maison d’Auteuil que Florent tenait de son père et qu’il avait voulu
garder. Il y avait un jardin mal entretenu, dont l’herbe envahissait les
allées, un magnolia qui, chaque printemps, épanouissait ses larges
pétales de cuir blanc; et toute l’année, par je ne sais quel mystère,
des feuilles mortes jonchaient le sol. Le timbre qui résonnait, lorsque
s’ouvrait la porte de fer, évoquait une province automnale et je ne sais
quoi de conventuel. A mon avis, ce n’était pas la demeure qui convenait
à un jeune ménage élégant. Mais Florent ne voulait pas entendre parler
de la quitter et sa femme partageait ce goût. Musicienne, elle grisait
doucement Florent qui passait ses journées entières à l’écouter, couché
sur un divan. Il ne travaillait que fort peu, du moins à mon jugement.
Nos relations étaient toujours cordiales, mais au fond, je ne pénétrais
pas dans l’intimité du couple qui s’isolait dans ce que je croyais être
son bonheur.
«Et telle fut l’histoire des cinq mois qui précédèrent la catastrophe.
«--Il y a environ un an, la femme de mon ami, Lia, se fit un jour
annoncer à ma clinique. Il ne lui arrivait que très rarement de venir
jusque-là; c’était toujours moi, célibataire, qui me rendais au domicile
du ménage. Ses traits tirés, sa pâleur me frappèrent. Ses révélations me
frappèrent plus encore. Quelques jours plus tard, je reçus la visite de
Florent lui-même. Je savais ce qui l’amenait. Quelque chose de tragique
entra, ce soir-là, dans la chambre avec cet homme.
«--J’ai à te parler, dit-il.
«Et il s’assit près de moi.
«Le soir impondérable, envahissant lentement les livres et la grande
table de chêne, polie comme un sombre miroir, coulait le long de nos
vêtements. Mais le visage de mon ami paraissait plus pâle dans cette
ombre, ses yeux brûlaient d’un feu plus intense. Il parlait encore,
tandis que je contemplais un rameau d’automne, maigre et nu, dont le
trait incisait la vitre crépusculaire. Il parla, il parla longtemps...
«Vous saurez tout à l’heure ce qu’il avait à me dire, et vous
comprendrez pourquoi sa mort ne m’a pas surpris.
«Le soir de la mort de Florent, je m’enfermai dans ma chambre et ouvris
le pli qui m’était destiné. Mon ami avait voulu que je fusse encore son
confident par delà la tombe.
«Ce petit cahier--le voici--contenait le secret d’une vie qui fut
tourmentée et qui a tragiquement fini. Ce secret, je l’avoue, je ne
l’avais jamais pressenti. L’humeur souvent bizarre de Florent, je me
l’expliquais par des raisons qui, évidemment, n’en étaient point. Tout
me semblait clair, net, et il y avait pourtant sous cette surface un
abîme que je ne devinais pas.
--Un abîme, interrompit Van den Brooks, vous ne pensiez pas dire si
juste.
--Oui, murmura Helven, nous ne nous connaissons ni les uns ni les
autres. Dès notre naissance, nous sommes des emmurés, des emmurés pour
la vie.
* * * * *
Le vent qui soufflait de la mer nocturne gémissait doucement dans les
antennes du navire. L’étrave ouvrait l’eau calme en un froissement de
soie. Van den Brooks tournait son regard vers les constellations qui,
seules, palpitaient dans cette solitude. La braise d’une cigarette
éclairait d’un feu rouge le beau bras accoudé de Mme Erikow.
Leminhac se balançait dans son rocking; Helven tenait entre ses mains sa
tête attentive. La nuit tropicale enveloppait les passagers, leurs rêves
et la course du navire.
--Je prévois d’ores et déjà, dit l’avocat, l’histoire de votre ami.
Florent avait de qui tenir: il avait du poivre dans le sang.
