Helven jeta un regard sur le groupe des matelots qui reprenaient leurs

jeux. Il y avait là une dizaine d’hommes de races mêlées, des

Anglo-Saxons blonds et roses, des Espagnols olivâtres, quelques nègres.

Ils étaient tous uniformément vêtus de blanc. Mais une vision

pittoresque traversa l’esprit du peintre. Il vit en un éclair le pont

d’une caravelle et ces mêmes hommes, le front serré de foulards, le

torse nu, des pistolets à la ceinture, à la bouche les longues pipes de

terre qui portent une ancre et l’image d’un brick, hâlés, guenilleux,

sacrant, crachant, parmi les tonneaux de poudre d’or, les mousquets et

les caronnades. Il vit appuyé au beaupré la haute silhouette du

capitaine Kid et l’ombre du baquet sanglant...

Et son regard revint sur Van den Brooks, qui bourrait son brûle-gueule,

paisible...

* * * * *

Marie Erikow sortait de sa cabine. Elle était dans toute la fraîcheur du

matin, après une nuit de repos que le roulis, léger d’ailleurs, du

navire, n’avait pas troublé.

--Bonjour, fit-elle. Je suis matinale. Félicitez-moi.

--Il est près de midi, dit Van den Brooks. Nous vous félicitons.

--C’est la pleine mer, n’est-ce pas? J’ai vu de mon hublot la ligne

bleue qui monte et descend. Mon Dieu, comme nous sommes loin de tout!

--N’est-ce pas une belle sensation, dit Van den Brooks, que de se sentir

seul et maître de sa destinée?

--Oui, dit-elle. Mais c’est vous qui êtes maître de la nôtre.

--Rassurez-vous: j’en ferai bon usage. A tout à l’heure, ajouta-t-il,

pour le lunch.

Il s’éloigna, laissant la Russe et le peintre dans le grand salon dont

le mobilier était en bois des Iles et d’un plaisant rococo portugais.

--Que pensez-vous de notre hôte? demanda Marie.

--Ce pourrait être un négrier, un opiomane ou un lecteur exaspéré de M.

de Montesquiou-Fézensac. Je ne sais pas encore.

--A coup sûr, il est fort riche.

--Qu’importe! fit Helven. Ce navire est le plus aimable des séjours,

puisque vous l’embellissez.

--Vous cultivez le madrigal?

--A mes heures. Mais reconnaissez que vous régnez sur le vaisseau par la

seule grâce de votre beauté.

--Assez, fit-elle, en remerciant le flatteur d’un regard savant. Ses

yeux avaient la couleur de l’aigue-marine.

--Je vous y prends.

La voix de Leminhac frappa de ses ondes sonores les panneaux de bois de

rose.

--Je vous y prends. Vous écoutez ce séducteur d’Helven. Méfiez-vous!

C’est le serpent lui-même.

Un gong annonçait le déjeuner.

--Permettez-moi, dit Leminhac.

Et il offrit son bras à Marie qui l’accepta en souriant.

--Ce petit Anglais, pensait l’avocat, doit manquer d’expérience.

Van den Brooks présidait une table fleurie. Il avait Marie Erikow à sa

droite et le professeur Tramier en face de lui, par égard pour sa

rosette rouge et son binocle d’or. Le professeur avait bien dormi et

n’avait pu lire douze lignes de Krafft-Ebing sans fermer les yeux.

--Vous travaillez en voyage, demanda Marie Erikow pleine de respect et

de sollicitude.

--Certes, dit le professeur. Il n’y a rien de pareil au bercement du

train pour prédisposer à la réflexion. Mais le roulis du navire endort

un peu.

--Je ne suis pas de votre avis, dit Van den Brooks, je ne me sens jamais

plus actif qu’à mon bord. Mais, ajouta-t-il, les lunettes vertes

tournées vers l’académicien, me permettrai-je de vous demander quel est

actuellement l’objet de vos recherches?

