On ne doutera pas de le dire, dût-on exciter l’étonnement: le principe

de la bourgeoisie est le même que celui de la république: selon

Montesquieu, c’est la vertu.

CHAPITRE IV

DIALOGUE PHILOSOPHIQUE SUR LE SUJET DE LA VERTU BOURGEOISE

Newton l’a dit: on arrive lentement à la connaissance de la vérité, en y

pensant toujours; mais, à moins d’être Newton, on y pense et l’on ne

sait pas que l’on y pense: le cheminement de l’esprit est souterrain, la

conscience ne pénètre pas si avant, et nous avons le plaisir menteur

d’une révélation ou d’une intuition brusque, chaque fois que nous

faisons une découverte.

La joie que nous en éprouvons est moins celle du savant que celle de

l’enfant, qui invente le monde toutes les cinq minutes, et jusque dans

l’âge le plus avancé, elle nous rajeunit.

Si la vérité neuve qui nous frappe soudain la vue heurte un peu les

idées communes, si elle a un air de paradoxe, notre joie s’assaisonne

d’une fierté mêlée d’un rien d’inquiétude. Nous nous butons à l’opinion

qui nous alarme, et nous permet de témoigner à nos propres yeux que nous

avons le courage de nos opinions; mais nous ne serions pas fâchés de

nous assurer des alliances. Lorsque je m’avisai tout d’un coup que le

principe de la bourgeoisie est la vertu, je ne me dissimulai point que

j’étais pour le moment seul de cet avis, et je résolus d’y rallier au

moins une autre personne. Je fis part de ma belle trouvaille à mon jeune

ami Xavier.

Je me flattais bien, comme j’ai dit plus haut, de l’étonner; mais

l’étonnement, qui ne va jamais sans admiration, a des façons plus

respectueuses, et Xavier se contenta de me rire au nez.

Je me piquai, je lui reprochai de n’être pas sérieux.

--C’est vous qui ne l’êtes pas, me dit-il, et c’est moi qui pourrais le

prendre mal. Pourquoi me traitez-vous comme un gamin et vous moquez-vous

de moi? Vous n’oseriez point parler de vertu bourgeoise à l’un de vos

contemporains. Il ferait ce que je viens de faire non sans raison, et

dont cependant je m’excuse: il rirait. Voyons, monsieur, les bourgeois

ont tous les vices!

--On le saurait.

--C’est bien ce que je dis, on le sait; même moi, qui n’ai guère vécu,

mais qui ai lu considérablement.

--Et où prenez-vous cela?

--Chez mes auteurs, notamment chez Flaubert, qui a maintes fois dressé

la liste des dépravations bourgeoises: il y comprend de telles

monstruosités que je n’oserais vous la citer tout entière; devant vous,

je rougirais.

--Xavier, dis-je, vous me reprochez de vous traiter comme un enfant, et

jamais vous ne m’avez mieux témoigné votre enfantillage. Les pires

préjugés sont les préjugés à rebours, et celui de la dépravation

bourgeoise est un de ces préjugés-là.

--Réplique facile! Démontrez donc plutôt qu’à l’endroit ou à l’envers

c’est un préjugé.

--Ne vous semble-t-il pas, dis-je, Xavier, que nous mettons la charrue

devant les bœufs, et que nous ne saurions décider si nous devons

accorder ou refuser la vertu aux bourgeois, sans avoir défini au

préalable ce que nous entendons par la vertu?

--Soit, dit-il; mais, si nous ne l’avons pas défini d’abord, la faute

n’en est pas à moi, puisque c’est vous, comme de coutume, qui conduisez

l’entretien.

--O Xavier, dis-je, si la modestie me défend de me comparer au

bienheureux Socrate, vous du moins vous m’avez souvent rappelé les

disciples éveillés et mièvres par qui ce grand sage se plaisait à se

faire agacer. Mais vous n’avez jamais évoqué ce souvenir mieux

qu’aujourd’hui. Xavier, aujourd’hui, vous êtes le jeune Ménon, né à

Larisse, élève du redoutable Gorgias. Il avait posé à Socrate cette

question: «La vertu peut-elle ou non être enseignée?» Socrate lui dit

tout d’un coup: «Comme l’on voit bien, ô Ménon, que tu es beau et que

l’on t’aime encore!--Pourquoi me dis-tu cela? fit le jeune sophiste

surpris.--C’est, repartit Socrate, qu’à l’exemple de ceux qui sont

aimés, tu raisonnes avec une mauvaise foi admirable, et que tu sais à

merveille l’art de détourner la conversation.»

