Les professions dites libérales, qui ne nourrissent plus leur homme,

n’ont point pour si peu perdu leur prestige aux yeux de la bourgeoisie.

Elle tiendrait une déchéance sans remède d’y renoncer définitivement:

pour la noblesse, la déchéance est d’y accéder. Il est curieux que les

nobles, quand la dureté des temps les obligea d’augmenter un peu leurs

ressources par un semblant de travail, ne mirent aucune profession

libérale sur la liste de celles qui ne dérogeaient pas. Il y eut des

gentilshommes verriers, point d’architectes ni d’avocats; et aujourd’hui

encore, si la dernière des douairières apprend que Monsieur le comte,

son petit-fils, s’est fait inscrire au barreau, elle soupire:

--En quel siècle vivons-nous?

Madame, au XXe siècle. Mais consolez-vous; de tout temps, la noblesse

n’a été que noble, au lieu que la bourgeoisie est _ingénue_. Aucune

personne initiée au sens propre des mots ni capable d’apprécier les

valeurs n’hésitera entre l’ingénuité et la noblesse. Le doute n’était

déjà point permis il y a environ cent cinquante ans, lorsqu’un grand

seigneur mal bâti, se comparant à un beau laquais, disait:

--Voilà comme nous les faisons et voici comme ils nous font.

Mais ce mot n’a presque plus de sens, maintenant que les grands

seigneurs ne se font plus faire par leurs domestiques: ils se font

eux-mêmes, comme les richards Américains.

* * * * *

J’ai connu, au temps de mon enfance, un bon bourgeois, aussi modeste que

digne, qui ne pouvait point se mettre en tête que ses fils (on avait

encore plusieurs fils en ce temps-là) fussent autre chose que des

artistes. Il eût accepté à la rigueur (mais d’un cœur ulcéré) que sa

descendance réussît dans les carrières libérales. Il les tenait un

pis-aller honorable.

Il disait seulement _Mes fils seront de grands artistes_, au lieu de

dire «artistes» tout court, et c’est par là peut-être qu’il trahissait

le bourgeois de son esprit, au sens narquois du mot.

* * * * *

Il ne faudrait point qu’une partialité, d’ailleurs excusable, à l’égard

des bourgeois, nous fît trop embellir la vérité. Sensibles de tout temps

aux attraits de l’intelligence, amoureux d’elle, mais presque sans

espoir et comme à regret, ils n’ont pu vaincre d’abord les méfiances de

leur modestie, ni ranger parmi les possibilités bourgeoises le choix

d’une carrière purement intellectuelle. Pour en arriver là, et pour

s’apprivoiser avec la Chimère (qui leur a toujours semblé être le plus

grand péché), ils ont passé par trois stades.

Un romantique attardé nous est venu conter qu’au baptême des petits

bourgeois, les cloches sonnent sur l’air _Orléans, Beaugency_:

_Ils seront

Menton rasé, ventre rond,

Notaires,

Notaires._

C’est un carillon que même les sexagénaires d’aujourd’hui n’ont pas

entendu; et de leur temps, le jeune bourgeois qui avouait à son père une

vocation d’artiste ou d’homme de lettres, voire de savant, ne recevait

déjà plus la réponse implacable:

--Jamais!

Dès lors, le père le plus entiché de bourgeoisie et le plus pourri de

préjugés disait à son fils, avec des précautions oratoires:

--Je ne contrarierai pas ta vocation; mais tu auras un métier de

secours.

Et le prédestiné commençait par entrer dans un ministère. C’était le

second stade (_Jamais_ étant le premier).

Le père dit lui-même, à présent:

--Pourquoi un métier de secours?

Et il demeure d’accord, l’ayant ouï dire, que ces métiers de paresseux

sont les plus rémunérateurs, du moins «quand on sait y faire» (car les

pères parlent argot).

C’est le troisième stade. Sans nier le progrès, on doute qu’il soit

heureux et exempt de périls. Le prêtre doit vivre de l’autel, soit! Mais

à condition qu’il vive de peu. S’il en veut trop bien vivre, on peut

craindre qu’il ne mette le bois sacré en coupe réglée.

