SIRE,

J'ai besoin d'exprimer particulièrement à V. M. toute ma peine de

voir mon dévouement méconnu. Elle est mécontente de moi; elle le

témoigne et charge de me le dire. Ma franchise lui déplaisant, elle

la taxe de rudesse et de dureté. Elle me reproche de voir partout

les Bourbons, dont, peut-être à tort, je ne parle qu'à peine. V. M.

oublie que c'est elle qui en a parlé la première dans les lettres

qu'elle a écrites ou dictées. Prévoir comme elle les chances que

peuvent leur présenter les passions d'une partie des alliés, celles

que peuvent faire naître des événemens malheureux et l'intérêt que

pourrait inspirer dans ce pays leur haute infortune, si la présence

d'un prince et un parti réveillaient ces vieux souvenirs dans un

moment de crise, ne serait cependant pas si déraisonnable, si les

choses sont poussées à bout. Dans la situation où sont les esprits,

dans l'état de fièvre où est l'Europe, dans celui d'anxiété et de

lassitude où se trouve la France, la prévoyance doit tout

embrasser, elle n'est que de la sagesse. V. M. voudrait, je le

comprends, vacciner sa force d'âme, l'élan de son grand caractère,

à tout ce qui la sert, et communiquer à tous son énergie; mais

votre ministre, Sire, n'a pas besoin de cet aiguillon. L'adversité

stimule son courage, au lieu de l'abattre; et s'il vous répète sans

cesse le mot de paix, c'est parce qu'il la croit indispensable et

même pressante pour ne pas tout perdre. C'est quand il n'y a pas de

tiers entre V. M. et lui, qu'il lui parle franchement. C'est votre

force, Sire, qui l'oblige à vous paraître faible, tout au moins

plus disposé à céder qu'il ne le serait réellement. Personne ne

désire, ne voudrait plus que moi consoler V. M., adoucir tout ce

que lès circonstances et les sacrifices qu'elles exigeront auront

de pénible pour elle; mais l'intérêt de la France, celui de votre

dynastie, me commandent, avant tout, d'être prévoyant et vrai. D'un

instant à l'autre, tout peut être compromis par ces ménagemens qui

ajournent les déterminations qu'exigent les grandes et difficiles

circonstances où nous sommes. Est-ce ma faute si je suis le seul

qui tient ce langage de dévouement à V. M.? si ceux qui

l'entourent, et qui pensent comme moi, craignant de lui déplaire et

voulant la ménager, quand elle a déjà tant de sujets de

contrariété, n'osent lui répéter ce qu'il est de mon devoir de lui

dire? Quelle gloire, quel avantage peut-il y avoir pour moi à

prêcher, à signer même cette paix, si toutefois on parvient à la

faire? Cette paix ou plutôt ces sacrifices ne seront-ils pas pour

V. M. un éternel grief contre son plénipotentiaire? Bien des gens

en France, qui en sentent aujourd'hui la nécessité, ne me la

reprocheront-ils pas six mois après qu'elle aura sauvé votre trône?

Comme je ne me fais pas plus illusion sur ma position que sur celle

de V. M., elle doit m'en croire. Je vois les choses ce qu'elles

sont, et les conséquences ce qu'elles peuvent devenir. La peur a

uni tous les souverains, le mécontentement a rallié tous les

Allemands. La partie est trop bien liée pour la rompre. En

acceptant le ministère dans les circonstances où je l'ai pris, en

me chargeant ensuite de cette négociation, je me suis dévoué pour

vous servir, pour sauver mon pays; je n'ai point eu d'autre but, et

celui-là seul était assez noble, assez élevé pour me paraître

au-dessus de tous les sacrifices. Dans ma position, je ne pouvais

qu'en faire, et c'est ce qui m'a décidé. V. M. peut dire de moi

tout le mal qu'il lui plaira; au fond de son coeur, elle ne pourra

en penser, et elle sera forcée de me rendre toujours la justice de

me regarder comme l'un de ses plus fidèles sujets, et l'un des

meilleurs citoyens de cette France que je ne puis être soupçonné de

vouloir avilir, quand je donnerais ma vie pour lui sauver un

village.

Je suis, etc.

_Signé_, CAULAINCOURT, duc de Vicence.