--Monsieur, dit Xavier, j’avoue que ces trois répliques sont

ravissantes, et que l’on ne saurait plus joliment envelopper une

critique dans un compliment. Je ne déciderai pas moi-même si je mérite

le compliment, mais encore une fois c’est contre vous que la critique se

retourne, car si nous cheminons de travers, celui qui me mène par la

main en est seul coupable.

Je repris:

--«O Ménon, dit Socrate, ne crois-tu pas qu’avant d’examiner si la vertu

peut être enseignée, nous ferions bien de définir la vertu?» O Xavier,

ne le croyez-vous pas aussi?

--Oui, je le crois!

--Eh bien, je vous écoute.

--Monsieur, dit Xavier, je sens bien que c’est à moi de trouver la

définition, puisque, selon notre ordinaire, c’est vous qui interrogez;

mais il me semble que nous allons perdre bien du temps, au lieu que nous

en gagnerions si vous aviez la bonté de me révéler sans plus attendre la

définition de la vertu que trouvent Ménon et Socrate au terme de leur

entretien.

--Ah! dis-je, c’est qu’ils en trouvent plusieurs dont pas une ne les

satisfait, et ils se séparent sans avoir rien décidé; ou plutôt ils

renoncent à leur vaine recherche bien avant de se séparer, et Socrate se

résigne de guerre lasse à examiner, comme le lui demandait Ménon, si la

vertu peut être enseignée, sans savoir au juste ce que c’est que la

vertu.

--Pourquoi, dit Xavier, ne suivons-nous pas un si vénérable exemple?

Est-il, après tout, nécessaire de savoir ce que c’est que la vertu pour

examiner si elle est ou si elle n’est point l’apanage de la bourgeoisie?

Comme il me voyait hésiter, il me dit avec sa pétulance coutumière:

--Parbleu! j’ai une idée! Vous avez cité l’_Esprit des lois_. Vous

m’avez dit que le principe de la bourgeoisie est celui même de la

république, «selon Montesquieu». J’imagine que Montesquieu ne se

contente pas de poser ce principe, et qu’il le définit.

--Hélas! dis-je, pas beaucoup mieux que Platon; et je vous avoue que, de

sa part, cette légèreté m’étonne.

--Moi aussi, dit Xavier.

--Il déclare «qu’il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un

gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent

ou se soutiennent»; et comme il ajoute que «dans un état populaire il

faut un ressort de plus, qui est la vertu», on en pourrait inférer que

vertu et probité sont à ses yeux une seule et même chose; mais cela ne

nous satisfait guère, et il continue durant de longues pages à nous

parler de la vertu superflue ou indispensable, sans nous donner plus de

précisions. Nous recouvrons un peu d’espoir au chapitre deuxième du

livre V, intitulé: «Ce que c’est que la vertu dans l’état politique»;

mais la phrase par où ce chapitre débute nous remet aussitôt en

méfiance. «La vertu, dans une république, est, dit-il, une chose très

simple». En thèse générale, quand on dit qu’une chose est très simple,

c’est que l’on s’en fait une idée ou très sommaire ou très vague.

«Mais poursuivons notre citation (j’avais le livre sous la main). «...

C’est une chose très simple, c’est l’amour de la république. C’est un

sentiment, et non une suite de connaissances; le dernier homme de l’État

peut avoir ce sentiment, comme le premier... L’amour de la patrie

conduit à la bonté des mœurs, et la bonté des mœurs mène à l’amour de la

patrie.»

--Arrêtons-nous, monsieur, dit Xavier. Nous ne pouvons pas tourner

éternellement dans le même cercle... Mais savez-vous de quoi je m’avise,

tout d’un coup? Si la définition de la vertu nous embarrasse, après

Montesquieu et Platon, c’est bien notre faute et nous ne l’avons pas

volé.

--Pourquoi?

--Nous nous acharnons à définir la Vertu avec un grand V, nous avons la

manie des idoles métaphysiques! La Vertu dont le nom commence par une

majuscule n’est rien et ne signifie rien: il y a des vertus

particulières, si connues que nous les définirions sans peine ou que

nous ne prendrions même pas la peine de les définir. Je me permets de

vous faire observer que moi, je ne vous ai pas parlé tout à l’heure du

Vice de la bourgeoisie, mais de ses vices. Je vous ai répété, en me

fondant sur l’autorité des meilleurs auteurs, qu’elle les a tous.

