L’Aventure! Mot magique où bruissent toutes les voix du myst

COLLECTION LITTÉRAIRE DES ROMANS D’AVENTURES

LOUIS CHADOURNE

LE MAITRE

DU NAVIRE

[Illustration]

L’ÉDITION FRANÇAISE ILLUSTRÉE

30, RUE DE PROVENCE--PARIS

1919

DU MÊME AUTEUR

Commémoration d’un Mort de printemps, poème. (Paris, 1917. _Épuisé_.)

L’Amour et le Sablier, poèmes. (_La Belle Édition_, Paris, 1919.)

EN PRÉPARATION:

Poèmes pour les Deux Crépuscules. (Édition de _La Sirène_.)

Le Conquérant du Dernier Jour, nouvelles.

La Force Ensevelie, roman.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

25 exemplaires sur papier hollande numérotés de 1 à 25.

(Sept de ces exemplaires,--les numéros 1 à 7,--n’ont pas été mis dans le

commerce.)

Tous droits de traduction, d’adaptation, de reproduction et de

représentation réservés pour tous pays, y compris la Suède et la

Norvège.

Copyright 1919 by _L’Édition française illustrée_, Paris.

[Illustration]

LOUIS CHADOURNE

Le

Maître du Navire

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE

DEUX BOIS ORIGINAUX DE DARAGNÉS

(Frontispice et couverture)

PARIS

L’ÉDITION FRANÇAISE ILLUSTRÉE

30, Rue de Provence, 30

1919

AVANT-PROPOS

négligeable

A L’ANCIENNE MODE

Lecteur,

Tu tiens à juste raison pour outrecuidant un auteur qui se mêle

d’extraire à ton usage, et sans que tu l’en pries, la moelle et le suc

de son livre. Ce n’est souvent que viande creuse: aussi, ne ferai-je pas

de la sorte. Je t’avertis donc de t’arrêter à l’écorce romanesque de

cette fiction et de n’y point chercher l’amande. Toutefois, si tu veux

philosopher--et l’on dit bien à tort que c’est le propre de l’homme, car

les chats, les hiboux et les éléphants ont plus que lui le goût et le

loisir de la réflexion--si tu veux philosopher, dis-je, pousse plus

avant en cette aventureuse fantaisie. Ce que tu cherches, tu le

trouveras sans doute, car tu le portes en toi-même à ton insu et l’on ne

découvre que les trésors enfouis dans son propre cœur.

Le Maître du Navire

PREMIÈRE PARTIE

LA TRAVERSÉE COMMENCE

CHAPITRE PREMIER

L’HOMME AUX LUNETTES VERTES.

«Quel est ce guerrier qui s’élève au-dessus des autres: son

bouclier est semé d’étoiles et son aspect n’est pas celui d’un

mortel?»

EURIPIDE.

En soulevant le store baissé, à cause de la lumière crue, sur la large

baie du wagon-salon, Leminhac découvrit, barrant l’horizon de sa ligne

puissante, la Cordillère des Andes dont quelques sommets étincelaient.

Ce spectacle majestueux ne lui inspira qu’une réflexion prosaïque:

--Ce train n’avance pas.

Mais, comme il se piquait de quelque sentiment de la nature et qu’on ne

peut décemment, lorsqu’on est avocat et conférencier, laisser passer

sans commentaires la perspective éthérée, sur un sombre azur, des

cratères du Chimborazo ou du Cotopaxi, il ajouta:

--Panorama en vérité grandiose. Et comme on est loin de Paris!

Un Français se reconnaît en voyage à ce qu’il accommode à toutes les

sauces ces syllabes magiques: Paris! Ce nom bien-aimé ne quitte pas ses

lèvres, surtout si le voyageur est natif de Pézenas ou de

Brive-la-Gaillarde. Si vous rencontrez un Français sous la ligne précise

de l’équateur, comme c’est le cas dans cette histoire, ou dans une oasis

du Sahara, ou buvant le thé sur le poêle d’une isba sibérienne, ne

manquez pas de lui demander innocemment:

--De quel pays de la France êtes-vous originaire?

Il ne manquera pas de vous répondre:

--De Paris, naturellement.

Et parfois avec le plus riche accent de Provence ou de Gascogne. Nous ne

trouvons sur la mappemonde que des Français de Paris.

Si maître Leminhac, jeune gloire du barreau parisien, égaré au

centre--bien lointain--de notre planisphère terrestre, évoquait ainsi la

Ville Lumière, c’était sans doute moins pour rappeler à son vis-à-vis,

vieillard correctement binoclé d’or, les délices de notre moderne

Capoue, que pour attirer l’attention bienveillante d’une troisième

personne jusqu’ici plongée dans la lecture d’un livre, sans nul doute

anglais, si l’on en jugeait par la couverture de toile verte, agrémentée

de filets d’or.

L’effet cherché se produisit naturellement, et la troisième personne,

dont Leminhac n’avait encore aperçu qu’une lourde torsade dorée sous la

soie d’une écharpe, découvrit, l’espace d’un instant, un profil un peu

lourd, mais d’une étrange séduction.

--C’est une Russe, pensa Leminhac qui avait fait de sérieuses études

ethnologiques au Palais de glace et, plus récemment, dans un atelier

cubiste de Montparnasse.

--C’est une Russe, répéta-t-il, satisfait de sa perspicacité encore

invérifiée d’ailleurs. Il n’y a qu’elles pour avoir ce menton un peu

fort, ce nez légèrement aplati et pour être cependant les plus

séduisantes créatures. Et quels cheveux!

--Il me faut voir ses yeux, ajouta-t-il. C’est indispensable.

--Ne pensez-vous pas, Leminhac, dit le vieillard binoclé d’or, que nous

arriverons en retard à Callao?

--Je le pense, mon cher professeur, répondit l’avocat. D’après

l’horaire, et si je me souviens bien de l’heure à laquelle nous avons

passé à la dernière station, nous avons déjà un retard de cinq heures.

--C’est peu, évidemment, pour de pareilles distances.

--Oui, fit Leminhac, mais il serait fâcheux de manquer le _Gloucester_ à

Callao. Les formalités pour les bagages sont longues.

--Patience, fit le professeur.

Et il se replongea dans la méditation du deuxième tome de Krafft-Ebing,

dont il avait commencé la lecture à Yokohama, et il n’était encore qu’à

la cinq cent quatre-vingt-treizième page.

Le nom, articulé par Leminhac avec un faux accent anglais, du

_Gloucester_ fit de nouveau émerger dans la lumière le profil blond.

--J’ai vu ses yeux, soliloqua-t-il de nouveau. Ils sont indiscutablement

slaves.

Cependant, le train ralentissait sa course, patinait sur ses freins et

stoppait net.

