Le steward apportait un plateau chargé des plus délicates friandises,

des coupes de Venise où moussaient des sorbets neigeux et légers comme

des mousselines, des pots de Hollande remplis de confitures au gingembre

et de gelées de fleurs et de fruits. Un groom nègre le suivait, élevant

sur sa tête crépue un plat persan d’un bleu éteint où s’entassaient des

limons, des cédrats et des oranges.

--Il fait bien les choses, opina le professeur.

--Comment saurait-on lui en vouloir? dit Marie Erikow.

Bientôt le professeur Tramier s’endormait et un souffle égal sortait de

sa bouche entr’ouverte, fertile en doctes paroles. Marie suivait les

volutes de sa cigarette. Helven et Leminhac engagèrent une partie

d’échecs.

Une certaine contrainte pesait sur eux.

--Nous sommes fort bien ici, dit l’avocat. Mais il me suffit de savoir

cette porte fermée pour avoir envie d’aller sur le pont me dégourdir les

jambes.

Comme il disait ces mots, une détonation ébranla le navire.

--Un coup de canon! fit Helven.

Marie Erikow ne broncha pas.

--Tiens, dit-elle à Helven, vous voilà servi. Il me semble que nous

sommes dans l’aventure.

Le professeur avait sursauté.

--Qu’est-ce? Qu’y a-t-il donc?

Quant à Leminhac, il cherchait en vain à distinguer par le hublot ce qui

se passait au dehors.

Une seconde détonation fit trembler les verres et les tasses.

--Mais c’est une bataille navale, dit Marie.

--Attention à l’abordage, sourit Helven.

Leminhac pâlissant bredouillait:

--Mais je ne vois rien, rien... si, un peu de fumée!

Quant au professeur, il arpentait le salon:

--C’est incompréhensible, incompréhensible. Un homme si bien élevé!

Ce fut le silence.

Des coups de sifflet, des bruits de chaîne. Le navire ralentissait sa

marche, puis roulait, immobile.

--On stoppe. En pleine mer...

--Il y a un autre bateau, dit Leminhac, qui accoste. Mais je ne peux

voir à l’avant.

Il essaya d’ouvrir. Impossible: le hublot était fermé solidement.

Au-dessus d’eux, les passagers entendaient des bruits de caisses lourdes

que l’on traîne, des coups de sifflet--tout un remue-ménage dont ils ne

pouvaient s’expliquer la cause.

--J’ai comme une idée, dit Helven à Marie, que le patron du _Cormoran_

donne dans la flibuste.

--Enfant, dit celle-ci. En êtes-vous toujours aux romans d’aventures?

Le silence se rétablit. Le navire reprit sa marche. Une heure environ

s’écoula.

Derrière la porte, on entendit la voix de Van den Brooks, sa voix

d’airain:

--Double ration de tafia, ce soir à l’équipage! Et la porte s’ouvrit...

DEUXIÈME PARTIE

LES NUITS DU «CORMORAN»

CHAPITRE VI

LE RÉCIT DU DOCTEUR. LE CAHIER DE MAROQUIN ROUGE.

«Dans un quartier qu’endort l’odeur de ses jardins et de ses

arbres, la rampe du soir s’élève et baisse un peu ses accords,

par ce temps d’automne.»

LÉON-PAUL FARGUE.

Ce soir-là, le dîner fut moins animé que de coutume. Les étranges

incidents de la journée pesaient encore sur les esprits des quatre

passagers et Leminhac chercha longtemps en vain à attiser une

conversation qui restait languissante, malgré l’excellence des mets et

des crus. Van den Brooks jouait à la perfection son rôle de maître de

maison, surveillait discrètement l’ordonnance du repas et faisait front

à Leminhac. Le professeur affectait une réserve polie, car il ne

pardonnait pas au trafiquant d’avoir fermé à clé la porte du salon.

--C’est là, pensait Tramier, une incorrection. Je ne serais pas sorti,

mais la porte devait rester ouverte.

Marie Erikow observait Helven du coin de l’œil. Elle n’était pas

insensible au charme de ce jeune homme dont le visage était resté celui

d’un adolescent. Mais, bien que, coquette accomplie et consciente de ses

avantages, elle devinât parfaitement l’effet produit sur le peintre par

sa beauté, elle le trouvait fuyant, insaisissable et, contrairement à

tous ses devoirs, absorbé parfois dans une rêverie dont elle aurait

voulu connaître l’objet. Ce soir-là, la rêverie devait être

particulièrement séduisante, car Helven ne levait pas le nez de son

assiette et, fort impoliment, jugeait-elle, n’adressait pas la parole à

sa voisine. Elle se tourna vers Leminhac et lui prodigua des flatteries:

l’avocat ne manqua pas de tomber dans le piège.

