bourgeois du XVIIIe siècle et de ceux du siècle précédent, c’est que les
contemporains de Louis XIV nous ont tous l’air, révérence parler, de
vieux tableaux, et qu’il nous semble que les contemporains de Louis XV
ou de Louis XVI, nous les avons rencontrés ailleurs qu’au musée, nous
les avons connus vivants. Ils sont tous morts depuis beaucoup plus de
cent ans; mais notre grand-père, de qui nous avons encore le visage
devant les yeux et la voix dans les oreilles, se souvenait de même de
son grand-père, et grâce à cet intermédiaire unique, nous pouvons assez
légitimement et sans excès de complaisance nous figurer que nous sommes
les témoins oculaires et auriculaires de ce passé lointain.
Il faut étendre le sens du mot _contemporain_ et la durée de validité
des témoignages personnels. Nous avons, de la bourgeoisie du XVIIIe
siècle, une connaissance plus familière qu’historique, parce que notre
mère-grand faisait des gestes qu’on ne fait plus et qui dataient de son
enfance, parce qu’elle évitait les liaisons dont les gens à demi
cultivés abusent, parce qu’elle faisait des fautes de français qui sont
tombées en désuétude et auxquelles on a substitué d’autres fautes plus
nouvelles, mais qui se rencontrent dans Restif de la Bretonne. Il suffit
du souvenir d’un geste ou d’un solécisme démodé pour ressusciter toute
une époque. C’est une manière d’hallucination, bien touchante et bien
mélancolique.
Quoi de plus vain qu’un portrait qui prétend à être achevé? On y revient
sans cesse et, comme le chef-d’œuvre inconnu, plus on y retouche, plus
on le gâte. La magie discrète de la suggestion est plus efficace pour
évoquer les fantômes. Ne croyez-vous pas les voir et les entendre, si
l’on vous rappelle seulement qu’ils avaient coutume de dire qu’une
porcelaine est _casuelle_ et que les éducateurs de la jeunesse doivent
former le cœur en même temps que l’esprit?
* * * * *
Fragment. Profil de femme (1796).
ERMELINE dort.
Mais ce n’est point dans la nacelle d’acajou que décorent deux cygnes de
bronze tordant l’un vers l’autre leurs cols symétriques, entr’ouvrant
leurs becs d’où s’échappent deux festons de lourdes fleurs.
Sur le dur canapé, dont le dossier s’érige à angle droit, puis s’échappe
en courbe, elle a les jambes allongées, le buste rigide, la tête qui se
renverse. Tous ses cheveux pendent par derrière, poudrés de tant de
poudre rouge et de tant de poudre d’or que la veilleuse antique, posée
loin, suffit pour allumer des éclairs dans cette chevelure somptueuse et
métallique.
Son profil roxelanien est affiné par des transparences. Sa poitrine, que
la hardiesse de cette cambrure délivre, n’est plus prisonnière dans la
tunique de linon. Elle se révèle mûre, admirable; car les
femmes--lorsque leurs modes simplifiées restaurent la religion des
formes et répudient les artifices--semblent pouvoir, au gré de leur
coquetterie désarmée mais invincible, redevenir statues. Telle dort
Ermeline parmi la blancheur de l’étoffe qui la voile sans la vêtir.
Ermeline rêve...
... Elle se réfugia parmi les souvenirs, elle s’y enroula comme dans un
manteau qui la réchaufferait. Elle voulut se transporter dans le salon
de sa mère, parmi la compagnie délicate et spirituelle, cette
bourgeoisie riche qui, à la fin du siècle, s’était approprié, sans
gaucherie de parvenu, toutes les élégances de la noblesse, la dépassant
même par on ne sait quel charme de solidité que la noblesse d’origine ne
possédait point; comme si l’habitude héréditaire d’un peu de vie
positive et de certaines occupations pratiques, loin d’être mortelle aux
qualités de luxe, leur servait au contraire de fondement et de
substance.
