LES CARACTÈRES
DE CE TEMPS
LE BOURGEOIS
PAR
ABEL HERMANT
A PARIS
Chez HACHETTE
LES CARACTÈRES DE CE TEMPS
LE POLITIQUE, Par Louis BARTHOU, _de l’Académie Française_.--LE PAYSAN,
Par Henry BORDEAUX, _de l’Académie Française_.--LE DIPLOMATE, Par J.
CAMBON, _de l’Académie Française_.--LE BOURGEOIS, Par Abel HERMANT.--LE
PRÊTRE, Par Monseigneur JULIEN, _Évêque d’Arras_.--LE FINANCIER, Par
R.-G. LÉVY, _Membre de l’Institut_.--L’HOMME D’AFFAIRES, Par Louis
LOUCHEUR.--L’ÉCRIVAIN, Par Pierre MILLE.--LE SAVANT, Par le Prof. CH.
RICHET, _Membre de l’Institut_.--L’AVOCAT, Par HENRI-ROBERT, _de
l’Académie Française, Ancien Bâtonnier_.--L’OUVRIER, Par Albert THOMAS.
Etc. etc.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
_Copyright by Librairie Hachette_, 1924.
Il a été tiré de cet ouvrage soixante exemplaires sur papier de
Hollande, numérotés de 1 à 60.
LE BOURGEOIS
CHAPITRE PREMIER
LE MOT
C’est ici un _petit_ livre de bonne foi, Lecteur...
Notre confrère MYZON, qui de son coin me guette, gronde:
--On le dit toujours!
Mais l’usage est-il de dire ce que j’ajoute fièrement: «De bonne foi,
oui, sans doute; impartial, non pas.»
O impartialité, vertu des tièdes! Je rappelle que, selon saint Jean
(_Apocalypse_), le Seigneur est toujours «prêt de les vomir de sa
bouche» (_Traduction de M. de Saci_).
O impartialité, vertu de la région des morts! Les Anciens, qui avaient
de la perspicacité, n’ont pu concevoir de justice impartiale que sur
l’autre rive du fleuve; et une religion plus téméraire ou plus franche a
substitué à l’idée de la justice rigoureuse celle de la clémence
infinie.
La vérité est toujours belle, mais elle n’est «intéressante» que dans un
certain jour, qui est souvent un faux jour.
L’essentiel n’est pas d’argumenter selon la règle, mais de passionner le
débat.
* * * * *
MYZON reprend:
--Quelle est cette emphase? Quels sont ces accents sibyllins?
--N’avez-vous point observé, MYZON, que c’est le ton du jour, et que
l’on ne saurait plus se faire prendre au sérieux si l’on n’affecte une
gravité de pontife? Celui qui, par mauvaise fortune, a de l’esprit,
qu’il le cache! L’ironie familière de Socrate n’aurait plus aucun
succès. On perd sa peine si l’on dit légèrement des choses d’importance;
mais on gagne l’oreille du public si l’on dit pédantesquement n’importe
quoi. C’est un terrible signe de béotisme.
MYZON me ramène à mon sujet et à mon pensum.
--Pardon, fait-il, nous donnez-vous à entendre que vous avez le dessein
d’écrire une apologie du bourgeois, au lieu du «caractère» qui vous a
été commandé?
--Et quand ainsi serait, MYZON? Ne savez-vous pas que le bourgeois, de
qui vos lèvres bourgeoises n’articulent elles-mêmes le nom qu’en faisant
une moue de dédain, le bourgeois est de toutes parts ou bafoué ou
vilipendé, et que c’est aux siens de s’armer pour sa défense? Il serait
plus habile de feindre que nous ne sentons pas les coups? Un ridicule
disait à un homme d’esprit: «Tous les gens se moquent de moi, vous
faites chorus, on m’assure que vous ne cessez pas de m’attaquer.--Moi?
je ne cesse pas de vous défendre!» C’est le coup de pied de l’homme
d’esprit. Soit! Mais chacun son goût. Je préfère accuser les touches et
riposter. S’il y a moins d’habileté, il y a plus de bravoure. On ne
parle que de lutte des classes: eh bien, je marche avec ma classe.
* * * * *
Je m’avise que, sans y prendre garde, j’ai fait preuve d’un courage
singulier. J’ai osé dire: «Je suis bourgeois». On a trop loué Caton, qui
épousait indistinctement toutes les causes vaincues. Ce n’était
peut-être qu’une manie, une perversion ou une pose. Du moins, il doit à
cette singularité, moins périlleuse, partant moins méritoire que l’on
n’imagine, le meilleur de sa réputation; au lieu qu’on hasarde celle que
l’on peut avoir, en se déclarant, contre la mode, pour les causes mal
portées.
* * * * *
CRATYLE et HERMOGÈNE[1], bien qu’ils soient aux Iles fortunées, où ils
auraient mieux à faire, continuent de disputer ensemble sur l’origine et
la propriété des noms. Leurs hypothèses sont moins téméraires qu’au
temps de leur vie terrestre, parce que la science a fait depuis lors des
progrès dont le bruit est venu jusqu’à eux. Ils profitent de toutes les
acquisitions de la sémantique, et n’ont point à s’embarrasser, d’autre
part, de la grammaire comparée, vu que les morts usent d’une seule
langue, diplomatique, et qui ne saurait être, évidemment, que le
français.
[1] Personnages d’un dialogue de Platon.
--O Cratyle, dit Hermogène, reconnaîtras-tu que, là-bas, tu avais tort
de me prétendre que chaque chose a un nom qui lui est naturellement
propre; que ce n’est pas son nom, celui que certains hommes sont
convenus de lui donner, en faisant une certaine articulation de la voix;
mais que la nature elle-même lui en attribue un qui dès lors la
signifie, lui appartient, et devient également intelligible aux Grecs ou
aux barbares? Moi, je te soutenais, au rebours, que le sens des mots est
uniquement dû à une convention, à un consentement des hommes, et que, si
l’un d’eux cesse de plaire, si on le remplace par un autre, les titres
de propriété du nouveau venu ne sont ni moins valables ni moins
légitimes.