--Je me rappelle, lui dit-elle, l’audience où vous avez défendu cette

malheureuse Sophie Soliveau, accusée à tort d’avoir assassiné son mari

et dévalisé son amant. Une femme peut-elle être capable d’une pareille

abjection? Le mari, passe encore. Mais l’amant?

--Je n’ai pas, dit l’avocat, douté un seul instant de son innocence.

Sophie était bien trop jolie pour être coupable et le jury fut de cet

avis.

--Ainsi prononce la justice des hommes, murmura Helven que le manège de

Marie agaçait et qui se sentait brusquement enflammé pour l’avocat d’une

de ces haines que l’on pourrait appeler phosphoriques.

--La justice, dit Van den Brooks, il est fort heureux qu’elle ne règne

pas sur la terre. Avec elle, il n’y aurait pas d’amour possible.

D’ailleurs, les hommes ne la désirent pas.

--Je ne crois pas cela, dit le professeur sèchement. L’amour du

prochain...

--... Est le commencement de l’injustice, continua Van den Brooks. N’en

doutez pas, mon cher professeur. La justice est faite de raison et

l’amour n’a que faire avec cette personne sèche, hargneuse, et bien

équilibrée; il est même son plus mortel ennemi.

--Certes, dit âprement Helven, puisque nous n’aimons que ce qui nous

blesse.

Marie Erikow fut satisfaite. Elle protesta:

--Croyez-vous donc l’amour si absurde?

--Helven a raison, dit Van den Brooks. Si l’amour n’était pas absurde,

il ne serait pas. Et plus il est absurde, plus il est tenace. Les

passions ridicules sont les plus fortes.

--D’ailleurs, remarqua Leminhac, toute passion est ridicule par

définition. Ne croyez-vous pas, Madame?

--Pardon? dit Marie Erikow qui faisait de la psychologie à voix basse

avec le peintre.

Van den Brooks donna le signal et l’on monta sur le pont.

--Il ne faudrait pas dormir, dit Marie. Les nuits sont trop belles.

--Veillons, dit Helven.

--Veillons et parlons, dit Leminhac. Il faut raconter des histoires.

--Des histoires comment? demanda Marie.

--Des histoires d’amour, naturellement.

--Hélas! dit Van den Brooks, il n’y en a qu’une. Il y a deux mille ans

qu’on la raconte.

--Ce n’est pas sûr, fit le professeur. J’ai eu dans mon cabinet

plusieurs confidences.

--Bah! c’est encore la même histoire... avec des variantes.

--N’en croyez rien, insista Tramier. Il y a parfois des choses

étonnantes.

--Même pour un savant? questionna ironiquement Marie.

--Même pour un médecin. Il y a par exemple une chose que je n’ai jamais

comprise: c’est l’amour de l’avilissement.

--Oh! oh! dit ironiquement Van den Brooks. J’ai beaucoup connu Sacher

Masoch.

--Ce n’est pas tout à fait cela, dit le docteur. J’ai dans ma valise un

document...

--Je connais le sujet, coupa Van den Brooks. Dans tout amour, il y a au

fond le besoin de la souffrance et l’instinct de l’abaissement.

Sa voix résonna étrangement sous la voûte étoilée.

--D’avilissement, répéta-t-il. Peut-être même, à force de s’abaisser,

arrive-t-on à aimer. Un homme supérieur n’aimera les hommes qu’en

s’abaissant à leur niveau et la femme réduit au sien l’amant qu’elle

tient sous son charme.

--Mais... dit le médecin.

--Ce n’est pas tout, en effet, reprit le marchand. Il y a des hommes

pour qui la souffrance et la bassesse sont les conditions mêmes de

l’amour.

--Hélas! oui, dit Tramier; je le sais maintenant. Mais je jurerais que,

pour parler de la sorte, vous avez connu mon malheureux ami et client

Florent Martin.

--Non, dit Van den Brooks, mais je connais les hommes.

--Peut-on, demanda Marie, connaître le document si intéressant que vous

portez dans votre valise?