* * * * *

_Séance du 7 février 1814._

Les protocoles de la séance du 5 ayant été expédiés en _double_ et

collationnés dans la journée d'hier, MM. les plénipotentiaires, à

l'ouverture de la présente séance, ont muni ces expéditions de leurs

signatures, en observant l'alternative entre le plénipotentiaire de la

France d'un côté, et les plénipotentiaires des cours alliées de l'autre,

les derniers y ayant procédé entre eux, en adoptant la voie de

_pêle-mêle_, tout préjudice sauf.

Cette formalité remplie, les plénipotentiaires des cours alliées

consignent au protocole ce qui suit:

«Les puissances alliées réunissant le point de vue de la sûreté et

de l'indépendance future de l'Europe avec le désir de voir la

France dans un état de possession analogue au rang qu'elle a

toujours occupé dans le système politique, et considérant la

situation dans laquelle l'Europe se trouve placée à l'égard de la

France, à la suite des succès obtenus par leurs armes, les

plénipotentiaires des cours alliées ont ordre de demander:

«Que la France rentre dans les limites qu'elle avait avant la

révolution, sauf des arrangemens d'une convenance réciproque sur

des portions de territoire au-delà des limites de part et d'autre,

et sauf des restitutions que l'Angleterre est prête à faire pour

l'intérêt général de l'Europe, contre les rétrocessions ci-dessus

demandées à la France, lesquelles restitutions seront prises sur

les conquêtes que l'Angleterre a faites pendant la guerre; qu'en

conséquence la France abandonne toute influence directe hors de ses

limites futures, et que la renonciation à tous les titres qui

ressortent des rapports de souveraineté et de protectorat sur

l'Italie, l'Allemagne et la Suisse, soit une suite immédiate de cet

arrangement.»

Après que M. le duc de Vicence a entendu la lecture de cette

proposition, il s'établit de part et d'autre entre les plénipotentiaires

une conversation explicative de l'objet, à la suite de laquelle S. Exc.

le plénipotentiaire français observe que la proposition étant de trop

grande importance pour pouvoir y répondre immédiatement, il désire à cet

effet que la séance soit suspendue.

Les plénipotentiaires des cours alliées n'hésitent pas à déférer à ce

désir, et l'on convient de continuer la séance à huit heures du soir.

Les plénipotentiaires reprenant la séance à l'heure convenue, M. le duc

de Vicence déclare ce qui suit:

Le plénipotentiaire de France renouvelle encore l'engagement déjà pris

par sa cour de faire, pour la paix, les _plus grands sacrifices_,

quelque éloignée que la demande faite dans la séance d'aujourd'hui, au

nom des puissances alliées, soit des _bases proposées par elles à

Francfort_ et fondées sur ce que les _alliés eux-mêmes_ ont appelé les

_limites naturelles_ de la France; quelque éloignée qu'elle soit des

déclarations que toutes les cours n'ont cessé de faire à la face de

l'Europe; quelque éloignée que soit même leur proposition d'un état de

possession analogue au rang que la France a toujours occupé dans le

système politique, bases que les plénipotentiaires des puissances

alliées rappellent encore dans leur proposition de ce jour. Enfin

quoique le résultat de cette proposition soit d'appliquer à la France

seule un principe que les puissances alliées ne parlent point d'adopter

pour elles-mêmes, et dont cependant l'application ne peut être juste, si

elle n'est point réciproque et impartiale, le plénipotentiaire français

n'hésiterait pas à s'expliquer sans retard de la manière la plus

positive sur cette demande, si chaque sacrifice qui peut être fait et le

degré dans lequel il peut l'être ne dépendaient pas nécessairement de

l'espèce et du nombre de ceux qui seront demandés, comme la somme des

sacrifices dépend aussi nécessairement de celle des _compensations_;

toutes les questions d'une telle négociation sont tellement liées et

subordonnées les unes aux autres, qu'on ne peut prendre parti sur

aucune, avant de les connaître toutes. Il ne peut être indifférent à

celui à qui on demande _des sacrifices_ de savoir _au profit de qui_ il

les fait et quel emploi on veut en faire, enfin si, en les faisant, on

peut mettre tout de suite un terme aux malheurs de la guerre. Un projet

qui développerait les vues des alliés dans tout leur ensemble remplirait

ce but.

Le plénipotentiaire renouvelle donc de la manière la plus instante la

demande que les plénipotentiaires des cours alliées veuillent _bien

s'expliquer positivement sur tous les points précités_.

Après avoir pris lecture de ce qui vient d'être inséré au protocole de

la part de M. le plénipotentiaire de France, les plénipotentiaires des

cours alliées déclarent qu'ils prennent sa réponse _ad referendum_.