«J’avoue, ô Cratyle, que notre langue maternelle pouvait te donner
quelque semblant de raison. Elle était assez proche encore des idiomes
primitifs pour rappeler par je ne sais quel prestige que la parole
humaine est un don des dieux. Parfois aussi, en l’écoutant, ou bien nous
croyions saisir comme un écho de la raison mystérieuse et profonde qui
avait fait associer le mot et la chose; ou bien, au contraire, cette
association nous semblait inexplicable, et nous n’en pouvions imputer le
caprice qu’au bon plaisir d’un immortel. Tu ne nieras cependant pas
toi-même qu’un seul mot avait déjà plusieurs sens fort différents, que
nous ne nous gênions pas pour abuser de cet avantage, et que notre
artifice favori, quand nous disputions, était de prendre tour à tour le
même terme dans ses acceptions les plus diverses et les plus éloignées,
sans avertir du glissement celui qui argumentait contre nous.
«Le dialecte qui nous a été imposé afin d’épargner aux morts les
embarras de la confusion ne nous permettrait plus l’emploi de ce
procédé, d’ailleurs peu loyal. Chaque mot, comme en grec, a plusieurs
sens, mais ne passe point de l’un à l’autre par des nuances aussi
indiscernables que celles du cou de la colombe. Ils sont tranchés,
souvent contradictoires, et le plus impudent des sophistes n’oserait
plus jouer comme nous le faisions jadis sur des mots si grossièrement
déterminés: sa sottise ou sa mauvaise foi deviendraient trop évidentes,
il craindrait de se faire mal juger.
«Je te citerai l’adjectif ou substantif _bourgeois_, qui me donne bien
de la tablature. Je n’ai jamais pu démêler si c’est un titre hautement
honorable ou une injure. Je penchais pour la première interprétation;
mais un jour que je souhaitais la bienvenue à un Français, récemment
débarqué dans cette île, je le qualifiai de «bourgeois», pensant lui
dire une politesse, et il me répondit, d’un air de mauvaise humeur:
«--Vous en êtes un autre.
* * * * *
Je ne saurais décider entre la thèse de Cratyle et celle d’Hermogène;
mais qu’importe? J’ai retenu de leurs propos que la chose et le nom qui
la signifie sont bien à jamais unis par un lien, qui peut se relâcher ou
se tendre, qui toutefois demeure indissoluble, soit que la volonté d’un
dieu ou le consentement des hommes ait établi cette relation, soit, en
d’autres termes, qu’Hermogène ait raison, ou Cratyle.
Une expérience a confirmé mon opinion. J’ai observé que les ignorants
prennent souvent un mot pour un autre: à leur insu, et quoiqu’ils ne
soupçonnent pas les étymologies, le vocable apparemment impropre et
qu’ils ne croient pas choisir exprime une nuance de leur pensée dont
eux-mêmes ils ne se rendent pas compte ou qu’ils ne s’avouent pas.
Ainsi, l’un des sujets de controverse le plus à la mode (à l’heure où
j’écris) dans les milieux de littérature, est la question de la
publicité. Est-il adroit ou téméraire d’annoncer le triomphe d’une pièce
de théâtre avant qu’elle soit jouée, et de proclamer chef-d’œuvre un
roman avant qu’il soit imprimé ou écrit? Les uns disent blanc, les
autres noir, mais les uns et les autres usent d’une seule et même
épithète pour qualifier cette réclame par anticipation: ils l’appellent
_préventive_. J’imagine qu’ils entendent _préalable_. S’ils prenaient la
peine de consulter leur dictionnaire, ils verraient que ce dernier
adjectif déplaisait à Vaugelas; il a du moins le mérite de dire
clairement ce qu’il veut dire, savoir «qui va devant»; au lieu que
_préventif_ signifie ce qui prévient ou qui empêche. Il s’ensuit de là
que la réclame préventive est celle qui empêche une pièce de réussir ou
un livre de se vendre; et ceux qui pensent affirmer les avantages de
cette sorte de réclame en dénoncent les inconvénients sans y penser.
Cette remarque particulière m’a suggéré une méthode. Si la pensée des
gens s’exprime par leur langage et se trahit par leurs fautes de
langage, l’étude du mot ne doit-elle pas toujours précéder celle de la
chose? Ah! que j’en saurai déjà long et sur les bourgeois au pluriel et
sur le Bourgeois au singulier, si j’arrive à démêler par quel étrange
privilège _bourgeois_ signifie tantôt ceci, tantôt cela, et oscille
entre deux contraires, en passant toujours, mais sans s’arrêter jamais,
au juste milieu!
Je ne me flatte pas d’avoir toute science infuse, et je ne répugne pas à
solliciter les conseils d’autrui. J’ai cette habitude, précisément
bourgeoise, de me fournir dans les meilleures maisons; je témoignerais
de l’inconséquence si je me montrais moins attentif à choisir un
conseilleur qu’un habilleur ou un bottier. J’interrogeai donc l’un de
mes amis, qui connaît la terre entière, et le priai de m’indiquer ce
qui, pour le moment, se fait de mieux comme philologue. Il me répondit
que le doute n’était point permis, et il m’indiqua MÉLANTHÉE.
--Qui est, dis-je, ce MÉLANTHÉE?
--Un homme extraordinaire!
--On le dit du premier venu.
Mon ami haussa les épaules et me répéta que Mélanthée était le savant le
plus savant, mais surtout le plus original.
--Il sait, en fait de grammaire, tout ce que l’on peut savoir, et plus
encore: il le sait sans l’avoir appris, ou il l’a délibérément oublié;
ensuite il a réinventé les règles les plus élémentaires, comme Pascal
les trente-deux premières propositions d’Euclide, et comme lui en
bouleversant la terminologie reçue, en appelant rond ce que l’usage veut
que l’on nomme cercle ou circonférence. N’est-ce pas une véritable
révolution?
--En effet, dis-je.
--Vous sentez qu’un bolchevik de cette trempe n’a point les démarches
timides des anciens pions. Il brouille tout, mais c’est exprès, et l’on
a dit à sa louange qu’il a introduit le désordre jusque dans la
grammaire, comme on a dit d’un grand mathématicien de ce temps-ci qu’il
l’avait introduit jusque dans les mathématiques. Sa devise est: _En
avant par-delà les tombeaux des langues mortes!_ Cet humaniste a en
horreur les humanités, et rien ne lui apprête plus à rire que la
tradition.
--Je vois, dis-je, qu’il peut m’inspirer confiance... Mais, je vous
prie, s’il hait si fort les humanités, pourquoi, comme un humaniste de
la Renaissance, s’est-il affublé d’un nom grec qui est, en l’espèce,
celui du chevrier d’Ulysse?
--C’est une pédanterie bien innocente, fit mon ami non sans embarras.
D’ailleurs, _Mélanthée_ n’est pas un sobriquet, mais une traduction
libre, une interprétation de son nom véritable, qui signifie qu’il a le
poil d’une couleur sombre, et plutôt brun que blond. Allez voir
Mélanthée.