--Une panne, sursauta le professeur.

--Impossible, fit Leminhac.

L’inconnue ferma son livre, esquissant une moue impatiente, et se

dirigea vers le couloir.

Le train s’était arrêté dans la brousse. Un vaste désert parsemé de

blocs de lave spongieux et noirs, hérissé de buissons et d’arbustes

épineux--à l’ouest, les nappes miroitantes des Salines--un paysage

métallique, noir et blanc, sur qui, brusque, la nuit équatoriale

s’affaissa.

Leminhac avait suivi l’inconnue dans le couloir et s’affairait auprès du

contrôleur nègre, en un anglais douteux mêlé de sabir.

--Qu’y a-t-il donc?... retard incompréhensible. Ah! ils sont jolis, les

chemins de fer américains!

--Le passage est difficile, Monsieur, repartit l’agent au sombre visage.

Le poste nous avertit que la lisière nord de la forêt est en feu. Si

l’incendie est grave, il sera impossible de franchir cette barrière de

flamme.

--Bigre, pesta Leminhac. Et que fera-t-on alors?

--On attendra.

--Est-ce que cela peut durer longtemps? interrogea le professeur,

accouru à son tour.

--On ne peut pas savoir. Toutefois, il n’y a pas lieu de craindre que

l’incendie s’étende considérablement, la forêt étant humide et pleine de

marécages. La zone du feu est très limitée.

--Combien de temps encore?

--Dix, douze heures. Un jour peut-être, au maximum.

--Nous manquerons le paquebot, gémit Leminhac. C’est inévitable. Il part

demain à 13 h. 40. Et il est déjà 9 heures du soir.

L’inconnue parut s’inquiéter et s’approcha du groupe.

--Croyez-vous, Monsieur, demanda-t-elle à Leminhac, que nous ne

puissions vraiment prendre le _Gloucester_?

--Je le crains, Madame, et vous m’en voyez navré. J’ai assez de ce pays.

Il est morne. On y étouffe. Les naturels n’ont pas de conversation...

C’est une bonne fortune rare que de rencontrer en pareil lieu d’aussi

agréables compagnons de voyage, une bonne fortune que le malencontreux

incident qui nous retarde va nous faire encore apprécier davantage.

--Hélas! fit l’inconnue, serons-nous contraints de demeurer trois

semaines à Callao, dévorés par les moustiques?

--Il n’y a, en effet, pas de départ de ce port-là avant vingt jours. Il

faudra gagner Guayaquil ou revenir à San-Francisco.

Le professeur qui avait, en raison des circonstances, renoncé à

Krafft-Ebing, apparut, le chef orné d’une casquette d’un vert sournois.

--Si vous me le permettez, Madame, et puisque nous voici compagnons

d’infortune, je ferai les présentations.

Il montra le professeur:

--M. le professeur Tramier, de l’Académie de médecine de Paris.

Et, se désignant lui-même:

--Anatole Leminhac, avocat à la Cour, Français, Parisien même...

--Maître Leminhac, interrompit l’inconnue, pour la plus grande

stupéfaction de l’avocat et du médecin, maître Leminhac? Mais,

n’est-ce pas vous qui avez si brillamment plaidé dans l’affaire

Soliveau-Depréchandieu?

--C’est moi-même. Par quel hasard mon nom, si modeste encore, est-il

parvenu à vos oreilles, Madame...

--Madame Erikow, Marie Erikow. Ne vous étonnez pas. J’ai suivi les

audiences. Cette affaire était passionnante, n’est-ce pas? Et j’ai

admiré votre talent.

--Vous me flattez, Madame.

--Leminhac est la modestie même, crut devoir ajouter le docteur Tramier.

Mais c’est une des futures gloires de notre barreau.

--Je n’en doute pas, dit Mme Erikow, avec un sourire poli.

--Et vous êtes Russe, Madame?

--Russe de Moscou,

--Je l’avais deviné.

Quelques-uns des voyageurs étant descendus, Leminhac proposa de suivre

leur exemple.

La nuit était venue. Aux yeux des voyageurs, vers le nord, l’horizon

apparut, embrasé. Au bas du ciel, la masse obscure de la forêt se

dressait comme une titanique cité de ténèbres. Une barre d’un rouge

sombre coupait l’horizon et sur cet écran de feu se tordaient des arbres

dont les arabesques convulsées, nettement dessinées en noir d’encre,

évoquaient une lanterne magique pour géants.

--C’est sinistre, murmura Leminhac.

--C’est splendide, soupira Mme Erikow.

--C’est bien ennuyeux, gémit le professeur.

La brise lourde qui soufflait du Pacifique apportait sa senteur marine

où se mêlaient les bouffées âcres de l’incendie, l’odeur des plantes

tropicales huileuses et grasses que rongeait lentement le feu. On

percevait la crépitation des branches et le craquement sourd des troncs

qui éclataient.

Leminhac offrit son bras à Mme Erikow pour faire quelques pas le long de

la voie ferrée. Les autres voyageurs causaient ou fumaient, par groupes;

de petites braises de cigares trouaient l’ombre.

Un Espagnol, coiffé d’un sombrero gris et plat et vêtu

d’homespun,--tache claire dans la nuit,--jurait sans interruption:

--_Sacramento! Ciento mil pesetas, he de perder esta noche._

Une miss soupirait:

--_What a beautiful night!_

et citait du Shelley:

«_Palace roof of cloudless nights,

«Paradise of golden lights._»

L’avocat se pencha vers sa compagne:

--Vous allez à Sydney, sans doute?

--Oui. J’ai des propriétés là-bas.

--C’est également notre destination, à Tramier et à moi.

--Vos cabines sont réservées?

--Oui; la vôtre aussi?

--Naturellement.

--Pourvu que le _Gloucester_ nous attende?

--Je commence à désespérer.

La nuit s’écoulait et le sinistre rougeoiement de l’horizon ne

disparaissait pas du ciel.

Marie Erikow regagna son sleeping, tandis que Leminhac et Tramier

jouissaient, non sans quelque aigreur, de la nuit tropicale baignée

d’aromes.

Comme elle s’approchait du train, elle trébucha, laissant échapper un

léger cri. Une main robuste sortit de l’ombre, providentielle.

--Vous êtes-vous fait mal, Madame? dit une voix où perçait un accent

anglais.

Un homme, dont elle distinguait mal les traits, mais qui semblait jeune,

la soutenait sous le bras. Une pipe courte brûlait à sa bouche. Il

sentait bon l’ambre et le tabac de Virginie.

--Non, Monsieur, ce n’est rien. Un bleu, tout au plus. Mais comment

ai-je pu tomber?

--Vous avez buté dans un fil de fer: permettez-moi de vous aider à

remonter en voiture.