Châtillon-sur-Seine, le 7 février 1814.

_Signé_, CAULAINCOURT, duc de Vicence.

_Signé_, Le comte DE STADION, ABERDEEN, HUMBOLDT, le comte de

RAZOUMOWSKI, CATHCART, Charles STEWART.

* * * * *

_Séance du 10 mars 1814._

Le plénipotentiaire de France commence la conférence par consigner au

protocole ce qui suit:

Le plénipotentiaire de France avait espéré, d'après les représentations

qu'il avait été dans le cas d'adresser à MM. les plénipotentiaires des

cours alliées, et par la manière dont LL. EE. avaient bien voulu les

accueillir, qu'il serait donné des ordres pour que ses courriers pussent

lui arriver sans difficulté et sans retards. Cependant le dernier qui

lui est parvenu, non seulement a été arrêté très long-temps par

plusieurs officiers et généraux russes, mais on l'a même _obligé à

donner ses dépêches, qui ne lui ont été rendues que trente-six heures

après, à Chaumont_. Le plénipotentiaire de France se voit donc à regret

forcé d'appeler de nouveau sur cet objet l'attention de MM. les

plénipotentiaires des cours alliées, et de réclamer avec d'autant plus

d'instance contre une conduite contraire aux usages reçus et aux

prérogatives que le droit des gens assure aux ministres chargés d'une

négociation, qu'elle cause réellement les retards qui l'entravent.

Les plénipotentiaires des cours alliées n'étant point informés du fait,

promettent de porter cette réclamation à la connaissance de leurs cours.

Le plénipotentiaire de France donne ensuite lecture de la pièce

suivante, dont il demande l'insertion au protocole, ainsi que des pièces

y annexées n° 1, 2, 3, 4 et 5.

_Le plénipotentiaire de France a reçu de sa cour l'ordre de faire au

protocole les observations suivantes:_

«Les souverains alliés, _dans leur déclaration de Francfort_, que

toute l'Europe connaît, et LL. EE. MM. les plénipotentiaires, dans

leur proposition du 7 février, ont également posé en principe que

la France doit conserver par la paix la même puissance relative

qu'elle avait avant les guerres que cette paix doit finir; car ce

que, dans le préambule de leur proposition, MM. les

plénipotentiaires ont dit du désir des puissances alliées de voir

la France dans un état de possession analogue au rang qu'elle a

toujours occupé dans le système politique, n'a point et ne saurait

avoir un autre sens. Les souverains alliés avaient demandé, en

conséquence, que la France se renfermât dans les limites formées

par les Pyrénées, les Alpes et le Rhin, et la France y avait

acquiescé. MM. les plénipotentiaires ont au contraire, et par leur

note du 7, et par le projet d'articles qu'ils ont remis le 17,

demandé qu'elle rentrât dans ses anciennes limites. Comment, sans

cesser d'invoquer le même principe, a-t-on pu, et en si peu de

temps, passer de l'une de ces demandes à l'autre? Qu'est-il survenu

depuis la première qui puisse motiver la seconde?

«On ne pouvait pas le 7, on ne pouvait pas plus le 17, et à plus

forte raison ne pourrait-on pas aujourd'hui la fonder sur l'offre

confidentielle faite par le plénipotentiaire de France au ministre

du cabinet de l'une des cours alliées; car la lettre qui la

contenait ne fut écrite que le 9, et il était indispensable d'y

répondre immédiatement, puisque l'offre était faite sous la

_condition absolue d'un armistice immédiat_, pour arrêter

l'effusion du sang, et éviter une bataille que les alliés ont voulu

donner; au lieu de cela, les conférences furent, par la seule

volonté des alliés, et sans motifs, suspendues du 10 au 17, jour

auquel la condition proposée fut même formellement rejetée. On ne

pouvait, on ne peut donc, en aucune manière, se prévaloir d'une

offre qui lui était subordonnée. Les souverains alliés ne

voulaient-ils point, il y a trois mois, établir un juste équilibre

en Europe? N'annoncent-ils pas qu'ils le veulent encore

aujourd'hui? Conserver la même puissance relative qu'elle a

toujours eue, est aussi le seul désir qu'ait réellement la France.