--Je viens, dit Tramier, d’un congrès médical où je représentais la

psychiatrie française. Je suis un «médecin de l’âme».

--Ah! fit Van den Brooks. Quelle mauvaise malade!

--Vous pourriez avoir raison, Monsieur, mais c’est une malade qui

n’existe plus. La médecine l’a tuée depuis longtemps. Descartes l’avait

logée dans la glande pinéale. Mais nous n’avons trouvé, en guise d’âme,

que des fibres et des cellules. Cela nous suffit, et nous opérons fort

bien, sans métaphysique.

--Purgando et saignando, fit Van den Brooks, comme vous avez raison! Il

faut traiter la fièvre par le clystère, la mélancolie par les sangsues

et les humeurs bizarres par la douche.

--Il n’y a point de doute, assura Leminhac.

--Il n’y a point d’âme, dit le professeur; il n’y a que des organes.

--Oh! dit Marie Erikow, je ne puis croire une pareille chose. Alors,

nous serions pareils aux bêtes?

--Ce serait une fâcheuse comparaison pour elles, murmura Helven.

La liqueur du Brésil coula dans des tasses orientales; pipes et cigares

émirent leurs volutes bleues, et l’on se retira pour la sieste.

* * * * *

Cependant, Helven ne dormit pas.

Le navire glissait dans l’embrasement de la mer et du ciel. A bord, le

timonier et l’homme du quart veillaient seuls.

Helven se leva du lit étroit où il s’était étendu quelques instants,

impuissant à s’assoupir. Il ouvrit doucement la porte de la cabine et se

glissa dans l’entrepont. Du dortoir des matelots, des ronflements

s’élevaient.

Le peintre avait quelque expérience des choses de la marine, et il ne

fut pas sans noter certains détails singuliers. La puissance des

machines, la robustesse du navire n’étaient pas le propre d’un navire de

plaisance. Quant au coton, Helven, se glissant par l’échelle qui

conduisait à la cale, n’en distingua point une balle. La cale était

bourrée de provisions et aussi de caisses métalliques dont il ne put

estimer le contenu.

Il termina son excursion par l’avant du navire. Quelle ne fut pas sa

stupéfaction en découvrant, sous des bâches de toile verte, deux petits

canons fixés sur des pivots de cuivre. Les sabords étaient soigneusement

masqués.

--Peste, fit-il, M. Van den Brooks est fort soigneux de son coton...

Comme il regagnait sa cabine, il aperçut la puissante silhouette du

marchand qui montait sur le pont. Il s’effaça rapidement, mais un léger

et inexplicable malaise s’était emparé de lui, à cette brusque

apparition.

* * * * *

Cette nuit-là, réunis sur le pont du vaisseau, le ciel fourmillant

d’astres au-dessus de leurs têtes, lentement balancés par les houles du

Pacifique, ils connurent la beauté du monde.

Les quatre passagers et auprès d’eux Van den Brooks, que Leminhac

nommait maintenant «le Magnifique», reposaient sur des rocking-chairs

que le roulis du navire faisait voluptueusement osciller. Une brise qui,

soufflant des terres lointaines, avait passé sur les forêts de

citronniers, de santal et de bois de rose, caressait leurs fronts,

tandis qu’à portée de leurs mains, des boissons éclatantes et glacées

embuaient le cristal des verres où tremblaient les chalumeaux de paille.

Lorsqu’ils levaient les yeux, ils pouvaient suivre du regard, ondulant

selon le rythme du navire, la Croix du Sud et le cortège des

constellations.

--Tant d’astres ignorés, murmura Marie Erikow. Et lorsqu’ils penchaient

la tête, ils voyaient, émergeant et plongeant tour à tour, l’étrave

sombre du _Cormoran_ ouvrir un sillage de feu, car la mer était

phosphorescente, les vagues rutilaient d’émeraudes, des perles

rejaillissaient sous l’élan du vaisseau, comme un collier qui se brise

et dont les joyaux, inépuisablement, s’égrènent.