--Je connais, repartit Van den Brooks, le démon qui le possédait. Je ne
sais s’il a un nom sur les listes infernales, mais «Heautontimoroumenos»
lui conviendrait, car il porte l’homme à se déchirer lui-même et à jouir
de son tourment.
--Vous, Van den Brooks, interrompit vivement Tramier, vous êtes l’homme
le plus passionné et l’esprit le moins scientifique que je connaisse. Ce
qui s’explique le plus clairement vous paraît obscur. Pour vous, il doit
y avoir du démoniaque dans les vérités mathématiques et du surnaturel
dans la géométrie.
Van den Brooks poussa vers le ciel fourmillant d’astres une mince
spirale de fumée et grogna dans sa barbe:
--J’ai parcouru une grande surface de la terre; j’ai navigué sur tous
les océans et je vous assure que j’ai vu pas mal d’hommes et de femmes
aussi différents les uns des autres que le jour de la nuit et ce yacht
d’un sloop de pêche. Mais ce que je n’ai jamais vu, c’est un médecin ou
un savant capables d’éclaircir le mystère de ces âmes innombrables.
--Vous préférez les prêtres, parbleu, insinua Leminhac avec un sourire.
--Non, dit Van den Brooks. Leurs dogmes les aveuglent comme les vôtres.
Mais quand ils ne raisonnent pas, ils voient plus loin que vous. Ils ont
un sens qui vous manque.
--Lequel?
--Le sens mystique.
--Un mot, cela, mon cher. Pas davantage. Il n’y a qu’une connaissance:
celle de la raison.
--Vous êtes des enfants, murmura Van den Brooks; vous faites joujou avec
des formules; vous êtes ivres d’une science vaine qui n’a pas soulagé
les épaules humaines de la millionième partie de son accablant fardeau;
d’une science aveugle qui, à chaque coup de pioche de ses pionniers
fanatiques, ne voit pas surgir les nouveaux mystères et s’épaissir le
nuage. Vous constatez des coïncidences, mais avez-vous jamais expliqué
un rapport de cause à effet? Les liens que vous forgez ne sont que de
lamentables ficelles. Et dans le monde moral? Là, vous pataugez
honteusement. Vous avez pu découvrir que l’eau bout à 100°. Belle
trouvaille. Mais avez-vous découvert ce que c’est que l’amour, la haine,
la jalousie, le désir? Saisissez-vous leurs lois? Vous écrivez des
volumes de fatras sur ces problèmes éternels; vous entassez les
documents et les enquêtes. A quoi bon? Y voyez-vous plus clair que Job
sur son fumier?
«Quand vous ne comprenez pas, vous vous en tirez avec des mots. Vous
dites: hystérie, hérédité, que sais-je? Si vous réfléchissiez un peu,
vous autres scientifiques, vous reconnaîtriez combien vague, combien
insuffisante est cette explication de la passion, de la folie, du crime,
du mystère tapi sous chacun de nos pas, latent derrière chaque visage,
chaque redingote bien boutonnée.
--Bah! dit Tramier, moi je ne crois pas au diable. Van den Brooks, vous
êtes le dernier des manichéens, le manichéen de la cotonnade.
--Je ne suis qu’un flâneur et un curieux, un homme qui regarde et
voudrait bien savoir, un homme qui n’a appris qu’une chose, à force de
rouler sa bosse: c’est qu’il ne suffit pas de voir avec ses yeux, de
toucher avec ses mains, de raisonner avec sa raison.
«Tenez, ajouta Van den Brooks en souriant, voici deux êtres qui, sans un
mot, sans un regard, ont--pour un instant--l’un de l’autre la
connaissance la plus parfaite, cette connaissance qui n’est pas
l’analyse, mais qui est la possession. Le jour où vous aurez de
l’univers cette connaissance-là, vous serez non pas un savant, mais un
saint ou un amoureux. Regardez: voici le premier échelon de la mystique.
Et il tourna la tête vers le bastingage: accoudés, indifférents aux
paroles, Marie Erikow et Helven écoutaient le chant de la mer
phosphorescente.
