? Ce n’est pas parce qu’elles sont belles, que tu les désires,
dis, les autres? Et puis elles sont belles aussi, à leur manière, avec
leur fard, leurs yeux cernés et la trace des coups...
«... Tu dis qu’elle est ton égale, qu’elle te comprend. Non, ne mens
pas, mon petit. Est-ce qu’une femme peut te comprendre, quand elle
t’aime? Est-ce que la femme peut comprendre l’homme? Illusion. Leur
façon de te comprendre, c’est de te bercer. Elles n’en ont pas d’autre.
Et quelles sont celles qui te bercent le mieux...?
«... Fais doucement, mon petit. Là, relève ton col. Non, la porte ne
fera pas de bruit. Je t’en réponds. Le chien n’aboiera pas non plus. La
nuit t’appelle, elle est pleine de secrets; elle est pleine de cette
amertume qui te manque dans ta maison. Va, mon petit. Tu as besoin de te
griser de tristesse et de dégoût. Saoûle-toi, saoûle-toi jusqu’à la
nausée. Tu crèveras de honte, demain. Mais ce soir, ce soir, tu baiseras
toute la misère sur les lèvres et tu sais bien qu’il n’y a pas de baiser
qui vaille celui-là.»
* * * * *
«Qui a parlé?
«Où suis-je?
«Dans la rue.»
CHAPITRE XIV
LE DOCTEUR TERMINE SON RÉCIT.
«Il reste à la psychologie beaucoup de progrès à faire.
«Je te salue, vieil Océan...»
LAUTRÉAMONT.
--Le journal s’arrête ici, dit Tramier en fermant le cahier de maroquin.
Il y a un an, environ, je reçus la visite de Lia. C’était la première
fois qu’elle sonnait à ma porte et j’avoue que je fus assez intrigué de
sa démarche. Lia était, comme toujours, fort belle; mais son visage,
habituellement rosé, était d’une pâleur qui me frappa aussitôt. Ses
traits tirés révélaient la fatigue et l’insomnie. La lassitude ajoutait
à sa beauté un charme douloureux.
«--Quoi, lui dis-je, seriez-vous souffrante? Vous semblez un peu
défaite. Rien de grave, je pense?
«--Il ne s’agit pas de moi, répondit-elle.
«--De qui donc? De Florent?
«--Oui, murmura-t-elle à voix basse. J’ai à vous parler
confidentiellement.
«Je la fis passer dans mon cabinet dont je fermai soigneusement la
double porte. Lia prit la parole:
«--Florent est malade, très malade.
«--Cette maladie l’a donc pris brusquement?
«--Non, fit-elle. Il y a longtemps qu’il est atteint.
«--Je ne me suis jamais aperçu de rien. Pourtant, Florent est un ami de
toujours: je l’ai suivi depuis l’enfance.
«--Moi non plus, je ne savais pas. Maintenant, je sais et je n’espère
pas.
«--Incurable?
«--Probablement. Le mal dont il souffre, je doute que votre science
puisse le maîtriser. Il réside où vous ne saurez l’atteindre.
--«Erreur, chère amie. Il n’y a point de maladie morale qui n’ait, pour
ainsi dire, sa transcription physique. Je la saisirai. Nous le
traiterons, nous le guérirons. Mais pour l’amour de Dieu, parlez,
dites-moi tout.
«--Voici:
«J’ai aimé, j’aime encore Florent, autant qu’une femme peut aimer.
Pardonnez-moi, mon ami, d’entrer dans des détails aussi intimes. Mais
ils sont nécessaires. Je ne suis pas laide; je suis jeune; le sort de
Florent semble enviable à bien des hommes. Et pourtant, depuis le jour
où je suis devenue sa femme, son amour n’a cessé de décroître. Est-ce là
un de ces résultats terribles et imprévus des unions auxquelles la
passion a présidé? Je ne sais. Florent m’a passionnément aimée, j’en
suis sûre, tant que je ne lui ai pas appartenu. Mes caresses ont détruit
cet amour. Je l’ai compris, bien qu’il s’efforçât de dissimuler et qu’il
feignît de me payer de retour. Mais est-ce qu’une femme amoureuse peut
se tromper? Et n’est-ce pas une chose affreuse que de détruire de ses
propres mains la chose du monde que l’on voudrait conserver entre
toutes? Mon amour a tué le sien.
«--Vous vous trompez certainement. Florent vous aime, il n’y a point de
doute. Combien de fois m’a-t-il parlé...
«--Laissez-moi continuer, fit-elle avec un geste de la main, comme pour
écarter ces objections importunes.