Elle se revit elle-même donnant la réplique aux hommes éminents qui
venaient là discuter la révolution de demain. Si jeune, elle avait déjà
la repartie vive et le mot, mais une incapacité de raisonner droit, qui
faisait sourire jusqu’à sa mère, elle-même assez peu géométrique
cependant. Celle-ci, frileuse et valétudinaire, ne bougeait pas du coin
de feu, la tête toujours emmitouflée de lingeries. C’est vers son grand
fauteuil capitonné que se dirigeaient le plus souvent et avec
persistance les yeux aigus d’Ermeline enfant. Elle lisait dans le cœur
de sa mère, avec la pénétration de cet âge, qui observe tout, même ce
qu’il ne peut expliquer ni comprendre. Elle y devinait une sensibilité
merveilleusement active, un dégoût des entremets amoureux qui avaient
été le régal des cœurs friands de ce siècle, une curiosité de la passion
qui commençait à bouillonner au moins dans les romans. Elle devinait, en
un mot, que le cœur mécontent de cette femme voulait pour le cœur humain
une sorte de révolution qui le ramenât à la loi de nature, comme la
Révolution ramènerait la société aux principes de l’éternelle justice.
Plus fine encore, Ermeline devinait que sa mère, surtout imaginative, ne
ferait guère que la théorie de cette révolution; et dans son propre
cœur, qui alors se gonflait un peu, l’espoir se glissait d’être
elle-même prédestinée à traduire ces rêveries dans la pratique, et à
vraiment vivre les sentiments nouveaux.
Puis Ermeline se rappela, comme si elle y eût trouvé une première
confirmation de cet avertissement prophétique, les charmants tableaux de
la vie indépendante et saine qu’elle menait à cette époque. Les familles
bourgeoises, qui délivraient leurs nouveau-nés du supplice de
l’emmaillotement, affranchissaient volontiers leurs filles de la
tyrannie des conventions. Elles n’enfermaient pas leur innocence, qui
n’ignorait point, et qui, plus robuste, toujours intacte, se hâlait pour
ainsi dire au grand air sans se flétrir ni perdre sa fleur. Ermeline, de
même que ses jeunes compagnes, était libre de sortir seule. Cette
liberté les exposait à des aventures et à des tentations, et leur cœur
inexpérimenté sentait trop vivement pour se contenir toujours; mais
contre le danger qu’elles affrontaient sans crainte, elles étaient
défendues par une honnêteté native, transmise de mère en fille depuis
des siècles ainsi qu’une noblesse qui se transmettrait par les femmes,
et devenue invincible comme une habitude, infaillible comme un
instinct...
* * * * *
On parlait dans ma famille, avec une juste fierté, de deux grands-oncles
qui jouirent en leur temps de la plus aimable renommée, et qui ne sont
pas tout à fait tombés dans l’oubli. Ils s’appelaient Redouté. L’un
était le célèbre peintre des roses; l’autre, plus modeste, était peintre
naturaliste et, à ce titre, suivit Bonaparte en Égypte.
Je n’ose esquisser leurs caractères, bien que j’aie leurs portraits
devant les yeux et que je possède leurs papiers. Le naturaliste surtout
avait la manie d’écrire. Usant, tantôt d’une cursive parfaite et tantôt
des lettres d’imprimerie, il écrivait son journal, ses comptes, sa
généalogie jusqu’aux croisades, son voyage d’Égypte, et des notes pour
servir, non pas à sa biographie, mais plus précisément à sa
«nécrologie». Sur ces documents et d’après ce que j’ai ouï dire, j’ai
toujours jugé que ces deux artistes étaient des bourgeois finis. Je
pense qu’on en jugera de même, à ces traits.
La seule note que je relève pour toute l’année 1793 dans le journal du
naturaliste est ainsi conçue:
«Requis en vendémiaire an II pour travailler sur la dissection du
rhinocéros, mort à la ménagerie de Versailles, et qui avait été
transporté dans l’amphithéâtre du Muséum, il fit dix dessins anatomiques
de cet énorme quadrupède.»
Louis XVI écrivit de même sur son carnet, à la date du 14 juillet 1789:
«RIEN.»
Pour le peintre de fleurs, il donna des leçons à l’impératrice
Joséphine, et ensuite, naturellement, à l’impératrice Marie-Louise, ce
qui ne l’empêchait point d’aller très régulièrement faire des visites à
la Malmaison. Il devint, sous la Restauration, professeur de la duchesse
de Berri, et après 1830 il enseigna les enfants de Louis-Philippe. Je
crois pouvoir inférer de là qu’il avait, en politique, des opinions
parfaitement bourgeoises; car il était inconstant et fidèle, respectueux
de l’autorité, frondeur et, sous tous les régimes, l’ami indépendant du
pouvoir, dans l’opposition.