--Ce n’est qu’une minute, reprit-il, mais une minute d’amant vaut toute
une vie de philosophe.
--Bonne nuit, fit Tramier, nous reprendrons demain.
CHAPITRE VII
OÙ L’ON ENTREVOIT DEUX RIVAUX, UN TROISIÈME LARRON ET UN NÈGRE
SENTIMENTAL.
David le Roy, saige prophètes,
Crainte de Dieu en oublia,
Voyant laver cuisses bien faictes.
VILLON.
Une minute. Ce ne fut, en effet, qu’une minute et Marie Erikow laissait
le jeune Anglais accoudé au bastingage, plongé dans une rêverie à
laquelle elle savait bien maintenant ne pas être étrangère. Au fond,
elle se souciait moins de la compagnie d’un homme que de sentir celui-ci
préoccupé d’elle. Fort habilement elle s’éloignait dès qu’elle devinait
l’empire exercé par son charme sur l’esprit de l’amoureux, de sorte que
le pauvre diable pouvait «cristalliser» à son aise, laissant macérer
dans des baumes et des aromates imaginaires le souvenir de la fugitive.
Consciente ou inconsciente, cette tactique lui réussissait fort bien et,
tout en se décoiffant devant sa glace, le jour fini, elle pouvait
dresser en souriant un tableau de chasse fort honorable. Comme dans ses
terres de Moscovie, une meute de lévriers blancs, la Russe aimait à
conserver autour d’elle une troupe d’adorateurs énervés, peut-être, mais
empressés et fidèles.
A bord du _Cormoran_, c’était une fort petite troupe, car elle ne
pouvait accueillir les suffrages trop directs d’un équipage chatouillé
par sa présence. Elle se sentait obscurément désirée par ces hommes
rudes et basanés qui, sans doute, au temps du capitaine Kid, l’eussent
tirée au sort ou partagée équitablement. Mais Van den Brooks veillait à
la moralité de ses gaillards. Captain Joë faisait quotidiennement son
rapport et de sages rations de nerfs de bœuf entretenaient dans ces âmes
frustes le sentiment de la discipline et le respect de la pudeur. Celle
de Marie, parfois effarouchée par la démonstration un peu brusque d’un
matelot certain de n’être point surpris, s’accommodait assez bien d’une
existence qui permettait à la Russe de régner sur tout un navire et de
ranger sous son sceptre quarante brutes, trois civilisés et Van den
Brooks.
Mais était-elle bien sûre de dominer Van den Brooks, comme elle dominait
Helven ou ce fat de Leminhac?
--Van den Brooks, songeait-elle, comme il est secret! M’aimerait-il, si
je voulais m’en donner la peine?
La vérité est qu’elle se donnait quelque peine, sans aucun succès, et
que le marchand ne se départait jamais vis-à-vis d’elle de cette réserve
polie qui fait si terriblement endêver les coquettes.
Helven et Leminhac offraient un champ d’expérience plus aisément
praticable et, bien qu’attirée par le plaisant visage du boxeur
préraphaëlite, elle ne pouvait résister au désir d’approcher un brandon
incendiaire de l’inflammable avocat. C’était ainsi une navette dont
s’apercevait Helven et dont le pauvret ne pouvait s’empêcher de
souffrir.
Ce soir-là, il se crut le préféré. Trop timide, hélas! il se contenta de
s’en réjouir et Marie Erikow, enchantée de sa bonne besogne, regagnait
prestement sa cabine en sifflant comme par hasard un air espagnol. Où
donc l’avait-elle entendu?
Comme elle descendait le petit escalier à lames de cuivre qui conduisait
au couloir des cabines, elle entendit au-dessus d’elle un écho
mystérieux. L’écho répétait la «Habanera» et, chose tout à fait insolite
pour un écho, y ajoutait même quelques variantes.