* * * * *

MIRAKION «saura y faire»: il a donné des preuves de ce savoir-faire dès

son âge le plus tendre, et il a connu les moyens de parvenir bien avant

les principes de la raison. La famille de Mirakion est, en vérité, une

belle famille; car il a une sœur, PARTHÉNICE, qui sait y faire tout

aussi bien que lui. Le père, la mère de Parthénice, de Mirakion sont

dociles comme de bons parents du siècle. Ils subissent de bonne humeur

l’éducation en retour qu’il est maintenant de règle que les jeunes

donnent à leurs auteurs. Ils ne laissent perdre ni les leçons ni les

exemples; on peut espérer qu’ils ne mourront pas sans avoir montré

qu’ils savent également y faire, et qu’ils sont au bout du compte dignes

de leur postérité.

Quand Mirakion n’avait encore que sept ans et rêvait, selon un antique

usage, d’être général ou chauffeur, sa mère souhaitait qu’il entrât à

l’École Polytechnique. Il ne marquait aucune disposition pour les

sciences exactes; mais le cœur des mères est au-dessus de cela. Dix ans

plus tard, elle formait toujours le même vœu téméraire: pour avoir la

paix, Mirakion lui apporta un beau matin un mince volume de sa façon

qu’il avait fait éditer à compte d’auteur en sacrifiant toutes ses

économies; mais il ne croyait point du tout avoir fait un sacrifice, il

croyait plutôt avoir fait un bon placement. L’éditeur, prié à déjeuner,

assura sérieusement à cette mère inquiète, fort peu inquiète, que son

fils avait du génie. Elle ne demandait qu’à le croire. Le père, plus

circonspect, désirait avant tout connaître avec précision la valeur

intrinsèque du livre.

--Monsieur, dit l’éditeur, ce n’est pas une œuvre de début, c’est un

chef-d’œuvre de début.

--Ah! fit le père, accablé de contentement.

--L’enfant sublime! murmura l’éditeur en souriant.

Et il posa son index sur son propre front, pour faire entendre qu’il y

avait quelque chose derrière celui de Mirakion.

--Quand je pense, dit la mère, qu’il se destinait à Polytechnique!

--Il l’a échappé belle! dit l’éditeur. Mais j’étais là. Il gagnera cent

fois plus d’argent à écrire des livres qu’à construire des ponts.

--Mais, dit naïvement le père, ne devrait-il pas d’abord apprendre à les

écrire? N’est-ce pas un métier?

L’éditeur repartit au père que la culture et l’étude sont les pires

ennemis du génie, et qu’au surplus Mirakion fabriquait déjà l’article de

bazar mieux que pas un maître.

--S’il en produit trop, dit le père, n’indisposera-t-il pas les

critiques et ne rebutera-t-il point la postérité?

Mirakion éclata de rire, et ne craignit pas d’exprimer par une locution

brève et grossière le peu de cas qu’il faisait des juges contemporains,

ainsi que de nos arrière-neveux. L’éditeur, moins mal embouché, promit

que, par la publicité, on aurait facilement raison de la critique.

Mirakion répéta qu’il se moquait de la postérité et qu’il

s’accommoderait toujours de succès momentanés, pourvu qu’ils fussent

instantanés et foudroyants.

Sur ces entrefaites, Parthénice, âgée de quinze ans, présenta en

rougissant à l’éditeur le manuscrit d’un ouvrage qu’elle venait

d’achever, sur la vie secrète d’une fameuse courtisane.

--C’est plein de psychanalyse, dit-elle avec modestie.

--Tu ne m’as pas chipé mon sujet? s’écria la mère, qui avait elle-même

entrepris une biographie de cette sorte.

Mais, grâce à Dieu, il y a eu assez de courtisanes depuis la création du

monde pour que les mères et les filles ne soient pas réduites à se les

disputer.

Lorsque ces deux dames furent remises d’une alarme si chaude, le père de

Mirakion et de Parthénice dit à l’éditeur:

--Monsieur, moi aussi j’ai souvent des velléités d’écrire. J’ai fait, au

cours de ma carrière déjà longue, des opérations de bourse fort

aventureuses. Si je rédigeais mes mémoires à mes moments perdus? La

lecture en serait attrayante, instructive, exemplaire. Ce serait, en

tout cas, un succès de librairie certain. Dites un mot, et je me mets au

travail dès ce soir. Ne pensez-vous pas qu’il serait intéressant pour

vous de prendre toute la famille à forfait?

* * * * *

Les moralistes sont assez généralement d’accord que pas une créature

humaine ne pourrait vivre sans une discipline, et les penseurs ajoutent

que pas une non plus ne pourrait vivre si elle ne possédait (au besoin à

son insu) un système rudimentaire mais complet de philosophie.

