«Le destin fit que nous nous rencontrâmes à la tombée de la nuit, dans

le parc d’amis dont j’étais l’hôte et avec qui voisinait Lia. Nous nous

trouvions auprès d’une ancienne orangerie un peu inquiétante d’aspect.

C’était un pavillon fort bas et fort long, complètement délabré. Les

portes et les fenêtres étaient veuves de leurs carreaux; le lierre qui

recouvrait la façade extérieure entrait à gros bouillons où

bourdonnaient encore des guêpes et des abeilles, car on était à la fin

de l’été. Les marronniers de la pelouse ne laissaient tomber qu’un jour

glauque où grimaçaient des macarons écornés. Hors des urnes de terre

rouge, d’étranges plantes grasses se répandaient en longs tentacules: on

eût dit de chevelures écailleuses de gorgones et les courants d’air leur

donnaient une apparence de vie.

«Je la reverrai toujours entrant par la double porte du fond, dans le

bourdonnement des insectes et le frisselis des colonnes de lierre. Elle

avait cette grâce flexible et un peu maladive qui est celle de la Flora

botticellienne, avec je ne sais quoi de plus résolu et aussi de plus

tragique. Elle aurait pu tenir dans ses mains un livre fermé ou une épée

nue. Elle s’avançait sans me voir, car l’obscurité était proche.

«Pour moi, réfugié par hasard dans ce bâtiment mélancolique, encore tout

parfumé des fleurs et des fruits rares, des cédrats, des limons

accumulés au cours des années, je la vis et ne bougeai pas: je

l’attendais. Sa seule vue établissait en moi un ordre parfait. Son

sourire était calme et lumineux, comme la raison même, mais plus

pénétrant et plus attendri. Elle m’apparaissait comme une flamme qui

marche: je ne désirais d’elle que sa clarté.

«A ma vue, elle ne se troubla nullement.

«--Je me doutais, me dit-elle, que nous nous reverrions.

«Je lui parlai de mes voyages, sans lui laisser ignorer que j’avais

pensé à elle. Toutefois, je n’osais lui décrire le phénomène bizarre de

télépathie que j’avais éprouvé. Je prononçai à plusieurs reprises le mot

«harmonique», pensant qu’elle en saisirait peut-être la portée et la

signification, mais elle ne fit pas mine de l’entendre.

«La nuit était tout à fait venue quand nous quittâmes l’orangerie, et

les abeilles réveillées à notre passage nous firent une musique d’adieu

dans le bleu silence de la lune.

* * * * *

«Je n’aurais jamais dû la revoir. Nous nous rencontrâmes chaque jour.

Nos amis soupçonnèrent le manège et ils l’encouragèrent. Nous passions

souvent les heures chaudes de l’après-midi dans l’orangerie; nous

partions ensuite à travers les détours à demi sauvages du parc.

«Ce parc s’étendait sur les flancs d’une colline et l’on avait à

l’improviste la découverte de la plaine, ramagée de vert et d’or,

voilée, le soir, de vapeurs bleues et de la terre noire qui fumait vers

le soleil. En dehors de ces échappées lumineuses, c’était des voûtes

sans fin de verdure, un jour stagnant et glauque comme celui des grottes

sous-marines, des pins athlétiques aux troncs violets et ocres, des

mélèzes, des érables, un cèdre ruisselant d’une ombre biblique, des

fontaines, des étangs opaques, des clairières d’une herbe fine jonchées

de vieilles souches autour desquelles s’épanouissaient, astres veloutés,

d’énormes champignons, oranges ou pourpres. Partout le silence,

frémissant à peine d’un chant d’oiseau ou d’un murmure de source,

partout, la solitude et la liberté. Et je me gardais bien de parler

d’amour à Lia, de peur de troubler une telle félicité. Je craignais

seulement qu’elle n’abordât le sujet elle-même.