--Voyez-vous, dit Van den Brooks, la mer étaler son trésor; la

voyez-vous brasser ses pierreries, comme un avare qui plonge les bras

dans ses coffres et laisse couler entre ses doigts l’or, les rubis et

les émeraudes. Elle ruisselle de joyaux: la voyez-vous avec ses monceaux

de diamants, d’améthystes, de topazes, de béryls et d’aigues-marines,

cette Golconde naufragée...

Il parlait d’une voix lente, mais Helven démêlait, sous la paisible

intonation, je ne sais quoi de rauque et de passionné.

--Et ne songez-vous pas, ajouta-t-il, devant cette munificence, à tous

les trésors engloutis, aux galions bondés d’or et de diamant qu’elle a

happés, à l’incorruptible splendeur qu’elle recèle sous les plis de ses

vagues?

--Si vous saviez, murmura-t-il. Si vous saviez ce qu’il m’a été donné de

voir...

Mais il n’acheva pas...

* * * * *

Une étrange animation régnait à bord, une agitation invisible; on eût

dit que le navire se crispait d’attente et se gonflait de volupté. Des

ombres rôdaient. On devinait des formes couchées le long des

bastingages; des yeux luisaient. Tous sentirent passer sur leur visage

une haleine de désir, comme si auprès d’eux un être formidable et muet

convoitait une proie, et Marie Erikow, abaissant ses paupières, huma

voluptueusement ce souffle.

L’équipage flairait la présence d’une femme, dans l’immense solitude de

la nuit et de la mer, de cette femme qui, une cigarette brasillant au

bout de ses doigts, semblait dormir, les narines palpitantes et des

reflets d’astres mêlés à ses cheveux.

Van den Brooks devinait cette muette convoitise et tournait de temps en

temps la tête vers les ombres les plus audacieuses, comme un dompteur.

Soudain, une voix s’éleva. Elle était chaude, tour à tour langoureuse et

passionnée. Elle martelait des syllabes sonores, des vers éclatants et

âpres:

«Ti quiero, Morena, ti quiero

«Como se quiere la gloria,

«Como se quiere il dinero,

«Como se quiere una madre,

«Ti quiero...»

C’était une supplication. La voix s’infléchissait avec une tendresse

douloureuse, montant jusqu’aux étoiles et retombant doucement sur la

crête lumineuse des vagues. Un Espagnol chantait, s’accompagnant d’une

guitare:

«Una noche en que la luna

«No daba su luz tan bella...»

Une mélodie grave soutenait les paroles et ce chant sauvage et passionné

d’hommes qui ne rient pas. L’amant ouvrait la tombe de la bien-aimée et

recouvrait le cher visage d’un mouchoir, pour que la bouche tant de fois

baisée ne mordît pas la terre:

«Porque no mordie la tierra

«La boca que io besé...»

Marie Erikow avait complètement fermé les yeux. Helven pouvait voir

tressaillir légèrement ses lèvres et il se sentit mordu d’une jalousie

sourde pour ce chanteur inconnu.

Puis ce furent des danses: le zapateado endiablé, la jota:

«Es la jota que siempre canté,

«La jota di mi tiera... olé, olé.»

un tango presque tragique que cadençait la guitare au son voilé par la

main aplatie du musicien; une habanera où vibrait la nostalgie des

danses sous les platanes lorsque les filles aux seins tendus et cambrant

la cheville affrontent les gars bruns qui vont, la cigarette aux lèvres

et le sombrero sur les yeux.

Emportés par le rythme, les matelots espagnols faisaient claquer leurs

doigts, pour marquer la cadence; mais le chanteur invisible continuait

son chant.

Quand il s’arrêta, l’étendue se fit silencieuse et vide.