Le voyageur l’accompagna silencieusement jusqu’au wagon, éclairé

doucement de lampes électriques, dont quelques-unes étaient déjà en

veilleuses. Le train allongé, avec ses traverses de cuivre et les

chiffres dorés de la compagnie, reposait sur ses ressorts, comme une

bête de luxe. Le wagon-salon, placé à l’arrière, tout en glaces,

étincelait dans l’épaisseur morne de la nuit.

A la clarté des lampes, Marie Erikow put détailler la physionomie de son

Sigisbée nocturne. C’était un jeune homme, vêtu d’un complet à carreaux

de coupe sportive, coiffé d’une casquette, type classique de l’Anglais

en voyage. Quand elle leva les yeux, elle vit qu’il était beau. Découplé

comme un joueur de cricket, il avait un visage d’un ovale très pur, dont

la pâleur rosée était toute féminine; mais le menton volontaire

dissipait l’impression un peu trouble que pouvaient causer la douceur

régulière des traits et le charme sensuel de la bouche.

Il s’inclina respectueusement:

--Robert Helven, de Cambridge, peintre.

Elle le remercia de son appui, et lui tendit la main. Il la serra. Elle

le trouva correct, mais un peu froid.

Aussi ajouta-t-elle, comme il regagnait son compartiment:

--Vous allez sans doute à Callao. Nous nous reverrons en route.

Les stores baissés, elle défit ses lourdes torsades, mira en souriant

l’éclair de ses yeux glauques et de ses lèvres carminées, puis

s’enveloppa dans une robe chinoise de soie violette où jouaient des

cigognes d’or et des oiseaux à aigrette. La couchette du sleeping

l’accueillit et elle ferma les yeux sur la seconde page du dernier livre

de M. Claude Farière, préférant sans doute à sa littérature l’image

indécise d’un portrait de Gainsborough.

* * * * *

Quand Marie Vassilievna Erikow se réveilla, le train filait à travers la

grande plaine fertile qui longe le Pacifique. Son sommeil, après

plusieurs journées de voyage, avait été si profond qu’elle n’avait pas

senti le bercement du rapide en marche, succédant à l’immobilité de la

halte. Elle fit jouer les stores et les abaissa immédiatement, tant la

lumière était vive.

Sur la plate-forme vitrée du wagon-salon, Leminhac et le professeur

Tramier semblaient hypnotisés par le ruban d’acier que le train dévidait

vertigineusement derrière lui.

--Onze heures, gémit lugubrement la future gloire du barreau. Onze

heures! A treize heures quarante, le _Gloucester_ lèvera l’ancre. Nous

sommes bons.

--Résignons-nous, répliqua le docteur, à qui la lecture persévérante de

Krafft-Ebing--entreprise à Yokohama--avait donné une patience à

l’épreuve de tous les coups du destin. Résignons-nous. Qui sait? le

paquebot ne sera peut-être pas encore parti! C’est un petit bateau sans

importance.

--Petit ou grand, ne vous imaginez point qu’il va nous attendre. Rien à

faire, que rester à Callao trois semaines ou regagner San-Francisco.

Peste soit des forêts, des trains et des incendies!

Marie Erikow entra à ce moment. Elle avait un tailleur de voyage d’une

étoffe claire et moelleuse qui drapait sa taille un peu lourde. Sous les

voiles, sa chevelure laissait étinceler des paillettes d’or.

--Bonjour, fit-elle. Alors, il paraît que c’en est fait du _Gloucester_?

--Il paraît, dit tristement Leminhac. Nous n’arriverons qu’à la nuit.

--C’est absurde. Quelle folie! C’est bien ma faute. J’aurais dû partir

plus tôt. On n’arrive pas ainsi au dernier moment.

--Nous aussi, soupira le professeur.

--Oui, nous aussi, dit impétueusement Leminhac. Quand je pense que je

dois prononcer dans quinze jours à Sydney ma conférence sur l’éloquence

révolutionnaire, conférence à laquelle assisteront vingt mille personnes

dont pas une ne sait un mot de français, quand je pense à cela, mon âme

se déchire et mes yeux se remplissent de larmes.

--Séchez-les vite, dit Marie Erikow. Vous ferez votre conférence à

Callao.

--Je ne compte pas y rester. Dieu me préserve de vos palaces

équatoriaux.

--Nous déciderons là-bas, conclut judicieusement Tramier, ce qu’il nous

restera de mieux à faire, une fois sûrs que le _Gloucester_ est bien

manqué.

Au dining-car, pour le déjeuner, Mme Erikow, le docteur et Leminhac

s’assirent à la même table. Une place restait libre. Ce fut le peintre

anglais qui l’occupa. Marie Erikow en profita pour présenter celui

qu’elle appelait généreusement son «sauveur». Leminhac conçut de

l’heureuse fortune du jeune Anglais un dépit qu’il dissimula

diplomatiquement. Il fut d’ailleurs éblouissant, répandant aux genoux de

la Russe toute une pacotille de scintillantes banalités. De temps à

autre, d’une main potelée, il lissait ses favoris qu’il portait courts à

l’instar d’un critique littéraire fort en vue dans la capitale. Le

docteur mâchait en silence, assaisonnant tous les plats d’une

Worcester-sauce susceptible de corroder le diamant. Quant à l’Anglais,

Marie Erikow nota qu’il avait les yeux marrons ou café très clair et de

belles dents, qu’il portait à l’annulaire gauche une bague touch-wood

ornée d’une émeraude et qu’il mangeait et parlait avec une sobriété

puritaine. Il ne prononça que quelques mots et ce fut pour lui demander

si elle ne désirait pas quelques gouttes de la sauce infernale accaparée

par le professeur. Néanmoins, il parut charmant, car une jolie bouche

est plus séduisante que les plus brillants mots d’esprit. L’âge et la

figure d’Helven le dispensaient de tout effort pour plaire. Il

paraissait d’ailleurs timide et l’ignorance même qu’il manifestait de

ses avantages leur en ajoutait un nouveau.

Marie Erikow alluma une cigarette et s’étendit nonchalamment sur un des

larges fauteuils de cuir. Le train avait accéléré encore sa vitesse et

déchirait l’espace, qui s’ouvrait en sifflant devant la Compound à la

nuque trapue dont les bielles se détendaient avec la souplesse de

muscles bien entraînés.

Leminhac, sur la plate-forme, tirait quelques bouffées d’un Upman choisi

par l’académicien dans les boîtes d’acajou présentées par le steward.

Tramier assurait un binocle hésitant, penché sur l’indicateur du Lloyd.

Ils étaient seuls. Helven, dans le wagon-salon, contemplait la Russe,

attentif et un peu languissant, pareil à un lévrier de race.