--Hélas! Madame, c’est une triste chose: le journal d’un homme qui vécut

une vie double et qui la vécut dans le déchirement.

--Il est mort? fit la Russe.

--Il en est mort, oui, Madame.

Il y eut un silence; puis, Marie Erikow reprit:

--Peut-on savoir quel fut son mal?

--Je puis, dit le docteur, vous donner connaissance de quelques

fragments de son journal où il a résumé les principaux épisodes d’une

vie qui fut tragique. Mais cette lecture serait longue...

--Oh! je vous en supplie, implora la Russe.

--Nous vous le demandons, ajouta Van den Brooks.

--Soit, mais je n’achèverai peut-être pas ce soir.

--On continuera demain, dit Helven. Les nuits sont propices aux

veillées.

* * * * *

Tramier sortit et revint quelques instants après, tenant à la main un

cahier relié en maroquin de couleur rouge sombre. Il s’assit, comme à sa

chaire, et prit doctoralement la parole:

RÉCIT DU DOCTEUR

«Ce jour-là, il y a environ un an, comme j’achevais mon déjeuner, un

coup de sonnette retentit.

«Un coup de sonnette est une chose fort banale et ne doit pas être

considéré comme un avertissement céleste. D’ailleurs, je ne crois ni aux

signes, ni aux avertissements providentiels ou diaboliques. Ma culture

est proprement scientifique; mes antécédents religieux, nuls. Je suis

médecin et, qui plus est, psychiatre. Il n’y a de merveilleux nulle part

et, dans l’âme humaine, moins que partout ailleurs. Je suis un esprit

libre.

«Je savourais, à la mode anglaise, mon repas fini, une pinte

rigoureusement dosée d’_half and half_. Mon estomac est équilibré comme

mon esprit. Pas de dyspepsie, pas de cauchemars, pas de métaphysique. Je

fumais alors la pipe et je sens encore, sous mon pouce, l’élasticité

blonde du tabac, lorsque retentit le timbre de la porte.

«Le soleil de juin ruisselait par la baie, noyait les cristaux

étincelants. Des marronniers balançaient leurs houppes. Je les revois

encore, découpés par la glace sans tain.

«Ce timbre pourtant me fit mal. Il troua désagréablement le silence

digestif de l’heure étalée devant moi. J’appréhendais un raseur. Que

sais-je? Quelquefois, une demi-seconde, on éprouve un grouillement de

choses vagues qui ne résistent pas d’ailleurs à l’analyse d’un esprit

sain.

«La porte s’ouvrit. Le domestique de Florent Martin entra, sa casquette

à la main.

«--Madame demande Monsieur le docteur tout de suite. C’est urgent.

«--Qu’y a-t-il, Jacques?

«--Un malheur, Monsieur, un grand malheur.

«--Florent est malade?

«--Il est mort.

«--Mort? Et de quoi? Et quand?

«--Il y a une demi-heure à peine. Monsieur s’est tiré une balle de

pistolet dans la tête. Il est couché sur le divan du bureau. On l’a

trouvé, le visage à moitié emporté, parce que sa main avait tremblé...

«On m’apportait mon chapeau. Je sautais dans la voiture, suivi de

Jacques qui récitait d’un ton de patenôtre:

«--Madame a voulu qu’on aille quérir M. le docteur tout de suite. Il

paraît qu’il y a quelque chose pour vous, Monsieur. Mais je crois bien

que ce n’est pas affaire de médecine. Le pauvre monsieur s’est bien

touché, allez. Qui aurait cru cela?

«Je laissais le bon apôtre à ses divagations hypocrites, car Florent

était un patron nerveux, hautain, intolérable, en somme. La porte de

l’antichambre était entr’ouverte. Une femme de chambre, bouffie

d’émotion, m’introduisit dans le cabinet de travail dont les rideaux

avaient été tendus contre un trop cynique soleil; et j’aperçus dans la

pénombre la forme de celui qui avait été mon ami. Un rayon qui filtrait

de la fenêtre coulait doucement sur la blancheur d’un mouchoir dont on

avait voilé la face terrible du mort.

«Mort, en effet, et bien mort.

«Mon examen fut court. Je n’eus pas le courage de contempler longtemps

ce visage qui n’était qu’une plaie, cette bouche qu’une convulsion

suprême avait tordue. Je recouvris les traits qui n’étaient plus ceux

que j’avais aimés.

