d’ailleurs l’intelligence est-elle autre chose qu’une forme même de
l’amour? Mais, l’amour normal n’est qu’un échelon et un échelon
médiocre, quand il n’est pas exalté, vers le grand rêve mystique, vers
cette cime où des flammes incorruptibles se mêlent sans se consumer.
«Il reste l’amour mêlé de pitié et, celui-là, quelle ivresse!
--Vous pensez donc, interrogea Helven, que Florent était avant tout un
cérébral?
--Il l’était. Chez l’homme, d’ailleurs, tout vient de l’esprit, et le
mal comme le bien.
«D’autre part, Florent est terriblement sensuel. Le désir de la femme
est un boulet rivé à sa cheville. Mais ce désir satisfait, le squelette
enguirlandé de son amour lui apparaît. Fougueusement épris d’absolu, il
ne cherche dans l’amour que ce qu’il a de plus haut et aussi ce qu’il a
de plus bas. Tout le camouflage du désir et de l’intérêt lui répugne. Il
préfère la délectation sordide et nue avec la fille.
--Ne croyez-vous pas, dit Marie Erikow, qu’il se mêle à cette recherche
quelque étrange perversité?
--Tout vient de l’esprit, répondit Van den Brooks. L’esprit est
glorification et scandale. Il n’y a point de péché de la chair; il n’y a
de péché que de l’esprit.
* * * * *
Un silence régna sur le pont du vaisseau. La mer était parcourue de
longs froissements, comme si le vent nocturne rabattait des écharpes et
déployait des soieries obscures.
Une bouffée de vent fit gémir les agrès et les cordages.
--La brise tourne, fit Leminhac.
--Prophète de malheur, gémit Mme Erikow. Vous allez attirer la tempête.
--Ne me foudroyez pas en attendant, chère amie. Laissez cela à Jupiter.
Mais vos yeux sont si brillants qu’ils lancent déjà des éclairs. Pour
qui tant de rayons? Est-ce pour notre ami Helven?
--Leminhac, vous faites fausse route, mon ami. Peut-on être aussi
spirituel par une nuit aussi splendide?
--Les Français ne peuvent s’empêcher d’avoir de l’esprit, glissa le
silencieux Helven. C’est ce qui les sauve bien souvent...
--... et ce qui les perd presque toujours, compléta Van den Brooks.
* * * * *
Le _Cormoran_ filait à bonne allure, labourant de son étrave la mer
déchirée d’étincelles. Le vent s’était levé, un vent du Sud qui
desséchait un peu la gorge et qui avait dû passer sur des terres
lointaines, torrides et parfumées. Les moteurs à pétrole étant presque
silencieux, on entendait bruire toutes les antennes du vaisseau. Une
musique, qui semblait vibrer à tous les points de l’étendue,
accompagnait sa course.
--Qui n’a pas connu les nuits du Pacifique, murmura Marie Vassilievna,
ne connaît pas la joie de se sentir un atome entraîné dans la danse de
l’univers. Il n’a pas participé à l’harmonie céleste. Le temps ne vous
semble-t-il pas aboli, l’espace désormais sans limites? Aborderons-nous
jamais quelque part? Je ne le souhaite pas d’ailleurs.
--J’ai connu quelque chose d’analogue, dit Van den Brooks. Et c’était
dans votre pays, Madame. Je me souviens avoir descendu le fleuve Volga
qui est lent et majestueux. Le voyage dure plusieurs jours et les
steppes, les forêts, les villages, les églises peintes se déroulent
comme les images d’un livre qu’on n’aurait même pas la peine de
feuilleter. Les bateliers chantent leurs chants sur des rythmes graves
et religieux; leurs voix sont profondes, mais douces et elles emplissent
la solitude des eaux et la solitude des forêts. Quand ils ne chantent
plus, le silence règne comme aux premiers jours du monde. Je demeurais
étendu sur le pont tout le jour et une grande partie de la nuit. J’étais
comme un roi qui visite son royaume et mon règne n’avait pas de fin.