--Inquiétant, ce jeune Anglais! dit Leminhac.

--Inquiétant? Et pourquoi donc? repartit Tramier. Il me semble fort bien

élevé.

--Je n’aime pas le genre Dorian Gray, ni ces champions de boxe qui vous

ont des visages de vierges préraphaëlites.

--Le gaillard paraît musclé comme un jeune tigre.

--Et avec cela, des yeux de gazelle. Je n’aime pas la confusion des

genres, mon cher professeur. Nous autres, Français, nous autres, Latins,

nous répugnons à ces mélanges. Notre type de la beauté masculine est

plus simple et plus grave...

Ce disant, il ajusta d’un coup de pouce une cravate doctrinaire de soie

noire ornée d’un camée et rejoignit la Russe et l’«Antinoüs de

Cambridge».

Tramier, solitaire, reprit mélancoliquement la page cinq cent

quatre-vingt-quatorzième de Krafft-Ebing.

* * * * *

Le temps et l’espace furent consciencieusement dévorés par

«_le dragon mugissant qu’un savant a fait naître_»

si bien que le rapide entra dans la gare de Callao deux heures plus tôt

que ne s’y attendaient les voyageurs, rattrapant ainsi une partie de son

long retard.

Hélas, la joie des quatre compagnons fut de courte durée!

--Le _Gloucester_?

--Parti à treize heures quarante.

--Sacramento!

Ainsi jurèrent ensemble l’Espagnol vêtu d’homespun et Leminhac qui

affectait une certaine pratique de la langue des hidalgos, tout en usant

de libertés républicaines avec l’accent tonique.

Comme la journée était fort avancée, on élut de camper patriarcalement

dans un Palace de goût municho-viennois, adorné de pâtisseries en stuc

et pareil à ces pièces montées où bave la crème et où l’on dessine avec

du sirop de si agréables figures. Ses balcons ventrus et dorés

s’arrondissaient face à la mer et les houles du Pacifique venaient

déployer dédaigneusement leurs écharpes sous les masques horrifiques de

mascarons œdémateux.

Un portier suisse attendait au centre de la terre la Russe, l’Anglais et

les deux Français qui ne s’en montrèrent point surpris. On leur assigna

des chambres dont le mobilier eût découragé les amis de M. Francis

Jourdain. Ils y reposèrent, d’ailleurs, à poings fermés, sans entendre

la plainte des flots qui portèrent Magellan et les cinq caravelles:

_Trinidad_, _Santiago_, _Victoria_, _Conception_ et _San-Antonio_, à la

conquête des terres inconnues où des sauvages, peints en jaune et des

cornes de cerf dessinées sur les joues, offrirent aux Portugais des

clous de girofle et des oiseaux de Paradis.

La nuit fut pour eux sans rêve, sauf peut-être pour Marie Erikow; elle

leur fut aussi de pauvre conseil, car ils se retrouvèrent le lendemain

sur le quai inondé de soleil, encombré de balles et de tonneaux, tous

quatre incertains de ce qu’ils devaient décider.

La chaleur était fort lourde.

Leminhac, qui s’imposait maintenant comme le cacique de l’errante tribu,

proclama:

--Entrons quelque part. Nous prendrons un apéritif.

Pour la couleur locale, on choisit le bar du _Pajaro Azul_. L’endroit

était frais et confortable. Sur le comptoir peint d’un bleu clair à

faire grincer les dents, sans doute à cause de l’enseigne et faute

d’oiseau d’aucune sorte, s’entassaient des pyramides de citrons, de

limons, de goyaves; le soleil, tamisé par de larges stores de pailles,

jouait sur l’écorce des pamplemousses, sur la peau tendue à éclater des

figues de Surinam. De l’arrière-boutique, où s’entassaient des caisses

d’épices et des ballots de riz ou de manioc, glissait une odeur de

vanille.

--Je pense, dit Helven le silencieux, à un petit bar de la Jamaïque, qui

sentait la cannelle comme celui-ci est parfumé de vanille. On y mangeait

des melons exquis que l’on avait laissés, une nuit entière, le ventre

bourré de glace pilée, de tranches d’ananas, de bananes coupées en menus

morceaux; le tout, arrosé d’un rhum comme on n’en boit que là-bas, noir,

sucré et aromatisé de cannelle...»

--Je vois, dit Leminhac, que vous avez beaucoup voyagé.

--Et, ajouta Marie Erikow en riant, que vous agréez avec reconnaissance

les dons du Seigneur.

Ils s’assirent autour de quatre verres que l’or du whisky enflamma sans

retard.

--Que faire? dit Marie Erikow.

--Absurde aventure, gémit Leminhac. Ce paquebot...

Comme il disait ces mots, un homme d’une taille gigantesque, le visage

haut en couleur et noyé dans une barbe flamboyante, entra dans le bar.

Il était sobrement, mais fort proprement vêtu d’un complet de toile

blanche très fine et dont la coupe était parfaite. Coiffé d’une

casquette à visière vernie, il pouvait passer pour un marin, mais rien

n’indiquait son grade et le nom du vaisseau.

--Ce gentleman, dit Helven, ferait un superbe horseguard.

--Ce doit être un officier de marine. Il y a une canonnière en rade,

supposa Marie Erikow qu’intriguait la singulière prestance de l’inconnu.

Celui-ci s’assit à une table voisine et commanda une tasse de thé

bouillant.

--C’est un homme qui a l’habitude des pays chauds, murmura Tramier.

L’homme souleva sa casquette. Une paire de lunettes vertes voilait son

regard; les joues étaient hâlées par le vent de mer; le bas du visage se

perdait dans le remous flamboyant de la barbe.

--Un Pactole, dit Leminhac.

Il y avait dans la physionomie du personnage, malgré ses manières aisées

et la bonhomie avec laquelle il s’adressait, en espagnol, au garçon du

bar, une telle étrangeté,--due peut-être aux deux disques verts qui

auréolaient ses orbites--que les quatre voyageurs éprouvèrent quelque

gêne à reprendre leur conversation.

--Il est navrant, dit Leminhac, d’avoir manqué ce paquebot.

--Cela nous fait un retard interminable, dit Tramier.

--Que faire? demanda Marie Erikow.

--Partir pour San-Francisco demain, proposa Helven. Nous y attendrons le

prochain départ puisque, j’imagine, Sydney est notre commune

destination.

--Nous en avons encore pour une quinzaine au moins, gémit Leminhac.

--Il n’y a pas d’autre moyen...

* * * * *

L’inconnu payait, se levait et disparaissait en laissant tomber derrière

sa haute silhouette le rideau de perles bariolées qui servait de porte.

--Drôle de corps, murmura Leminhac.