«La femme de Florent, affaissée dans un coin de la bibliothèque, était

sans larmes. La fixité de son regard m’émut plus qu’une scène de

larmoyant délire. Il me parut inutile de parler. Je m’assis auprès

d’elle.

«Avez-vous besoin de moi? lui dis-je au bout de quelques instants.

«--Je vous remercie. Peut-être, pour les formalités, la police, que

sais-je?

«Et, après un silence:

«--Cette fin ne vous surprend pas, vous, docteur?

«Je fis un geste vague.

«--C’est à vous qu’il a voulu expliquer son acte, continua-t-elle. Sans

doute, il vous l’avait fait déjà pressentir. Il y avait une lettre sur

sa table, une lettre et un pli, tous deux à votre adresse. Les voici.

Tout cela est à vous, et le secret aussi, s’il vous convient de le

garder.

«Tout le jour, je m’acquittai des formalités funèbres et de l’expédition

administrative du mort que l’ombre éternelle délivrait à jamais des

paperasses. Je couchai dans le repos légal l’ami, frauduleusement

échappé à un monde si bien agencé. Et je quittai cette maison où nul

maintenant ne me retenait.

«La nuit de juin, translucide et lourde d’essences, rôdait le long des

jardins d’Auteuil. D’un ciel presque auroral tombait un illusoire

apaisement. Une silhouette claire, attardée, se hâtait vers le retour et

laissait un parfum subtil et charnel se mêler à l’odeur des feuilles

fraîches et de l’herbe. L’heure était si douce et si calme que l’image

de mon ami s’en effaçait sans une ride. Je soupirais d’aise, loin des

médecins légistes, des commissaires et des croque-morts.

«Pourtant, le pli qui gonflait ma poche me rappela le mystère. Mystère?

Non, plus pour moi. Et, sur mon seuil, tout en poussant la grille, je ne

pus m’empêcher de murmurer:

«--Il a tenu son engagement.

* * * * *

«J’étais le plus ancien ami de Florent. De nous deux, il était le plus

jeune, et pourtant il ne laissa pas d’exercer sur moi, au long de ces

années adolescentes, une influence singulière et dont je me défendais

mal. Je le revois encore, jeune garçon de quinze ans, d’une élégance

déjà très sûre, sachant nouer une cravate, à l’aise dans ses vêtements,

jamais réduit à enfoncer dans ses poches ses mains qu’il avait fines et

un peu maigres. Son visage allongé se teignait d’un léger coloris

d’ambre, car son père, un cossu marchand de rhum, avait épousé aux

Antilles une fille quelque peu métissée dont un capitaine au long cours

me raconta qu’elle dansait le «Zapateado» dans les bouges de Caracas et

qu’elle n’était pas cruelle aux matelots. Elle mourut d’ailleurs, à

peine arrivée à Bordeaux, et presque aussi vite que son singe fidèle.

Florent grandit dans la double terreur d’une gouvernante anglaise et

d’un père qui se soûlait de tafia comme un débardeur et ramenait chez

lui des filles du port aux cheveux bleus et aux lèvres carminées.

«Un soir qu’il feignait de dormir dans son petit lit, il entendit des

pas lourds dans l’escalier, des hoquets et des rires de femme. La porte

s’ouvrit et il vit se pencher sur lui, dans le halo de la veilleuse, une

gorge nue et un masque pâle où luisaient des yeux sombres qui

l’effrayèrent un peu. Cette dame sentait très fort le musc et, je pense

aussi, le gin. Mais elle câlinait amoureusement le petit qui n’osait

pleurer. Et elle chantonnait en baisant ses boucles:

«--Mon beau petit Dick, mon beau petit Dick, dodo, l’enfant do...

«Brusquement, le père était entré. D’un revers de main, il avait arraché

le visage blanc, jeté la femme à terre et il la cravachait de son stick

en cuir d’hippopotame, mâchant d’une voix sourde:

«--Pourquoi touches-tu ce gosse? Pourquoi touches-tu mon gosse?

«A chaque coup, la femme se lovait comme un serpent. Quand il l’eut bien

battue, il la poussa dehors. Puis, de son mouchoir, il essuya le visage

de l’enfant.

«Florent n’avait jamais oublié cette soirée. Bien des choses restèrent

ainsi gravées en lui, des choses très lointaines qu’il n’avait pas

connues, mais qui lui venaient de loin, d’un petit port des mers du Sud

où les trafiquants en escale tirent des bordées au poivre rouge.