--Nous sommes loin, fit Tramier, de cette ville infernale qu’on nomme
Paris.
--Je veux tout de même rester damné, siffla Leminhac.
--En écoutant vos discussions, repartit Marie Vassilievna, je pensais au
contraste terrible de cette âme et de ce paysage, de cette vie et de la
nôtre en ces jours. Il me semblait que nous étions réunis sur une très
haute cime, dans les neiges, et que sous nos pieds se déroulait la
tragique destinée des hommes. Et nous étions très froids, très purs,
très lumineux.
--En attendant de redescendre, soupira Helven.
--En somme, demanda Tramier, que pensez-vous de Florent? Est-ce un
poète, un ascète, un fou?
--Je pense, dit Van den Brooks, que les poètes--votre ami en était
un--ont toujours recherché les filles, parce qu’il y a une cruelle
volupté à aimer bassement et aussi pour toutes sortes de raisons que je
vous dirai une autre fois.
Cependant, Marie se taisait et nul ne demanda, ce soir-là, au professeur
d’ouvrir le mystérieux cahier, préférant au manuscrit du névropathe
l’enluminure étoilée du firmament.
CHAPITRE IX
OÙ VAN DEN BROOKS PARLE BELLES-LETTRES. HISTOIRE DES JEUNES GENS DE
MINDANAO.
Ce matin-là, Helven releva le point, aux côtés du capitaine Halifax et
constata que l’on avait encore dévié d’une trentaine de milles vers le
nord-nord-ouest. C’était donc dans une direction inconnue que l’on
marchait.
--Quelle route suivez-vous, capitaine? demanda-t-il avec indifférence.
Halifax fixa sur lui son œil unique.
--Tiens, dit-il, vous vous intéressez à la route?
--Oui, répondit l’Anglais. J’ai pas mal navigué à la voile dans ma
jeunesse et je sais relever la situation d’un navire, suivant les astres
et les profondeurs.
Il se repentit aussitôt de cet aveu imprudent.
--Voilà qui plairait à M. Van den Brooks, fit Halifax avec sa face morne
où les lèvres bougeaient à peine.
La haute stature du marchand de cotonnades apparaissait sur le pont.
--Jeune homme, continua le borgne--et l’on ne pouvait de loin distinguer
qu’il parlait--jeune homme, la modestie est la vertu d’un vrai marin.
Soyez modeste, soyez modeste, et gardez bien pour vous toute votre
science nautique, comme il convient à un peintre.
Helven, surpris, regardait le marin qui se penchait maintenant sur la
carte.
--Allo, fit Van den Brooks, quelle vitesse?
--Seize nœuds, répondit le capitaine.
--C’est bien.
Helven appuya:
--C’est même fort bien pour un yacht.
--Oh! dit Van den Brooks, le _Cormoran_ n’est pas un bateau d’amateur.
--Je m’en doutais, faillit répondre l’Anglais.
Mais il se mordit les lèvres à temps.
* * * * *
Van den Brooks prit le jeune peintre par le bras et commença avec lui
cette promenade à travers le navire qui était le rite sacro-saint de la
journée et en marquait invariablement le début. Il voyait tout d’un œil
rapide et infaillible.
Dans l’entrepont, étendu sur son hamac, qu’il n’avait pas encore roulé,
Lopez fumait. Sa belle tête brune se balançait, et il laissait pendre un
poignet cerclé d’un mince bracelet d’or.
--Debout, dit Van den Brooks. Ce n’est pas l’heure de la sieste.
L’homme se leva et il s’éloigna sans une excuse. Il y avait dans ses
traits une extraordinaire expression de mélancolie.
--Quel étrange matelot! dit Helven.