Il était aussi un peu bohème, dans la mesure où les convenances de son
métier l’y obligeaient; mais je le soupçonne d’avoir été un bohème fort
rangé. Il faisait plus de prodigalités que d’économies; mais je pense
qu’il devait les faire avec méthode. J’en ai pour preuve ce bon mot que
lui dit un jour Madame Adélaïde et que l’on citait à la maison avec
attendrissement:
--Monsieur Redouté, il paraît que vous avez beaucoup _placé_ chez
Chevet.
* * * * *
A rebours de ce que croient les snobs et les faux artistes, les familles
bourgeoises offrent à l’observateur bien plus de pittoresque et
d’agrément que les familles nobles. C’est qu’elles sont plus diverses
d’origine, et par suite plus... L’épithète nous manque. Les anciens
Grecs en avaient une charmante pour exprimer ce que j’ai sur le bout de
la langue; mais, pour rien au monde, je ne citerais du grec: je veux
éviter autant que possible de me faire embrasser par Philaminte. Le mot
correspond à peu près au français _diapré_. Les familles bourgeoises
sont plus diaprées que les nobles.
Tous les gens titrés sont à tel point du même clan qu’ils se mésallient
dès qu’ils n’épousent pas une amie d’enfance. C’est pourquoi l’on se
tutoie bien davantage entre époux dans le faubourg Saint-Germain que ne
l’imagine le faubourg Saint-Honoré, et surtout le faubourg Poissonnière;
tandis qu’un jeune bourgeois et une jeune bourgeoise peuvent provenir de
points diamétralement opposés, et contracter néanmoins ensemble des
unions assorties.
J’ai une mémoire très précise de mes deux grands-pères, le paternel et
le maternel; et je ne remarque pas aujourd’hui, j’avais remarqué dès mon
enfance leur différence de style, qui ne les empêchait pas d’être l’un
et l’autre deux types accomplis de bourgeois. Mais l’un avait mieux
gardé la tradition de l’Empire, et l’autre était pur Louis-Philippe;
aussi le coup d’État l’avait-il ruiné, sans d’ailleurs profiter à mon
grand-père paternel, qui n’était point de ces hommes marqués par le
destin pour faire fortune.
Il était employé, petit bourgeois; mon aïeul maternel était grand
bourgeois et haut fonctionnaire; moins libéral, tenant Voltaire pour un
malfaiteur et assagi par la bonne leçon de la Terreur blanche, mais un
peu assaisonné de romantisme par procuration, à cause d’un de ses
parents proches que George Sand avait tutoyé, et qui fut, à l’aube du
siècle, l’un des pionniers, si l’on ose ainsi s’exprimer, de
l’hydrothérapie.
Mes deux grands-pères avaient cependant des ressemblances fort
significatives: ils étaient rasés, et exactement contemporains, étant
nés tous les deux en 1795. Je pressentais obscurément, mais c’est la
Commune qui m’a fait comprendre, que ces deux êtres étaient en effet de
la même race, qu’ils avaient la même âme, la même âme bourgeoise. Les
bourgeois donnent leur mesure dans les discordes civiles, dont ils ont
le goût, peut-être pervers, et qui semblent être indispensables à leur
santé. Ils ont la même attitude d’un côté de la barricade et de l’autre:
ils tiennent.
Mes parents avaient vécu cloîtrés, mais dans leur appartement de Paris,
jusqu’aux derniers jours de la Commune. Notre présence fut signalée,
nous dûmes nous évader et nous réfugier dans la banlieue. Mes deux
aïeuls, priés de nous suivre, refusèrent net; ils alléguèrent, non sans
ironie, qu’ils avaient, depuis trois quarts de siècle, vu un certain
nombre de révolutions et d’émeutes et qu’ils ne se faisaient pas de bile
pour si peu. Lorsque nous allâmes les voir, au retour, ils venaient
seulement de passer quatre ou cinq jours dans leur cave; ils avaient la
meilleure mine du monde et le même visage que le mois dernier. Pourtant
je les reconnus à peine, tant ils me semblèrent antiques. Ils
appartenaient au passé. Un siècle d’histoire me séparait d’eux.