«C’était là ma seule crainte, la seule ombre à tant de sérénité. Je

jouissais auprès de Lia d’une si parfaite béatitude que les joies

ordinaires de l’amour me paraissaient, en comparaison, d’une écœurante

grossièreté. Par quel mystère cette jeune fille irradiait-elle autour de

son être une telle harmonie? Je ne pouvais m’empêcher de songer aux

délices dont la contemplation fugitive de Béatrice emplissait l’âme du

jeune Dante. Le monde lui-même ne m’apparaissait plus que sous un

diaphane voile de bonheur; tous les instants de ma vie se confondaient

en une lumineuse éternité, en une douceur d’après-midi sans nuages, sous

des feuillages immobiles, l’heure arrêtée aux bouches des fontaines et

les eaux elles-mêmes silencieuses.

«Je goûtais enfin cette communion dont j’enviais jusqu’alors, sans les

soupçonner, les joies célébrées par les grands mystiques. La seule

présence de Lia m’élevait au-dessus du plan terrestre des affections et

me plongeait dans un ravissement sur lequel le temps et l’espace ne

pouvaient rien. Ces jouissances étaient profondes, mais rien, à

l’extérieur, ne les révélait. Tout ce drame de félicité se jouait au

fond de moi-même, sans que rien vînt en trahir sur mon visage ou dans

mes gestes la fulgurante intensité. Lia elle-même soupçonnait-elle ma

joie? Je ne sais. Et cela est peu probable, à moins que par quelque

divination, possible après tout, elle n’eût vu soudainement se dérouler

les arcanes ensoleillées de ma pensée. Rien, même dans notre

conversation, ne reflétait les torrents de lumière qui ruisselaient en

moi. Nous pouvions être tour à tour brillants, enjoués ou tendres,

aborder tous les sujets, nous perdre dans tous les méandres de la

fantaisie: l’ineffable musique résonnait à l’arrière-plan de mon esprit,

sans que fût jamais altérée la pureté de ces accords. Le sens des

paroles que prononçait Lia mûrissait en moi-même d’une étrange façon et

des fruits merveilleux naissaient à chaque son qui sortait de sa bouche.

Je vivais ainsi dans une sorte d’hypnose et comme si elle m’eût lié à

elle par quelque philtre.

«Mais elle ignorait son pouvoir. Elle ignorait sans doute également la

nature de la béatitude que j’éprouvais auprès d’elle. Si cette

connaissance lui avait été donnée, elle n’aurait pas elle-même laissé

tomber le germe qui devait empoisonner notre bonheur.

«La froideur apparente que je lui témoignais, malgré la cordialité de

nos propos et la fréquence quotidienne de nos rencontres, ce maintien

strictement amical qu’il m’était si facile de garder, tout cela devait

l’étonner, sans peut-être même qu’elle eût conscience de sa propre

surprise. Certaines paroles, certaines rougeurs, la spontanéité

brusquement arrêtée d’un geste me montraient qu’elle avait quelque peine

de ma réserve, pour elle, inexplicable. Vivre aux yeux de tous dans

l’intimité des amants les plus passionnés et n’échanger jamais ni une

caresse, ni un baiser, ni même une seule parole qui pût faire croire à

l’amour, c’était évidemment une situation assez paradoxale. J’attachais

pourtant un grand prix à ce qu’elle demeurât telle. Le calme infini qui

s’était emparé de tout mon être, pour rien au monde, je n’aurais voulu

que quelque désir vînt le troubler. Égoïstement plongé dans ma félicité

cristalline, je ne voulais pas voir le secret travail qui s’opérait dans

l’être si cher auquel je la devais.

«Lia devenait chaque jour plus amoureuse, plus fémininement amoureuse de

moi. De l’Empyrée où je l’avais placée, elle descendait degré par degré

vers ces régions inférieures dont je désirais tant la tenir éloignée, où

je ne voulais pas qu’elle me rencontrât.