--J’irai, dis-je.
Mon étonnement ne fut pas médiocre d’apprendre que le révolutionnaire
occupait un poste élevé dans l’Enseignement. Il était logé dans le
Temple même; mais il ne me fit point faire antichambre et il me reçut
avec rondeur. Il ne me demanda point _Qu’y a-t-il_, mais _Qu’est-ce
qu’il y a pour votre service?_ J’eus un petit accès de timidité. Si ses
yeux vifs semblaient me dire _Allez-y!_ sa barbe m’imposait. Enfin,
j’assurai mon courage et lui avouai, en baissant la vue, que l’objet de
mon importunité était de le questionner sur le sens d’un mot. Il ne me
laissa pas le loisir de lui dire quel mot, et fit violence à sa modestie
naturelle pour me répéter ce que je savais déjà, que je ne pouvais
m’adresser à personne qui fût en ces matières plus compétent que lui.
Il poursuivit, avec une volubilité incroyable:
--Je suis un inventeur, je n’en suis pas plus fier: si j’ai du génie, ce
n’est pas ma faute. Aristote, ma bête noire, a classé les parties du
discours selon leur valeur grammaticale, noms, adjectifs, verbes, etc.;
moi, je brouille tout, et je me fiche des signes, je ne me soucie que
des choses signifiées. C’est un coup d’État, mais je n’ai pas hésité à
passer le Rubicon. Vous êtes venu me demander le sens, ou plutôt--je
précise votre intention qui peut-être, probablement, vous échappe--_les
sens_ d’un mot: je vous répète que vous ne pouviez vous adresser à un
savant plus capable que moi de vous donner satisfaction; car le chapitre
le plus remarquable de mon ouvrage le plus célèbre porte ce titre:
_Caractérisation et caractéristiques_, et débute par cette phrase
lapidaire: «Caractériser, c’est noter les caractères essentiels ou
accessoires, naturels ou acquis, durables ou éphémères, d’un être, d’une
chose, ou d’une notion...»
--Monsieur... dis-je.
--Un mot, continua Mélanthée, n’a pas à proprement parler de sens, sinon
théorique; mais il a une température qui fait varier ce sens théorique,
d’un côté depuis le zéro de la glace fondante jusqu’au zéro absolu et,
de l’autre côté, jusqu’aux cent degrés de l’ébullition. Vous voyez, par
parenthèse, comme ceux qui croient qu’il n’y a que trois degrés, le
positif, le comparatif et le superlatif, n’y entendent rien. Pour
marquer les nuances, il y a des moyens intrinsèques et des moyens
extrinsèques. Le ton est un moyen intrinsèque. On modifie également le
sens, en ajoutant _Mais là!_... _S’il vous plaît_... _Va!_... _N’est-ce
pas?_ ou _Je n’te dis qu’ça_...
--Monsieur, je suis venu vous consulter sur le sens du mot _bourgeois_.
--Bravo! fit Mélanthée. C’est, de tous les mots de la langue française,
le meilleur que vous pouviez choisir pour illustrer ma doctrine.
Sentez-vous la différence si je dis: «C’est un bourgeois... Phu!...» ou
si je dis: «Va donc, eh! _borgeois_»?
--Monsieur, c’est précisément cette différence qui me déconcerte, et...
--Ne vous en faites pas, me dit Mélanthée avec une familiarité
charmante, et ouvrez votre dictionnaire si vous en avez un. Vous y
verrez que le bourgeois est le citoyen d’une ville, jouissant des droits
attachés à ce titre; et les deux premiers exemples de Littré sont «un
bourgeois considéré», «une riche bourgeoise». Il est clair que, si vous
avez des droits, si vous êtes riche et considéré, je ne vous dirai pas
_Va donc!_ Je vous dirai _Phu!_... De même si vous êtes «bourgeois du
roi», c’est-à-dire exempté de toute servitude, et encore si vous êtes
«le bourgeois», c’est-à-dire le patron; mais, en ce dernier cas, vos
employés ne vous parleront pas sur le même ton que moi et vous
traiteront avec le dernier mépris. Enfin, on dit bourgeois par
dénigrement. On l’a toujours dit. _Cela sent son bourgeois_ est déjà
dans Molière; mais cette épithète n’est devenue positivement injurieuse
que dans la bouche des artistes contemporains. Ne craignez rien de moi,
je ne suis pas un artiste.
--Je m’en doutais, dis-je. Monsieur, je vous remercie de votre leçon. Je
ne suis guère plus instruit qu’avant de vous voir, mais je n’ai pas
perdu ma journée: j’ai vu un homme extraordinaire.
--N’est-ce pas? dit Mélanthée.
* * * * *
Deux visages du bourgeois, d’après le vieux Théophraste.
Le bourgeois est celui qui fait des économies et qui sait compter. S’il
assiste par badauderie à un spectacle de la rue, il a bien soin de
s’esquiver au moment que l’on fait la quête. Il lésine sur les frais de
noces ou d’enterrement. S’il donne à dîner et doit prendre des
serviteurs d’extra, il les loue nourriture comprise et fait mettre de
côté les reliefs du festin. Son épouse ne confie à personne les clefs du
garde-manger. Il n’envoie pas ses enfants à l’école environ le temps des
étrennes, et quand il sait que l’on doit faire une collecte pour le
maître. Au théâtre, il s’assoit sur son manteau pour épargner les frais
de vestiaire...
Le bourgeois est celui qui a la volonté de richesse et la volonté de
puissance. Quand le peuple délibère, il monte à la tribune et dit:
--Silence aux bavards! Donnez-moi les pleins pouvoirs; sinon, c’en est
fait de la république.
Il ne cache point que l’odeur de la foule le dégoûte et il dit très
haut:
--Quelle humiliation pour nous de siéger, dans l’assemblée, à côté de
ces gueux malpropres!
Il se plaint que les démagogues menacent la fortune acquise, et que les
tribunaux du peuple ne sont point justes pour les gens d’une condition
respectable; mais il se plaint surtout des contrôleurs du fisc, qui lui
attirent de graves ennuis s’il n’a point fait une déclaration sincère de
son revenu, et il gronde:
--Ces sycophantes nous rendent la ville inhabitable.
CHAPITRE II
GALERIE DES ANCÊTRES
Je remonte le cours de notre histoire, et je cherche dans la nuit des
temps, où en effet elles se perdent, les origines de cette classe ou de
cette caste, dont je suis sorti. Je ne trouve que motifs d’orgueil et
d’intérêt; je comprends le mot de ce grand bourgeois (d’un roman
récemment paru):
--J’ai derrière moi quatre cents ans de roture.