La majorité (qui a toujours tort) croit que la discipline, pour être

bonne, doit être conforme ou à peu près à la morale dite éternelle, hors

laquelle il n’est point de salut; et elle refuse de croire, malgré

l’autorité de Pascal, que la vérité soit différente au delà et en deçà

des Pyrénées. Certains esprits téméraires, et peut-être subversifs,

estiment à rebours que la forme seule d’une discipline importe, et la

matière point; en d’autres termes, que les règles les plus

contradictoires se valent et sont également utiles quoi qu’elles

prescrivent, pourvu qu’elles soient des règles.

Ce paradoxe plaît peu à la majorité; mais elle n’est pas si

chatouilleuse sur la raison pure que sur la raison pratique, elle ne se

rebrousse pas si on lui dit que le système du monde indispensable à tout

être humain pour vivre peut sans inconvénient n’avoir pas le sens commun

et que cela est fort heureux; car si l’espèce humaine avait dû attendre,

pour exister, de savoir la vérité sur toutes choses, il y a beau temps

qu’elle aurait disparu de la terre. Il est indifférent qu’elle ait des

clartés ou des obscurités de tout, l’essentiel est qu’elle ait réponse à

tout.

C’est justement là ce qui fait la solidité de la bourgeoisie. On répète

qu’elle est une _catégorie_ et qu’elle déforme pour les ajuster aux

cadres de son esprit toutes les conceptions ou philosophiques ou

morales. Après les avoir ainsi réduites à sa mesure et à sa capacité, il

lui est aisé de les digérer, de les assimiler et de les ordonner en

discipline et en système. Nulle classe sociale n’est plus disciplinée

que la bourgeoisie, ni plus systématique. Mais il y a des nuances, d’un

pays à l’autre.

La bourgeoisie anglaise prend naïvement à la lettre cette formule: avoir

réponse à tout. Elle tient que cette réponse est trouvée depuis des

siècles et qu’il n’y a plus lieu de s’en occuper: ce serait perdre son

temps. Aucun jeune Anglais ne perd son temps à réfléchir sur les

questions éternelles qui, pour son bonheur, étaient résolues bien avant

sa naissance. C’est une fameuse épine qu’on lui a tirée du pied, et il

ne se plaint pas d’être venu trop tard dans un monde trop vieux. Aucun

jeune Anglais n’a jamais eu sa nuit de Jouffroy.

Cette sécurité est admirable. Elle a ses défauts. Elle favorise la

paresse d’intelligences qui n’y sont déjà que trop portées, et qui

délèguent trop volontiers leurs pouvoirs. Elle supprime toute initiative

personnelle aussi bien dans l’ordre de la raison pure que dans l’ordre

de la raison pratique. Le remède héroïque est _l’excentricité_. Le mot

et la chose sont d’invention anglaise. Usant, abusant d’un privilège

inexplicable, mais que nul censeur ne conteste, certains élus pensent et

agissent rigoureusement à l’envers de la bienséance et de l’orthodoxie.

La société les applaudit jusqu’au jour où, selon la parole de Macaulay,

la vertu anglaise devient révoltante. C’est tous les cinq ou six ans.

La grande supériorité d’agrément de la bourgeoisie française est que ses

cadres, aussi bien arrêtés, sont plus souples, et que, pour y prendre

ses aises, on n’est jamais contraint de les briser. Un excentrique, chez

nous, n’aurait point d’excuse. Il serait même un peu ridicule. On se

demanderait à qui il en a, pourquoi il enfonce des portes ouvertes et se

bat contre des moulins à vent.

La bourgeoisie française a aussi réponse à tout: sinon elle ne serait

pas bourgeoise et mentirait à sa définition; mais elle ne tient pas

autrement à ses réponses. C’est une aimable commodité. Il y a un air de

bien penser qui permet de penser mal sans que les plus bourgeois y

trouvent à redire.

* * * * *

Le moment est venu d’examiner la doctrine bourgeoise. On s’avise que

l’on a traité dans un précédent chapitre ce qui concerne la vertu et la

discipline des mœurs: n’en parlons plus.

* * * * *

Il y a, parmi les questions, un ordre de préséance. Les penseurs de

profession seraient bien capables d’en faire bon marché; mais la

bourgeoisie est, comme on dit, à cheval sur ce protocole, aussi sacré à

ses yeux que la _notitia dignitatum_, le _tchin_, ou l’étiquette de cour

de Napoléon, qui renchérit sur celle de Louis XIV. Nous la

scandaliserions fort si nous ne commencions _ab Jove_.