«J’aurais souhaité qu’il y eût, entre nous, comme une porte scellée,

comme un doigt posé sur la bouche. Nous avions la plus belle part. Nous?

Je ne songeais alors qu’à moi-même. Pourquoi ne pas demeurer ainsi? Et

j’eus même un jour l’idée de lui proposer une sorte de mariage blanc.

Mais la difficulté d’exprimer une pensée aussi bizarre à une femme

éprise de vous et qui vous croit seulement timide m’empêcha de réaliser

mon projet.

* * * * *

«Une après-midi, nous nous trouvâmes comme d’ordinaire à l’orangerie.

Bien que l’automne fût déjà avancé, l’air était fort lourd et l’on

s’attendait à un orage. L’électricité dont l’atmosphère était chargée

faisait, de chaque contact, un petit choc sec et désagréable. On avait

cette impression, si curieuse à de pareils moments, d’un fil trop tendu

quelque part et qui va casser. Lia était assise auprès de moi. Je lui

racontai alors ce que je lui avais toujours caché: le phénomène de

l’harmonique, le charme sous lequel elle m’avait tenu.

«--Me croyez-vous un tel pouvoir? me demanda-t-elle en souriant. Suis-je

donc sans le savoir une fée ou une incantatrice?

«--Vous l’êtes sans nul doute. Attention seulement à ne pas rompre le

charme.

«--Est-ce vraiment un charme pour vous?

«Et elle fixa sur mes yeux son regard pur et profond comme l’aigue

marine.

«--C’est le seul que j’aie jamais subi, répondis-je. Vous ne vous doutez

pas de sa puissance. Si vous saviez quel autre être je suis, loin de

vous, Lia? Lia, vous ne vous douterez jamais de ce que peut être la

misère d’un homme dont la vie est un perpétuel déchirement. Il y a en

moi deux personnages: l’un ne vit que pour les choses magnifiques et

délicates: c’est celui que vous connaissez. L’autre... mais mieux vaut

n’en point parler...

«--Je suis sûre que vous condamnez à tort ce personnage invisible.

«--Hélas! Lia, celui que vous connaissez est aussi éloigné de l’autre

que deux frères qui se haïssent. Lorsque l’un mène la barque, l’autre

n’a plus qu’à se voiler le front.

«--Comme vous parlez étrangement, fit-elle. Il y a des choses bien

secrètes dans votre vie. Je voudrais tant pouvoir quelque chose pour

vous: vous rendre heureux.

«--Je le suis, Lia.

«A ces mots, elle éclata en sanglots et posa sa tête sur mon épaule.

«--Oh! gémit-elle, pourtant, vous ne m’aimez pas. Et vous mentez.

«Je n’ai pas résisté. Je l’ai prise dans mes bras et j’ai bu l’eau amère

de ses larmes. Puis comme elle me tendait ses lèvres, je les ai baisées

de ma bouche souillée de tant d’écumes. Et le désir m’a pris et m’a

tordu comme l’ouragan. Et j’ai froissé sa robe, et j’ai mordu ses seins

et elle m’enlaçait farouchement, prise de folie. De larges gouttes

d’orage venaient s’écraser près de nos bouches, traversant le toit

lézardé sur qui pesait un nuage verdâtre et fixe. Les masques de plâtre

ricanaient et les gorgones d’argile gonflaient leur chevelure sous les

éclairs blancs.

«Je l’ai rejetée de moi, heureuse et brisée, mais elle est revenue avec

sa docilité satisfaite et elle m’a dit:

«--Ne soyez plus triste, ami, je vous guérirai.

«Un silence s’ouvrit dans l’orage, un silence mortel... Et j’entendis

alors la vibration cinglante et le sanglot d’une corde qui se brise. Où

donc se brisait cette corde? Je suis sûr d’avoir entendu, j’entendrai

toujours ce gémissement métallique et cette vibration qui s’éternise...