--Lopez, dit Van den Brooks, arrive ici.

Dans l’ombre, une silhouette surgit. Marie reconnut le barreur du canot

et elle en éprouva un bizarre tressaillement.

--Mon garçon, dit Van den Brooks, tu chantes trop bien. Prends garde à

toi: cela te portera malheur.

Et il lui tendit un cigare.

--Vous êtes un véritable artiste, fit Leminhac.

Mais l’homme tourna le dos, sans mot dire, et disparut.

--Ces Espagnols, nota aigrement l’avocat, sont tous fiers comme Artaban.

Personne ne releva sa remarque. La nuit s’achevait. On regagna les

cabines.

Comme Marie Erikow, précédée d’Helven et de Van den Brooks, descendait

le petit escalier de la coupée, Tommy Hogshead s’effaça contre la paroi

pour la laisser passer. Elle frôla légèrement le nègre dont les yeux

blancs luisaient dans l’ombre. Ayant fermé sa cabine à double tour, elle

se déshabilla en fredonnant:

«Ti quiero...»

vaguement caressée par tous les désirs qu’elle avait suscités et en

savourant l’encens un peu brutal avec satisfaction. Mais elle ne put

dormir. Toute la nuit, elle crut entendre sur le seuil de la cabine un

souffle d’homme endormi, et n’osa pas ouvrir la porte pour rechercher la

cause de cette singulière hallucination.

CHAPITRE IV

OÙ VAN DEN BROOKS SE PRÉSENTE.--HISTOIRE D’UN RICHE.

«Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la

cruauté, délices non passagères, artificielles, mais qui ont

commencé avec l’homme, finiront avec lui.»

LAUTRÉAMONT.

Comme le steward versait l’or du Sparkling Moselle dans un sombre

cristal de Bohême, le professeur Tramier émit quelques idées sur la

richesse.

Le professeur, ancien boursier de collège, candidat tenace à tous les

concours, primé, lauré et médaillé, devenu un des maîtres de la science

et un des médecins les plus consultés de Paris, avait gardé de ses

origines modestes un respect étonné pour le faste. Il n’était pas très

sûr de posséder réellement une limousine de 40 HP, un appartement avenue

d’Iéna et une chasse en Sologne. Dans ses salons où tous les siècles de

la monarchie et de l’Empire confondaient leurs styles, leurs ors, leurs

cuivres, leurs bois peints ou leurs acajous vernis suivant la tradition

brocantesque de l’ameublement national et bourgeois, le professeur se

mouvait gauchement et comme installé par hasard dans un garni trop

somptueux.

Toutefois, il jugea convenable de faire un éloge de la richesse.

--C’est, dit-il, la richesse qui a remplacé l’héroïsme. Nos Dioscures

sont aujourd’hui James Rockefeller et Pierpont-Morgan. Ils nous

apparaissent siégeant sur un Olympe lointain, nimbés d’or et voilés aux

mortels par des nuages de banknotes.

«La foudre elle-même ne manque pas à ces nouveaux Jupiters: ce sont eux

qui font la loi aux rois et non plus le Seigneur tout-puissant, Sabaoth

ou Dieu des armées. Le destin en soit loué. Car ce sont des sages: ils

ont amassé beaucoup de biens, et connaissent, par conséquent, l’art de

conduire les peuples.

--Et de traire les hommes, ajouta Helven.

--J’avoue, reprit le professeur, avec un regard allumé par le repas,

qu’il m’est arrivé d’envier ce que l’on n’ose appeler leur bonheur--car

c’est un mot qui ne signifie rien--mais tout au moins l’enivrement de

leur puissance. Un mot, un coup de téléphone, une fiche à déplacer, et

voici des lignes de chemins de fer qui se déroulent, des vaisseaux qui

essaiment sur la mer, des usines qui s’embrasent, la guerre qui

bouleverse le monde. A volonté, prospérité ou misère, douleur ou joie,

ils sèment tout à pleines mains.

