qui ouvrit dans la cité un modeste bureau d’affaires. Ce Loch était un
vieillard, fort voûté, assez crasseux, le chef agrémenté d’une chevelure
abondante et grise, le menton d’une barbe patriarcale. Cet accessoire de
sa physionomie était d’ailleurs le seul détail qui pût le
rapprocher--conventionnellement du moins--des pâtres de Chaldée. Il
n’avait ni leur innocence, ni leur piété, et je n’ai jamais douté qu’il
ne fût une canaille accomplie.
«Il se révéla bientôt, aux yeux des plus experts et des plus adroits
financiers, comme un maître de la spéculation. Jamais requin ne nagea
plus adroitement entre deux eaux et ne happa plus prestement sa proie.
Il tenait ferme et ne lâchait point prise. On lui attribue le scandale
de la Minnesota Diskonto Gesellschaft. Ce geste digne d’un forban de
haute lignée lui valut la réputation d’un malin avec qui il fallait
compter et remplit les coffres de l’Office Loch, lequel ne payait point
de mine et n’avait pas d’huissier à chaîne.
«L’affaire en question porta une grave atteinte à la Banque
Vermont-Lorris dont les intérêts se trouvèrent lésés par la chute d’une
maison amie et alliée. Chose étrange, les machinations du patriarche,
pour la plupart assez tortueuses, apparaissaient à un observateur
désintéressé et compétent, comme visant toutes le même but, à savoir
ruiner le crédit des Vermont-Lorris and Cº. Ceux-ci,--ou pour mieux dire
Lorris tout court, car Lionel ne donnait pas signe de vie--Lorris donc
avait affaire à forte partie et devait se tenir à carreau. Mais il ne
soupçonnait point la trame. Cette trame était de mailles fines et
serrées. Tous ceux qui ont hanté, il y a douze ans, le péristyle de la
Bourse, se souviennent de la prodigieuse habileté avec laquelle furent
conduites les affaires des Brazilian Diamonds, des Minoteries Werruys,
des Braddington Motor Cars, et mille autres opérations du même genre.
Une fatalité mystérieuse dirigeait les cours dans le sens le plus
favorable aux opérations de Sigismond Loch, dont on peut dire qu’il ne
connut pas un échec, pendant le temps--heureusement bref--où sa sinistre
et pateline figure hanta les songes arides des financiers. La même
fatalité--était-ce bien le destin?--amenait progressivement
l’effondrement de l’ancienne et si honorablement connue banque Vermont.
De père en fils, les Vermont avaient joui de la confiance et de la
sympathie universelles--chose rare dans les milieux où l’on a à la fois
la dent dure et l’échine souple.
«L’impopularité de Sigismond Loch augmentait chaque jour. Il est
probable que ses desseins secrets apparaissaient à quelques-uns, selon
une de ces presciences ou divinations inexplicables. On flairait le
coquin, sans toutefois l’aborder de front. Des manifestations hostiles,
qui eurent lieu à la Bourse, lui témoignèrent les sentiments de la
confrérie. Mais il ne parut pas s’en émouvoir. Et d’ailleurs, la fortune
lui souriait.
«On racontait sur lui d’étranges histoires et qui frôlaient la manie.
Par les soirs d’hiver, il racolait, disait-on, dans les quartiers
miséreux, de pauvres petits va-nu-pieds grelottant le froid et la faim.
Le bonhomme les prenait doucement par la main et--comment ne pas suivre
un si respectable vieillard?--les conduisait devant les boutiques les
mieux achalandées, les plus lumineuses. On humait l’arome des cakes et
des puddings, le fumet des rôtis, l’odeur chaude du pain. Les crèmes
bavaient sur l’or des croûtes; les nougats échafaudaient leurs
marqueteries appétissantes; les pâtes d’amandes et de coings, les
gâteaux farcis de noix et de pistache, les chocolats fourrés de liqueurs
et de fruits, tout cet Eldorado de la gourmandise chatouillait le palais
des meurt-de-faim en culottes ravaudées. Le patriarche de Chaldée
sentait frémir dans sa main racornie la menotte du bambin affamé, et
j’imagine qu’il en éprouvait quelque jouissance particulière, car la
fête durait longtemps.
«Le gamin n’osait pas en demander davantage et l’aspect à la fois
bienveillant et grave de Sigismond l’intimidait. Inconsciemment poussé
par l’impératif--le plus catégorique de tous--de sa panse vide, ivre de
convoitise et tout tremblant à l’idée de toucher enfin--une fois dans sa
vie--à tant de délices, il tirait le vieillard vers l’entrée de l’Éden.