Le charme était rompu. L’incantatrice déchue, à mes genoux, m’offrait

ses mains sans pouvoir et sa chevelure dénouée...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--C’est l’histoire d’Ève, fit Helven. Pourquoi la femme veut-elle

toujours mordre un fruit qui la fera grincer des dents, et dont l’homme

ne voudra plus, peut-être, après sa morsure?

--Parce qu’elle ne sait pas, dit Marie Erikow. Si elle savait...

--Si elle savait--et au fond elle sait--elle mordrait quand même, parce

que le goût du péché est dans sa bouche, repartit Van den Brooks.

--Vous voilà bien misogyne, ce soir, sourit la Russe.

--Aimer est proche de son contraire, chère amie. Et que vient d’ailleurs

faire l’amour à propos d’un simple jugement! Si la chair de la femme

n’était pas toute pétrie de péché, l’homme ne la désirerait pas.

--Allons bon, gronda Tramier, voilà que pour coucher avec sa femme, il

faudrait croire au péché originel.

--J’ai dit: aimer; je n’ai point parlé de routine, de devoir ou d’autres

choses respectables. Je dis, appuya Van den Brooks, que, de nos jours et

depuis des siècles, l’idée de péché n’est pas séparée de l’idée d’amour,

qu’elle attise l’amour, qu’elle l’envenime et qu’il n’y a point sans

elle, aujourd’hui, de grandes passions.

--C’est sans doute pourquoi il y en a si peu, insinua Marie,

--Bah! fit Leminhac. Et que faites-vous des grandes amoureuses du

paganisme: Héro et Léandre, Énée et Didon; que faites-vous de Phèdre?

--Pour celle-là, interrompit Helven, je n’en connais qu’une figure et

elle est catholique: c’est celle de Racine.

--Quant aux autres, reprit Van den Brooks, entendons-nous. J’ai dit:

aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, amour et péché se confondent. Je

n’ai pas dit que l’amour n’existe pas sans cette notion morale. Et

parbleu, si, il existe. Qui le nierait? Mais celui qui a inventé le

péché a fait la plus belle invention amoureuse du monde: il a trouvé une

volupté nouvelle. Qu’un désir mortel brûle Alexis ou Didon, que l’un et

l’autre exhalent en plaintes immortelles le secret de leur tourment

divin: je vois là le visage antique de l’amour; il est simple et

farouche, comme celui d’un adolescent. Mais le visage de l’amour moderne

est creusé de rides minuscules et profondes. Sa bouche, si belle de

loin, regardez-la de près: vous la verrez marquée d’un pli amer; ses

yeux humides sont cernés de bistre. L’amour antique se consume d’un

désir pur et charnel; l’amour moderne se consume de son désir et de sa

propre réprobation. Il convoite et se reproche de convoiter; il veut et

cependant il hésite; il avance les lèvres vers la coupe et les retire

avec horreur. Ses baisers ont une saveur de mort: c’est un goût que les

païens ne connaissaient pas.

--Et qu’ils n’auraient pas à nous envier, glissa Tramier, avec une

assurance un peu agacée. En vérité, Van den Brooks, cette religion du

péché est une grande folie. Elle éloigne l’homme de tout ce qui est

naturel, de ce qui doit servir aux fins de la race. Elle fait de l’amour

une chose secrète, honteuse, furtive. L’amour, continua Tramier en

s’exaltant, et son pince-nez s’agitait prophétiquement, l’amour, c’est

la splendeur des corps jeunes et clairs, le don suprême sous le soleil,

c’est...

--Une grande chiennerie, voilà tout, laissa tomber Van den Brooks. Mon

excellent Tramier, vous êtes un médecin savant et certainement un bon

père de famille, mais je ne vous conseille pas de vous introduire avec

votre scalpel dans les colloques des vrais amants.

Tramier blessé traversa le pont et s’accouda au bastingage.