Ils reprirent leur discussion, incertains, irritables, trouvant, malgré

la fraîcheur vanillée du «Pajaro Azul», que l’aventure tournait mal.

L’Aventure! Mot magique où bruissent toutes les voix du mystère. Elle se

présenta brusquement, comme toute aventure qui se respecte, dans la

clarté bleue du bar, masquée d’humour, bonasse et sournoise à la fois,

sous la forme d’une lettre qu’apportait un matelot, tout de blanc vêtu

et dont le béret portait en banderolle, lettres d’or sur fond noir, ce

mot: _Cormoran_.--Le marin entra prestement dans la salle et, sans

hésitation, remit à Tramier que son aspect vénérable désignait comme le

doyen de la bande, une large enveloppe blanche cachetée, gravée d’une

ancre autour de laquelle se répétait, en exergue: _Cormoran_.

--Pour moi? exclama Tramier stupéfait.

L’homme s’inclina et disparut d’un pas léger, amorti par les semelles de

corde.

--Mais c’est impossible! hoquetait le docteur. Impossible. Qui diable

puis-je connaître ici? Et comment cet homme m’a-t-il reconnu?

--Ouvrez donc, conseilla Helven.

Avec quelques précautions craintives, et comme si le pli avait dû

contenir un explosif habilement dissimulé, le professeur Tramier, de

l’Académie de médecine, décacheta l’enveloppe.

Une stupeur souriante inonda son visage.

--C’est inouï, fit-il.

--Parlez, je vous en supplie, gémit Marie Erikow, qui crispait ses

belles mains impatientes sur la table. Parlez. Lisez cette lettre.

--Elle nous est adressée à tous, dit le docteur.

--Ah! par exemple, cria Leminhac.

--Voici:

A BORD DU _Cormoran_.

«_Le hasard qui m’a fait surprendre votre conversation me permet de vous

rendre un service et je ne saurais hésiter un instant devant la

perspective d’obliger des personnalités aussi distinguées que celles du

professeur Tramier, de l’Académie de médecine_»...

--Connu, vous êtes connu sous l’équateur, exclama, transporté d’envie,

Leminhac.

--«... _de maître Leminhac, du barreau de Paris_...

--Moi aussi, bégaya l’avocat. Mais c’est de la magie!

--«... _de sir William Helven, le peintre bien connu et, j’ai réservé

son nom pour couronner cette liste précieuse, de l’infiniment charmante

Marie Vassilievna Erikow_...

--Il est exquis, murmura-t-elle... Mais qui est-ce donc?

--Notre voisin à lunettes, dit Helven.

--«... _Mon yacht, le Cormoran, qui est un fort bon bâtiment gréé pour

la haute mer et avec qui j’ai accompli de nombreuses traversées, peut

vous mener sans encombre à Sidney où moi-même j’allais me rendre.

N’hésitez pas à accepter l’hospitalité d’un honorable commerçant qui

professe le respect de la science, de l’art et de la beauté_...

--Et de l’éloquence? insinua Leminhac.

--«... _Vous trouverez à mon bord tout le confortable et le dévouement

attentif de_

VAN DEN BROOKS

_Marchand de cotonnades._

«_P.-S.--Si l’offre vous convient, vous trouverez, à 5 heures, à

l’embarcadère, un canot qui vous mènera à mon bord et transportera vos

bagages._»

--C’est fantastique, dit Leminhac. Comment sait-il nos noms?

--Acceptons, acceptons. Quelle drôle d’aventure, cria Marie Erikow,

battant des mains.

--Mais, dit Tramier, je ne connais pas ce M. Van den Brooks.

--N’importe, il nous connaît. Cela suffit. Et il nous invite! répliqua

Marie.

--Un monsieur qui possède un navire gréé pour la haute mer ne peut être

que respectable, assura Leminhac. Et de plus, il se dit marchand de

cotonnades. C’est une profession fort honorée.

--Hm... dit Tramier. A mon âge, je ne voudrais pas faire d’imprudence.

Comment serons-nous installés?

--Fort bien, j’en suis sûre, insista Marie qui ne tenait plus sur sa

chaise. Il le dit, d’ailleurs.

--On peut toujours voir, proposa Leminhac.

--C’est cela, allons voir Van den Brooks!

Et Marie Erikow sortit précipitamment du bar, suivie de Leminhac et de

Tramier, éperdu, qui s’accrochait à ses basques.

Le jeune garçon du _Pajaro Azul_ rattrapa Helven.

--Ce n’est pas payé, Senorito.

Helven solda les whiskys puis, se tournant vers le muchacho dont les

yeux luisaient sous des sourcils de charbon:

--Connais-tu ce grand marin à barbe blonde qui s’est assis près de nous?

--Non, Excellence (le pourboire ennoblit l’homme généreux).

--Vient-il quelquefois à Callao?

--Je ne l’ai jamais vu, Monsieur, avant la soirée d’hier. On dit qu’il

est à bord d’un petit vapeur amarré à l’entrée de la rade.

--Personne ne le connaît sur le port?

--Non, Senorito. C’est un étranger. Les plus vieux matelots du port ne

le connaissent ni lui ni son bateau, et pourtant, ils connaissent bien

des capitaines de navire.

--_Gracias_, dit Helven.

--_Vaya usted con Dios_, dit le muchacho.

Et tout en rejoignant les autres, Helven répétait les syllabes sonores

de l’adieu espagnol:

--_Vaya usted con Dios: Vaya usted con Dios... con Dios_... Espérons que

ce ne sera pas avec le diable.

CHAPITRE II

LE «CORMORAN» LÈVE L’ANCRE.

Guido vorrei che tu e Lapo ed io.

Fossimo presi per incantamento

E mesi in un Vascel ch’ ad ogni vento

Per mare andasse à voler vostro e mio.

DANTE.

Le Portier Suisse et le Chasseur Nègre les ayant accompagnés de leurs

bénédictions, les quatre voyageurs se dirigeaient à l’heure dite vers

l’embarcadère. Quelques porteurs noirs les suivaient, la nuque ployée

sous les malles de cabine. Celles de Marie Erikow étaient fort plates,

d’un beau cuir patiné et parfumé et leurs flancs étaient revêtus d’une

multitude de vignettes où l’on distinguait, sur des fonds de clairs de

lune ou de couchants embrasés, le sphinx d’Égypte et les terrasses du

Casino de Monte-Carlo, des bouquets de palmier, une gondole, le tout

chevauché de ces majuscules dont les Astoria, Continental et Palaces du

monde entier ornent capricieusement l’invitation au Voyage.