«--Tout à l’heure, disait le bonhomme. Patience, mon petit ami. Tu ne
t’en plaindras pas.
«Puis, quand il jugeait que la farce avait assez duré, il lui chuchotait
paternellement:
«--Toutes ces bonnes choses te font envie, mon petit garçon. Toutes ces
bonnes choses sont succulentes. Si tu savais comme elles fondent dans la
bouche, comme elles vous caressent agréablement le gosier. Il y en a
beaucoup que tu n’as jamais goûtées et que tu ne goûteras jamais, car tu
es un petit pauvre et vraisemblablement, tu mourras de faim, un jour ou
l’autre. Tu feras peut-être fortune, mais ne crois pas que l’on devienne
milliardaire en ramassant des épingles, comme le racontent vos imbéciles
des écoles. Tu seras peut-être un coquin et, dans ce cas, si tu
t’enrichis, tu laisseras crever les camarades. En attendant, tu as
faim...
«--Oh! oui, Monsieur, disait le gosse qui ne comprenait rien, sinon
qu’il y avait en face de lui beaucoup à manger et du meilleur.
«--Bien, tu as faim et tu n’as pas d’argent?
«--Non, Monsieur. Non, mon bon Monsieur.
«--Alors?
«--...
«--Alors, mon petit, il faut faire un beau cran à ta ceinture et rentrer
doucettement au foyer paternel où tu recevras des claques.
«Et, tapant sur son gousset:
«--Moi, j’ai de l’argent et je mange quand j’ai faim. Il faut avoir de
l’argent. Respecte les riches. Ils sont bons; ils sont vertueux; ils ont
toutes les qualités. Vois comme nous sommes, mon ami. Va, mon enfant, et
que Dieu te protège.
«Un soir, Sigismond Loch, en mal de philanthropie, rencontra sur son
chemin une femme misérablement vêtue et qui lui parut d’une grande
beauté. Il avait l’esprit de décision et il aborda franchement la
créature. D’ailleurs son aspect vénérable pouvait le faire prendre pour
un pasteur ou un grand chef de l’Armée du Salut.
«--Vous m’excuserez, Madame, dit-il poliment. Ne croyez pas que je
veuille vous débiter des fadaises, et, si je vous complimente de votre
beau visage, ce n’est pas pour faire le galantin. Dieu m’en préserve à
mon âge. Seriez-vous, par hasard, modèle pour les peintres?
«--Non, Monsieur, répondit l’inconnue. Je suis piqueuse à la machine.
«--Un pauvre métier, Madame, n’est-ce pas, et qui nourrit mal celle qui
le pratique?
«--Hélas... Monsieur. Mais il faut vivre et je me résigne.
«--Je puis beaucoup pour vous. En deux mots, voici: chargé par un des
grands journaux de cette ville d’organiser un concours de beauté, je ne
doute pas que vous n’obteniez un prix--le premier peut-être--car vous
êtes fort belle. Vous le savez, je pense.
«--On me l’a dit quelquefois, Monsieur, mais cela ne m’a jamais servi.
«--Le monde est mal fait, dit Sigismond Loch, et une guenon vêtue de
dentelles et parée de diamants vaut mille fois mieux qu’une Madone en
jupon défraîchi. Donnez-moi votre adresse. Voici la mienne, d’ailleurs.
Révéler votre beauté m’assure un succès à mon journal et votre vie peut
être changée du jour au lendemain.
«Il accompagna cette mirifique promesse d’un regard tentateur et
s’éloigna dans la nuit.
«_Vanity fair_, un journal alors à la mode avait, en effet, organisé un
concours de beauté, d’ailleurs anonyme. Mérite ou protection, l’inconnue
de Sigismond Loch obtint le premier prix. Quant au patriarche, il fut le
premier à informer sa protégée de l’heureuse nouvelle. Il mit le comble
à sa bonté en lui faisant adresser une robe du bon faiseur, un chapeau,
des bottines, du linge fin, le tout du meilleur goût, car il s’entendait
à mille choses autres que hausse, baisse et achats au comptant. Puis
l’inconnue, parée de tous ses atours et vraiment éclatante de beauté,
s’en vint au bureau du journal, afin d’être photographiée. Sigismond
l’accompagnait naturellement pour la plus grande satisfaction des
reporters et des snobs que sa présence éloignait, bien malgré eux, de la
Lauréate.