Elle leva la tête et vit, se profilant entre les vergues basses du
misaine, la silhouette souple de Lopez. Une cigarette brasillait,
éclairant vaguement le visage maigre de l’Espagnol. L’écho s’était tu.
--L’insolent, pensa-t-elle.
Elle demeura un instant ainsi, les yeux fixés sur les étoiles qui
glissaient au-dessus du navire, pensive. Il lui sembla, en même temps,
distinguer, assis sur la vergue de hune, une forme sombre et si massive
que ce ne pouvait être, semblait-il, celle d’un matelot du navire occupé
à quelque manœuvre. D’ailleurs, la forme demeurait immobile. On eût dit
un génie monstrueux, présidant, le front proche des astres, à la course
nocturne du vaisseau.
--Ce pourrait être Tommy Hogshead, murmura-t-elle. A quoi rêve-t-il
ainsi perché à cette heure?
Elle n’avait jamais pu oublier le malaise qui l’avait saisie un soir à
frôler le géant. Ce dernier paraissait vraiment s’attacher à ses traces
et, chose étrange, Marie ne rencontrait jamais Lopez, sans que l’ombre
sinistre de la brute ne surgît aussitôt derrière l’Espagnol.
Elle frissonna à cette pensée et descendit hâtivement les dernières
marches. Dans ses songes, cette nuit-là, passèrent mille visions
terrifiantes ou burlesques: les hôtes du _Cormoran_ dansaient une
sarabande effrénée; Van den Brooks l’emportait, enveloppée dans sa barbe
et la déposait, à demi-morte, au fond d’une barque que, transformé en
gondolier, Tommy Hogshead guidait à travers un marais grouillant de
serpents et d’insectes immondes, tandis que Lopez jouait de la guitare
avec des doigts de squelette sous la lune couleur de cendre.
* * * * *
--Je connais les femmes, soliloquait Leminhac devant son miroir à barbe.
Elles ne m’en font point accroire. Mme Erikow agace ce petit Helven,
mais ce n’est que pur déguisement. Je ne lui suis pas indifférent.
Il monta sur le pont, dans l’espoir d’y rencontrer la Russe. Le
Pacifique étalait sa splendeur immuable et ses longues houles bleues
berçaient le navire.
Van den Brooks s’avança vers l’avocat. Il portait Captain Joë sur son
épaule et il avait à la main trois orchidées veinées de rouge, aux
lèvres pendantes et aux monstrueux pistils.
--Captain Joë, saluez notre cher maître. Notre cher maître est de bonne
humeur et roule dans son cœur des pensées satisfaites. N’est-il pas
vrai, Captain Joë?
Le singe grinça comme une corde de puits.
--Oui, vous êtes de mon avis, je le sais bien, _old chap_. Si vous
n’étiez singe, enfant des forêts impénétrables, vous souhaiteriez être
avocat, _caro signore mio_.
--Je pense que votre compagnon entend toutes les langues, fit
ironiquement Leminhac que Van den Brooks agaçait prodigieusement.
--Toutes, dit le marchand; mais il n’en parle aucune: il ferait un bon
diplomate. Et comment trouvez-vous mes fleurs? ajouta-t-il, en montrant
les orchidées.
--Belles, autant que leur difformité le permet.
--Leminhac, dit Van den Brooks, les humanités vous ont perdu: vous
n’avez pas le sens de la nature.
--Par exemple, exclama l’avocat, mais vos orchidées sont des phénomènes
de serre; ce ne sont pas des fleurs.
--Erreur, répondit le maître du _Cormoran_: elles sont plus vraies que
la nature. C’est comme si vous disiez qu’un homme de génie n’est pas un
homme.
Marie Erikow apparut. Sa silhouette blonde se détachait sur l’azur
sombre de la mer et du ciel.
--Aphrodite, née de l’onde amère, dit l’avocat, pourri d’un hellénisme
de collège.
--Oh! fit Van den Brooks, c’est une divinité qui a mal tourné, depuis
qu’on lui a appris le catéchisme.