* * * * *

On met les métaphysiciens dans un grand embarras si on leur demande de

s’expliquer clairement sur l’Infini; mais dès que l’on renonce à

l’explication, il crève les yeux que la créature finie soutient avec

l’Infini certains rapports indéfinissables. Ceux que ces mystérieux

rapports obsèdent, ou seulement agacent, sont les esprits religieux; et

ceux qui n’y songent guère sont les mécréants.

La bourgeoisie, c’est une justice à lui rendre, a toujours senti très

vivement l’utilité de la religion. Mais son sentiment à cet égard a

subi, au cours des âges, ce que Bossuet eût appelé des «variations», et

qu’il n’aimait pas.

* * * * *

Si, lorsque l’on touche ces matières délicates, il était convenable

d’alléguer, après un orateur chrétien, un auteur comique, j’aurais

plaisir à citer une réplique d’Henry Becque.

C’est dans _la Parisienne_. Clotilde dit à son amant:

--Vous êtes un libre penseur! Je crois que vous vous entendriez très

bien avec une maîtresse qui n’aurait pas de religion, quelle horreur!

Ce mot est merveilleusement bourgeois.

* * * * *

La bourgeoisie n’a jamais eu beaucoup de cette religion, dont elle avoue

la nécessité. On dit «la foi du charbonnier», l’idée ne viendrait à

personne de dire «la foi du bourgeois, du gros bourgeois, du grand ou du

petit bourgeois». Avec cela, elle a toujours regimbé contre l’autorité

ecclésiastique, et réclamé contre les ministres mêmes du culte les

droits de la satire. Bref, elle a ce que nous appelons, en notre langage

moderne, un vieux fond d’anticléricalisme. La tournure d’esprit

bourgeoise n’admet point les antinomies, et c’est ce qui de tout temps,

mais singulièrement depuis le milieu du XIXe siècle, a donné au problème

religieux des airs d’être insoluble.

Mais _impossible_ est français et de toutes les langues: _insoluble_

n’est pas un mot de la langue bourgeoise, en aucun pays ni en aucun

temps. La bourgeoisie n’admet pas les antinomies, mais elle est la reine

du compromis et de la transaction. Ce qu’elle avait imaginé aux plus

beaux jours du Second Empire pour se tirer de la difficulté religieuse

était en vérité trop simple.

Rien ne choque les Anglais comme l’usage commun à la plupart des autres

peuples de donner un genre ou un «sexe» aux objets inanimés. Cela ne

leur paraît point seulement déraisonnable ou ridicule, mais inconvenant.

Aussi les _middle classes_ sont-elles bien plus embarrassées que notre

bourgeoisie par cette religion qui, en anglais, est du neutre, tandis

que chez nous elle est du féminin. Nos pères ont profité de ce féminin.

Jusqu’à la guerre de 1870, il a été convenu que, dans un ménage bien

assorti et respectable, la religion était l’affaire de la femme, et un

libertinage discret le privilège du mari. La femme pratiquait, et le

mari, qui ne pratiquait point, n’eût pas souffert qu’elle négligeât ses

devoirs religieux. Les politiques disaient: «Il faut une religion pour

le peuple». Tous les maris bourgeois pensaient, et à fort peu près dans

le même sens, qu’il faut une religion pour les femmes.

Madame allait à la messe, et Monsieur ne l’y accompagnait point, mais il

allait la chercher à la sortie; du moins pendant la lune de miel; plus

tard, on eût souri, les voyant revenir ensemble de l’église et Madame

son gros livre à la main; on eût dit:

--Mais c’est Philémon et Baucis!

Madame avait une dispense de jeûne pendant le carême et Monsieur se

dispensait de jeûner; mais ils faisaient tous deux maigre le vendredi

saint. Monsieur attendait jusqu’à la dernière minute pour approcher des

sacrements, comme Talleyrand pour signer sa rétractation: jusque-là il

se contentait de penser bien, et l’on se demande ce qu’il pouvait

entendre en effet par «penser bien», sinon parler quelquefois avec

déférence des choses éternelles et n’y penser jamais.

Ces combinaisons mondaines ne sauraient satisfaire les paysans du

Danube, qui, croyants ou non, attachent quelque importance, ou même la

plus grande importance à la religion.