«--Ce vieux Sigismond a trouvé une bien jolie chaussure pour son vilain
pied, dit une mauvaise langue.
«Et l’histoire de courir.
«Mais Dieu seul, qui sonde les reins et les cœurs, connaissait les
desseins du patriarche.
«Tout le jour, il promena sa protégée dans les lieux les plus élégants
de la Métropole. Il la fit dîner avec lui au restaurant à la mode et la
conduisit à l’Opéra. Quand elle pénétra dans la loge, réservée par
Sigismond, toutes les lorgnettes se braquèrent sur elle et un murmure
d’admiration courut à l’orchestre.
«--Qui est-ce? demanda Madame Austin-Clar, reine des Boîtes-de-Conserve.
«--Personne, répondit-on; la maîtresse de Sigismond Loch.
«L’inconnue huma ce soir-là un fumet dont la femme la plus belle, la
plus riche et la plus enviée ne se lasse point et qu’elle regrette
jusqu’à la mort, celui de la vanité. De la boue où, la veille encore,
elle pataugeait, elle se vit portée, radieuse, à l’admiration d’une
foule, offerte à l’envie d’un parterre de milliardaires, ce qui vaut
mieux aujourd’hui, pour une jolie fille, qu’un parterre de rois.
Sigismond l’entourait d’attentions, comme un amoureux de vingt ans, et
jalousement écartait d’elle les amis trop empressés. Il tenait surtout à
ce que la gloire de sa protégée restât anonyme. L’inconnue, défaillante
de tant d’émotions, débordant d’espoirs, formant mille rêves de
félicité, tournait vers le protecteur des yeux de gazelle
reconnaissante. Sans doute entrevoyait-elle, abritée par cette barbe
vénérable, un avenir de douceur et de repos. Tout de suite, elle s’était
adaptée à sa nouvelle condition, minaudait derrière son éventail avec
une grâce accomplie et ne retirait pas ses gants, de crainte que l’on ne
découvrît des phalanges usées par l’aiguille.
«La représentation terminée, Sigismond la fit monter dans sa voiture. La
fête tant attendue par le vieux forban allait enfin commencer. Ce n’est
point d’amour que je parle.
«Dans l’ombre de la limousine--dont le patriarche avait éteint la lampe
intérieure, pour plus d’intimité,--l’inconnue, ne songeant qu’à son
bienfaiteur, se pencha, oh! imperceptiblement, sur l’épaule de
Sigismond.
«Celui-ci en profita pour lui dire de sa voix la plus onctueuse:
«--Où faut-il vous conduire?
«La pauvrette ne s’attendait pas à cette question. Elle avait déjà
oublié son adresse.
«--Je ne sais pas, balbutia-t-elle. Où vous voudrez...
«Peut-être nourrissait-elle encore quelque espoir. Ce vieillard était si
délicat.
«--Alors, dit Sigismond, vous me permettrez de vous arrêter à l’endroit
où j’ai eu le plaisir de faire votre connaissance.
«La limousine stoppa à un carrefour. La belle d’un jour mit pied à terre
et trempa dans la boue les jolis souliers de satin qu’elle ne remettrait
plus jamais. Le brouillard nocturne l’engloutit.
«La voiture du patriarche glissait dans la ville endormie. Sigismond
ralluma la lampe et il se frottait les mains en songeant à sa protégée
qui retrouvait maintenant, cendres de sa gloire éphémère, la mansarde,
la cheminée sans feu et la machine à coudre...
* * * * *
«Cependant, le malheureux William W. Lorris se débattait comme un beau
diable pour défendre le dernier crédit de la banque Vermont, crédit miné
et sapé de toutes parts et qui devait s’effondrer, sans que rien de la
part du gérant justifiât la cruauté imméritée de ce destin. La vieille
réputation des Vermont n’était plus un pavillon suffisant pour préserver
la maison des calomnies malicieusement répandues et dont le venin
sortait indirectement de la poche à fiel de Sigismond. On disait Lorris
endetté considérablement et le bruit suffisait à ramener en même temps
des créances dont, sans cela, les échéances eussent été renouvelées. Un
grand nombre de ces créances avaient d’ailleurs été rachetées en
sous-main par le patriarche et Lorris connut brusquement, un beau jour,
le nom de son impitoyable adversaire.