Le port encadrait dans la blancheur crue des môles une eau sombre et

presque immobile. Des ballots de cacao, de quinquina, de manioc

s’entassaient sur le quai. Assis sur un tas de cordages ou une balle de

marchandises, des nègres coiffés d’un large panama, le torse nu et les

jambes ensachées d’un pantalon de coutil rayé à pieds d’éléphant,

suivaient avec indolence le déchargement d’une baleinière fraîchement

arrivée des îles des Tortues. Lorsque Marie Erikow, éclatante de

blancheur, passa près d’eux, ils relevèrent, épanouies d’un sourire

ivoirin, leurs faces luisantes et semblables, sous les ailes de paille,

à des soleils noirs.

--Voici le canot, dit Leminhac qui marchait en tête.

La curiosité fit battre le cœur de Marie Erikow, d’Helven, et même du

professeur.

Au bord du quai, sur l’eau lourde, irisée, où flottaient des peaux

d’orange et de pamplemousses, une lance se balançait, laquée de gris

vert à filets d’or, un vrai canot d’amiral, monté par huit rameurs

uniformément vêtus comme le matelot qui avait porté la lettre.

L’un d’eux qui, d’après le galon de laine noire posé sur sa manche,

devait être un quartier-maître, sauta à terre au-devant des voyageurs et

les aida à embarquer.

Puis, d’un «han», les huit torses blancs se renversèrent, huit gorges

hâlées tendirent leurs muscles vers l’espace: les rames coupèrent l’eau

d’un souple effort, sifflèrent, éclaboussées d’écume, ramenées vivement

en arrière par huit paires de bras acajou. Le départ fut si rapide,

l’élan si bien réglé et si vigoureux qu’Helven ne put s’empêcher de

crier en anglais:

--Allo, c’est encore mieux que l’équipe d’Eton.

Un sourire du quartier-maître--visage de brique torréfié par le gin et

le vent de mer--un sourire qui fut une sorte de plissement imperceptible

au coin gauche des lèvres, remercia.

--Ce sont de bons garçons, pensa Helven.

Les passagers gardaient le silence. Ils n’osaient exprimer leurs

sentiments, craignant d’être entendus, et une inquiétude se glissait

subtile et sournoise dans leurs cœurs, à mesure que les blanches maisons

de Callao se transformaient en cubes de plus en plus menus, et que le

ciel et la terre s’élargissaient autour d’eux.

On n’apercevait pas le «_Cormoran_».

--Où diable est donc ce mystérieux navire? chuchota Leminhac à l’oreille

du professeur. Je n’en vois pas la moindre apparence.

Le canot était déjà à l’extrémité du port. On avait longé des caboteurs

à la coque rouillée, des chalutiers peints en rouge et noir et deux ou

trois vapeurs plus sérieux, à demi sommeillant dans la torpeur de la

rade, pavoisés d’une flamboyante lessive, chemises, jerseys, caleçons

balancés doucement par la brise. Plus loin, c’était la pointe de la

jetée, le phare, le poste de douane et le large.

--Où nous mènent-ils donc? demanda Marie Erikow au peintre.

--Je n’en sais rien et je ne m’en soucie pas, répliqua celui-ci à voix

basse. Nous sommes dans l’aventure: laissons-nous glisser. Êtes-vous

inquiète?

--Pas le moins du monde, fit Marie Vassilievna, avec assurance.

--Moi non plus. Je ne crains qu’une chose, c’est que l’aventure n’en

soit pas une, que ce Van den Brooks soit, comme il le prétend, un

honnête marchand de cotonnades, vaniteux et obligeant, et que tout se

réduise à une promenade en mer.

--Je ne vous croyais pas si romanesque, fit Marie avec une pointe de

curiosité. Que voudriez-vous donc?

--Je ne sais pas moi-même. Mais j’erre à travers le monde à la poursuite

de cette aventure qui n’arrive jamais. Je l’entrevois partout, et je ne

la saisis nulle part. Elle se cache dans cette porte entr’ouverte, dans

cette barque qui attend; elle rôde à votre porte à la tombée de la nuit;

elle bourdonne autour de votre lampe, dans la chambre silencieuse. Cet

homme qui vous frôle, cette femme qui s’est retournée imperceptiblement

quand vous passiez, peut-être vont-ils l’apporter avec eux; peut-être

sont-ils chargés de votre destin! Est-ce qu’on sait? Le mystère est ici,

là, ailleurs. Il est avec moi, avec ces rameurs, avec vous...

--Comme vous m’étonnez! fit avec quelque langueur Marie Erikow

plaisamment bercée par la voix et les troubles paroles du peintre. Je

croyais les Anglais si froids.

--Nous sommes le peuple de l’aventure, reprit énergiquement Helven. Ne

sommes-nous pas les fils d’une terre qu’entoure le chuchotement des

flots? Nous sommes nés dans une île, et cela suffit pour nous donner

l’instinct des départs. Un commerçant, chez nous, est un poète--un poète

qui s’ignore, c’est entendu: il y a dans ses ballots les épices des

Antilles, la poudre d’or de la Guinée, les ivoires de l’Afrique; il y a

toutes les richesses, tous les diamants, tous les aromates de l’univers

dans les cales de ses vaisseaux. Il y a aussi l’Empire, les Indes, et

leur nom seul porte le mystère du monde. Cela suffit pour ennoblir

l’épicerie.

--Je vous savais peintre, dit Marie: seriez-vous aussi poète?

--Je ne suis qu’un voyageur, un passant, comme mille autres, étonné des

choses les plus simples, curieux des choses les plus compliquées... Si

ce Van den Brooks pouvait être un forban, un prince déguisé, le roi

d’une île déserte...

Marie Erikow éclata de rire et ce rire sonna sur la mer éclatante et

plate.

--Chi lo sa? Il est peut-être l’un ou l’autre.

Habilement manœuvrée, la lance contournait l’extrémité du môle,

décrivant une courbe rapide. La Russe leva les yeux vers l’homme qui, en

face d’elle, au bout du canot, maintenait d’un poing ferme la barre.

C’était un matelot au teint mat que le hâle avait patiné délicatement.

Au contraire des autres rameurs rasés et poncés, un très léger duvet

noir ombrageait ses lèvres qu’il avait minces et carminées. Le nez était

busqué; les yeux, sombres et longs, filtraient, à travers les cils, une

douceur cruelle. Marie Erikow remarqua que, sous le béret blanc, il

portait un foulard de soie noire étroitement noué autour des tempes et

qui donnait un étrange relief au visage. L’homme gouvernait avec des

mouvements sûrs; ses gestes et sa pose même marquaient une souplesse de

félin. Il était grave, dominant la barque d’un buste hautain.

--Ce ne peut être qu’un Espagnol, pensa-t-elle.

Elle eut envie d’interroger Helven. Mais elle se tut, sans savoir

pourquoi.