--Mon cher professeur, dit Leminhac, dont les rentes étaient maigres,

vous faites de la mythologie. La mythologie du billet de banque! En

réalité, il n’en va pas ainsi. Les milliardaires sont des bourgeois

économes, mesquins et quelquefois sordides. Un roi du dollar,

aujourd’hui défunt, priait sa femme de ne point acheter d’huîtres, les

trouvant d’un prix trop élevé, et il ne donnait pas de pourboire à ses

cochers, quand il prenait un fiacre. Ils ne sont pas maîtres de leur

fortune qui marche toute seule et, s’ils le pouvaient, ils

l’arrêteraient tout bonnement: elle les effraie. La plupart ne

connaissent pas leur pouvoir et la limite même de leurs richesses. S’ils

bouleversent le monde, c’est par pure incohérence; s’ils sèment la joie

ou la douleur, ils ne s’en aperçoivent même pas; ils n’agissent que par

cupidité, tout comme un épicier de village qui spécule sur son gruyère.

A tous les degrés de l’échelle, l’appétit du lucre est identique: il est

grossier et borné.

--Notre cher professeur Tramier est lyrique, dit Van den Brooks, et M.

Leminhac prononce de vertueuses paroles. Vous parlez des riches. Mais

j’imagine--excusez-moi de la liberté grande--que tous deux vous les

ignorez.

--Il y en a de toutes sortes, dit Marie Erikow. Quel rapport y a-t-il

entre le marchand de cochons de Chicago, accroché à son téléphone et à

ses registres, et le latifundiaire de Moscovie qui vit comme un satrape

et fait knouter ses moujiks? Aucun.

--Oh! fit Van den Brooks, plus que vous ne croyez: il y a un fond

commun. Le professeur a tort; l’avocat aussi. Non point parce qu’ils

généralisent, mais parce qu’ils ne touchent pas le point vif. Vous ne

connaissez pas ce qui fait essentiellement la mentalité du riche, son

vice caché.

--Quel est-il donc? demanda Leminhac. Vous êtes mieux placé que moi pour

le connaître.

--Quand vous le saurez, il vous expliquera tout et vous comprendrez à la

fois mégalomanie et parcimonie, le magnat et le bourgeois sordide, car

tous ces traits coexistent en eux.

--Parlez, dit le professeur. Nul mieux que vous ne saurait nous

éclairer.

--Au fond du sentiment de la propriété, il y a l’instinct de la

destruction. L’enfant n’aime son jouet que lorsqu’il peut le casser.

Voilà toute l’histoire de la richesse. Vous me comprendrez mieux tout à

l’heure.

«Le riche est un destructeur. Sa puissance est faite de destruction,

comme celle de tous les vainqueurs. Il ne s’élève que sur des ruines et

sur des cadavres. S’il détruit d’abord par nécessité ou par ambition,

bientôt il en prend le goût, et il n’y a pas de pire virus que cette

jouissance d’anéantir.»

Van den Brooks s’animait, et, comme toujours, lorsqu’il sortait de son

flegme, ses lunettes vertes brillaient.

--Quand on en a goûté, on continue. Ne croyez pas que le riche ait

l’amour de créer. S’il crée, ce n’est jamais que pour détruire autre

chose à côté. Et naturellement, je ne parle pas du troupeau des

enrichis. Je parle des potentats, des vrais riches, qui ont l’instinct

de la domination, de ceux dont vous dites qu’ils sont le bien et le mal,

ceux-là, croyez-moi--et il appuya sur ces mots--ce sont des rapaces

d’une singulière espèce, car non seulement ils se dévorent entre eux,

mais ils se dévorent eux-mêmes.