«William W. Lorris était un fort brave homme et qui n’avait pas encore
sondé l’insondable fourberie et la plus insondable encore lâcheté des
hommes. Pourtant, l’acharnement de Sigismond Loch le frappa; il ne
pouvait l’expliquer. Désespéré de voir s’évanouir ses derniers soutiens,
se fermer devant lui les portes amies, ses plus anciens compagnons et
ceux qui devaient avoir en lui la foi la plus solide, passer sur le
trottoir d’en face pour n’avoir pas à lui serrer la main, acculé au
désastre, Lorris se présenta chez Sigismond Loch.
«Le patriarche le reçut avec une sereine affabilité.
«--Vous avez en mains, lui dit Lorris, les principales créances de ma
maison. Elles viennent à échéance ce mois courant. Si vous ne m’accordez
pas un délai, je me vois dans l’impossibilité de faire face. Je n’ai pas
besoin de vous dire le parti qui me restera à prendre.
«--Mais, mon bon jeune homme, dit le vieillard avec mansuétude, il ne
faut jamais désespérer. Les voies du Seigneur sont mystérieuses...
«--Trêve de tartuferies, dit William W. Lorris, qui étouffait.
«--Chut, chut, mon ami! Ne nous impatientons pas, je ne suis qu’un
vieillard...
«Lorris comprit et baissa la tête.
«--Vous avez encore du crédit. Je ne doute pas que vos «good fellows» de
la Banque Hudson ou des Pierpont-Carrier ne vous viennent en aide
immédiatement.
«--Hélas! fit Lorris qui avait tout tenté et n’avait pu forcer la porte
de Pierpont-Carrier, un ami de vingt ans.
«--Je ne puis croire que votre situation soit aussi désespérée.
«--Elle l’est, dit Lorris, irrémédiablement. Mon sort dépend de vous.
«--Votre sort, votre sort... Et qu’y puis-je, moi, pauvre financier
obscur, sans ressources, obligé de réaliser le plus tôt possible tout ce
que je possède, car j’ai moi aussi de redoutables échéances?
«--Alors?... demanda Lorris.
«--Alors, vous me voyez navré, désespéré... je ne puis croire, non, je
ne puis croire que votre situation...
«--C’est bien, fit froidement le banquier, je comprends.
«--Mais, exclama le vieillard, soudain illuminé, Lionel de Vermont,
votre associé, peut vous sauver: s’il revenait, il rétablirait votre
crédit...
«Lorris esquissa un geste vague.
«--J’ai ruiné sa maison, murmura-t-il. Dieu sait pourtant que j’avais
tout fait. Qu’il me pardonne!
«--Une dernière fois, ajouta-t-il, les yeux fixés sur les bésicles
clignotantes du patriarche, une dernière fois, vous refusez?
«--Je vous jure, protesta Sigismond, je vous jure que je ne puis.
«--Adieu, dit Lorris.
«Il claqua la porte. On ne le revit ni chez Sigismond, ni chez lui, ni
ailleurs.
«La banqueroute fut déclarée; la maison de Lorris et celle de Vermont,
saisies. On vendit aux enchères la précieuse bibliothèque. Ce jour-là,
Sigismond Loch, qui assistait à la vente, acheta une précieuse édition
elzévirienne du «Traité de l’Amitié», reliée en veau et blasonnée.
«Il rentra chez lui, ce petit livre sous le bras. Dans la journée, et
celle qui suivit, il retira des diverses banques tous ses dépôts, régla
ses comptes, mit ses affaires en ordre et abandonna l’Office à un juif
qui lui avait payé une somme assez ronde. Nul ne connaissait la fortune
de Sigismond: elle devait être considérable, si l’on en juge d’après le
nombre des opérations qu’il réussit et d’après sa prodigieuse
friponnerie. Toutes les valeurs personnelles de Vermont et de Lorris
étaient entre ses mains.
«Les domestiques renvoyés, son appartement vide, un fiacre à sa porte et
les malles bouclées, il entra une dernière minute dans son cabinet de
toilette.
«Le patriarche n’en repassa jamais le seuil. On ne retrouva que sa
barbe, sa perruque et ses bésicles. Ce fut un homme jeune, de haute
taille, les traits déjà ravagés par les veilles et les excès; les yeux
ardents, un jeune homme d’allure romantique, byronien comme le Corsaire
et qui partait à la conquête du monde.
«Lionel lui-même!...»
* * * * *
--Par exemple, dit Leminhac, l’histoire est tout à fait invraisemblable.
--Peut-être, dit Van den Brooks, mais elle est vraie. Elle nous démontre
ce que je disais plus haut. Je pense que Lionel ne s’est pas arrêté là.