La lance filait toujours, ondulant sur les lames plus fortes, car l’on

commençait à sentir le balancement des grandes houles pacifiques. Le

môle dépassé, on piqua vers une sorte de promontoire de terre rouge que

la barque contourna au plus près.

--Le _Cormoran_! exclama Leminhac. Le voici! Mâtin! c’est un joli

bateau.

Tous les yeux se tournèrent dans la direction indiquée par le doigt

tendu de l’avocat.

Dans une anse rose bordée de cocotiers et de goyaviers un petit vapeur

effilé roulait légèrement sur ses amarres. On le distinguait mal, car il

était peint, à la manière des navires de guerre, d’une couleur verte qui

se confondait avec l’eau. Toutefois, ses bastingages de cuivre

étincelaient.

De plus près, Helven nota que le _Cormoran_ avait l’apparence gracieuse

d’un yacht de plaisance, mais la courbure robuste de la coque

l’indiquait propre à de longues traversées. Il devait jauger 800

tonneaux environ, portait une cheminée, deux mâts à voile et des

antennes de T. S. F.

Le professeur restait muet. Leminhac s’affairait et prononçait

maintenant des mots techniques: «bossoir... tirant d’eau...

écoutilles...», rassemblant des bribes de Jules Verne, du temps où il

lisait en sarrau de lustrine noire et les doigts dans les oreilles _Les

Enfants du Capitaine Grant_.

--Nous allons voir le forban, enfin! murmura Marie Erikow à l’oreille

d’Helven.

Celui-ci ne répondit pas, mais montra des yeux, sur le pont du navire,

une haute silhouette blanche qui attendait...

L’accostage se fit aisément. Le barreur avait sauté sur la rampe de fer

qui donnait accès au bord, et aidait Marie Erikow à prendre pied. Puis,

happant un câble qui pendait, il grimpa le long des cordages avec une

agilité de chat et disparut.

Le bizarre client du _Pajaro Azul_ accueillit ses hôtes à la coupée. Il

parut aux passagers d’une taille plus haute encore qu’ils n’avaient jugé

à première vue. Sa barbe fulgurait. Il n’avait pas quitté ses lunettes

vertes.

Galamment, il baisa la main de Marie Erikow, salua chacun des voyageurs.

--Inutile de faire les présentations, assura-t-il. Je vous connais et

c’est un honneur pour le _Cormoran_ d’accueillir de pareils passagers.

J’espère que vous trouverez ici tout le confort d’un paquebot.

--Nous sommes de grands voyageurs, ajouta-t-il en hochant la tête. J’ai

roulé pas mal de mers; je connais leurs caprices, leur lumière et leur

odeur. J’aime l’eau. Mon navire m’appartient, et je le mène à ma guise.

Sa voix était chaude, mordante. Il la maniait avec adresse.

--Cet homme parle bien, pensa Leminhac. Il plairait au barreau.

--C’est singulier! songea Helven. Il a quelque chose d’un acteur.

--Ne me demandez pas, continua Van den Brooks, comment je connais vos

noms. Ne me demandez pas non plus pourquoi j’ai écrit cette lettre. Sans

doute le service que je suis heureux de vous rendre excusera l’étrangeté

de ma démarche. Mais ne me posez pas de questions.

«Rassurez-vous. Je suis un homme simple, un pauvre marchand sans fard ni

malice, à qui les hasards de son commerce ont montré quelques aspects de

la terre et des hommes, un vieux loup de mer qui ne sait autre chose que

ce que le vent et la vague lui ont appris. Quant aux femmes,--et il se

tourna vers Marie qui soutint mal l’éclat des lunettes--je ne puis

qu’admirer leur grâce et leur beauté; mais elles sont pour moi comme la

mer qu’on ne possède jamais.»

Le ton et les paroles de Van den Brooks n’avaient rien qui décelât la

rudesse du marin et du trafiquant, mais bien plutôt l’élégance un peu

maniérée d’un homme du monde amateur de théâtre et d’effet.

--Quelle chattemitte! pensa Helven.

Le professeur Tramier était enchanté de la bonhomie cordiale de cet

accueil.

--Nous ne saurions vous dire, commença-t-il... l’amabilité parfaite...

sans doute un peu étrange... mais les conventions mondaines... sous

cette latitude... nous excuserez aussi... reconnaissance...

--Nous levons l’ancre dans la nuit, dit le marchand de cotonnades. Nous

aurons une de ces belles traversées que réserve le Pacifique, des nuits

telles que vous n’en avez jamais connu, sous ces constellations dont

rêvent les poètes. C’est une joie pour moi que de réunir sur ce modeste

esquif des esprits aussi raffinés. Les loisirs du bord nous permettront

de longs entretiens; j’y puiserai mille satisfactions que jusqu’ici mon

labeur de marin ne m’a pas laissé prendre.

--Et vous nous conterez vos voyages? dit Marie Erikow.

--Hélas! des voyages de trafiquant ne sauraient passionner l’attention

d’une jolie femme. En tout cas, il sera fait, à mon bord, tout le

possible pour que pas un instant dans cette solitude vous ne songiez à

regretter l’Europe, «l’Europe aux anciens parapets», comme le dit

excellemment Arthur Rimbaud...

--Qui donc? dit Tramier. Je ne connais pas ce nom.

--Je vous expliquerai, fit Leminhac en poussant le coude du professeur.

--En attendant, ajouta Van den Brooks, on va vous conduire à vos cabines

et, avant le dîner, je vous ferai visiter le bord.

Aux côtés du marchand se tenait sans mot dire un homme que les trois

galons d’or de son uniforme désignaient comme le capitaine du bateau. Il

était petit; d’une carrure de taureau, un œil d’acier enfoui sous

d’épais sourcils: borgne, une longue cicatrice lui barrait le front de

la tempe droite à la racine du nez, pâle sur le teint brique du marin.

--Vous conduirez nos hôtes, capitaine.

Et il présenta:

--Le capitaine Halifax, commandant le _Cormoran_.

Les cabines étaient d’un confort que les colosses de la Hamburg-America

ou de la White Star eussent envié. Marie Erikow eut la surprise de

trouver la sienne ornée d’orchidées fort rares. Quant au professeur, il

fit jouer les robinets de la baignoire et installa les deux tomes de

Krafft-Ebing en bonne et due place.

Le thé fut servi sur le pont. Puis le marchand de cotonnades conduisit

ses hôtes par des escaliers de cuivre, des couloirs boisés de

palissandre et d’acajou, tendus de linoléum clair, à travers les dédales

d’un merveilleux bijou de yacht. Marie Erikow, enthousiasmée, battait

des mains.

Ses transports furent immodérés quand Van den Brooks montra la serre

minuscule où le jardinier chinois élevait des orchidées.

--Je ne puis voyager sans quelques fleurs, expliqua-t-il.