--Platon, dis-je, ne mérite pas le reproche que vous lui faites. Dans le

dialogue auquel j’ai fait tout à l’heure allusion, le jeune Ménon et

Socrate énumèrent les vertus diverses. Ils recherchent seulement si

elles n’ont pas toutes un caractère commun, par où elles méritent ce nom

commun de vertu. Mais nous y reviendrons plus tard. A votre tour,

énumérez-moi donc tous ces vices dont il vous plaît de prétendre que la

bourgeoisie est pourvue.

--Monsieur, je vous ai déjà dit qu’il en est de si horribles que

j’aurais la pudeur de les nommer.

--Bon, je n’offenserai point votre modestie, et si malaisé qu’il soit de

raisonner à demi-mot, je ne mettrai pas trop les points sur les _i_...

Laissez-moi vous poser une question. Vous êtes bourgeois?

--J’en conviens, quoique j’aie une particule.

--Avez-vous tous ces vices que vous n’osez même point nommer par leurs

noms?

--Monsieur, je ne suis pas sans péché.

--Cela serait inhumain, mais entre les deux, avoir tous les vices et

n’être point sans péché, vous conviendrez qu’il y a une nuance.

N’êtes-vous pas aussi de ceux qui disent, non sans coquetterie: «Je ne

sais pas ce que peut être la conscience d’une canaille, mais je sais ce

qu’est la conscience d’un honnête homme, c’est effrayant»?

Il me repartit en souriant que «ce serait assez son genre».

--Xavier, dis-je, ne serait-ce point aussi le genre d’un bon nombre de

vos amis?

--De presque tous!

--Qui sont bourgeois comme vous d’origine, sinon de doctrine et de goût?

--Oui.

--Bon! Je prends acte de votre aveu, pour une certaine statistique que

je me propose d’établir plus tard.

Revenons aux vices de la bourgeoisie. Votre délicatesse ne me permet pas

de les nommer tous; il en est pourtant quelques-uns dont, grâce à leur

banalité même, on peut parler avec décence, et ce sont par bonheur les

plus essentiels.

--Je serais curieux...

--Écoutez-moi. N’est-ce pas présentement un article de foi, pour les

moralistes à la petite semaine, que toutes les familles bourgeoises sont

de véritables familles d’Atrides?

--Monsieur, on exagère peut-être, mais on le dit.

--Ne rit-on pas de La Rochefoucauld parce qu’il a osé écrire _Il y a de

bons mariages, mais il n’y en a pas de délicieux_?

Xavier fit un haussement d’épaule.

--Et, dis-je, que lui répondent les censeurs amers de la bourgeoisie?

--Qu’il n’y en a pas plus de bons que de délicieux et qu’il y a

seulement des ménages à trois.

--Je ne vous le fais pas dire... Je sais une exception à cette règle

universelle.

--Vous seriez bien aimable de m’en faire part.

--Mais, cher Xavier, c’est le ménage bon et délicieux, le ménage modèle

de vos parents.

--Comment le savez-vous, puisque vous n’avez pas eu l’honneur de les

connaître?

--M’est-il interdit de deviner?

--Vous devinez juste!

Il ajouta, en riant:

--C’était bien un ménage de trois personnes: ma mère, mon père et moi,

leur fils unique.

--Trop de ménages dans la bourgeoisie sont ménages à trois de cette

sorte, c’est bien un des vices de notre caste; hélas! celui-là n’est

point imaginaire, et il est alarmant. Je ne veux pas même plaider les

circonstances atténuantes, j’avoue que la crainte de la dépense et

l’amour du divertissement sont les principales causes pourquoi les

couples de la bourgeoisie réduisent à l’unité le chiffre de leur

progéniture; je me demande cependant s’il n’y a point là aussi une

dépravation fâcheuse, mais honorable, de la sensibilité, et si les pères

et les mères ne souhaitent pas à leur insu d’avoir un enfant unique pour

le chérir plus absolument. Vous chercheriez en vain trace de ce

sentiment dans les familles d’Atrides.

--Monsieur, dit Xavier, il est vrai que mon père et ma mère m’adoraient.

Je ne le méritais guère.

--Si... Madame votre mère, quoique bourgeoise, était ornée de toutes les

vertus. Je vous le dis, cette fois je ne vous interroge pas; car

j’imagine que, si je vous posais une pareille question, vous me

dévisageriez. On attache moins d’importance à la vertu conjugale des

hommes; je gagerais pourtant que votre père...