Pour un, pris au hasard, quatre cents ans, c’est beaucoup; pour la
caste, ce n’est rien. On a dernièrement comblé de distinctions
honorifiques des familles attachées à la glèbe depuis Charlemagne, et
dont la filiation est certaine. Quand on lit ce qu’un Saint-Simon
écrivait des plus hauts et puissants seigneurs de son époque, peut-on
résister à croire que la seule noblesse authentique est dans le Tiers,
et que cette locution arrogante: _Je suis né_, a été inventée par ceux
qui se flattaient de l’être pour ceux qui, faute d’habitude, oubliaient
de s’en targuer?
* * * * *
Vérité toute relative et illusoire du mot de Beaumarchais: «Ils se sont
donné la peine de naître».
* * * * *
Nos ancêtres n’avaient ni la passion, ni même le sentiment de l’égalité.
Nous qui en sommes si jaloux, nous avons peine à comprendre cette
indifférence et peu s’en faut qu’elle ne nous semble contre nature. Ils
n’attachaient de prix qu’aux avantages personnels, aux privilèges. Ils
n’enviaient pas ceux d’autrui s’ils n’en étaient point gênés, et ne les
souhaitaient point pour eux-mêmes: ils en souhaitaient d’autres, faits
pour ainsi parler sur mesure, mieux appropriés à leur condition et à
leurs intérêts.
Lorsque les bourgeois d’une ville s’unissaient (et assez souvent sans
exclure les gentilshommes ni les clercs) pour _jurer_ une commune, ils
exigeaient du suzerain, ou lui achetaient une «charte»; et dans cette
charte il n’était question que de _libertés_, c’est-à-dire de franchises
ou d’exceptions, en d’autres termes, de privilèges.
* * * * *
Si le sens de «bourgeois» n’est point fixe ni déterminé, l’étymologie
n’est pas douteuse: il vient de «bourg» qui, sans le définir, le situe,
et déjà en un rang honorable. Il est vrai que ce mot germanique semble
avoir à son origine signifié, comme de nos jours, un groupe, assez
restreint, d’habitations ordinairement modestes; mais il a bientôt
désigné, au delà du Rhin, le nid d’aigle du burgrave, et en deçà, les
maisons qui se serraient autour du château, de l’abbaye, entre les murs
ou hors les murs d’une enceinte fortifiée: hors les murs, c’était le
_foris burgus_ ou le faubourg. Le bourg de Carcassonne était au pied de
Carcassonne, et plusieurs bourgs, en se réunissant, ont formé la ville
de Tours.
Il est curieux qu’en français le mot _ville_ a une étymologie fort
humble, puisqu’il vient de _villa_ et n’a pu désigner d’abord que les
logis précaires groupés autour d’une riche maison de campagne; au lieu
que _bourg_ a une étymologie quasi noble. Aussi de _ville_ on a tiré
_vilain_, qui a pris assez vite un caractère nettement péjoratif; les
Grecs avaient tiré, du mot de leur langue qui signifie _ville_, une
épithète qui s’applique également aux agréments du corps et aux finesses
de l’esprit; et de _bourg_ on a fait _bourgeois_, qui se prend tantôt en
bonne, tantôt en mauvaise part.
* * * * *
Les bourgeois se distinguaient des nobles, mais ils se distinguaient
encore plus des manants, avec qui ils n’avaient de commun que la
résidence. Encore pouvait-on être bourgeois du roi, et, à l’occasion,
bourgeois d’une ville où l’on n’avait jamais mis le pied.
Ils n’avaient pas le droit d’acquérir des fiefs, mais il était avec la
coutume et la loi bien des accommodements.
C’est une grande commodité d’être né si bas que l’on ne puisse déroger.
Se rappelle-t-on qu’il n’y a pas quarante ans il était presque aussi
rare de voir un noble qu’une femme exercer une profession, même
libérale? Aujourd’hui, la question ne se pose plus, ni pour la caste, ni
pour le sexe. Elle ne s’est jamais posée pour les bourgeois. Ils ont
d’abord «fait de l’argent»; et c’est dès le moyen âge que l’on trouve
chez eux le _cens_, avec ce que l’on appelait, un peu avant la
Révolution de 1848, l’adjonction des capacités.
Leurs moyens, dès le XIVe siècle, étaient si considérables que les
nobles prétendaient à devenir bourgeois sans cesser d’être nobles; mais
les riches bourgeois se piquaient de vivre noblement, et dès lors le
snobisme était né.
Il ne rencontra point si tôt un Thackeray; mais on trouve la petite
monnaie du _Livre des snobs_ chez les conteurs de l’époque, dont le ton
n’est pas moins âpre. Leurs railleries à l’adresse du goût bourgeois, de
la mesquinerie et de la vanité bourgeoise, de la dureté bourgeoise,
ressemblent aussi, étrangement, aux «clichés» des artistes ou des
socialistes du XIXe siècle sur le même sujet.
La bourgeoisie n’a cessé de grandir jusqu’à la Révolution, qu’elle a
faite, et ses ennemis ajoutent: qu’elle a escamotée. Après quoi, elle
s’est officiellement retirée de la scène, elle n’a plus d’existence
légale; mais cela prouve simplement qu’il y a plusieurs manières
d’exister. Elle peut dire: «Je possède, donc je suis». Peut-elle dire
encore: «Je dirige, donc je suis»?
* * * * *
Bien que le niveau des études ait baissé terriblement, si le professeur
indulgent qui fait passer les examens du baccalauréat demande au
candidat: «Connaissez-vous quelques bourgeois notables de l’ancien
régime?» il est presque sûr de recevoir cette réponse:
--Ah! oui, les bourgeois de Calais...
Elle n’est pas si sotte, encore que le jeune élève ne fasse pas exprès
de tomber si à propos. Il paraît que les six bourgeois de Calais, dont
le plus connu est Eustache de Saint-Pierre, nous peuvent assez bien
faire comprendre ce qu’étaient des bourgeois environ le milieu du XIVe
siècle, et quelle sorte de patriotisme, assez différent du nôtre, était
leur attachement à la terre natale ou à la ville de bourgeoisie.