--Bonjour, cria Marie. Comme le monde est beau, ce matin!
--Et vous êtes, dit galamment l’avocat, la plus belle partie de ce
monde.
Van den Brooks la salua profondément.
--Permettez-moi de vous fleurir.
Il lui tendit les fleurs.
--Merveilleuses, dit-elle. On dirait qu’elles vivent.
--Vous voyez, fit le marchand à Leminhac. C’est moi qui avais raison.
Tous trois arpentaient le pont, en attendant le gong qui les appellerait
à table.
Lopez les croisa et passa sans saluer.
--Dieu, que cet Espagnol semble vaniteux, dit Leminhac.
--Non, répondit Van den Brooks, c’est un rêveur. Il a étranglé un jour
une fille de Caracas, sans y penser. C’est pour cela que je l’ai pris à
mon bord. Le pauvre, personne ne l’aurait compris.
Il regarda Marie. Elle tenait ses mains derrière son dos. Il la laissa
avancer légèrement et vit qu’elle n’avait plus entre les doigts que deux
des fleurs rares.
--Bon, pensa-t-il, je sais où est la troisième.
* * * * *
Tommy Hogshead, qui fumait un long cigare de Virginie, sec et noir entre
ses dents blanches, le savait aussi. Et il regardait l’Espagnol qui
s’éloignait nonchalamment, comme je ne vous souhaite d’être jamais
regardé par personne, de peau blanche ou colorée.
CHAPITRE VIII
LA MYSTIQUE DE VAN DEN BROOKS.
«Car le prix de la courtisane vaut à peine un morceau de pain,
mais la femme rend captive l’âme de l’homme, laquelle n’a point
de prix.»
_Proverbes_.
Celui qui eût pu voir glisser sur les eaux calmes du grand Océan le
_Cormoran_ silencieux, avec ses cuivres étincelants et parfois, si la
brise était bonne, ses voiles blanches gonflées, n’aurait pu imaginer
que le yacht de Van den Brooks abritât autre chose que la joie de vivre,
la paresse divine et la rêverie. Et pourtant, en ces quelques jours, si
rapidement écoulés, depuis le départ de Callao, des intrigues se
nouaient, des désirs et des haines mêlaient leurs ferments, comme il
arrive partout où des hommes sont réunis, que ce soit au cœur enfiévré
d’une ville ou dans la solitude du désert ou de l’Océan. L’inquiétante
figure du marchand n’était pas faite pour calmer les esprits agités, car
tous ceux qui approchaient Van den Brooks éprouvaient au contact de cet
homme je ne sais quel malaise, fait de crainte et d’étonnement.
Cependant, la nuit semée de mille constellations inconnues, caressée de
brises où le parfum des forêts lointaines se mêlait à l’odeur amère de
l’Océan, la nuit tropicale, semblable à une aurore, paraissait adoucir
les cœurs et les esprits. Leminhac perdait son acidité naturelle; Helven
oubliait sa jalousie et aussi son inquiétude au sujet de la direction du
navire qui, d’après lui, continuait à s’éloigner de la route habituelle;
Marie Erikow se sentait redevenir une jeune fille tendre et sans
apprêts; quant au professeur, il oubliait la médecine et versait dans la
littérature, comme font malheureusement pas mal de ses confrères qui
n’ont pas pour excuse l’enivrante splendeur des Tropiques.
La douceur qui se répandait du ciel sur le pont du navire ne
prédisposait guère à la conversation les passagers réunis autour des
sorbets et des orangeades.
Pourtant, Marie Erikow, s’adressant au docteur Tramier, manifesta le
désir de voir éclaircir le mystère de Florent.
Tramier prit alors la parole:
--Je vous ai dit hier soir la fin tragique de mon ami. La lecture de son
journal fut pour moi une révélation, mais une de ces révélations qui
jettent parfois d’étranges lueurs sur un problème, sans permettre d’en
déchiffrer complètement la solution. Ce journal est un chaos de notes et
d’impressions. Pour ne pas vous égarer dans ce dédale de souvenirs, je
choisirai pour vous deux des passages les plus caractéristiques. Quant
au reste, permettez-moi de vous le résumer le plus fidèlement possible.