--Monsieur, interrompit Xavier, je sais bien que, selon les idées

courantes, cela est presque ridicule; mais je mettrais ma main au feu

qu’en plus de vingt-cinq années d’une parfaite union, mon père n’a

jamais fait à ma mère une seule infidélité.

--Si je posais à l’un de vos amis, ou à n’importe quel jeune homme de

votre classe et de votre milieu, les deux questions que je viens plus ou

moins franchement de vous poser, que croyez-vous qu’il me répondrait?

--La même chose que moi, dit Xavier en souriant.

--N’est-ce point bizarre? Tous les bourgeois sont naïvement persuadés

qu’il n’est que des familles d’Atrides, des ménages détestables, des

épouses légères et des maris qui font la fête; mais chacun, sans

exception et de la meilleure foi du monde, excepte sa propre famille et

ses parents; de sorte que le pour et le contre obtiennent ensemble

l’unanimité. Je ne veux point abuser de cette antinomie, ni en tirer des

conclusions d’un optimisme téméraire; mais je ne m’étonne plus que les

étrangers qui nous visitent écrivent sur leurs tablettes: «Qu’est-ce que

les Français nous racontent donc de leur bourgeoisie? Jamais elle n’a

été plus laborieuse ni plus honnête. Le lien de la famille n’a jamais

été si souple ni si fort, et il y a une excellente moyenne de ménages à

deux».

--Monsieur, dit Xavier, prenez garde, vous allez me servir un cliché.

Vous allez me répéter, après tant d’autres, que les Français n’entendent

rien à la propagande et qu’ils ont la manie de se dénigrer eux-mêmes.

--Eh! que m’importe qu’on l’ait dit avant moi, si cela est vrai? Dois-je

mentir pour être original coûte que coûte? Je ne crois déjà guère au

proverbe qui prétend que toute vérité n’est pas bonne à dire, mais je

tiens que toute vérité déjà dite est bonne à répéter. Vous ne semblez

pas avoir une opinion invariable sur les clichés: vous ne redoutez pas

ceux qui sont extravagants et vous me l’avez bien montré tout à l’heure;

mais vous me défendez ceux qui sont raisonnables. Au surplus, je

n’accepte point sans réserve celui qui vous chagrine, et je ne vois pas

que tous les Français soient si acharnés contre eux-mêmes,

singulièrement contre leur bourgeoisie. N’accusez de ce travers que les

artistes et les gens de lettres. Encore ne dénigrent-ils pas à

proprement parler la classe bourgeoise (qui est leur classe d’origine);

mais les vertus tout unies, ainsi que les amours sans péripéties ni sans

accidents, sont de mauvais sujets de romans ou de pièces; aussi la

bourgeoisie ne les intéresse-t-elle point, voilà tout; elle est à leurs

yeux comme si elle n’était pas... Le malentendu, tout récent, des

artistes et des bourgeois a peut-être encore une autre cause.

--Ah! fit Xavier. Laquelle? Dites-la-moi!

--Xavier, dis-je, il ne faut pas m’en vouloir; mais pour la commodité de

l’entretien dont vous m’aviez laissé la conduite, je vous ai un peu

menti, du moins par omission. Je ne vous ai cité de Montesquieu que les

définitions de la vertu qui ne pouvaient nous éclairer ni nous

satisfaire; et je n’ai pas attiré votre attention sur un mot

significatif qui se rencontre plusieurs fois dans son texte, au

contraire je l’en ai malicieusement détournée. C’est le mot «mesure». Il

me paraît bien que, pour l’auteur de l’_Esprit des lois_, la Vertu

politique était l’équivalent de la mesure, comme, pour les anciens

Grecs, toute vertu, aussi bien privée que politique, n’était que mesure

et harmonie. Or, mon cher Xavier, si comme Socrate et le jeune Ménon

cherchaient le trait commun par où les diverses et chatoyantes vertus

participent de l’idée de Vertu et méritent d’en assumer l’éponyme, si,

dis-je, nous cherchons le trait commun des vertus bourgeoises, nous

trouverons sans doute la mesure, l’ordre, l’équilibre et toutes les

formes de la probité.

--Monsieur, interrompit Xavier, vous ne vous attendez pas que je fasse

fi de la probité; mais, enfin, ce n’est que l’orthographe.

--Vous ne pouviez dire mieux, mon cher enfant, qu’il n’est plus rien de

si rare.

