Châtillon-sur-Seine, le 15 mars

(_Suivent les signatures._)

* * * * *

_Protocole de la séance du 18 mars 1814, et la continuation de cette

séance, le 19 mars_.

Les plénipotentiaires des cours alliées, au nom et par l'ordre de leurs

souverains, déclarent ce qui suit:

Les plénipotentiaires des cours alliées ont déclaré, le 28 février

dernier, à la suite de l'attente infructueuse d'une réponse au projet de

traité, remis par eux le 17 du même mois, qu'adhérant fermement à la

substance des demandes contenues dans les conditions du projet de

traité, conditions qu'ils considéraient comme aussi essentielles à la

sûreté de l'Europe que nécessaires à l'arrangement d'une paix générale,

ils ne pourraient interpréter tout retard ultérieur d'une réponse à

leurs propositions que comme un refus de la part du gouvernement

français.

Le terme du 10 mars ayant été, d'un commun accord, fixé par MM. les

plénipotentiaires respectifs, comme obligatoire pour la remise de la

réponse de M. le plénipotentiaire de France, S. Exc. M. le duc de

Vicence présenta ce même jour un mémoire qui, sans admettre ni refuser

les bases énoncées à Châtillon, au nom de la grande alliance européenne,

n'eût offert que des prétextes à d'interminables longueurs dans la

négociation, s'il avait été reçu par les plénipotentiaires des cours

alliées comme propre à être discuté. Quelques articles de détails qui ne

touchent nullement le fond des questions principales des arrangemens de

la paix furent ajoutés verbalement par M. le duc de Vicence dans la même

séance. Les plénipotentiaires des cours alliées annoncèrent en

conséquence, le 13 mars, que si, dans un court délai, M. le

plénipotentiaire de France n'annonçait pas, soit l'acceptation, soit le

refus des propositions des puissances, ou ne présentait pas un

contre-projet renfermant la substance des conditions proposées par

elles, ils se verraient forcés à regarder la négociation comme terminée

par le gouvernement français. S. Exc. M. le duc de Vicence prit

l'engagement de remettre dans la journée du 15 le contre-projet

français; cette pièce a été portée par les plénipotentiaires des cours

alliées à la connaissance de leurs cabinets; ils viennent de recevoir

l'ordre de déposer au protocole la déclaration suivante:

L'Europe, alliée contre le gouvernement français, ne vise qu'au

rétablissement de la paix générale, continentale et maritime. Cette paix

seule peut assurer au monde un état de repos, dont il se voit privé

depuis une longue suite d'années; mais cette paix ne saurait exister

sans une juste répartition de force entre les puissances.

Aucune vue d'ambition ou de conquête n'a dicté la rédaction du projet de

traité remis, au nom des puissances alliées, dans la séance du 17

février dernier; et comment admettre de pareilles vues dans des rapports

établis par l'Europe entière, dans un projet d'arrangement présenté à la

France par la réunion de toutes les puissances qui la composent? La

France, en rentrant dans les dimensions qu'elle avait en 1792, reste,

par la centralité de sa position, sa population, les richesses de son

sol, la nature de ses frontières, le nombre et la distribution de ses

places de guerre, sur la ligne des puissances les plus fortes du

continent; les autres grands corps politiques, en visant à leur

reconstruction sur une échelle de proportion conforme à l'établissement

d'un juste équilibre en assurant aux États intermédiaires une existence

indépendante, prouvent par le fait quels sont les principes qui les

animent. Il restait cependant une condition essentielle au bien-être de

la France à régler. L'étendue de ses côtes donne à ce pays le droit de

jouir de tous les bienfaits du commerce maritime. L'Angleterre lui rend

ses colonies, et avec elles son commerce et sa marine; l'Angleterre fait

plus, loin de prétendre à une domination exclusive des mers,

incompatible avec un système d'équilibre politique, elle se dépouille de

la presque totalité des conquêtes que la politique suivie depuis tant

d'années par le gouvernement français lui a valu. Animée d'un esprit de

justice et de libéralité digne d'un grand peuple, l'Angleterre met dans

la balance de l'Europe des possessions dont la conservation lui

assurerait, pour long-temps encore, cette domination exclusive. En

rendant à la France ses colonies, en portant de grands sacrifices à la

reconstruction de la Hollande, que l'élan national de ses peuples rend

digne de reprendre sa place parmi les puissances de l'Europe, et elle ne

met qu'une condition à ces sacrifices, elle ne se dépouillera de tant de

gages qu'en faveur du rétablissement d'un véritable système d'équilibre

politique, elle ne s'en dépouillera qu'autant que l'Europe sera

véritablement pacifiée, qu'autant que l'état politique du continent lui

offrira la garantie qu'elle ne fait pas d'aussi importantes cessions à

pure perte, et que ses sacrifices ne tourneront pas contre l'Europe et

contre elle-même.