--Avouez, objecta Leminhac, que cette notion du péché qui empoisonne

l’amour comme une essence dangereuse et subtile, avouez cependant que ce

n’est pas là un grand bienfait, mon cher Van den Brooks. Comme tout

serait plus aisé, plus simple, plus humain...

--Vous, vous ne serez jamais un amant, fit avec un sourire bizarre le

marchand de cotonnades.

* * * * *

Helven et Marie Erikow ne parlaient pas.

Van den Brooks secoua les cendres de sa pipe à la face de la mer

taciturne. Leminhac prit Tramier par le bras et lui conseilla vivement

de venir confectionner un réconfortant cherry-flip en dehors de toute

question de péché originel et de sophistique amoureuse. Leurs pas

tintèrent sur les marches ourlées de cuivre qui conduisaient au petit

bar.

Sous le ciel nu, le jeune homme resta près de Marie. Il s’agenouilla au

pied du rocking-chair qui cessa son balancement.

--Je ne sais pas si c’est un péché, murmura-t-il, mais je crois bien que

je...

--N’achevez pas, dit-elle.

Et le rayon d’un astre clément joua sur ses lèvres humides, sur ses

dents étincelantes et sur la crête écumeuse des vagues...

CHAPITRE XI

L’ESCLAVE DU BRÉSIL.

«Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t’a fait naître,

Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître.»

BAUDELAIRE.

--Je vous dis, affirmait Leminhac, en agitant près de son favori droit

le fuseau de nickel qui contenait un œuf, du cherry et de la glace

pilée, je vous dis--et il scandait chacun de ses mots d’une vigoureuse

saccade--qu’elle aime ce petit Anglais.

--Je n’en crois rien, répondit doctoralement Tramier.

--Et pourquoi ne le croyez-vous pas?

--Je ne le crois pas, parce que je ne le crois pas.

--Un acte de foi, docteur, c’est grave.

--Mettons, si vous voulez, que je ne le crois pas parce que cela ne me

plaît pas.

--Cela ne vous plaît pas, docteur? Et pourquoi ce sentiment?

--Jeune homme, je ne suis pas en veine d’analyse. Mais ce petit Anglais

ne me revient qu’à moitié.

--A moi, fit Leminhac, il ne me revient pas du tout.

Il ajouta, comme si cette formule était une hypothèse satisfaisante pour

toutes les solutions:

--Il est peintre.

--Peintre, fit Tramier. Qui donc l’a jamais vu peindre? Il est tout le

jour sur le pont, comme un lévrier, aux genoux de Mme Erikow. Du diable

s’il a jamais brossé une marine.

--Il y a des peintres qui ne peignent pas, murmura Leminhac, en

dévissant avec soin le cornet de métal où s’était élaboré le breuvage

laiteux à point.

--Ils n’en sont que plus dangereux, appuya sentencieusement le docteur.

Mais, dites, Leminhac, ce sujet vous préoccupe donc?

--A peine, repartit l’avocat. Simple question d’étude psychologique.

Dans mon métier, vous savez...

--Oui, fit Tramier. Mais ne vous cassez pas la tête. Je vois très clair

dans ce petit jeu. A propos, vous savez que Mme Erikow est affligée de

quelques millions...

--Peste, confia Leminhac à son chalumeau.

--Oui, parfaitement, et des terres en Sibérie ou dans le Caucase, je ne

sais. Si le cœur vous en dit... J’oubliais, des plantations dans les

parages de l’Australie...

--Le cœur ne saurait parler plus haut que la raison, hélas, cher

docteur. Et ma raison...

--Ta... ta... ta, laissez donc. Je sais ce que je dis. Mme Erikow n’aime

pas Helven. Elle n’aime pas Van den Brooks. Elle ne m’aime pas, hélas.

--Qui sait? flatta Leminhac.