_Mais l'Europe ne ressemble plus à ce qu'elle était il y a vingt

ans_; à cette époque, le royaume de Pologne, déjà morcelé, disparut

entièrement, l'immense territoire de la Russie s'accrut de vastes

et riches provinces. Six millions d'hommes furent ajoutés à une

population déjà plus grande que celle d'aucun État européen. Neuf

millions devinrent le partage de l'Autriche et de la Prusse.

Bientôt l'Allemagne changea de face. Les États ecclésiastiques et

le plus grand nombre des villes libres germaniques furent réparties

entre les princes séculiers. La Prusse et l'Autriche en reçurent la

meilleure part. L'antique république de Venise devint une province

de la monarchie autrichienne; deux nouveaux millions de sujets,

avec de nouveaux territoires et de nouvelles ressources, ont été

donnés depuis à la Russie, par le traité de Tilsit, par le traité

de Vienne, par celui d'Yassi, et par celui d'Abo. De son côté, et

dans le même intervalle de temps, l'Angleterre a non seulement

acquis, par le traité d'Amiens, les possessions hollandaises de

Ceylan et de l'île de la Trinité; mais elle a doublé ses

possessions de l'Inde, et en a fait un empire que deux des plus

grandes monarchies de l'Europe égaleraient à peine. Si la

population de cet empire ne peut être considérée comme un

accroissement de la population britannique, en revanche,

l'Angleterre n'en tire-t-elle pas, et par la souveraineté et par le

commerce, un accroissement immense de sa richesse, cet autre

élément de la puissance? La Russie, l'Angleterre, ont conservé tout

ce qu'elles ont acquis. L'Autriche et la Prusse ont, à la vérité,

fait des pertes; mais renoncent-elles à les réparer, et se

contentent-elles aujourd'hui de l'état de possession dans lequel la

guerre présente les a trouvées? Il diffère cependant peu de celui

qu'elles avaient il y a vingt ans.

«Ce n'est pas pour son intérêt seul que la France doit vouloir

conserver la même puissance relative qu'elle avait; qu'on lise la

déclaration de Francfort, et l'on verra que les souverains alliés

ont été convaincus eux-mêmes que c'était aussi _l'intérêt de

l'Europe_. Or, quand tout a changé autour de la France, comment

pourrait-elle _conserver la même puissance relative en étant

replacée au même état qu'auparavant?_ Replacée dans ce même état,

_elle n'aurait pas même le degré de puissance absolue qu'elle avait

alors;_ car ses possessions d'outre-mer étaient incontestablement

un des élémens de cette puissance, et la plus importante de ces

possessions, celle qui, par sa valeur, égalait ou surpassait toutes

les autres ensemble, lui a été ravie; peu importe par quelle cause

elle l'a perdue, il suffit qu'elle ne l'ait plus, et qu'il ne soit

pas au pouvoir des alliés de la lui rendre.

«Pour évaluer la puissance relative des États, ce n'est pas assez

de comparer leurs forces absolues, il faut faire entrer dans le

calcul l'emploi que leur situation géographique les contraint ou

leur permet d'en faire.

«L'Angleterre est une puissance essentiellement maritime, qui peut

mettre toutes ses forces sur les eaux. L'Autriche a trop peu de

côtes pour le devenir; la Russie et la Prusse n'ont pas besoin de

l'être, puisqu'elles n'ont pas de possessions au-delà des mers: ce

sont des puissances essentiellement continentales. La France est,

au contraire, à la fois essentiellement maritime à raison de

l'étendue de ses côtes et de ses colonies, et essentiellement

continentale. L'Angleterre ne peut être attaquée que par des

flottes. La Russie, adossée au pôle du monde et bornée presque de

tous côtés par des mers ou de vastes solitudes, ne peut, depuis

qu'elle a acquis la Finlande, être attaquée que d'un seul côté. _La

France peut l'être sur tous les points de sa circonférence, et à la

fois du coté de la terre, où elle confine partout à des nations

vaillantes, et du côté de la mer, et dans ses possessions

lointaines_.

«Pour rétablir un véritable équilibre, sa puissance relative

devrait donc être considérée sous deux aspects distincts: pour en

faire une estimation juste, il la faut diviser, et ne comparer ses

forces absolues à celles des autres États du continent, que

déduction faite de la part qu'elle en devra employer sur mer, et à

celles des États maritimes, que déduction faite de la part qu'elle

en devra employer sur le continent.»