Il était réservé à notre âge de résoudre pratiquement la contradiction

bourgeoise de la religion et de l’esprit irréligieux. On s’est avisé

enfin que le problème était mal posé et qu’il en fallait simplement

retourner les termes: il ne s’agit pas d’être religieux sans croire et

anticlérical par-dessus le marché; le dernier genre, aussi bon pour les

hommes que pour les femmes, et, si l’on ose dire, le dernier cri est

d’être ensemble clérical et athée.

* * * * *

Un romancier ingénieux s’est amusé à rechercher comment, selon les lois

connues ou probables de l’hérédité, avait pu tourner d’âge en âge la

descendance de la famille Harpagon. L’évolution de la famille Tartuffe

ne serait pas moins divertissante à conjecturer, et d’un intérêt plus

actuel.

J’ai idée que l’imposteur, ou plutôt l’écornifleur, n’est pas demeuré

fort longtemps en prison. Peut-être même ne l’a-t-on conduit que jusqu’à

la porte, pour la forme, et l’a-t-on relâché en lui disant:

--Monsieur, que ceci vous serve de leçon. Vous avez été imprudent, vous

avez jeté le masque trop tôt. Nous vivons sous un prince ennemi de la

fraude, mais qui sait tout le parti que l’on en peut tirer pour le bien

de l’État; car d’un fin discernement sa grande âme est pourvue.

Monsieur, vous êtes une force, au moins une utilité sociale, et Louis

n’en veut négliger aucune. Laissez donc votre roi et le temps travailler

pour vous; ayez le tact de disparaître, on croira que vous êtes allé

vous faire pendre ailleurs, et dans quelques années ou quelques mois,

Orgon tout le premier sera fort aise d’apprendre que, pendu ou

embastillé, vous ne vous portez pas moins bien. Il est conservateur

comme vous, un peu plus échauffé, mais vous ne sauriez au bout du compte

manquer de vous entendre avec lui.

J’ai idée que ce bourgeois d’Orgon sauta en effet au cou de Tartuffe

quand il le rencontra un peu plus tard. Il lui fit même des excuses et

l’emmena dîner à la maison. Elmire ne fut point fâchée de le revoir; et

il se pourrait même que Mariane, qui évidemment s’était brouillée dans

l’intervalle avec Valère, ne lui eût pas refusé sa main.

Qu’il ait épousé Mariane ou une autre, Tartuffe a eu des enfants, ses

principes ne lui permettant point d’assigner au mariage un autre objet;

et ainsi, le nom de Tartuffe n’a point péri. Le nom ni la chose. Mais le

personnage a un peu changé d’aspect: c’est une figure à transformations.

M. Tartuffe le fils a été fort débauché au temps de la Régence, tout en

gardant les dehors de la foi; il a été prié aux petits soupers du

Palais-Royal, mais il n’oubliait point de dire le _benedicite_ avant de

se mettre à table, et, quand il en sortait, les grâces, s’il avait

encore sa tête. M. Tartuffe le petit-fils a été, par réaction,

philosophe et encyclopédiste. Les excès de la Révolution française ont

donné à réfléchir au fils du petit-fils, qui, après avoir joué au

jacobin pour sauver sa peau, est devenu bonapartiste enragé sous

l’Empire et ultra sous la Restauration. Le croirait-on? le régime de

1830 lui a inspiré peu de sympathie et de confiance. La révolution de

1848 ne l’a pas moins fait trembler, et il a été trop heureux de

pouvoir, sur ses vieux jours, redevenir bonapartiste, faute de mieux,

après «l’opération de police un peu rude».

Mais ce n’est qu’à l’aurore du XXe siècle que la famille Tartuffe a

vraiment trouvé sa voie ou, si l’on préfère, son équilibre. Le dernier

des Tartuffe, le nôtre, est encore plus homme à principes que pas un de

ses ascendants. Toutes ses idées sont comme tirées au cordeau. Il est

doctrinaire dans toute la force, dans toute l’horreur du terme, et il ne

lui déplaît pas d’avoir l’air pédant, cuistre, ni même ladre. Il

aimerait mieux transiger avec sa conscience qu’avec son système, mais il

n’est point réduit à cette nécessité, car il a su enfin concilier l’une

et l’autre. Son secret était déjà contenu dans cette formule de Tartuffe

l’ancien: «L’intérêt du Prince est mon premier devoir», mais il

l’interprète à sa manière. Le Tartuffe contemporain est essentiellement

un animal politique, lié au parti qu’il mène, et il sacrifierait

n’importe quoi «à de si puissants nœuds». Le mot _Prince_ ne désigne

plus pour lui une personne, mais une entité: sa doctrine. Et voyez comme

elle est commode! Il s’est avisé que, si elle l’oblige à faire

l’apologie des convictions qu’il n’a pas, elle ne l’oblige même plus à

les feindre. Il a une espèce de franchise, ou de cynisme; et quand il

sort de son appartement, il ne prend même plus la peine de dire très

haut à son valet:

--Laurent, serrez ma haire avec ma discipline.