«En dépit de sa brutalité, de ses foulards indicibles et de sa lourde

chaîne d’or, agrémentée d’une dent de tigre, Florent n’était pas arrivé

à détester son père. Entre deux soûleries, ce chevalier du tafia prenait

l’enfant dans ses bras avec des câlineries de nourrice. Il le berçait en

zézayant la chanson créole:

«Adie godcha, adie amou

«Adie gain d’o, adie colichou

qui fait penser aux oiseaux-mouches, à Paul et Virginie et aux volcans

en pain de sucre sur un ciel de safran. Il attachait alors sur son petit

des regards embués d’alcool et de nostalgie. Mais l’alcool lui fit faire

plus tôt qu’il ne pensait une traversée définitive, sans escales ni

bordées. Il laissait à Florent un héritage assez rond et une hérédité

plutôt compliquée. Et Florent regretta son père, l’honorable Nathaniel

Martin, importateur.

* * * * *

«Pour moi, j’ai connu Florent à Paris où son tuteur l’avait conduit.

Nous habitions la même maison; nous suivîmes les mêmes classes.

J’enviais à mon ami son goût, sa mise discrète et raffinée. Je crois

qu’il me dédaignait un peu, mais je ne lui en tenais pas rancune. Nous

vivions dans une intimité étroite, dont il s’évadait d’ailleurs par

instants. Il y avait dans sa vie des échappées obscures et qui me

demeurèrent toujours étrangères, des fuites où mon amitié ne pouvait le

suivre et dont il gardait jalousement le secret. Je pensais qu’il aimait

à flâner seul, certains soirs, ou qu’il s’enfermait dans sa chambre pour

y savourer des toxines romantiques. Je redoutais bien trop son sourire

du coin des lèvres, son sourire des mauvais jours, si ma curiosité

s’était abandonnée à une question inopportune.

«Lorsque je devins chef de clinique de mon maître L..., je pris un

nouveau logement et mes relations avec Florent s’espacèrent. Nous nous

retrouvions une fois par semaine environ, dans un petit bar anglais du

quartier Saint-Lazare où le stout était honorable, non moins que le

steack-pudding et le pie aux fruits. Les pintes de métal mêlaient leur

éclat aux reflets de l’acajou poli. C’était un plaisant coin, à la

Dickens, où l’esprit et le corps jouissaient d’un chaleureux équilibre.

Ce confortable pourtant n’arrivait pas toujours à dissiper l’inquiétude

que je devinais sur les traits mobiles de mon ami. Il s’asseyait en face

de moi, pianotant sur la nappe, tandis que je m’efforçais d’occuper son

attention. Son visage s’était creusé depuis l’adolescence, mais des

cheveux bouclés qu’il peinait vainement à aplatir auréolaient encore

juvénilement son front. J’admirais sa grâce, sa désinvolture un peu

lasse et hautaine. Il sentait cet hommage tacite de mon affection et me

pardonnait, en échange, ce qu’il croyait être mon incompréhension de sa

conduite.

«Parfois, il s’animait. Puis, soudain, un voile s’abaissait sur ses

traits; un clignement de paupière éteignait le scintillement du regard.

Je devinais une détresse que je voulais expliquer par la dépression

nerveuse. Je conseillais des piqûres; mais il prenait son mauvais

sourire et me reléguait, tout net, dans mon bon sens.

«Nos entretiens eussent été mornes; mais un sujet le passionnait qui

touchait de très près à ma compétence:

«--Le sexe et l’esprit! Toi qui vois chaque jour des malades, des fous,

des gens qui présentent hideusement exagérés les troubles secrets, les

tares latentes qui dorment en nous, crois-tu que notre intelligence

plonge par ses racines dans les bas-fonds ténébreux de notre être?

Faut-il que notre esprit soit asservi à la force aveugle du désir? Que

cet instinct bestial circule impurement sous les créations de la pensée?

«Je riais aux éclats.

«--Et pourquoi t’indigner ainsi?

«La préoccupation sexuelle est au fond de toute créature. L’accouplement

est la loi. Au fond, je vais jusqu’à dire que toutes les variétés de

l’esprit et du caractère sont en fonction des modalités sexuelles. Tel

poème, telle symphonie que tu admires jaillissent d’un mouvement obscur

de l’être. Les plus beaux chants de joie, c’est le mâle qui s’exalte;

les plus douloureux, c’est le mâle insatisfait. Tourment de l’esprit,

non: tourment de la chair.