--Oui, c’est un de ces gaillards qui font des poètes, des moines, des
assassins et parfois aussi des ruffians. Ils sont capables de tuer pour
un désir ou pour une vengeance; ils sont aussi capables de mourir pour
quelqu’un, à l’occasion. Lopez allait au bagne. Je l’ai pris avec moi.
Il ne l’oubliera pas. Mais il est indolent, orgueilleux et grave...
Van den Brooks ajouta:
--Il y a un malheur. Il chante trop bien. Il finira mal.
--Je ne comprends pas, dit Helven.
--No matter, boy, répondit le marchand.
* * * * *
Ils surprirent Marie Erikow en train de faire mousser ses cheveux devant
une glace.
--Voulez-vous, demanda Van den Brooks, m’accompagner jusqu’à la serre.
Je vous y fleurirai. Les fleurs d’hier doivent être fanées...
La Russe sourit.
--Allons. Vous êtes l’hôte le plus exquis.
--Moi, dit Helven, j’ai envie de faire le portrait de Lopez...
--Quelle idée! exclama Marie. Il n’est pas beau. Il est noir et sec
comme un cigare.
* * * * *
Dans la petite serre vitrée où le botaniste chinois élevait des
orchidées noires ou pourpres, veinées d’orange ou de bleu, des fleurs
qui saignaient comme des plaies, bâillaient comme des bouches ou des
vulves et dressaient des pistils énormes et veloutés, le marchand
choisit deux des plus beaux monstres et les tendit à la Russe.
--En voulez-vous une troisième? demanda-t-il galamment.
Marie, un peu surprise, chercha à surprendre un regard derrière les
lunettes vertes. Mais elle n’y parvint pas.
--Voulez-vous, dit Van den Brooks, me permettre de vous montrer ma
bibliothèque?
Et ils pénétrèrent dans une pièce arrondie, de petite dimension, mais
ornée de livres dont les reliures brûlaient de flammes douces, dans la
pénombre, parmi les armes, lances, boucliers, kriss, coupe-têtes, des
vases de Chine en émail bleu et des instruments de musique aux formes
surprenantes. Dans un angle, un énorme Bouddah trônait, et les spirales
azurées des bâtons de santal qui brasillaient dans les brûle-parfums,
enveloppaient d’un épais nuage le rayonnement cuivré de la statue. A ses
pieds, était accroupie une autre statue, d’ivoire bruni sans doute, et
qui représentait un jeune Hindou presque nu et la tête ceinte d’un
turban.
Mais, à la grande surprise de la Russe, la statue d’ivoire se dressa
devant eux, pour se prosterner ensuite à la mode orientale. Van den
Brooks parut ne point s’apercevoir de sa présence et l’homme--car ce
n’était point un simulacre--demeura courbé sur le tapis.
--Mes livres, dit Van den Brooks, en montrant les rayons de bois de rose
revêtus de plaques en cristal. J’ai quelques éditions rares.
Il tendit à Marie un livre dont la reliure semblait faite d’une peau de
serpent, veinée de jaune et de noir.
--Lautréamont, dit-il, les _Chants de Maldoror_, mon livre de chevet.
--Je ne connais pas, fit la Russe éberluée.
--C’est un classique, prononça le marchand de cotonnades.
Et montrant un autre ouvrage:
--Les _Éloges_ de Saint-Léger Léger; le seul poète exotique de la
France. Que de fois je me répète les versets où vit pour moi une
enfance:
«_Ma bonne était métisse et sentait le ricin; toujours j’ai vu qu’il y
avait les perles d’une sueur brillante sur son front, à l’entour de
ses yeux et--si tiède--sa bouche avait le goût des pommes roses, dans
la rivière avant midi._
«... _Mais de l’aïeule jaunissante et qui si bien savait soigner les
piqûres des «pieds-gris», je dirai qu’on est belle quand on a des bas
blancs et que s’en vient par la persienne la sage fleur de feu vers
vos longues paupières d’ivoire._
«... _Et je n’ai pas connu toutes leurs voix et je n’ai pas connu
toutes les femmes, tous les hommes qui servaient dans la haute demeure
de bois; mais pour longtemps encore j’ai mémoire des faces insonores,
couleur de papaye et d’ennui et qui s’arrêtaient derrière nos chaises
comme des astres morts._»
Van den Brooks lisait d’une voix un peu sourde et les images du poète
rajeunissaient sans doute un monde qu’il avait connu ou rêvé, car les
lunettes brillaient d’un éclat inaccoutumé.