Nous croyons même les connaître de visage, du moins Eustache; mais nous
imaginons que les autres lui ressemblaient comme des frères, comme nous
imaginons toujours à distance, dans l’espace ou dans le temps, que les
hommes d’une même race et d’une même condition se ressemblent. Nous les
voyons tels que le sculpteur Cortot a représenté Eustache sur la façade
de l’hôtel de ville à Calais même, ou tels que Rodin les a représentés
tous les six. Un tableau d’Ary Scheffer nous inspire moins de confiance.
Il est peut-être utile de rappeler que ces documents iconographiques
sont postérieurs à l’événement de cinq siècles et davantage.
Mais les documents littéraires ne sont pas beaucoup plus sûrs. Froissart
nous rapporte comment Édouard III d’Angleterre réduisit enfin Calais par
la famine après un long siège, et consentit de recevoir la ville à merci
pourvu que six des principaux bourgeois lui en vinssent présenter les
clefs, tête nue, pieds nus et la hart au col. Les six se trouvèrent
sur-le-champ, mais déjà la façon pleurarde dont le vieux chroniqueur
conte cette histoire donne sur les nerfs à Michelet. Il ne doute pas que
«cette grande action ne se fît tout simplement, et non piteusement, avec
larmes et longs discours, comme l’imagine le chapelain Froissart». Il
est persuadé d’autre part que le roi d’Angleterre, qui s’était fort
ennuyé devant Calais et y avait laissé beaucoup d’argent, avait bonne
envie de passer tous les habitants au fil de l’épée. Édouard eût ainsi
«protégé» les marchands anglais, qui n’entendent pas autrement la
concurrence; mais les chevaliers lui déclarèrent que, s’il traitait
ainsi les assiégés, ses gens n’oseraient plus s’enfermer dans les
places: ce n’était point la chevalerie qui inspirait leur générosité,
mais la crainte des représailles. Michelet pense que, de toute manière,
«il y avait danger pour les premiers qui paraîtraient devant le roi».
Ce n’est point ce que croit Voltaire. Cette formalité de la corde au cou
ne lui semble pas alarmante. Il explique que l’on en usait ainsi avec
les sujets rebelles, et qu’Édouard était intéressé à faire sentir qu’il
se regardait comme roi de France. Il ajoute que «certainement Édouard
n’avait nul dessein de faire serrer la corde que les six Calaisiens
avaient au cou, puisqu’il fit présent à chacun de six écus d’or et d’une
robe». Il y met peut-être un peu de complaisance et il ne cache pas sa
sympathie pour Édouard III. Certains documents, que l’on a retrouvés
plus tard aux archives de la tour de Londres, ne lui donnent peut-être
pas raison à la rigueur, mais ne lui donnent pas tort. Ils témoignent
qu’Eustache de Saint-Pierre touchait une pension sur la cassette du roi;
qu’il était rentré en possession d’une grande partie de ses biens
immobiliers, après une confiscation de style; enfin (c’est l’essentiel),
qu’après la prise de Calais, il était resté bourgeois de Calais comme
devant: et ce dernier trait n’est-il point ce qui nous éclaircit mieux
de la signification solide et profonde du mot _bourgeois_?
* * * * *
Qui est donc ce «bourgeois de Paris» qui écrivit le _Journal_ de Charles
VI et de Charles VII, de l’an 1405 à l’an 1449? L’anonyme qu’il a gardé,
non par prudence seulement, nous témoigne que la bourgeoisie, en ce
temps-là, ne se souciait guère de publicité. Elle a beaucoup changé
depuis. A présent, l’auteur nous déroberait peut-être encore son nom,
mais ce serait plutôt pour piquer notre curiosité: il ne nous déroberait
point son portrait.
Grâce à cette petite énigme, qui depuis Étienne Pasquier a taquiné tous
les érudits, il a mieux servi sa mémoire que s’il eût fondé un prix; et
son exemple nous montre que l’immortalité anonyme est celle que l’on
dispute le moins. Quelle leçon!
Non que sa chronique soit par elle-même dénuée d’intérêt. Elle fournit
aux savants des précisions d’histoire locale et enseigne aux curieux
amateurs que les petites gens ne vivaient pas trop bien sur la fin du
moyen âge: si nous étions tentés, selon la mode, de regretter que le
ciel ne nous ait point fait naître au XVe siècle (voire au XIIIe) et de
nous plaindre que nous sommes venus trop tard dans un monde tout
défleuri, il nous suffirait de lire quelques pages du «Bourgeois» pour
nous mettre à la raison. La nourriture était, à proportion, plus
coûteuse que de nos jours, et, comme de nos jours, les classes moyennes
étaient obligées de compter.
Ce qui est bien bourgeois dans ce livre, c’est la place qu’y tient la
politique et le point de vue d’où notre chroniqueur considère les
événements. Il y a toujours eu en France une opinion, au lieu que chez
les Anglais il n’y en a pas encore. Nos bourgeois ont toujours parlé
politique. Leurs idées sont ordinairement justes, un peu étroites, et
entachées d’un égoïsme ingénu. Dès le XVe siècle, ils étaient de
l’opposition sous tous les régimes, et comme l’on dit vulgairement, ils
retournaient leur veste un peu vite. Le Bourgeois de Paris prend si peu
de précautions oratoires lorsque, à l’exemple de la fortune, il
abandonne la cause anglaise, que certains, par pudeur j’imagine, ont
voulu croire que le _Journal_ eut deux auteurs.
Le plaisant est que tous les érudits qui ont disputé sur la personne ou
les personnes du Bourgeois sont d’accord en un point: ce bourgeois était
un homme d’église, un curé. Est-ce donc que, dès lors, _bourgeois_
signifiait moins une classe de la société qu’une condition et un état
d’esprit?
* * * * *
MICHEL EYQUEM est plus connu sous le nom de seigneur de Montaigne, comme
Arouet sous le nom de Voltaire; mais il faut convenir que ce sont là de
bien petites seigneuries. Il écrit quand on lui offre, _honoris causa_,
la «bourgeoisie» de Rome:
«_N’estant bourgeois d’aucune ville, je suis bien aise de l’estre de la
plus noble qui fut et qui sera oncques._»
Mais nous l’entendons autrement; et ce descendant de négociants
bordelais, encore que son grand-père, armateur, fût devenu seigneur de
village, son propre père, né gentilhomme, soldat en Italie, n’est-il pas
bien bourgeois d’origine? Il l’est par toutes les circonstances de sa
vie et par le train de ses idées. Il est le véritable exemplaire des
riches bourgeois de son temps et de sa province.