* * * * *
Il est curieux que mes souvenirs des bourgeois du Second Empire, et même
du premier Septennat, soient uniquement des souvenirs de costumes. Toute
la bourgeoisie du temps de Napoléon III est pour moi représentée, ou
symbolisée par une photographie de Pierre Petit, du format carte de
visite. On y voit un couple de jeunes mariés qui se donnent le bras. La
femme, toute mignonne, assez jolie, est dans une cage, comme les enfants
qui apprennent à marcher; mais l’osier est drapé de moire antique, garni
de volants, de franges et d’espèces de cordons de sonnette. Elle est
coiffée d’une toque, qui ne me paraît guère plus laide que les chapeaux
cloches d’aujourd’hui. L’homme porte un chapeau de soie très haut de
forme à bords très plats et très étroits. Sa cravate longue est noire,
bien nouée, et piquée d’un camée de corail pâle. Son pantalon est
écossais.
Quant à la présidence du Maréchal, lorsqu’il m’arrive d’y penser,
j’imagine aussitôt une femme qui se promène à pied sur le boulevard, en
robe à queue et à tablier. Sa _balayeuse_, qui soulève un nuage de
poussière, est montée sur des galets.
CHAPITRE III
L’ARMATURE
On frémit de penser qu’il va falloir devenir sérieux, et après ces
portraits d’un autre âge qu’à moins d’une improbable érudition tu ne
saurais guère taxer de faux, lecteur, te servir une philosophie sociale
où tu te flattes d’être compétent.
Au rebours de ce que Descartes a dit, le bon sens n’est point du tout la
chose du monde la mieux partagée, et l’on ne se pique, en France du
moins, qu’assez médiocrement d’en être pourvu; chacun s’y croit, en
revanche, doué de la faculté de raisonner.
Je note ici une confusion assez commune: ce n’est pas une même chose de
faire des raisonnements ou des «considérations». Tous les hommes sains
d’esprit raisonnent de même, au lieu que leurs _points de vue_ sont
personnels. Il est aussi des hommes peu suspects d’imbécillité, et que
la maison de santé ne guette pas, qui n’ont pas du tout de _points de
vue_, faute d’imagination.
Voilà le mot qui doit nous rassurer. Tant que l’on fait de l’information
ou de l’histoire, on est l’esclave du document. Dès que l’on philosophe,
on peut se livrer aux caprices de l’imagination, qui a un autre nom: la
fantaisie.
Je me rappelle qu’au lycée nous étions atterrés, mes camarades et moi,
quand notre professeur d’histoire nous donnait pour sujet de rédaction:
Considérations sur l’état de l’Europe en 1610 ou sur le règne de Louis
XV. Nous sentions le sol manquer sous nos pieds, nous ne connaissions
pas notre avantage. Ceux qui ne savaient rien, qui n’avaient aucune
précision ni aucune solidité, triomphaient dans ces exercices. Ils
écrivaient tout ce qui leur passait par la tête. Quel exemple, quel
réconfort pour les scrupuleux que leur probité incommode!
Le paradoxe n’est pas défendu. Il est d’un grand secours.
* * * * *
J’en veux avancer un, que je tiens vrai. J’ai ma conscience pour moi.
* * * * *
L’heure est venue de découvrir ce qui se cache sous le masque de la
bourgeoisie, en termes plus pompeux de démonter l’armature qui la
soutient. Les moralistes l’ont fait si souvent que l’on mériterait le
reproche de La Bruyère, de répéter ce qui est dit depuis plusieurs
siècles, si l’on n’avait dessein de dire justement le contraire.
C’est un dogme que l’armature de la bourgeoisie est d’argent fin. La
cache-t-elle sous soi par avarice, par pudeur ou par un comble de
vanité, honteuse d’imiter ces femmes de certains pays d’Orient qui
portent leurs sequins en colliers ou en bracelets? Qu’elle la dissimule
ou que même elle l’exhibe, les critiques des mœurs ne diffèrent point
d’opinion là-dessus. La Rochefoucauld a dit que «les vertus se perdent
dans l’intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer»: ils ne
doutent pas que la fin (ou plutôt l’origine) de toutes les vertus et de
tous les défauts bourgeois ne soit l’intérêt d’argent. C’est contre ce
dogme que j’ose m’inscrire en faux.
On n’essaie point de nier qu’au commencement le cens et la bourgeoisie
n’aient été des termes voisins, peut-être inséparables, non pas
toutefois synonymes. Un certain avoir était la condition de la
bourgeoisie, mais n’était point la bourgeoisie elle-même, et le
populaire ne s’y trompait pas; car entre les divers avantages des
bourgeois, celui qu’il trouvait plus enviable n’était pas leur privilège
proprement dit, mais les faveurs de la fortune, qui leur permettaient de
l’acquérir et de le conserver.