--Vous lisez beaucoup? demanda Marie.
--Je lisais, dit Van den Brooks. Aujourd’hui... Vous voyez: ma
bibliothèque du yacht est fort réduite et ne comprend que les ouvrages
indispensables à mon esprit, comme l’opium ou la morphine pour les
toxicomanes: peu de livres, Lautréamont et Saint-Léger Léger, pour les
modernes; le «Songe de Polyphile» pour la Renaissance; Martial et
Claudien pour l’antiquité, etc.
--Comme vous êtes érudit! dit la Russe. Je ne connais aucun de ces noms.
--Et puis, reprit le marchand, voici le Livre.
Sur un petit pupitre de chêne était posée la Bible, sombrement reliée.
--Le Livre des Livres, prononça-t-il d’une voix vibrante, le Livre du
Seigneur Tout-Puissant, le Livre de la Colère, le Livre de la Foudre et
des Sept Plaies, le Livre de la Vengeance, le Livre d’Elohim, le Livre
du Désert et de la Mer Desséchée, le Livre des Étoiles pâlissantes et de
la Bête, le Livre de l’Injuste...
Il sembla un instant enivré de ses propres paroles et Marie eut peine à
réprimer un frisson.
--Il a l’air d’un fou, pensa-t-elle.
L’Hindou agenouillé n’avait fait aucun mouvement.
En passant devant lui, Marie demanda:
--Un de vos serviteurs?
--Mon serviteur, dit Van den Brooks. Le seul. C’est un fils de rajah.
--Oh! fit la Russe avec une admiration ironique, il vous faut des fils
de souverain pour esclaves.
--Pour esclaves, vous l’avez dit. J’ai droit de vie et de mort sur
celui-ci. Et il m’aime.
Il ajouta:
--L’homme a besoin d’adorer et la mort lui est douce, s’il meurt pour
quelqu’un ou pour quelque chose, fût-ce pour un mensonge.
--Mais comment, demanda Marie, ce fils de rajah est-il entré à votre
service?
--Asseyez-vous, dit le maître du navire, et prenez une cigarette turque.
C’est un accessoire indispensable à un récit non dépourvu d’exotisme:
* * * * *
«Je n’étais point alors dans les cotonnades, mais je faisais le commerce
de l’ambre gris entre Sumatra et le continent Indien, ce qui, entre
nous, était d’un fameux rapport. Je ne possédais pas encore le
_Cormoran_, mais un simple «sloop», un fort bon bâtiment d’ailleurs et
susceptible de naviguer au plus près, car nous longions souvent le
littoral. Un jour que nous avions mouillé, à l’abri d’une petite crique,
dans les parages de l’île de Mindanao, nous aperçûmes un canot guidé par
des rameurs nègres. Au centre de l’embarcation, construite à la mode des
indigènes, je distinguai, à la lorgnette, deux jeunes gens, un garçon
d’une quinzaine d’années et une fille un peu plus jeune. Tous deux
semblaient appartenir à quelque riche famille hindoue, si l’on en
pouvait juger par leurs vêtements, leurs coiffures et les joyaux dont
ils étaient parés. Tous deux étaient d’une remarquable beauté.