«Pendant les deux années qui précèdent son mariage, Florent est piqué
par la tarentule des départs, poussé par je ne sais quelle fièvre
d’instabilité.
«Il parcourt successivement l’Espagne, la Belgique et la Flandre,
l’Allemagne du Sud, l’Autriche. Bien que ces diverses étapes ne soient
déterminées que par sa seule fantaisie de rêveur et d’artiste, il y a
entre elles un certain lien. Florent est en pleine crise de
mysticisme...
--Qu’entendez-vous par là, vous, Tramier? interrompit Van den Brooks.
--Au fond, quelque chose d’assez simple, mon cher. Un mystique, c’est
toujours un émotif exagéré que la réalité blesse ou déçoit sans cesse et
qui construit des plans imaginaires pour y projeter le faisceau
irritable de sa sensibilité.
--Il y a du vrai, fit Van den Brooks. Mais ce vrai n’explique rien,
comme toujours. Les médecins dissèquent des pétales de rose avec de
ravissants bistouris, mais ils ne nous révèlent jamais l’essence du
parfum.
--Quoi qu’il en soit, continua Tramier, Florent semble avoir traversé
une crise violente de spiritualité et même de religiosité. A bien
regarder toutes les phases de sa vie, elles sont caractérisées par cette
succession alternative de dérèglement sensuel et de raffinement
sentimental, d’excès bas et vils et d’aspirations platoniques, de
brutalité, de violence ou de tendresse.
--C’est un fort beau miroir, dit Van den Brooks. Nous pouvons tous nous
pencher sur lui.
--En Espagne, en Autriche, en Flandre, Florent fit de longues retraites
dans des monastères ou des auberges perdues. Que cherchait-il dans ces
solitudes? La paix, sans doute.
--C’est là qu’il l’eût le moins aisément rencontrée, repartit le
marchand. L’homme inquiet transporte son tourment avec lui et, dans la
solitude, le tourment est son seul compagnon.
--On trouve dans son journal, à chaque page, la griffe de cette nature
passionnée et suprêmement égoïste. Les effusions d’amour qui s’y
rencontrent n’ont jamais un objet précis. C’est une image de lui-même
qu’il adore. Par contre, il se roule avec fureur dans les voluptés les
plus basses. Ce sont des cyclones effroyables et rapides et, dans leur
tourbillon, sombrent cette haute intelligence, cette sensibilité
d’artiste. Il boit; il use de l’opium, et surtout il fait sa compagnie
de filles, de la lie même des prostituées; il les ramasse dans le
ruisseau et s’encanaille avec elles, deux, trois jours, rarement plus,
sordide, méconnaissable. Échappé du cyclone, il fuit et le voilà de
nouveau repris par une période de solitude et de méditation. De
méditation presque exclusivement. Car il ne produit pas, il ne rend rien
de ce qu’il absorbe. Tout est consumé par sa propre ardeur. Il tient
seulement à jour le récit de sa vie; il note scrupuleusement, mais sans
commentaires, le détail de ses frasques. Échappé des bouges de
Barcelone, le voici dans la cellule d’un monastère, perdu au cœur de la
Sierra Leone, suivant sur le mur ocre la flèche d’ombre bleue que décrit
le jour torride. De l’eau claire, des limons et les âpres oraisons de
Saint-Jean de la Croix. Ailleurs, on lit:
«J’ai vécu trois folles journées et trois nuits infernales, à Prague,
avec une Juive belle comme un vase de cuivre. Elle a quatorze ans et,
depuis sa neuvième année, sert aux matelots du fleuve. On l’appelle
Sulka. Elle mord comme un jeune chien et elle est plus avare que toute
sa tribu. Mais il a bien fallu qu’elle desserre ses ongles, tant je l’ai
battue. Elle m’a beaucoup aimé. Les matelots jaloux voulaient défoncer
la porte chaque nuit. Puis, ils s’éloignaient par les ruelles pavées en
chantant les rauques chansons que l’on entend, les nuits de pêche, sur
les rivages d’Illyrie. Une nuit, je crois bien que l’on a assassiné
quelqu’un devant la maison. J’ai entendu un cri et je suis sorti. Un
coup m’a renversé et je me suis retrouvé au jour, la figure en sang,
assis contre un cabestan du quai. La police m’a interrogé et m’a salué
très bas quand j’ai dit que j’étais un touriste victime d’une
agression.»