«Le riche dont je parle n’a pas la notion de l’utilité. C’est un

carnassier et il mastique: il lui faut de la viande. S’il fait de la

philanthropie, c’est pour avoir beaucoup de moutons à sa portée. Il vous

citera Kant et l’Évangile. Mais il y a toujours un bout de langue

révélateur, au coin des babines.

«Les hommes et les choses n’ont d’autre valeur que de satisfaire son

appétit inépuisable. Ce n’est point lucre, je vous dis, c’est violence

et c’est soif de destruction. Le tigre tue parce qu’il a faim; le riche

tue parce qu’il a le goût de tuer. La plupart du temps, il lui suffit de

savoir que, s’il veut, il peut tuer. Que lui parlez-vous d’utiliser? Ce

qui sert aux autres peut ne pas lui servir.

«Celui qui dépasse lui-même ses appétits inconscients arrive à la

connaissance de sa nature et en jouit. Ce riche supérieur touche au

sublime. Au bout d’une longue carrière, quand il a écumé tous les

océans, édifié sa fortune sur les décombres des maisons rivales, spolié

des milliers d’innocents, il se croise les bras devant ses coffres

bondés et l’amertume des vanités emplit son cœur. Ne croyez pas que

posséder le satisfasse.

«Il y a chez tous les riches un fond d’avarice, et les plus prodigues,

en apparence, sont souvent les plus avares. Mais chez le riche dont je

parle, ce n’est pas l’avidité qui domine. Donnez-lui le monde. Il ne

thésaurisera point. Il le détruira.

«Et c’est pourquoi il arrive souvent que les grands riches défont

eux-mêmes ce qu’ils ont fait. Si l’homme est impuissant à créer, il est

tout puissant pour anéantir; et dans cette œuvre de mort, il sent

s’épanouir toutes ses facultés. C’est alors qu’il touche à la

perfection.»

La voix de Van den Brooks se fit plus grave:

--_Qualis artifex!_ On ne possède bien que ce que l’on peut détruire.

«Si les amants rêvent de mourir ensemble, c’est parce que la possession

complète ne s’accomplit que dans la mort. C’est ainsi qu’il faut

entendre cette phrase de l’Écriture: Il nous aima jusqu’à la mort,

_usque ad mortem_.»

Marie Erikow demeurait, sa cuiller levée, oubliant de porter à sa bouche

un flot de glace au kummel qui fondait lentement.

--Serait-ce un sadique? méditait le psychiatre.

--Un amateur du petit frisson? pensait Leminhac.

--Quel amoureux! rêvait Marie Erikow.

Helven regardait curieusement le marchand de cotonnades qui vidait

maintenant à petits coups un gobelet de Xérès.

--Tenez, dit Van den Brooks, je vais vous raconter une histoire:

«Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de la banque Vermont, Lorris

et Cº.

--Parbleu, dit Leminhac, j’ai été le chargé d’affaires d’un des

créanciers français. Dieu sait s’ils étaient nombreux.

--Oui, fort nombreux. Ce fut une affaire sensationnelle.

--Un coup de tonnerre! appuya l’avocat.

--J’ai quelques détails sur cette catastrophe financière. De

Vermont--mettons que ce fut un de mes amis--descendait d’une ancienne

famille de huguenots français, émigrés au Canada et passés en Amérique

au moment de l’Indépendance. Curieuse famille, d’ailleurs, dont l’un des

ancêtres chevaucha, botte à botte, avec le baron des Adrets et pendit,

empala ou rôtit pas mal de papistes, sans compter un certain nombre de

ses coreligionnaires qu’il soulageait de leurs bourses, sur les routes

de l’Estérel, avant de les expédier dans un monde où le dieu des

parpaillots se chargerait de reconnaître les siens. C’était d’ailleurs

un aimable homme, encore peu huguenotisé, et qui, tout en ferraillant

pour la bonne cause, pratiquait un scepticisme parfait en matière de

morale et même de droit commun. Poète entre deux boute-selles, et

fessant les maritornes d’auberge, on lui attribue quelques pièces

apocryphes d’un recueil intitulé «le Carquois» et dont le principal

auteur fut le sieur Louvigné du Dézert illustré par votre compatriote

Fernand Fleuret.