«Je résolus de m’attacher ces enfants. Comme le canot se rapprochait,
mes hommes firent des signaux et bientôt, je pus faire monter à mon
bord--où je leur offris des présents--les propres enfants du rajah de
Mindanao. Une collation fort propre leur fut servie et je les divertis
en leur montrant mes armes, mes cartes et quelques coquillages des îles
Galapagos. Pendant ce temps, le sloop levait l’ancre, profitant d’une
bonne brise du sud-ouest. Les rameurs nègres restés dans le canot et
qui, patiemment, attendaient le retour des petits souverains, poussèrent
bien quelques cris. Mais une volée de mousqueterie leur rendit la raison
et ils s’enfuirent à grands coups de rames, tandis que nous voguions
glorieusement vers de lointains rivages.
«J’avais tout d’abord songé à exiger du rajah une rançon honorable en
échange de sa progéniture. Mais, chose étrange, les enfants ne
manifestèrent pas une grande douleur de se voir ravis à leur famille.
Ils me témoignèrent très vite une affection que je leur rendis et je
décidai de les garder à mon bord. Tous deux étaient fort empressés
autour de moi et ils charmèrent mes longues heures solitaires sur
l’Océan. Leur visage, leurs jeux, leurs manières tendres et affectueuses
me ravissaient.
«Le frère et la sœur paraissaient se chérir très profondément.
Toutefois, je ne fus pas sans remarquer, au bout de quelque temps, que
l’humeur de Jeolly--c’était le nom du jeune homme--s’assombrissait; un
chagrin secret le rongeait et je n’en pouvais, malgré tous mes efforts,
démêler la raison.
«L’attitude de Jeolly vis-à-vis de sa charmante sœur, dont le badinage
m’enchantait, était des plus bizarres. Tour à tour tendre ou brutal,
violent ou caressant, il rudoyait la pauvrette: son irritabilité était
extrême et ses repentirs non moins ardents. Je restai longtemps sans
soupçonner l’origine de cette humeur. Mais un jour, je devinai que
Jeolly était jaloux.
«Le jeune prince était dévoré de cette passion terrible qui peut
conduire au meurtre ou au suicide l’être le plus doux et le plus aimant:
Jeolly était jaloux de moi. Par quel mystère ce garçon s’était-il pris
pour moi d’un tel attachement? C’est ce que je ne saurais vous
expliquer. Les caresses, les petits présents que je prodiguais à sa sœur
semblaient le torturer et, pourtant, il en recevait sa part, en toute
justice. Car, à vrai dire, je n’avais pas de préférences. Mais il lui
suffisait que la fillette ne me fût pas indifférente, pour que sa
malheureuse passion le déchirât aussitôt.
«Un soir, je trouvai le frère et la sœur enlacés et sanglotant. Jeolly
berçait l’enfant, qui se plaignait de violentes douleurs et des larmes
ruisselaient de ses yeux. Il la pressait sur son cœur et la nommait des
noms les plus doux. L’angoisse crispait ses traits.
«--Qu’est-ce? lui dis-je, inquiet.
«Il ne me répondit pas et me montra le corps de la fillette agité de
soubresauts.
«J’ignorais quel pouvait être son mal et nous n’avions pas de médecin à
bord. Elle se plaignait de douleurs au ventre et se tordait les mains,
le visage déjà décomposé.
«Quant à Jeolly, il couvrait sa sœur de baisers, avec des transports
d’une ardeur telle que j’en demeurai étonné. En même temps, il semblait
en proie à la désolation la plus cruelle.
«Une idée fulgurante traversa mon esprit.
«Je courus à une armoire où je conservais un bocal d’arsenic qui me
servait à empailler les oiseaux de mer. L’armoire avait été ouverte.
«Quand je revins, il me suffit de regarder Jeolly pour que celui-ci
tombât à mes pieds, anéanti.
«La pauvrette mourut dans la nuit, et son petit corps frêle, que nous
liâmes dans un sac avec les bijoux qu’elle portait, descendit lentement
dans les profondeurs nocturnes de la mer.