--Qu’est-il devenu? demanda Marie Erikow.
--Mystère, dit le marchand de cotonnades. Le bruit a couru qu’il s’était
fait sauter à la dynamite avec toute sa fortune et une négresse qu’il
adorait, dans une île du Pacifique. On a dit aussi que, plein de
repentir, il avait consacré ses rentes à la Propagation de la Foi et au
rachat des petits Chinois dont leurs parents nourrissent les cochons
domestiques. On a dit encore qu’il avait frété un navire et qu’il
s’adonnait à la course, renouvelant des exploits des ancien
flibustiers...
--Qui sait! dit Helven. Cela est peut-être plus exact.
Van den Brooks sourit dans sa barbe.
--N’en croyez rien, fit-il. Je sais ce qu’est devenu Lionel.
--Dites, supplia Marie.
--Devinez.
--Non. Parlez. Ne soyez pas méchant.
--Il est devenu Dieu, ni plus ni moins.
Et Van den Brooks éclata de rire.
CHAPITRE V
OÙ VAN DEN BROOKS PARLE EN MAÎTRE.
«Cosi parla e le guardie indi dispone.»
LE TASSE.
A midi, le capitaine Halifax, surnommé par l’équipage Halifax-le-Borgne,
faisait le point. Van den Brooks assistait généralement à l’opération
et, ce jour-là, il avait Helven avec lui. Le peintre éprouvait à l’égard
du marchand de cotonnades des sentiments si confus et, en apparence, si
contraires, qu’il ne pouvait s’empêcher de rechercher sa compagnie, dans
la mesure où la réserve coutumière de Van den Brooks le permettait; en
même temps, il ne pouvait se trouver avec lui sans un certain malaise.
Tour à tour, le bizarre personnage l’attirait et le repoussait; il ne
restait pas insensible au charme de cet esprit qui joignait l’audace à
la vigueur, et la poésie à l’humour, il ne résistait pas à l’accent
mordant ou passionné de cette voix. Le maître du _Cormoran_ exerçait sur
Helven, comme sur tout son entourage, une fascination faite à la fois de
crainte et de séduction. Helven la ressentait plus que tout autre, parce
qu’il était d’une sensibilité plus aiguisée que Tramier et Leminhac,
mais il luttait contre elle, redoutant d’apercevoir un jour le dessous
tragique de ce masque. Si, lorsque Van den Brooks parlait, Helven comme
Marie Erikow s’abandonnait à son charme, il arrivait au jeune homme de
sursauter en surprenant dans la voix du marchand je ne sais quelle
inflexion trouble et quelle rauque cruauté. Il se reprenait alors et,
méfiant, surveillait l’hôte dont le regard demeurait impénétrable.
Donc, Halifax-le-Borgne faisait le point et Helven qui, nous l’avons
dit, avait quelque pratique de la navigation, ne releva pas sans
inquiétude la situation du navire. Il crut s’apercevoir que l’on ne
suivait pas la route commerciale habituelle de Callao à Sydney, mais que
l’on avait dévié d’un degré environ vers le Nord-Nord-Ouest. Ainsi,
depuis trois jours que l’on avait quitté la côte, le navire s’était
éloigné de près de soixante milles marins du trajet ordinaire des
paquebots, ce qui représentait un écart assez considérable.
--Où nous conduit-on? songeait Helven.
Il est assez déplaisant de se trouver à bord d’un navire, commandé par
un personnage dans le genre de Van den Brooks, monté par un équipage
aussi singulier que celui de Halifax-le-Borgne, matelots qui sous leur
harnais semblaient proprement l’écume des ports et parmi lesquels
surgissaient les deux singulières figures de Tommy Hogshead le colosse
et de Lopez au bandeau noir; il est assez déplaisant, dis-je, de se
trouver en pareille compagnie, à bord d’un navire, aussi luxueux
soit-il, si ce navire prend tout à coup, et sans que nous soyons maîtres
de donner un coup de barre, une direction imprévue et mystérieuse.
--Cela est bien curieux, réfléchit le peintre. Nous nous éloignons de
plus en plus de notre destination. A cette allure, dans trois jours,
nous piquerons en plein sur les Malouines.
Toutefois, il n’osa pas formuler ses observations et, prudemment, se
tint coi. Van den Brooks lisait la carte marine, promenant sa barbe
étincelante sur les spirales vertes des profondeurs.
Dans le salon, Helven retrouva Marie Erikow, Tramier et Leminhac.