Il poursuivit:

--Quant à la mesure, vous n’en parleriez pas si pieusement, si vous lui

donniez les noms moins flatteurs de _juste milieu_ ou de _médiocrité_.

--_Juste milieu_, dis-je, est un faux synonyme de mesure, et vous ne me

prendrez jamais, par exemple, à faire l’éloge des opinions «juste

milieu». Seules, les opinions extrêmes m’intéressent et le juste milieu

n’est qu’une résultante, pour ainsi dire impersonnelle, de leur conflit.

Pour la médiocrité, elle n’est méprisable que dans un certain sens

péjoratif de notre invention. Horace, qui ne connaissait pas cette

nuance, ne souhaitait rien de plus qu’une médiocrité dorée. Si elle

n’est qu’un autre nom de la mesure, elle a droit aux mêmes égards et au

même culte que la mesure; mais les romantiques ont retourné les termes

de ce petit problème grammatical; ils tiennent que c’est la mesure qui

est un autre nom de la médiocrité, et ils l’accablent en conséquence du

même dédain. C’est l’origine de tout le malentendu. Les ennemis, peu

cultivés, de l’art classique, l’ont jugé, de bonne foi sans doute, mais

de seconde main, d’après le dire des professeurs, et ils ont confondu le

classique avec le scolaire. Ils se figurent que les Anciens ne

mettaient, ni en esthétique ni en morale, rien au-dessus d’une timide et

froide correction. C’est tout le contraire. S’ils avaient lu le divin

dialogue de _Phèdre_, ils sauraient que Socrate n’épargnait point les

moqueries aux poètes consciencieux et compassés, et qu’il préférait

hautement, à la poésie des sages, celle des fous que les dieux

inspirent. Les Jeune-France de 1830 n’étaient donc pas si loin de

Socrate qu’ils l’eussent probablement souhaité; ils ne faisaient qu’un

peu de surenchère, comme disent les politiques d’à présent. «Désordre et

génie» était leur devise. «Ordre et génie» était la devise de Socrate.

--Il y a encore une nuance, dit Xavier.

--Plutôt! dis-je. Les Anciens ne badinaient pas avec l’harmonie, et nous

savons par Eschyle qu’ils voulaient «de la mesure jusque parmi les

dieux».

--Monsieur, dit Xavier non sans malice, redescendons du ciel et revenons

à nos bourgeois.

--Ne trouvez-vous pas, dis-je, que je les ai assez réhabilités en les

comparant aux dieux immortels?

--Vous êtes un niveleur, vous faites l’égalité par en bas. Ce n’est pas

les bourgeois que vous comparez aux dieux, c’est les dieux que vous

comparez aux bourgeois: ni les uns ni les autres n’y gagnent; mais votre

comparaison est plus juste que vous ne croyez, et elle va contre

l’intérêt de votre thèse. Les dieux du paganisme n’ont jamais été des

exemplaires de vertu. Leur morale n’était pas bourgeoise au sens où vous

l’entendez; elle était précisément bourgeoise au sens où moi je

l’entends.

--Xavier, vous avez peu vécu: je crains que vous ne connaissiez la

bourgeoisie par les livres.

--Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, c’est vous qui ne

pouvez guère plus la connaître que par ouï-dire. Vous avez passé l’âge

de danser; moi, je danse tous les soirs et souvent l’après-midi... Je

vous supplie de me comprendre à demi-mot.

--Je vous comprends très bien, à telles enseignes que je ne vous ferai

pas attendre ma réponse et ne vous donnerai pas l’embarras de vous

expliquer plus crûment. Vous êtes jeune et je suis au bord de la

vieillesse: vous pouvez encore être dupe, mais moi je ne le suis point,

d’un certain affranchissement de la bourgeoisie, de certaines libertés

d’allures, et, s’il faut hasarder ce mot, de certaines «excentricités»,

selon moi tout apparentes. Elles me font hausser les épaules, elles ne

parviennent pas à me scandaliser ni à m’effrayer. Qu’on les attribue au

snobisme ou à une réaction passagère et sans péril contre la gêne de la

vertu, peu importe. Je crois que le fond de bourgeoisie reste le même,

et qu’il y aurait moins de cynisme s’il y avait plus de véritable

dépravation.