Helven ne put s’empêcher d’esquisser un sourire intérieur.

On pénétra dans le bar américain, laqué de blanc, étincelant de

cristaux, de nickel, d’étiquettes multicolores et de petits drapeaux de

soie appartenant à toutes les nationalités. Un autre Chinois, barman

accompli, en smoking blanc, brassait des élixirs variés. Leminhac ne

résista pas au désir de se jucher sur un tabouret et absorba un

oyster-cocktail de la plus atroce apparence.

Le professeur Tramier ne cachait pas son admiration.

--Quel luxe! Quel goût!

--Je vous l’avais dit, fit Leminhac.

--Cet homme doit être milliardaire?

--Au moins.

--Mais vous êtes un roi déguisé? dit Marie Erikow au marchand de

cotonnades.

--Mieux que cela, répondit l’homme aux lunettes avec une modestie

ironique.

L’ordonnance du repas, la délicatesse des mets--cuisine française--Mon

chef ne me quitte jamais, déclara Van den Brooks. C’est un Périgourdin.

Pour l’équipage, il y a un cuisinier chinois--les fruits exotiques, les

sorbets parfumés aux plus diverses essences, l’excellence des crus--en

particulier un Château-Grillé de vieille date--tout contribua à faire de

cette soirée, pour les heureux voyageurs, quelque chose comme une

féerie. Helven lui-même, le froid et silencieux Helven, se déridait.

Leminhac porta un toast enflammé à l’amphitryon, dont on ne pouvait dire

s’il souriait, tant sa barbe était éblouissante:

--Majestueux comme Salomon, dit l’avocat, et paré du même faste, si vous

confiez à la mer qui le respecte, le vaisseau qui porte à la fois votre

fortune et votre sagesse...

Mais il ne put terminer sa période, tant la chaleur du festin l’avait

ému.

Marie Erikow tendait à Helven une cigarette allumée: c’est, paraît-il,

une mode russe. Le professeur, les yeux béatement clos, savourait un

Havane où se confondaient tous les aromes de Cuba.

On monta sur le pont où les rocking-chairs étaient disposés et les

boissons glacées, servies.

--Une chose m’étonne encore, murmura Marie Erikow à l’oreille d’Helven.

Comment a-t-il su nos noms?

--C’est bien simple.

--Mais encore?

--Le registre de l’hôtel, chère Madame. Le portier me l’a dit.

Cigares et cigarettes brasillaient dans l’ombre. Van den Brooks fumait

une pipe courte. Helven nota que le _Cormoran_ n’avait qu’un feu allumé,

et ce feu s’éteignit bientôt.

Engourdis dans la torpeur des digestions heureuses, les passagers ne

prêtèrent qu’une oreille distraite aux rumeurs du bord; ils

n’entendirent pas les commandements et le grincement des cordes. Mais,

soudain, le vent de mer les enveloppa d’un souffle plus frais et les

balancements de la houle firent osciller dans les verres l’or pâle des

citronnades. Silencieusement, tous feux éteints, le _Cormoran_

s’éloignait de la côte.

Au-dessus de sa tête, Helven, renversé dans son fauteuil, vit glisser la

Croix du Sud...

CHAPITRE III

UN ÉTRANGE NAVIRE, UN ÉTRANGE ÉQUIPAGE.

«C’était la chose du monde la plus facile que de s’assurer du

capitaine du navire, les marins étant généralement gens de bonne

humeur et chevaleresques.»

DANIEL DE FOË.

Van den Brooks faisait sur le pont sa promenade matinale accompagné

d’Helven. Une curiosité très vive rapprochait le jeune peintre de ce

milliardaire fastueux qui se prétendait trafiquant de cotonnades, qui ne

voyageait qu’avec une serre d’orchidées, des barmen chinois et qui

citait les poètes maudits.

--Vous remarquerez, dit Van den Brooks, que les machines du _Cormoran_

ont des moteurs à pétrole: d’où, point de bruit, point de fumée, point

de crasse. Ne faut-il pas un navire propre et silencieux pour traverser

ces calmes étendues?

--En effet, dit Helven. Je ne m’expliquais pas comment la marche de

votre yacht pouvait être aussi douce. Vous avez eu là une heureuse idée.

Les rivages de l’Amérique n’apparaissaient plus à l’horizon que comme

une ligne pâle, à peine perceptible. C’était déjà le large, la solitude

glauque du Grand Océan. L’étendue des eaux était pareille à un immense

disque d’émeraude sur lequel venait se briser la lumière torride dont un

voile de brume légère tamisait encore la crudité.

Ils descendirent dans l’entrepont.

Quelques matelots se reposaient après le repas du matin. Les uns

jouaient aux cartes, assis par terre; d’autres agaçaient un ouistiti qui

poussait des cris aigus. Un ara gris et rouge se perchait sur le poing

d’un colosse noir qui offrait au bec crochu de l’oiseau de petites

tranches de bananes.

--Hombre! disait le nègre à l’oiseau, ouvrez votre maudit bec,

Jack-le-Triste, et soyez de bonne humeur.

A leur approche, tous se levèrent.

Le singe, apercevant les arrivants, bondit par-dessus la tête des

matelots, agrippa un cordage qui se balançait et fit à Van den Brooks

les plus affreuses grimaces de son masque rose où luisaient des yeux en

vrille.

--Voici le favori du bord, dit le marchand. Les matelots le nomment:

«Captain Joë»; il est très savant et c’est mon conseiller.

--Ici, Joë, ajouta-t-il.

Le singe sauta sur son épaule.

--Que pensez-vous, Captain Joë, de cette canaille de Tommy Hogshead,

qu’il a fallu ramener au fond du canot, tant il s’était soûlé pendant

l’escale?

Le singe fit entendre un grincement aigre,

--Vous pensez, n’est-ce pas, Captain Joë, qu’il sera privé de sa paie ou

que Hopkins lui appliquera une bonne volée de nerf de bœuf, à son choix?

C’est votre avis, c’est aussi le mien, mon ami.

Tous les yeux se tournèrent vers le colosse qui tenait l’ara. C’était un

nègre hideux, réputé à cause de sa force herculéenne. Pour sa corpulence

et sa face bestiale, les matelots l’avaient surnommé «Hogshead», ce qui

signifie à la fois le Muid ou Tête de pourceau.

--Allez, Captain Joë, et dites à vos amis que M. Van den Brooks a la

main large, mais un poignet de fer.

Ils s’éloignèrent.

--Vous usez donc du chat à neuf queues, demanda Helven intrigué.

--C’est le meilleur Évangile, répliqua le marchand avec douceur. Mes

gaillards n’en écoutent pas d’autre.

Le Maître du Navire · 第 1 / 16 段