Il fut, premièrement, élevé ou, comme l’on disait alors, nourri à la
bourgeoise, et l’on surprend, dans cette maison d’Eyquem ou de
Montaigne, une sorte de sentiment de la famille qui n’était point celui
des maisons nobles. Michel fait des peintures naïves et charmantes de
l’intimité qui régnait entre ses parents et lui, qui n’était guère de
mode à cette époque et que les bourgeois du XIXe siècle se flattèrent
d’avoir inventée. Il écrit: _un si bon père_, en un temps où les fils
disaient plutôt: _Monsieur mon père_. Il était déjà «l’enfant-roi»; mais
l’on ne concevait point cette royauté comme nous faisons. Il ne
s’agissait point de le gâter, de lui passer tous ses caprices, ou de
s’amuser de lui comme d’une poupée, et de prolonger à cet effet son
enfance, mais d’en faire un homme; et sans doute M. de Montaigne le père
estimait-il n’avoir en ce bas monde aucun devoir ensemble plus agréable
et plus pressant.
On peut regretter, par parenthèse, qu’un fils si curieusement choyé de
ses auteurs, et digne d’être cité comme un modèle de piété filiale,
n’ait point, contre toute logique, hérité d’eux la vocation de la
paternité. Ainsi se manifestait déjà, il y a quatre cents ans, chez l’un
de nos plus illustres ancêtres, cette nonchalance des bourgeois à se
propager que nous croyons un péril contemporain. Montaigne ne
pressentait pas la dépopulation et n’avait cure des familles nombreuses.
Il ne souhaitait même pas, comme les bourgeois d’à présent, l’héritier
unique. Il n’a jamais pensé «qu’estre sans enfans feust un défaut qui
deust rendre la vie moins complète et moins contente», et il ose écrire
que «la vacation stérile a bien aussi ses commoditez».
Cette «nourriture» de Montaigne est bien bourgeoise; d’abord parce
qu’elle est luxueuse, avec quelque montre: on ne regarde pas à la
dépense, on n’épargne rien; l’enfant est éveillé chaque matin au son des
violes; il est instruit _in hymnis et canticis_. Elle est, cette
nourriture, un peu systématique, mais avec beaucoup d’intelligence et
point de traditions ni de préjugés. Le programme des études et exercices
fait songer à celui du pédagogue Ponocrates, de _Gargantua_ et ce n’est
pas dans un esprit fort différent qu’un siècle plus tard, M. Pascal le
père (autre grand bourgeois) ordonnera la vie studieuse de Blaise
Pascal. Enfin, les humanités tiennent dans ce programme la première
place, et rien non plus n’est si bourgeois; car c’est le Tiers qui,
après les avoir restaurées, les a maintenues, et y revient, aujourd’hui,
honteux d’une passagère infidélité.
Bourgeois, Montaigne le fut en son nom personnel «depuis estre sorti de
l’enfance»; d’abord par le ménagement de sa fortune et par une sorte
d’économie cachée. Comme tous les gens qui ne répugnent pas à compter,
il était tout fier, après coup, de ne l’avoir point fait durant près de
vingt années, pour la raison qu’il n’avait alors «aultres moyens que
fortuits, et despendant de l’ordonnance et secours d’aultruy, sans estat
certain et sans prescription». Il témoigne qu’il ne lui est «oncques
advenu de trouver la bourse de ses amis close»; mais il se flatte de
n’avoir jamais «failli au terme qu’il avait prins à s’acquitter», et il
avoue ingénument que la probité est ici d’accord avec l’intérêt; car la
mauvaise paie tue le crédit.
«Sa seconde forme, dit-il, ç’a esté d’avoir de l’argent, _dont il feit
bientost des réserves notables_». Puis il jeta cet argent par les
fenêtres quand le goût lui vint de voyager. «Les voyages, dit-il, ne me
blecent que par la despense, qui est grande et oultre mes forces, ayant
accoustumé d’y estre avecques équipage non accessoire seulement, mais
encore honneste». Et ce dernier trait est le plus bourgeois; car tout le
plaisir du voyage, pour le bourgeois le plus timoré, est une licence
qu’il usurpe de renoncer tout d’un coup à l’ordinaire de sa parcimonie
et de ses mœurs.
Montaigne est bourgeois par la mesure de ses opinions, de sa
sensibilité, de son courage,--voire de son courage civil. Il ne se pique
de rien, mais d’héroïsme moins que rien. Il n’a aucun appétit du
martyre, mais il redoute davantage les épidémies. Sa position vis-à-vis
de la médecine est bourgeoise: il n’y croit pas et consulte les
médecins; mais il est excellent médecin de soi-même. C’est peut-être lui
qui a inventé l’hygiène; il a écrit des pages entières sur les bains
chauds; il est le premier qui ait fait des saisons et des cures. Il ne
hait pas à parler de ses petites incommodités. La postérité saura qu’il
était sujet à la colique. Il l’appelle «la pire de toutes les maladies,
la plus soubdaine, la plus douloureuse, la plus mortelle, et la plus
irremediable». Il confesse qu’il la «gouste bien vifvement». On en peut
juger par ces épithètes.
On a disputé infiniment sur son scepticisme qui s’amuse parfois à
dogmatiser, et sur tant de contradictions apparentes, qui déconcertent.
Le mot de l’énigme pourrait bien être «bourgeois». Ce grand douteur n’a
point dit à son heure dernière, comme Rabelais: «Tirez le rideau, la
farce est jouée». _Peut-être_ ne s’est pas démenti, _Que sais-je?_ n’a
pas tenu. Montaigne a fait une fin édifiante et est mort en entendant la
messe, comme un bourgeois bien pensant.
* * * * *
Les romantiques, à force de nous rebattre les oreilles des perruques de
Louis XIV, ont fini par duper notre imagination, et il semble que nous
ne puissions plus nous figurer le grand siècle nu-tête. Nombre
d’ignorants sont persuadés que nous n’en connaîtrons jamais que la
façade officielle, derrière laquelle peut-être il n’y avait rien, et que
pas un document authentique ne nous permet de le surprendre dans le
train de sa vie bourgeoise, supposé qu’il ait vécu aussi bourgeoisement.
Autant de faussetés évidentes et dont l’impudence confond, ou la
niaiserie. Le Tiers, durant ce règne, fut ce que cent ans plus tard
l’abbé Sieyès protestait qu’il devait être et se plaignait qu’il ne fût
point: tout. Du moins, toutes les valeurs; et c’est la justification de
l’intelligence du roi d’en avoir su tirer ses grands commis. Peu importe
qu’on les ait ensuite affublés de titres ou de particules. Les relations
de jour en jour plus étroites entre les deux ordres et certaines
alliances intéressées ne suppriment point la barrière et ne devraient
même pas masquer la prépondérance de la bourgeoisie.