Que dès lors «riche bourgeois» fût un pléonasme et qu’il suffît de dire
«bourgeois» tout court, cela est hors de doute. En revanche, le mot
«riche» employé seul n’est pas suffisamment déterminé. Il est plusieurs
façons d’être riche, et il est une façon bourgeoise. Le bourgeois, par
définition, est l’homme qui vit--et qui peut vivre--de ses revenus, à
quoi il faut ajouter ses gains. Ceci implique, en deux mots, tout un
système financier dont le principe est l’équilibre, ou mieux l’excédent
des recettes sur les dépenses, et toute une morale dont la règle
essentielle est la probité, dont l’âpreté est l’écueil.
Mais ceci implique également un certain état social ou économique, et si
cet état n’est plus, et s’il est encore des bourgeoisies, n’en doit-on
pas inférer que l’essence et la définition du bourgeois est ailleurs,
enfin qu’elle est plutôt dans l’esprit que dans la matière?
* * * * *
Sans remonter jusqu’à la nuit des temps, et en ne faisant d’observations
que sur le vif d’hier, on a pu surprendre, chez des bourgeois
caractérisés, de ces échappées qui n’étaient d’abord que pour le plaisir
ou, à leur insu, pour l’exercice, mais qui témoignaient qu’ils
pourraient un jour ou l’autre, tout en demeurant bourgeois, sortir
utilement de leur caractère, si les circonstances les obligeaient à
cette évasion.
La Sagesse des nations, qui est une sotte, s’est peut-être flattée d’une
grande découverte quand elle a osé dire que les gens ont les qualités de
leurs défauts et réciproquement. C’est la plus banale chose du monde et
la moins digne de remarque. Ce qui est piquant est un instinct de
contrariété fort commun, secret, qui nous tente, non pas d’exagérer nos
vertus jusqu’aux vices ou nos vices jusqu’aux vertus correspondantes,
mais de pratiquer les vices ou les vertus que nous n’avons point, et de
démentir notre nature: il nous intéresse peu de la forcer.
Si, par exemple, il est naturel aux bourgeois d’être économes ou,
tranchons le mot, avares, ils n’imagineront pas de joie plus raffinée
que d’être généreux ou prodigues par exception, et même il ne leur
déplaira point que l’exception ne soit pas trop rare. L’habitude
héréditaire des placements de père de famille leur inspire le goût des
placements à fonds perdus et des prêts sans espoir de remboursement. Ils
se blaseraient vite de la sécurité, s’ils ne la tempéraient par le
risque. Enfin, les plus sévères sur la règle des mœurs se font une fête
de saisir les occasions ou les prétextes qui leur permettent, non pas de
l’enfreindre, non pas de la tourner, mais de la suspendre pour un temps
plus ou moins long.
Je n’ai pas écrit sans dessein qu’ils «se font une fête». Le caractère
des individus (c’est l’idée de Platon, dans _la République_) est une
sorte de cité qui a sa constitution et ses lois. On a bien ouï parler
des Saturnales (je passe un peu brusquement de la Grèce à Rome, mais
c’est toujours le monde antique); on sait que, durant ce carnaval, les
esclaves portaient les insignes de la liberté, les hommes libres
faisaient par jeu des besognes d’esclaves, enfin tous changeaient
d’emploi. Les bourgeois raffolent de ces saturnales privées dont leur
for intérieur est le théâtre, et à la faveur desquelles chacun des
traits essentiels de leur caractère est suppléé momentanément par le
trait le plus opposé. Les principaux de ces travestissements sont la
curiosité de la dépense, celle de l’aventure et celle du voyage, qui
semble jurer terriblement avec leur instinct sédentaire.
Le contraste est même si brutal, si peu nuancé, qu’on l’explique avec
apparence par une simple réaction machinale, et de même cet étrange
phénomène de gens que l’aventure séduit, justement parce qu’elle leur
est en abomination. La curiosité de la dépense mérite une analyse plus
subtile.