«Je n’ai jamais rien dit à Jeolly, mais le coquin m’est reconnaissant de
ne point l’avoir pendu à la vergue de cacatois.»
* * * * *
L’Hindou demeurait impassible, sous l’or ruisselant des lampes divines,
dans la fumée des cassolettes, et pareil à un gardien des Tombeaux.
--Allons prendre l’air, dit Van den Brooks. La mer est belle; le
_Cormoran_ file seize nœuds. Il fait bon vivre, Madame.
CHAPITRE X
L’INCANTATION.--UN ENTRETIEN SUR LE PÉCHÉ.
«Quelle est celle-ci qui s’élève du désert comme une colonne de
vapeur, exhalant la myrrhe et l’encens et toutes sortes de
parfums...?»
_Cant. des Cant._
La Russe emporta de cet entretien une étrange impression. Van den Brooks
lui apparaissait maintenant comme un être monstrueux, planant au-dessus
du Bien et du Mal (dont elle-même n’avait d’ailleurs qu’une notion, je
dirai accidentelle, comme la plupart d’entre nous), dispensant la
justice et l’injustice, avec l’incohérence d’un dieu qui aurait éprouvé
toutes les passions des hommes, unissant d’ailleurs, comme il convient,
le scepticisme à l’omnipotence, tour à tour vibrant et sarcastique,
verni de flegme et brûlant d’une flamme intérieure que l’on devinait,
sans en apercevoir un reflet, sur ce visage toujours clos.
Elle eut un instant l’envie de se confier à Helven et de lui confesser
son malaise. Mais elle n’osa pas et ne parla à personne de cette
entrevue dans la bibliothèque du navire.
La nuit ramena les passagers sur le pont, autour des cristaux et des
glaces. Le Pacifique déroulait ses anneaux innombrables. Ce soir-là,
accoudé sous la lampe, Tramier ouvrit le cahier de maroquin rouge et
lut, à la demande de tous, ce chapitre du journal de Florent.
* * * * *
«Nul n’a besoin de connaître les détails de cet étrange mariage. Ils
sont gravés dans ma mémoire avec une netteté suffisante pour qu’il me
soit inutile de fixer sur ce journal le récit de mon union avec Lia
Kovalski. Je la retracerai pourtant, cette union, de façon à m’en rendre
plus claires les causes et les raisons; mais ce sera de loin, à grands
traits perceptibles pour moi seul et comme on construit, un jour, une
silhouette aimée dont la ligne secrète n’apparaît pas à l’étranger.
«J’avais rencontré Lia, il y a quelques années. J’ai noté alors au
passage l’impression qu’elle me fit éprouver. Un _contact spirituel_, ce
sont les seuls mots qui peuvent caractériser cette curieuse sensation.
La beauté de Lia n’était pas d’elle-même la chose qui me frappait le
plus, mais l’irradiation en quelque sorte de cette beauté me pénétrait
subtilement. Je ne saurais mieux comparer l’étrange charme qui se
dégageait de cette personne, qu’à une sorte d’incantation émanant de sa
démarche, de son regard, de sa voix, de tout son être. J’éprouvais à
échanger avec elle des propos quelconques une sorte d’allégement et en
même temps de fascination. Un serpent qui écoute de la musique suit, en
ondulant, la ligne harmonieuse: de même, il me suffisait de la sentir
vivre auprès de moi pour ne pouvoir distraire un instant ma pensée du
rythme que je pressentais en elle. Qu’importaient la valeur et la
signification des choses dites? J’éprouvais pour la première fois cette
impression singulière de vivre avec un être d’une vie concordante et
comme à l’unisson (car seule la musique peut exprimer une part de cette
réalité). Les ondes mystérieuses qui accompagnaient ses pas ou le son de
ses paroles provoquaient en moi des vibrations que je percevais
matériellement, comme dans une pièce silencieuse on entend tout à coup
la corde invisible du piano ou du violon caché dans son étui répondre à
l’inflexion d’une voix, à l’écho lointain d’un timbre ou d’une cloche.