«--Crois-tu vraiment cela? Crois-tu donc qu’il n’y ait en nous rien qui

ne soit vicié par l’animal? Crois-tu que ceux qui cherchaient à force de

cilices ou de discipline à tuer leur corps parce qu’il était rebelle à

leur esprit, obéissaient ainsi à une délectation morose, à une sorte de

rut sauvage et destructeur? Non, mon ami, tu te trompes. Ta science ne

me convaincra pas.

«--Ma science n’est que l’image de la vie elle-même, telle que l’ordonne

ma raison. L’homme n’est certainement pas un Dieu, il serait bien plutôt

une bête. Sans la vieille racine de l’animalité, tout ce bel édifice de

raison, d’amour et d’esthétique tomberait. Les branches s’élèvent très

haut; la souche plonge très bas. Tout l’homme repose sur deux forces:

besoin de manger, besoin de se reproduire, et la seconde de ces forces

est la plus violente et la plus facilement déréglée.

«--Je ne conçois point l’homme ainsi, répliquait Florent avec une

lassitude un peu agacée. Il y a bien deux forces en lui; mais l’une le

tire vers le haut, l’autre l’entraîne vers un gouffre. Toute sa vie

n’est que déchirement. Un dieu et un démon se partagent ses entrailles.

Suivant que l’un ou l’autre triomphe, il sombre ou se transfigure! Mais

il ne peut que suivre cette lutte dont il est l’enjeu et se tordre de

douleur.

«L’angoisse violente qui se peignait sur son visage me frappa

brusquement. Je lui tendis un cigare qu’il alluma d’un geste nerveux.

Nous sortîmes dans la nuit glacée. Je pris son bras:

«--Florent, de l’équilibre. Et surtout, pas de péché originel et de

métaphysique. C’est la condition d’une bonne santé.

«Il ne me répondit pas.

«De pareilles discussions se produisaient souvent. Je résolus de ne plus

m’y abandonner, car mon pauvre ami en sortait irritable et fiévreux.

Tandis qu’il s’éloignait dans la nuit, je voyais sa haute silhouette se

voûter lentement vers la terre.

«A cette époque, Florent entreprit d’assez longs voyages. Il revint au

bout de deux ans environ et un jour m’annonça son mariage. Son visage

était plus calme; il me parut moins tourmenté, plus heureux de vivre.

«--Tu seras content, me dit-il. Je deviens raisonnable. J’en ai

décidément assez de la solitude et des spéculations. Je renonce à ma

tour d’ivoire ou plutôt j’entrebâille la porte pour laisser passer la

compagne. A deux, nous serons à la fois plus isolés et plus mêlés à la

vie. Au fond, tu parlais d’or. Rien ne sert de la mépriser, cette vie,

notre unique certitude. J’ai regardé trop haut ou trop bas. Aujourd’hui,

je veux l’équilibre.

«Il baissa la voix.

«--Nul n’est descendu plus bas que moi; nul n’a plus aimé son ordure,

nul ne s’y est roulé avec plus de délices, nul ne s’est plus délecté de

sa charogne. Et nul n’a plus versé de larmes sur lui-même.

«Il parlait d’une voix sourde, saccadée. La sérénité, qui m’avait

heureusement surpris tout à l’heure, disparaissait de son visage, et

j’avais en face de moi un Florent inconnu, sombre, violent et qui

battait sa coulpe comme un moine passionné se roule sur son cilice. De

quelle faute mystérieuse voulait-il parler? Quelle était cette prétendue

déchéance? Je l’ignorais.

«--Folies, pensai-je, folies de cette pauvre imagination intoxiquée de

tous les poisons littéraires; hérédité d’alcoolique.

«Il se reprit d’ailleurs bien vite. Et, plus calme, posément:

«--Allons, mon vieux, je déraisonne. Pardonne, c’est la dernière fois.

Je veux vivre, maintenant, comme toi, comme les autres, comme un homme,

quoi! Je le veux. Il faudra que cela soit.

* * * * *

«La femme qu’il épousait était belle. Elle l’est encore. Les yeux un peu

métalliques, un peu durs, souvent lointains; une ligne fort gracieuse.

Elle avait dans la courbe de ses hanches de quoi _déspiritualiser_ à

souhait ce névrosé mystique de Florent. Je ne doutais pas qu’elle n’y

parvînt à bref délai et me réjouissais à l’avance.

Le Maître du Navire · 第 4 / 16 段