* * * * *

On signale une nouvelle espèce de politique bourgeois: le furieux.

L’état dionysiaque est son état ordinaire. Il trépigne, il fulmine, il

invective. Il fait du bruit comme quatre, et l’on croit qu’il est

légion. L’on reviendrait de cette erreur si l’on osait compter les

énergumènes. Le vrai est que le caractère politique du bourgeois en

France a changé fort peu depuis les temps les plus reculés. S’il a

décliné, c’est plutôt vers l’indifférence que vers la violence.

Les temps sont durs; chacun (surtout le rentier,--pauvre rentier!) doit

vivre de son travail et en tirer, comme parlent les économistes, le

maximum de rendement. La division du travail est, en conséquence,

rigoureuse; quelques-uns font deux métiers, mais alors le deuxième est

un métier de secours, ce n’est pas le violon d’Ingres. D’où il s’ensuit

qu’il n’est plus de politiques amateurs, mais des professionnels à qui

les citoyens délèguent leurs pouvoirs en se réservant tout au plus un

droit de regard et un sujet de conversation.

Encore est-ce un sujet bien rebattu, bien usé, qui, franchement,

n’intéresse personne. Le scepticisme a envahi la politique tout entière.

L’expérience nous a instruits que les diverses formes de gouvernement,

non seulement se valent, mais ne diffèrent les unes des autres que par

le nom; et ce nominalisme nous refroidit autant que le réalisme de

naguère nous échauffait.

Les bourgeois de France ont gardé cependant les habitudes d’esprit

héréditaires qu’ils n’avaient aucune raison de modifier. Un vent de

fronde souffle toujours sur cette bourgeoisie, d’ailleurs conservatrice,

dont l’arrière-garde est un prolétariat presque aussi conservateur et,

pour trancher le mot, bourgeois. Le bourgeois continue à être de

l’opposition sous tous les régimes, et l’opposition continue à être le

plus ferme appui du gouvernement. Il a toujours un faible pour les

opinions extrêmes, dont la pratique entraînerait sa ruine; mais

rassurons-nous, ce n’est même pas du sadisme, c’est à peine de la

coquetterie.

* * * * *

Le socialisme est une des tentations du bourgeois. Tentation effrayante

et inoffensive. Le bourgeois, né malin, a flairé d’abord qu’il pouvait,

comme on dit, marcher et qu’il ne risquait rien.

Pourquoi ne s’offrirait-il point le luxe de souscrire la fameuse

définition de Proudhon: «La propriété, c’est le vol»? L’essentiel est

que, par progrès, le vol soit devenu la propriété. Le premier voleur

n’est pas un ancêtre plus compromettant que cette aïeule roturière dont

le petit-fils très noble disait, pour s’excuser de porter son deuil:

--Une grand-mère si éloignée!...

Les bourgeois ne pourront jamais être socialistes tout de bon. La cause

de cette impuissance est honorable: ils ne peuvent se guérir de la

charité, qui est incompatible avec la justice sociale, du moins avec le

_summum jus_...

Ils vont au peuple de la meilleure foi du monde et avec la plus

touchante bonne volonté; mais les hommes vont au peuple à titre de

bienfaiteurs, et les femmes à titre de dames patronnesses.

Leur mérite n’en est pas moins grand; il est même plus humain, quoiqu’il

donne lieu à un malentendu. On ne peut les soupçonner de calcul, à peine

de snobisme: les voisinages sont si flatteurs sur les listes de comités!

Mais on parlera du snobisme un peu plus loin.

* * * * *

Les bourgeois ont donné récemment une preuve nouvelle, probante et, en

quelque sorte, officielle de leur goût pour les choses de l’intelligence

et de l’art, ainsi que de leur compétence en ces matières: ils sont

devenus collectionneurs et bibliophiles.

* * * * *

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