Mystérieuse résonance. Il y avait un point précis et secret où les ondes
de nos deux êtres se confondaient en un harmonique. Je n’arrive qu’avec
la plus grande difficulté à trouver des mots, et combien imparfaits,
pour exprimer cette communion purement psychique. C’était bien «en
pensée» que se produisait cette fusion, mais dans ce que la pensée avait
de plus essentiel, de plus fluide, de moins imagé. Nous glissions sur un
plan hors du réel et comme si deux émanations de nous-mêmes, les plus
lumineuses, les plus subtiles, s’affrontaient dans une harmonie
préétablie. De pareilles nuances ne peuvent se rendre: on tombe aussitôt
dans l’abstraction et la mystique.
«Je ne vis Lia que quelques instants, ce premier soir. Depuis, les
hasards et les orages de la vie m’éloignèrent d’elle. Mais à plusieurs
reprises, me trouvant dans les circonstances les plus diverses et dans
les contrées les plus éloignées, il m’arriva de sentir vibrer en moi cet
harmonique mystérieux.
«Je suivais à pied, un soir, une route qui traverse une des plus
épaisses forêts de Thuringe. Un silence d’airain régnait. Pas un bruit
ne venait battre la formidable muraille des troncs que baignait un sang
crépusculaire.
«Mon pas s’étouffait sur des mousses; la triple voûte de feuillage ne
tressaillait d’aucun vol. Nulle part je ne me suis senti plus
impénétrablement muré dans l’angoisse d’un monde hostile. Ma poitrine
était oppressée, comme si l’air même traversait difficilement jusqu’à
moi ces branches lourdes de lichens et fléchissantes de vétusté. Je
hâtais le pas. Soudain, il me sembla que le cœur d’ébène de cette énorme
sylve s’amollissait. Une maturité indicible s’épanouissait quelque part
dans le monde. Une bouffée plus fraîche et tout ailée de pluie me
caressa le front. Et je perçus au fond de moi-même cette résonance que
j’avais perçue un soir, alors que dans une foule étincelante, je
marchais aux côtés de Lia. Ce fut exactement comme quand on heurte un
flambeau et qu’un violon répond en gémissant dans l’ombre. Mais où
heurtait-on le flambeau? D’où venait cet harmonique surnaturel? De Lia,
de Lia, sans nul doute. Et ce fut comme si je voyais sa figure, mais
translucide et presque immatérielle, traverser l’ombre des forêts.
«Ce fut une autre fois sur les bords du Tibre limoneux et encore une
autre fois, un soir, que je buvais de la wodka avec de petites
musiciennes tcherkesses dans une ville de la Pologne autrichienne.
L’étrange note avait résonné et mes compagnes avaient depuis longtemps
posé à terre leurs balalaïkas que je demeurais encore, les yeux vagues
et l’esprit égaré.
«--Tu écoutes encore, me dit l’une d’elles. Que peux-tu entendre?
«Au cours de mes voyages, je ne reçus jamais de nouvelles de Lia. Nous
nous connaissions à peine; il n’y avait pas de raisons à une
correspondance. Personne ne me parla d’elle. Et pourtant, je suis sûr,
grâce à ces avertissements singuliers, d’avoir, à des milliers de
lieues, possédé jusqu’à la pulsation de son cœur.
* * * * *
«Je savais que je la reverrais à mon retour. Et je l’ai revue,
simplement, naturellement, parce que cela était écrit. Elle m’a dit:
«--Vous avez beaucoup changé.
«Et je pense qu’elle voulait dire:
«--Vous avez beaucoup vieilli.
«Mais elle était toujours belle, lumineuse et un peu froide, comme les
pierres d’une eau sans tare.