--C’est un livre licencieux, dit le professeur. Je l’ai feuilleté chez

un bouquiniste et les marchands ne l’exposent que ceint d’une solide

ficelle.

--Ses descendants, fort puritains, élevèrent consciencieusement des

bœufs, des porcs et des chevaux et amassèrent une fortune qui redora le

blason comtal. La banque fut fondée à New-York en 1876, par le comte

Gratien dont le fils épousa une Espagnole. Celle-ci, naturellement

catholique, éleva dans sa religion leur fils unique, Lionel, qui, à la

mort de son père, prit avec son coassocié William W. Lorris la direction

de la banque dont il était le principal actionnaire.

«Lionel était un grand gaillard, fait pour remplir l’armure de son

ancêtre, mais qui, malgré son apparence de reître, vécut comme un moine

les années de sa jeunesse. Sa mère l’avait confit en dévotion et lui

avait farci l’esprit de toutes les fariboles que peut nourrir

l’imagination d’une fille de hidalgo. Elle lui représentait l’enfer

ouvert sous chacun de ses pas et l’enfant s’attendait toutes les nuits à

voir flamber à son chevet les yeux du diable venu pour le quérir sous la

forme d’un barbet. Salutaire éducation!

--Salutaire en effet, dit le professeur. Elle remplit les asiles

d’aliénés.

--Erreur, mon cher maître. Elle aiguise la sensibilité, elle fait des

poètes, des saints et les fanatiques qui sont les maîtres du monde.

--Cela revient au même, dit Tramier.

--Passons! Lionel eût fait un bon inquisiteur, si grand était son amour

du prochain. Il eût rôti la moitié du monde pour garnir le paradis. Sa

fortune était considérable et il ne la négligeait point. Au contraire,

il était fort assidu à ses bureaux et la banque prospérait.

«Sa vie était celle d’un ascète. On ne le trouvait qu’à son office de la

City et dans son hôtel de la Cinquième Avenue où il avait aménagé une

précieuse bibliothèque, car il était fort curieux de lettres et

d’histoire.

«William W. Lorris, son associé, semblait fort lié avec lui, bien plus

encore par une amitié véritable que par la communauté de leurs intérêts.

Les deux ne faisaient qu’un et pourtant, il ne pouvait exister d’êtres

plus différents: Lorris, enjoué, bon vivant, amateur de chevaux et de

femmes; Lionel, chaste, taciturne, et couvant un feu intérieur.

«Quelques opérations, adroitement réussies, celle du Columbian Railway,

de la compagnie électrique de l’Ohio, etc., classèrent Lionel parmi les

premiers financiers de son temps et valurent à la raison sociale un

surcroît de renommée.

«C’est en plein succès et à l’apogée de sa gloire et de sa prospérité

que Lionel de Vermont disparut.

«Sans tambour ni trompettes. Un jour, l’huissier qui veillait aux

barrières de son Louvre, ne le vit point arriver à dix heures sonnantes,

comme il en avait invariablement coutume. Le jour même, William W.

Lorris reçut une lettre de son associé, l’informant que Lionel se

rendait en Europe pour quelque temps, qu’il ne fallait pas s’attendre à

recevoir de ses nouvelles et que l’on ne s’inquiétât d’aucune manière.

Il reviendrait en temps voulu.

«Une année, deux années s’écoulèrent. Confiant dans la parole de son

ami, William W. Lorris administra l’office du mieux qu’il put et sa

gestion fut heureuse. Il ne cessa jamais d’espérer le retour de Lionel,

prêt à lui exposer, le jour où l’on tuerait le veau gras, la

comptabilité la plus loyale et la plus nette.

Le Maître du Navire · 第 2 / 16 段