«Et c’est la même chose à Tolède, à Naples, dans de petites villes
inconnues où il arrive un soir, à l’heure trouble, et où, tout de suite,
haletant, il cherche le mauvais lieu, le masque écaillé dans l’angle de
la vitre, ces bouches funèbres, ces épaules lasses, ces seins fripés,
ces sombres îlots de vice et de misère sur qui il vient s’abattre comme
un grand oiseau éperdu.
«Chose étrange. Jamais une aventure où le mot d’amour puisse être
prononcé. C’est un égoïste farouche. Il ne voit que lui; il ne songe
qu’à son étrange soif. Ivre de solitude et de pensée, il vient tournoyer
sur un pauvre charnier et se repaît d’ordure avec passion.
«Je ne comprends pas.
«J’ai eu un jour ses confidences.
«Après sa mort, j’ai pris connaissance de ce manuscrit. Cet homme a
souffert: il a souffert au point de se donner la mort.
«Et je ne comprends pas.
--Vous comprendrez, Tramier, fit Van den Brooks, vous comprendrez quand
vous ne serez plus seulement un médecin.
--Les mots de souillure, péché, immondice, reviennent à tout instant
dans son journal. Pour lui, c’est l’amour, l’acte d’amour qui, quel que
soit l’objet, est par essence le péché. Encore ce vieil atavisme
religieux. Et voilà ce que je ne comprends plus. Pour moi, l’amour
normal est sain, hygiéniquement recommandable et nécessaire à la
conservation de l’espèce. Il n’y a pas de quoi se désespérer. C’est
tout.
--Oh! non, interrompit Mme Erikow, avec un soupir.
--J’entends bien, chère Madame, et je suis trop galant pour...
--Non, vous n’entendez pas, Tramier, pas du tout, repartit Van den
Brooks qui tirait de son brûle-gueule de petites bouffées auréolées de
gris cendré. Laissons la galanterie, laissons aussi l’hygiène.
«Florent est un esprit absolu; aussi paradoxal que cela puisse paraître,
il est de la race des ascètes, des moines, de tous ceux qui sont
incapables de sacrifier aux conventions sociales une parcelle de leur
terrible individualisme comme le plus léger article de leur foi. C’est
un anarchiste, comme les moines d’ailleurs, qui n’acceptent une
discipline que pour vivre plus librement en eux-mêmes, hors de toute
intervention spirituelle. Florent est incapable de se soumettre à un
ordre moral imposé, comme il est incapable de mentir, car le mensonge
est une soumission.
«Or, notre ami, doué d’un esprit d’indépendance aussi farouche, se
trouve être possédé par le plus terrible des démons. Possédé est le mot,
je l’emploie à dessein et sachant que vous en sourirez, Tramier, et vous
aussi Leminhac, qui êtes volontiers sceptique en matière
d’irresponsabilité.
«Je ne connais pas la suite du journal de Florent. Je la prévois. Je la
devine. D’ores et déjà, nous nous sommes tous rendu compte que Florent
est possédé par cette passion étrange que j’appellerai de l’amour
humilié.
--Érotisme morbide, je l’ai toujours pensé, fit Tramier.
--Ce n’est qu’un côté de la question et c’est même le mauvais côté. Il y
a en effet deux faces à ce visage, doublement tourné vers l’ombre et
vers la lumière.