--Inutile... Elle n’aime personne... que vous, peut-être. Voyons, vous

êtes jeune et déjà un des maîtres du barreau, une des futures gloires en

tout cas. L’affaire Soliveau-Depréchandieu vous a porté aux nues. Marie

Erikow le sait; elle a suivi toutes les audiences. Physiquement, mon

Dieu, vous n’êtes pas...

--Mal...

--Vous êtes même plutôt...

--Bien...

--Que voulez-vous de plus?

--Qu’elle m’aime.

--Elle vous aimera. Le tout est de savoir s’y prendre. Écoutez...

Comme Tramier, assurant un pince-nez chancelant, se penchait

confidentiellement vers Leminhac, la porte du bar s’ouvrit dans une

bouffée de vent salin.

Van den Brooks entra en se voûtant un peu, à cause de sa haute taille.

Il demeura debout quelques instants sur le seuil, regardant les deux

compères. Sa barbe d’or s’étalait ruisselante sous les lampes

électriques.

--Un flip?

--Non, un cherry pur. De quoi parliez-vous donc?

--De femmes.

--Enfants, dit Van den Brooks.

--Nous ne sommes plus en nourrice, cher Monsieur, susurra Leminhac,

pincé.

--A l’en croire, il n’y a que lui qui connaît les femmes, remarqua

aigrement le professeur.

--Hélas! soupira Van den Brooks.

--Contez-nous donc vos bonnes fortunes, insista gaiement Leminhac.

--Elles ne vous feraient pas rire, dit le marchand de cotonnades.

A cause des lunettes vertes, Tramier et Leminhac n’avaient déjà plus

envie de rire. Ce diable d’homme ne savait vraiment pas être drôle.

--Voyons, fit Leminhac, quelle fut la plus aimée?

--Vous y tenez? demanda le marchand.

--Nous y tenons, insista le docteur.

--Elle servait dans une plantation de café, quelque part, là-bas, dans

l’état de Sao-Paolo. Elle avait les yeux de la couleur du café, avec des

paillettes d’or comme l’eau-de-vie de Dantzig. Elle était droite comme

une belle tige de canne, et lisse, et luisante, et ses cheveux n’étaient

pas crépus, mais nattés autour des oreilles avec des disques de cuivre.

Elle mâchait du bethel, ce qui lui faisait les dents noires, et dansait,

immobile, des danses terribles avec le bouclier poli de son ventre,

assise sur ses chevilles, au son des flûtes acides. L’amour avait avec

elle un goût que vous ne connaîtrez jamais, mes pauvres amis, et, quand

elle tenait un homme dans la force de ses cuisses rondes... Je la

battais quelquefois, pour le bon ordre...

«Un soir, comme je m’étendais près d’elle, sur le lit de camp, je

m’aperçus qu’elle feignait de dormir. Je restai donc éveillé, tout en

simulant également le sommeil. Et voici ce que je vis: la main droite

qui pendait languissamment sur le sol se souleva doucement et, d’un

geste fort naturel, d’un geste de femme endormie et câline, elle glissa

sa main sous l’oreiller, puis la retira avec des précautions infinies.

Méfiant, je saisis dans l’ombre son poignet et, sous mon étreinte, elle

poussa un cri qui me glaça. Tout en la maintenant de mon mieux, car elle

se débattait, je pus faire de la lumière et je vis ce qu’elle avait

placé sous mon chevet.

«C’était un serpent-minute--une minute pour mourir--une charmante petite

bête, toute engourdie et pareille à un point d’interrogation, qui se

serait doucement éveillée tout à l’heure, dans la chaleur de ma nuque.

«J’ai cassé les reins d’un rotin bien appliqué à cette femme qui fut

sans doute la plus aimée. Et elle gisait au pied du lit de camp, pliée

en deux, pareille à un pauvre cadavre noir et mou de vipère...

«Et ce cherry, voyons? Leminhac, mon ami, qu’attendez-vous?

--Je n’aime pas ces histoires de nègres, dit Tramier.