Notez qu’il ne s’agit pas ici de luxe, que les moyens du bourgeois lui
ont toujours permis, plus même qu’aux hommes nés, mais de superflu, et
d’un superflu, par hypothèse, secret: il faut donc écarter les mobiles
de la montre et de la vanité. On en vient à se demander s’il n’y a pas
quelque rapport entre ces fantaisies de superfluité et le préjugé
bourgeois de l’équilibre qui n’est pas assuré par la balance mais par
l’excédent. On en devrait conclure que nul ne sent mieux que le
bourgeois la nécessité du superflu, et je me verrais obligé, cette fois,
d’avouer qu’il a le défaut d’une au moins de ses qualités; mais on
m’accordera que ce n’est guère le défaut où l’on s’attendait, car il
semble que cette manie héréditaire de mettre en réserve trop d’argent le
dût incliner plutôt à thésauriser qu’à jeter ses écus par la fenêtre.
Quant au goût du lointain voyage, il ne fut dans l’origine qu’une
velléité intermittente de déplacement, et encore bien plus timide
qu’aujourd’hui; mais c’est qu’il n’y a pas si longtemps, pour contrarier
ou pour agacer l’instinct sédentaire, il n’était pas indispensable
d’accomplir le tour du monde: il suffisait de faire ce qu’on osait
appeler «un voyage» en Normandie ou en Bretagne.
Au cours de ces vacances, les deux principes vraiment fondamentaux de la
bourgeoisie, l’économie et la conduite, étaient, si l’on peut dire,
rapportés pour un temps plus ou moins long, ou _sine die_ en vertu de
deux principes exactement contraires, savoir que hors du domicile légal
tout devient permis, et qu’il ne faut regarder à aucune dépense,
autrement mieux vaudrait demeurer chez soi.
J’ai connu un bourgeois rassis, qui, au repos, épluchait ses comptes
chaque soir et se refusait le plus chétif crédit pour ses menus
plaisirs; mais les prix les plus exorbitants ne lui faisaient point
peur, dès qu’il avait un caprice pour quelque malle du dernier modèle ou
pour une trousse ingénieuse.
Je pourrais bien également citer des traits à peine croyables de
dévergondage hors frontières ou hors barrière, mais une pudeur
bourgeoise me retient; d’autant que je n’écris point ceci sur les grands
chemins, mais dans mon fauteuil, devant mon bureau et de sang-froid.
Ces divers symptômes, qui trahissaient dès longtemps comme une lutte
intestine de la bourgeoisie contre toutes ses raisons d’être, pouvaient
naguères amuser les sceptiques ou effrayer les censeurs à courte vue.
Maintenant ils nous rassurent, et nous apercevons bien que, si nous
subsistons encore dans un monde nouveau dont toute l’ordonnance est à
l’envers de notre tempérament, nous le devons sans doute à cette
heureuse faculté de nous adapter, en d’autres termes de nous démentir,
et de retourner pour ainsi dire la veste de notre bourgeoisie.
* * * * *
Les phénomènes proprement révolutionnaires qui ont bouleversé toute ton
économie, lecteur bourgeois, ami lecteur, sont de toi si bien connus et
si fréquemment ont troublé ton sommeil, qu’il suffira d’un mot pour te
les rappeler. Insister serait oiseux, peut-être cruel.
Le premier coup t’a été porté quand on s’est avisé que la doctrine du
bas de laine pouvait n’être point à l’abri de toute critique. Tu as
témoigné aussitôt une faculté de généralisation admirable, tu as renoncé
par patriotisme à l’épargne, qui, après avoir été l’une des forces de la
France, menaçait d’être une de ses faiblesses, et de paralyser son
crédit à force de l’assurer. Est-ce ta faute si ton patriotisme s’est
trouvé d’accord avec ton intérêt?
Peut-être aussi as-tu attendu pour philosopher sur l’esprit d’entreprise
et pour mettre le risque à la mode que les placements de père de famille
fussent devenus des placements de dupe, que le coût de la vie,
l’incertitude des revenus et jusqu’à celle des changes t’obligeât de
renoncer à l’ancien équilibre de ton budget, de régler les recettes sur
les dépenses et non les dépenses sur les recettes, et de faire le plus
possible d’argent. Tu n’as point, en t’y résignant, démenti ta sagesse
héréditaire, tu l’as seulement assouplie. Que resterait-il cependant de
l’armature bourgeoise si elle ne consistait qu’en des règles d’économie
que tu as quasi toutes mises à l’envers? Or la bourgeoisie demeure,
c’est donc, encore un coup, qu’elle a une autre raison d’être que son
entente traditionnelle de l’intérêt.