--Prenez garde que, si vous innocentez les bourgeois sur l’excuse de

leur cynisme, vous condamnez implicitement ceux qui sont hypocrites, et

c’est encore le plus grand nombre. A moins qu’il ne vous prenne

fantaisie de plaider aussi pour eux et que vous ne soyez d’humeur à

faire l’éloge de l’hypocrisie.

--Je ne me lancerai pas dans un si scabreux paradoxe. Je ne serais

pourtant pas le premier qu’il eût tenté. Vous m’accorderez que La

Rochefoucauld l’a esquissé en deux lignes quand il a écrit:

«L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu». Mais je

reproche justement à La Rochefoucauld d’avoir sacrifié la propriété

d’expression au désir de faire une maxime brillante, et d’avoir nommé

hypocrisie une pudeur souvent désintéressée, toujours méritoire du point

de vue social, un souci de bonne tenue et de décence.

--J’admire votre façon de présenter les choses pour les besoins de votre

apologie!

--Je vous jure que je ne plaisante pas... Mais lorsque l’on critique un

écrivain sur la propriété d’un mot, c’est bien le moins qu’on lui en

suggère un autre pour le mettre à la place; et ceci me fait aviser que

l’autre mot est dans l’_Esprit des lois_.

--Bah?

--Oui. Je vous ai dit que la vertu, qui selon Montesquieu est le

principe de la république, est, selon moi, le principe de la

bourgeoisie. Ce qu’il vous plaît, à La Rochefoucauld et à vous,

d’appeler hypocrisie, n’est autre chose qu’un sentiment très rigoureux

de l’honneur, que Montesquieu croit devoir réserver aux états

monarchiques; et je me demande si la bourgeoisie ne cumule pas les deux

principes, celui du gouvernement monarchique et celui du républicain,

l’honneur et la vertu.

--Monsieur, à mon tour vous m’y faites songer! Le principe du

gouvernement despotique, selon Montesquieu, n’est-il point la peur?

--Oui.

--Ne pensez-vous pas que la bourgeoisie cumule les principes des trois

gouvernements, et que dans les occasions la peur lui tient lieu

d’honneur ou de vertu?

--Xavier, je pense... je pense que vous avez trop d’esprit.

CHAPITRE V

LA BOURGEOISIE ET L’INTELLIGENCE

Malgré les plaisanteries de peintres et les définitions d’atelier, il

demeure acquis que la bourgeoisie, en France du moins, est la gardienne

de l’intelligence.

On n’essaiera point, fût-ce pour échapper les railleries des bohèmes, de

nier qu’elle est une gardienne tyrannique, et qu’elle donne son pli même

aux arts, quand elle se passe le luxe de les pratiquer. Mais, hors elle,

qui les pratiquerait? Et un certain style bourgeois ne vaut-il pas mieux

que le néant? Il ne paraîtra point méprisable, si l’on veut bien

considérer qu’il a trouvé sa plus haute expression chez MONSIEUR Ingres

et chez MONSIEUR Degas.

Je ne puis songer à la célèbre formule _Le dessin est la probité de

l’art_, qui évidemment est du dernier bourgeois, sans me dire que, si

j’étais peintre, je voudrais être bourgeois jusque dans la moelle de mes

os. Ne regrettons rien: il y a aussi un honnête dessin et une probité de

l’art dans la littérature.

* * * * *

Pour les idées, on ne fait pas non plus difficulté de reconnaître que

l’esprit bourgeois les ajuste à ses cadres, que la bourgeoisie, en

d’autres termes, est, comme l’eût dit Aristote, une «catégorie». Et il

est clair que la catégorie du bourgeois ne saurait prétendre à rivaliser

avec la catégorie du divin; mais l’intelligence, qui a un grand besoin

de solidité, peut toujours se fier sur la première et fera bien de

n’user de la seconde qu’avec circonspection.

* * * * *

C’est une injustice et une sottise d’attribuer à la bourgeoisie une

sorte de bassesse native qui fait qu’elle ravale tout ce qu’elle touche;

et elle n’a précisément montré nulle part, mieux que dans les choses de

l’intelligence, sa qualité.

Économe, elle n’est pas si intéressée que les prodigues. L’épithète de

«libéral» jure avec tout autre nom que celui de «bourgeois». Si les

humanités ressuscitent, n’est-ce pas grâce aux bourgeois? Et s’il

n’était point de bourgeois, trouverait-on encore des naïfs qui préfèrent

d’être professeurs dans les collèges moyennant des gages de famine,

plutôt que balayeurs dans les mêmes endroits et grassement payés?

Le bourgeois · 第 3 / 5 段