Tels sont les principes qui ont présidé aux conseils des souverains

alliés, à l'époque où ils ont entrevu la possibilité d'entreprendre la

grande oeuvre de la reconstruction politique de l'Europe; ces principes

ont reçu tout leur développement, et ils les ont prononcés le jour où le

succès de leurs armes a permis aux puissances du continent d'en assurer

l'effet, et à l'Angleterre de préciser les sacrifices qu'elle place dans

la balance de la paix.

Le contre-projet présenté par M. le plénipotentiaire français part d'un

point de vue entièrement opposé; la France, d'après ses conditions,

garderait une force territoriale infiniment plus grande que le comporte

l'équilibre de l'Europe; elle conserverait des positions offensives et

des points d'attaque au moyen desquels son gouvernement a déjà effectué

tant de bouleversemens, les cessions qu'elle ferait ne seraient

qu'apparentes. Les principes annoncés à la face de l'Europe par le

souverain actuel de la France et l'expérience de plusieurs années ont

prouvé que des États intermédiaires, sous la domination de membres de la

famille régnante en France, ne sont indépendans que de nom. En déviant

de l'esprit qui a dicté les basés du traité du 17 février, les

puissances n'eussent rien fait pour le salut de l'Europe. Les efforts de

tant de nations réunies pour une même cause seraient perdus; la

faiblesse des cabinets tournerait contre eux et contre leurs peuples;

l'Europe et la France même deviendraient bientôt victimes de nouveaux

déchiremens; l'Europe ne ferait pas la paix, mais elle désarmerait.

Les cours alliées considérant que le contre-projet présenté par M. le

plénipotentiaire de France ne s'éloigne pas seulement des bases de paix

proposées par elles, mais qu'il est essentiellement opposé à leur

esprit, et qu'ainsi il ne remplit aucune des conditions qu'elles ont

mises à la prolongation des négociations de Châtillon, elles ne peuvent

reconnaître dans la marche suivie par le gouvernement français que le

désir de _traîner en longueur_ des négociations aussi inutiles que

compromettantes: inutiles, parce que les _explications de la France sont

opposées aux conditions que les puissances regardent comme nécessaires_

pour la reconstruction de l'édifice social, à laquelle elles consacrent

toutes les forces que la Providence leur a confiées; compromettantes,

parce que la prolongation de stériles négociations ne servirait qu'à

induire en erreur et à faire naître aux peuples de l'Europe le vain

espoir d'une paix qui est devenue le premier de leurs besoins.

Les plénipotentiaires des cours alliées sont chargés en conséquence de

déclarer que, fidèles à leurs principes, et en conformité avec leurs

déclarations antérieures, les puissances alliées regardent les

négociations entamées à Châtillon comme _terminées par le gouvernement

français_. Ils ont ordre d'ajouter à cette déclaration celle que les

puissances alliées, indissolublement unies pour le grand but qu'avec

l'aide de Dieu elles espèrent atteindre, _ne font pas la guerre à la

France_; qu'elles regardent les justes dimensions de cet empire comme

une des premières conditions d'un état d'équilibre politique, mais

qu'elles ne poseront pas les armes avant que leurs principes n'aient été

reconnus et admis par son gouvernement.