Tout ce qui compte, dans les Beaux-Arts et dans les lettres, vient
d’elle, comme il fallait s’y attendre. Un Racine meurt de ne plus voir
le roi face à face; mais il refuse de dîner chez un grand seigneur parce
que ses enfants ont reçu le présent d’une carpe, dont il veut se régaler
en leur compagnie. On sait qu’il y avait de grands bourgeois, comme
cette dynastie des Perrault, avocats, médecins, architectes,
naturalistes et poètes, et qu’il y en avait de petits, comme ceux dont
Nicolas Furetière a écrit le «roman bourgeois».
Voilà un de ces documents que l’on prétend qui manquent. Le reste se
trouve à foison dans la comédie de Molière où il ne faudrait pas croire
non plus qu’il n’y ait que des marquis. Les marquis n’y sont à rebours
que des utilités plaisantes, des graciosos à la française, et presque
des personnages de convention; au lieu que les bourgeois sont toujours
peints sur le vif. La preuve de leur vérité est qu’ils ne se ressemblent
pas comme des ménechmes de théâtre. Ils n’ont pas moins l’air de
famille, des traits communs par où ils représentent, et l’on peut
aisément, par l’intermédiaire de leur commerce, lier assez intime
connaissance avec toute la bourgeoisie du siècle.
La moyenne de la vie était moins élevée, dit-on, en ce temps-là que
présentement; mais la race bourgeoise a toujours été bâtie à chaux et à
sable, et je n’ai pas de peine à croire que trois générations vivent
ensemble sous le même toit; d’autant que la règle était alors de se
marier jeune. Le grand-père, GORGIBUS, n’est pas un patriarche, mais il
a bien passé la soixantaine et il ne veut point dater de Louis XIII,
mais du roi Henri, sous le règne de qui son acte de baptême témoigne
qu’il est né, tout à la fin. Il a, une fois pour toutes, adopté des
modes déjà surannées au temps qu’il était curieux d’élégance: il porte
ordinairement des vêtements noirs, point de rubans, la fraise, un
chapeau fort large et fort pointu. Il est exact, sentencieux, pénétré de
son expérience, et cite volontiers du latin, quelquefois des poètes,
mais plus souvent des juristes.
Son fils ARNOLPHE touche à la quarantaine, qui était alors l’âge
critique pour les mâles. L’âge est plus tôt ou plus tard selon les
siècles, mais les symptômes de la crise ne varient guère d’un siècle à
l’autre. Arnolphe a une bonne femme, ELMIRE, qui lui semble déjà un peu
mûre; et il a une inclination pour une jeune veuve de son quartier: ce
qui le retient d’y céder est moins la peur de l’enfer et la vertu que la
crainte de paraître vieux et ridicule. Arnolphe et Elmire ont un fils et
une fille, VALÈRE et MARIANE, qui sont à l’âge d’aimer. Leurs relations
avec ORGON, DAMIS et la tante PERNELLE, un lointain cousinage avec M.
GEORGES DANDIN (encore que ce dernier ne soit qu’un riche paysan) font
qu’ils rassemblent alentour d’eux à peu près tous les personnages de la
comédie bourgeoise.
Ceux de la plus ancienne génération ne diffèrent les uns des autres que
par des nuances; ceux de la dernière venue offrent les disparates les
plus tranchées. Telles des parentes ou des jeunes amies de Mariane sont
de pures sottes, savent à peine lire, écrire et compter, ne soupçonnent
rien des laideurs ni même des plaisirs de la vie, et l’on a beau savoir
comment l’esprit vient aux filles, on se demande s’il leur viendra
jamais; car il y faut un petit commencement et des dispositions. Telles
autres sont, à rebours, forcenées liseuses de romans, que leur naïveté
bourgeoise prend trop au sérieux; et parce qu’elles ont de la
considération pour l’intelligence, elles sont précieuses; mais parce
qu’elles n’étaient pas destinées pour l’être, elles sont un peu
précieuses ridicules. C’est quasi la même chose en ce temps-là de n’être
point né au premier rang de la société ou de n’être point né dans la
capitale du royaume, et elles sentent un peu la province encore qu’elles
soient de Paris. Elles enragent de s’appeler Manon ou Javotte et elles
n’osent se faire appeler Cathos ou Madelon.
Mariane elle-même est la personne la plus naturelle, la plus saine et la
plus judicieuse. Elle est grande, belle et bien faite. Elle n’a point de
stupide ignorance et n’a peur de rien, même des mots. Elle est bien,
avec plus de droiture et moins de phrases, l’arrière-grand-mère des
femmes qui, deux siècles plus tard, revendiqueront le droit de vivre
leur vie: elle prétend être heureuse ici-bas, honnêtement et dans la
mesure du possible. C’est pourquoi elle veut se marier selon son cœur.
Damis et la plupart de ses camarades sont des moitiés d’hommes du monde,
c’est-à-dire qu’ils vivent bourgeoisement une partie du jour et, l’autre
partie, noblement. Ils exercent une de ces professions qu’on a depuis
qualifiées libérales, et qui n’étaient point alors ni toujours d’un
grand profit ni même d’une grande dignité; dès qu’elle leur laisse des
loisirs, ils hantent la belle compagnie. Furetière les appelle
«amphibies, le matin avocats, le soir courtisans, qui portent le matin
la robe au Palais pour plaider ou pour écouter, et le soir portent les
grands canons et les galands d’or pour aller cajoler les dames».
Furetière les tourne en dérision et leur reproche «d’être ajustés de
manière qu’un provincial ne manquerait jamais de les prendre pour
modèles pour se bien mettre». Le trait peut frapper juste à l’occasion:
il passe à côté de Damis, qui a autant d’élégance vraie que
d’intelligence, et qui ne hait point à se divertir, mais qui ne rêve
déjà, comme sa sœur, que de se bien marier. C’est que le mariage est
l’événement de ces existences bourgeoises, et trop souvent en est le
drame.
Trois choses comptent pour les bourgeois: l’argent, l’honneur et la
religion. Il se peut qu’elles comptent aussi par-dessus tout pour les
nobles, mais d’une façon si différente que l’on prend pour ainsi dire
sur le fait, en chacun de ces trois points, la différence de nature et
comme l’incompatibilité des deux castes: le plus médiocre observateur ne
s’y tromperait pas.