--C’est d’un exotisme facile, sentencia Leminhac.

Et ils regardaient avec quelque malaise Van den Brooks, dont le visage

roulait dans une barbe diabolique et qui bourrait son éternelle pipe,

d’un pouce innocent et consciencieux.

CHAPITRE XII

UNE HISTOIRE DE CHAT À NEUF QUEUES.

«Ce fut alors, qu’étant occupés à nous choisir des Valentines

suivant la coutume de notre pays, la veille de Saint-Valentin,

et à jaser sur la coquetterie des femmes, il s’éleva une

furieuse tempête; d’où nous conclûmes qu’il n’était pas bon de

mal parler des femmes en mer.»

_Voyages d’Aris Claesz_.

Ce matin-là, Van den Brooks donnait au navire le coup d’œil du maître.

Le pont avait été soigneusement passé au faubert par les nègres et

miroitait au soleil. Les cuivres des bastingages éblouissaient. Le

_Cormoran_ filait à bonne allure et ouvrait son sillage d’écume à

travers les houles du Pacifique, pareil à un oiseau de feu. Le

Hollandais était accompagné du capitaine Halifax-le-Borgne, dont la

cicatrice était plus blanche que de coutume. Le visage du marin n’était

pas susceptible de passer par une autre teinte que l’ocre brun dont

l’avaient revêtu le soleil et les embruns de tous les océans. Mais la

grande coupure qui traversait son front, du sommet de la tempe droite à

la racine du nez, devenait plus blême, aux heures de fortes émotions.

Van den Brooks parlait fort:

--Je vous dis, capitaine, que si pareil fait se renouvelle, vous

quitterez mon bord.

--Les coquins ont volé la clé du coffre où le maître-queux cache le

rhum. Voilà toute l’affaire. Lopez a un œil poché et Tommy Hogshead

saigne du nez. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

--Il y a de quoi fouetter un nègre. L’incident serait sans importance en

lui-même. Mais je crains qu’il n’y ait autre chose là-dessous, ouvrez

l’œil, Halifax.

--J’ai fait mettre les coupables aux fers, Monsieur; ils seront privés

de leur paie pendant deux jours. Que puis-je faire de plus?

--Tenir sévèrement la main à ce que le bon ordre règne sur le

_Cormoran_... Je crains que vous ne sachiez vous faire obéir, Halifax.

Vous n’avez pas la manière.

--C’est la première fois que vous me faites un semblable reproche,

Monsieur, grogna le marin.

--Et je suis sûr que ce sera la dernière, Halifax. Vous ferez réunir

tout l’équipage sur le pont à dix heures, former le cercle, les

coupables au centre. Allez, capitaine.

--Bien, Monsieur.

Et Halifax-le-Borgne s’éloigna, roulant sur ses jambes arquées.

* * * * *

Depuis une heure, Leminhac, en un «blanc» impeccable, arpentait le

couloir des cabines. Les paroles de Tramier avaient hanté sa nuit et

Marie Vassilievna Erikow lui paraissait d’une beauté plus séduisante

encore, depuis qu’il s’ajoutait à son charme personnel celui d’une

fortune opulente: les terres du Caucase ou de Sibérie, la plantation,

etc. Où diable Tramier avait-il puisé ces renseignements?

--Ces médecins savent tout, pensa-t-il. Les femmes n’ont pas de secret

pour eux.

Et cette considération le fortifia dans son propos de commencer, dès le

jour même, une cour assidue, en dépit du silencieux Helven.

L’avocat donna, devant la glace, un léger coup de pouce à un nœud safran

du meilleur goût, lissa ses favoris et inclina légèrement, très

légèrement, sa casquette de yachtman. A ce moment précis, la fatalité

voulut que Marie Erikow ouvrît la porte de sa cabine et cueillît sur le

vif le galantin.

--Peste, fit-elle, quelle matinale élégance!

Le Maître du Navire · 第 7 / 16 段