--Quelle solitude, disait la Russe. Combien de temps encore
resterons-nous sans nouvelles?
--Bah! répondit l’avocat, quel besoin avons-nous de nouvelles? Ne
sommes-nous pas parfaitement heureux?--Pour ma part, ajouta-t-il, avec
un regard languissant à l’adresse de sa voisine, je ne souhaite rien de
plus.
--Moi, dit le professeur, j’aimerais à savoir si ce vieux ramolli de
Rouquignol a fait sa communication à l’Académie sur la dissociation des
cellules nerveuses chez les Radiolaires; il a dû dire un tas de sottises
à l’allemande.
--Et moi, dit Helven, je voudrais bien savoir par quel chemin nous
allons à Sydney?
Et il fit part de ses constatations.
--Êtes-vous bien sûr, demanda Leminhac, de ne pas vous tromper?
--Sûr, dit Helven.
L’avocat parut incrédule.
--Pourquoi Van den Brooks nous ferait-il dévier de notre route, puisque
lui-même se rend à Sydney? demanda le professeur.
--Helven, mon ami, dit Marie Erikow, moqueuse, méfiez-vous de votre
imagination. Vous rêvez parfois d’aventures. Rêvez-vous aussi tout
éveillé?
--Soit, dit Helven piqué, n’en parlons plus. A Dieu vat.
--J’ai pour ma part, assura le professeur, la plus grande confiance dans
le maître du navire. Il cultive le paradoxe, mais je le crois un honnête
homme et fort instruit pour sa condition.
Helven ne put s’empêcher de sourire.
Le maître du bord apparut, bientôt suivi du steward qui annonça le
déjeuner.
--A table, dit Van den Brooks; le chef nous a apprêté une lamproie à la
hollandaise et des dolmades en feuilles de vigne à la mode grecque. Ne
le faisons pas attendre!
Il prit le bras de Marie Erikow.
--Comment vous trouvez-vous à bord, Madame?
--A merveille, mais pour moi, ajouta-t-elle, c’est un conte de fées et
vous êtes un magicien. J’ai peur d’être soudain transformée en souris,
en écureuil, ou en femme de lettres.
--Ne craignez rien, dit-il. Je n’abuserai pas de mon pouvoir, et en ce
qui concerne la dernière des transformations, je n’aime pas les
bas-bleus.
Il ajouta négligemment:
--J’ai là le dernier livre de Mme Maurel. Je vous le prêterai, s’il vous
plaît.
--Grand merci, répondit la Russe.
Les liqueurs--dernières bouteilles de la veuve Amphoux--avaient été
apportées au fumoir, lorsque le capitaine Halifax se présenta.
--Vous avez à me parler, capitaine? dit Van den Brooks.
Halifax fit signe que oui.
--Excusez-moi, dit le marchand.
Et ils sortirent.
* * * * *
Lorsque Van den Brooks reparut, un sourire tremblait dans sa barbe
pactolienne.
--Vous m’excuserez, dit le marchand avec courtoisie, de vous avoir
abandonnés quelques instants.
--Mais, je vous en prie... bien entendu... comment donc!
--Et vous m’excuserez encore de la grande liberté que je vais prendre
avec vous. Ne voyez, je vous en prie, dans ce que je vais vous demander,
qu’une mesure nécessitée par certaines opérations commerciales...
--...
--Voici; je vous serais tout à fait obligé de ne pas quitter ces deux
pièces, jusqu’à ce que l’on vienne vous prévenir que l’accès du pont est
libre.
--Prisonniers! pensa Helven.
--Je vais vous faire apporter des rafraîchissements, des livres, des
journaux, des revues, tout ce que vous pouvez désirer.
--Puis-je avoir le deuxième tome de Krafft-Ebing? demanda le professeur.
--Immédiatement.
--Nous sommes aux arrêts? demanda Marie Erikow.
--Quel vilain mot! C’est une faveur que je vous demande, et vous ne
pouvez me la refuser. Je me confonds en excuses. La nécessité seule...
Et prestement, silencieusement, Van den Brooks disparut. Fort surpris,
les quatre passagers entendirent le glissement du pêne dans la serrure.
--Enfermés, nous sommes enfermés, dit Leminhac.
--Quelles drôles de manières! murmura le professeur choqué.
--C’est tout à fait amusant, dit Marie Erikow, que le mystère
enchantait.
--Je voudrais bien, dit Helven, connaître les opérations commerciales de
M. Van den Brooks. Elles doivent être fort intéressantes.