* * * * *

_Déclaration des puissances coalisées._

Les puissances coalisées se doivent à elles-mêmes, à leurs peuples et à

la France d'annoncer publiquement, dans le moment de la rupture des

conférences de Châtillon, les motifs qui les ont portées à entamer une

négociation avec le gouvernement français, et les causes de la rupture

de cette négociation. Des événemens militaires tels que l'histoire aura

peine à en recueillir dans d'autres temps, renversèrent, au mois

d'octobre passé, l'édifice monstrueux compris sous la dénomination

d'empire français; édifice politique fondé sur les ruines d'États jadis

indépendans et heureux, agrandi par des provinces arrachées à d'antiques

monarchies, soutenu au prix du sang, de la fortune et du bien-être d'une

génération entière. Conduits par la victoire sur les bords du Rhin, les

souverains alliés crurent devoir exposer de nouveau à l'Europe les

principes qui forment la base de leur alliance, leurs voeux et leurs

déterminations. Éloignés de toute vue de conquête, animés du seul désir

de voir l'Europe reconstruite sur une juste échelle de proportion entre

les puissances, décidés à ne pas poser les armes avant d'avoir atteint

le noble but de leurs efforts, ils manifestèrent, par un acte public, la

constance de leurs intentions, et n'hésitèrent pas à s'expliquer

vis-à-vis du gouvernement ennemi dans un sens conforme à leur résolution

invariable. Le gouvernement français se prévalut de la déclaration

franche des cours alliées pour témoigner des dispositions pacifiques. Il

avait besoin, sans doute, d'en prendre l'apparence pour justifier aux

yeux de ses peuples les nouveaux efforts qu'il ne cessait de leur

demander. Tout cependant prouvait aux cabinets alliés qu'il ne voulait

que tirer parti d'une négociation apparente, dans l'intention de

disposer l'opinion publique en sa faveur, et que la paix de l'Europe

était encore loin de sa pensée. Les puissances alliées, pénétrant ses

vues secrètes, se décidèrent à aller conquérir en France même cette paix

si désirée. De nombreuses armées passèrent le Rhin; à peine eurent-elles

franchi les premières barrières, que le ministre des relations

extérieures de France se présenta aux avant-postes.

Dès-lors, toutes les démarches du gouvernement français n'eurent d'autre

but que de donner le change à l'opinion publique, de fasciner les yeux

du peuple français, et de chercher à rejeter sur les alliés l'odieux des

malheurs de cette guerre d'invasion.

_La marche des événemens avait donné, à cette époque, aux cours alliées

le sentiment de toute la force de la ligue européenne. Les principes qui

présidaient aux conseils des souverains coalisés, dès leur première

réunion pour le salut commun, avaient reçu tout leur développement_.

RIEN N'EMPÊCHAIT PLUS QU'ILS N'EXPRIMASSENT LES CONDITIONS NÉCESSAIRES À

LA RECONSTRUCTION DE L'ÉDIFICE SOCIAL. Ces conditions, après tant de

victoires, ne devaient plus former un obstacle à la paix. La seule

puissance appelée à mettre dans la balance des compensations pour la

France, l'Angleterre, pouvait énoncer en détail les sacrifices qu'elle

était prête à faire pour la pacification générale; les souverains alliés

pouvaient espérer enfin que l'expérience des derniers temps aurait

influé sur un conquérant, en butte aux reproches d'une grande nation, et

témoin pour la première fois, dans sa capitale, des maux qu'il a attirés

sur la France; cette expérience pouvait l'avoir conduit au sentiment

_que la conservation des trônes se lie essentiellement à la modération

et à la justice_. Toutefois les souverains alliés, convaincus que

l'essai qu'ils feraient ne devait pas compromettre la marche des

opérations militaires, convinrent que ces opérations continueraient

pendant les négociations: l'histoire du passé et de funestes souvenirs

leur avaient démontré la nécessité de cette mesure. Les

plénipotentiaires se réunirent avec celui du gouvernement français.

Bientôt les armées victorieuses s'avancèrent jusqu'aux portes de la

capitale; le gouvernement ne songea, dès ce moment, qu'à la sauver d'une

occupation ennemie. Le plénipotentiaire de France reçut l'ordre de

proposer un armistice, fondé sur des bases conformes à celles que les

cours alliées jugeaient elles-mêmes nécessaires au rétablissement de la

paix générale: il offrit la remise immédiate des places fortes dans les

pays que la France céderait, mais sous la condition de la suspension des

opérations militaires. Les alliés, convaincus par vingt années

d'expérience qu'en traitant avec le cabinet français, les apparences

devaient soigneusement être distinguées des intentions[36],

substituèrent à cette proposition celle de signer sur-le-champ les

propositions de la paix. Cette signature avait pour la France tous les

avantages de la paix, sans entraîner pour les alliés les dangers d'une

suspension d'armes. Quelques succès partiels venaient cependant de

marquer les premiers pas d'une armée formée, sous les murs de Paris, de

l'élite de la génération actuelle, dernière espérance de la nation, et

des débris d'un million de braves qui avaient péri sur le champ de

bataille, ou qui avaient été abandonnés sur les grandes routes depuis

Lisbonne jusqu'à Moskou, sacrifiés à des intérêts étrangers à la France.

Aussitôt les conférences de Châtillon changèrent de caractère; le

plénipotentiaire français demeura sans instruction, et fut hors d'état

de répondre aux propositions des cours alliées. Alors les projets du

gouvernement français se montrèrent clairement aux cours: elles se

décidèrent donc à une démarche décisive, la seule qui fût digne de leur

puissance et de la droiture de leurs intentions. Elles chargèrent leurs

plénipotentiaires de remettre un projet de traité préliminaire, qui

contînt toutes les bases qu'elles jugeaient nécessaires pour le

rétablissement de l'équilibre politique, et qui, peu de jours

auparavant, avaient été offertes par le gouvernement français lui-même,

dans un moment où il croyait sans doute son existence compromise. Les

principes de la reconstruction politique de l'Europe se trouvaient

établis dans ce projet.