Pour l’argent, que l’on n’a pas sans raison nommé en premier,
l’opposition des deux doctrines est évidente. Tout homme né, ou de peu,
ou de rien, est forcé, comme on dit, d’équilibrer son budget. La
bourgeoisie dresse premièrement l’état des recettes, et la noblesse
l’état des dépenses. La formule bourgeoise est qu’il faut produire
l’argent que l’on dépense, la formule noble est qu’il faut le trouver.
On ne méconnaît point le grand air de celle-ci, mais elle est dangereuse
et peut conduire aux expédients. Il est beau de mépriser l’argent, mais
les joueurs aussi et les aventuriers le méprisent. Il est vilain de
l’aimer trop, et l’habitude de l’épargne incline à la parcimonie. On ne
peut nier toutefois que la bourgeoisie n’eût les qualités de ses
défauts, et que, selon l’expression consacrée, ses finances ne fussent
plus saines.
La sincérité des grands seigneurs en matière de religion ne saurait sans
impertinence être révoquée en doute; mais il s’y mêle trop de
bienséance, et pour tout dire l’étiquette des conversions me paraît trop
bien réglée. Je sens plus de naïveté chez les bourgeois, et il est
visible que, pour eux, la foi est vraiment la grande affaire de la vie.
On sort à peine des guerres de religion qui ont divisé les familles; et
comme la terre ébranlée, longtemps après les schismes les consciences
tremblent encore. La discorde n’est point d’ailleurs si apaisée qu’elle
ne trouve cent prétextes pour renaître. Il y a des persécutions, des
dragonnades, et ceux qui par tempérament ont l’appétit du martyre
auraient de quoi le satisfaire. Il est vrai que cette naïveté des
bourgeois les expose à être dupés par les faux dévots. Orgon est la
proie facile de monsieur Tartuffe, qui se garderait d’exercer son
industrie en haut lieu; mais le ridicule d’Orgon ne le salit pas, et
pourrait même le grandir; car, s’il n’avait que l’esprit borné et point
d’élancements vers le ciel, les prestiges de l’imposteur n’opéreraient
point sur lui, et il est donc honorable qu’ils opèrent.
Quant à l’article de l’honneur, nous ne nous accorderons pas avec
Montesquieu, qui le réserve aux monarchies et la vertu aux républiques.
Cela semble bien impliquer, en termes plus généraux, que l’auteur de
l’_Esprit des lois_ tient l’honneur un privilège des gens de qualité, et
la vertu un pis-aller de la bourgeoisie. Or, il est constant que les
bourgeois, sous l’ancien régime, avaient souci de leur honneur; mais ils
ne l’entendaient pas comme les nobles, de qui même, à cet égard, ils
prenaient presque exactement le contrepied.
D’abord, ils attachaient l’honneur à la pratique scrupuleuse d’une
certaine probité qu’il faut bien appeler commerciale, et dont les nobles
n’avaient pas la moindre idée, qui était, en effet, ignoble au sens
étymologique du mot, mais bien estimable. Ils appelaient aussi, et plus
essentiellement, honneur «la bonne renommée qui rejaillit sur un mari de
la fidélité de sa femme». C’est un étrange préjugé: Molière s’en est
moqué souvent, d’un ton qui prouve qu’il le partageait.
Il faut noter ici une curieuse anomalie des usages. Jusque dans la
bourgeoisie la plus médiocre, les unions étaient conclues, de même que
dans la noblesse, par des arrangements entre les pères, et les
intéressés n’étaient avisés de leur destination qu’au moment de signer
les articles. Mais, au lieu que les grands acceptaient d’un cœur léger
toutes les conséquences de cette procédure conjugale et les inévitables
revanches de l’amour, les bourgeois devenaient après coup aussi peu
latitudinaires sur ce chapitre que s’ils se fussent mariés librement,
par choix et par inclination. N’est-ce point pour ce motif, plutôt que
pour obéir à une convention de théâtre, que Damis et Mariane se montrent
si curieux d’accorder l’amour avec le mariage? Ils savent le drame sans
issue où les exposerait une union mal assortie, et leur indocilité est
plus prudente que la prudence bourgeoise de leurs parents.
* * * * *
Environ quatre-vingts ans plus tard, il semble, à première vue, que la
physionomie bourgeoise ait changé du tout au tout: si on l’examine de
plus près, on y retrouve tous les mêmes traits généraux, qui n’ont fait
que s’accuser. La vraie différence est un air nouveau d’aisance et de
naturel qui vient de la possession d’état. Ceux qui sont arrivés ou sûrs
d’arriver ne sauraient plus rien garder du parvenu. La bourgeoisie est
consciente de sa destinée et désormais certaine de l’accomplir. Tout ce
qui, au siècle précédent, était chez elle en puissance, est en acte.
Tout ce qui était tolérance ou aspiration est obtenu et reconnu
officiellement. Le mot du siècle est «le préjugé vaincu».
Les plus libres esprits ne proclament encore cette défaite qu’avec
timidité. Voltaire lui-même, à la fin de la comédie qui porte justement
ce titre, accorde, pour ménager, pour rassurer l’opinion, qu’il ne faut
admettre que par exception la défaillance des préjugés, et que cela ne
doit pas «tirer à conséquence»; nous dirions aujourd’hui: créer un
précédent. L’esprit de réaction s’est employé, par la suite, à nous
persuader qu’il n’est pas bon que les préjugés soient vaincus et qu’ils
ont leur utilité non moins que leur charme. Supposé que ces doctrinaires
rétrogrades puissent alléguer quelques arguments valables, on pourra
toujours leur répondre qu’il faut, à certaines époques, faire table
rase, et que l’humanité se doit de temps en temps borner à une
conception purement raisonnable de la vie, qui est, en d’autres termes,
une conception bourgeoise.
Le bourgeois du XVIIIe siècle vient d’achever son entraînement. Il est
fin prêt, comme disent nos gens de sport. Il est prêt pour jouer la
partie de la Révolution et pour la gagner.
Il l’a déjà gagnée sur plusieurs points. La société ressemble plus,
vingt ans avant l’orage, à celle du XIXe siècle qu’à celle de Louis XIV.
Elle ouvre même plus libéralement ses portes qu’elle ne fera plus tard,
aux jours de la Restauration. Il y a encore la cour et la ville; mais il
y a surtout la bonne compagnie et la mauvaise, et c’est le mérite
personnel ou la fortune, plus que les quartiers de noblesse, qui donne
accès dans la première. Si l’on ne considère que le monde, la Révolution
n’a plus guère de barrières à renverser, mais la rancune de la
Révolution les relèvera.