La France, rendue à des dimensions que des siècles de gloire et de

prospérité, sous la domination de ses rois, lui avaient assurées, devait

partager avec l'Europe les bienfaits de sa liberté, de l'indépendance

nationale et de la paix. Il ne dépendait que de son gouvernement de

mettre, par un seul mot, un terme aux souffrances de la nation; de lui

rendre, avec la paix, ses colonies, son commerce et le libre exercice de

son industrie. Voulait-il plus? Les puissances s'étaient offertes à

discuter, dans un esprit de conciliation, ses voeux sur plusieurs objets

de possession d'une mutuelle convenance, qui dépasseraient les limites

de la France avant la guerre de la révolution. Quinze jours se passèrent

sans réponse de la part du gouvernement français. Les plénipotentiaires

des alliés insistèrent sur un terme péremptoire pour l'acceptation ou le

refus des conditions de la paix. On laissa au plénipotentiaire français

la latitude de présenter un contre-projet, pourvu que ce contre-projet

répondît à l'esprit et à la substance des conditions proposées par les

cours alliées. Le terme du 10 mars fut fixé d'un commun accord. Le

plénipotentiaire français ne présenta, à l'échéance de ce terme, que des

pièces dont la discussion, loin de rapprocher du but, n'aurait fait que

prolonger de stériles négociations. Sur la demande du plénipotentiaire

de France, il fut accordé un nouveau terme de peu de jours. Le 15 mars,

enfin, ce plénipotentiaire remit un contre-projet, qui ne laissa plus de

doute que les malheurs de la France n'avaient pas encore changé les vues

de son gouvernement. Revenant sur ce qu'il avait proposé lui-même, le

gouvernement français demanda, dans un nouveau projet, que des peuples

étrangers à l'esprit français, que des peuples que des siècles de

domination ne pouvaient pas fondre dans la nation française,

continuassent à en faire partie. La France devait conserver des

dimensions incompatibles avec l'établissement d'un système d'équilibre,

et hors de proportion avec les autres grands corps politiques de

l'Europe; elle voulait conserver des points et des positions offensives,

au moyen desquels son gouvernement avait, pour le malheur de l'Europe et

de la France, amené la chute de tant de trônes, et opéré tant de

bouleversemens. Des membres de la famille régnante en France devaient

être replacés sur des trônes étrangers. Le gouvernement français enfin,

ce gouvernement qui, depuis tant d'années, n'a pas moins cherché à

régner sur l'Europe par la discorde que par la force des armes, devait

rester l'arbitre des rapports intérieurs et du sort des puissances de

l'Europe.

Les cours alliées, en continuant les négociations sous de tels auspices,

eussent manqué à tout ce qu'elles se doivent à elles-mêmes; elles

eussent, dès ce moment, renoncé au but glorieux qu'elles se proposent;

leurs efforts n'eussent plus tourné que contre leurs peuples. En signant

un traité sur les bases du contre-projet français, les puissances

eussent déposé les armes entre les mains de l'ennemi commun; elles

eussent trompé l'espérance des nations et la confiance de leurs alliés.

C'est dans un moment aussi décisif pour le salut du monde, que les

souverains alliés renouvellent l'engagement solennel qu'ils ne poseront

pas les armes avant d'avoir atteint le grand objet de leur alliance. La

France ne peut s'en prendre qu'à son gouvernement des maux qu'elle

souffre[37]. La paix seule peut fermer les plaies qu'un esprit de

domination universelle et sans exemple dans les annales du monde lui a

portées. Il est enfin temps que les princes puissent, sans influence

étrangère, veiller au bonheur de leurs sujets; que les nations

respectent leur indépendance réciproque; que les institutions sociales

soient à l'abri des bouleversemens journaliers, les propriétés assurées,

et le commerce libre.

L'Europe entière ne forme qu'un voeu, celui de faire participer à ces

bienfaits de la paix la France, dont les puissances alliées elles-mêmes

ne désirent, ne veulent, ne souffriront pas le démembrement. La foi de

leurs promesses est dans les principes pour lesquels elles combattent.

Mais _par où les souverains pourront-ils juger que la France veut les

partager ces principes, qui doivent fonder le bonheur du monde, aussi

long-temps qu'ils verront que la même ambition qui a répandu tant de

maux sur l'Europe est encore le seul mobile du gouvernement; que,

prodigue du sang français et le versant à flots, l'intérêt public est

toujours immolé à l'intérêt personnel? Sous de tels rapports, où serait

la garantie de l'avenir, si un système aussi destructeur ne trouvait pas

un terme dans la volonté générale de la nation?_ Dès-lors, la paix de

l'Europe est assurée, et rien ne saurait la troubler à l'avenir[38].

* * * * *

_Proclamation de Schwartzenberg._

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 36 / 65 题