Le plénipotentiaire de France prie LL. EE. MM. les plénipotentiaires des

cours alliées de peser attentivement les considérations si frappantes de

vérité qui précèdent, et de juger si les acquisitions que la France a

faites en deçà des Alpes et du Rhin, et que les traités de Lunéville et

d'Amiens lui avaient assurées, suffiraient même pour rétablir entre elle

et les grandes puissances de l'Europe l'équilibre que les changemens

survenus dans l'état de possession de ces puissances ont rompu.

Le plus simple calcul démontre jusqu'à l'évidence que ces acquisitions,

jointes à tout ce que la France possédait en 1792, seraient encore

_loin_ de lui donner le même degré de puissance relative qu'elle avait

alors, et qu'elle avait constamment eue dans les temps antérieurs, et

cependant on lui demande, non pas d'en abandonner seulement une partie

quelconque, mais de les abandonner toutes, quoique, dans leur

déclaration de Francfort, les souverains alliés eussent annoncé à

l'Europe _qu'ils reconnaissaient à la France un territoire plus étendu

qu'elle ne l'avait eu sous ses rois_.

Les forces propres d'un État ne sont pas l'unique élément de sa

puissance relative, dans la composition de laquelle entrent encore les

liens qui l'unissent à d'autres États, liens généralement plus forts et

plus durables entre les États que gouvernent des princes d'un même sang.

L'empereur des Français possède, outre son empire, un royaume; son fils

adoptif en est l'héritier désigné. D'autres princes de la dynastie

française étaient possesseurs de couronnes ou de souverainetés

étrangères. Des traités avaient consacré leurs droits, et le continent

les avait reconnus. Le projet des cours alliées garde à leur égard un

silence que les questions si naturelles et si justes du plénipotentiaire

de France n'ont pu rompre. En renonçant cependant aux droits de ces

princes et à la part de puissance relative qui en résulte pour elle,

ainsi qu'à ce qu'elle a acquis en-deçà des Alpes et du Rhin, la France

se trouverait avoir perdu de son ancienne puissance relative maritime et

continentale, précisément en même raison que celle des autres grands

États s'est déjà ou se sera accrue à la paix par leurs acquisitions

respectives. La restitution de ses colonies, qui ne feraient alors que

la replacer dans son ancien état de grandeur absolue (ce que même la

situation de Saint-Domingue ne permettrait pas d'effectuer

complètement), ne serait point, ne pourrait pas être une compensation de

ses pertes; seulement ses pertes en seraient diminuées, et ce serait

sans doute le moins auquel elle eût le droit de s'attendre; mais que lui

offre à cet égard le projet des cours alliées?

Des colonies françaises tombées au pouvoir de l'ennemi (et les guerres

du continent les y ont fait tomber toutes) il y en a trois que leur

importance, sous des rapports divers, met hors de comparaison avec

toutes les autres: ce sont la Guadeloupe, la Guyane et l'île de France.

Au lieu de la restitution des deux premières, le projet des cours

alliées n'offre que des bons offices pour procurer cette restitution, et

il semblerait d'après cela que ces deux colonies fussent entre les mains

de puissances étrangères à la négociation présente et ne devant point

être comprises dans la future paix. Tout au contraire les puissances qui

les occupent sont du nombre de celles au nom de qui et pour qui les

cours alliées ont déclaré qu'elles étaient autorisées à traiter: n'y

sont-elles donc autorisées que pour les clauses à la charge de la

France? cessent-elles de l'être dès qu'il s'agit de clauses à son

profit? S'il en était ainsi, il deviendrait indispensable que tous les

États engagés dans la présente guerre prissent immédiatement part à la

négociation et envoyassent chacun des plénipotentiaires au congrès.

Il est en outre à remarquer que la Guadeloupe n'étant sortie des mains

de l'Angleterre que par un acte que le droit des gens n'autorisait pas,

c'est l'Angleterre encore qui, relativement à la France, est censée

l'occuper, et que c'est à elle seule que la restitution en peut être

demandée.

L'Angleterre veut garder pour elle les îles de France et de la Réunion,

sans lesquelles les autres possessions de la France, à l'est du cap de

Bonne-Espérance, perdent tout leur prix; les Saintes, sans lesquelles la

possession de la Guadeloupe serait précaire; et l'île de Tabago,

celle-ci sous le prétexte que la France ne la possédait point en 1792,

et les autres quoique la France les possédât de temps immémorial,

établissant ainsi une règle qui n'a de rigueur que pour la France, qui

n'admet d'exceptions que contre elle, et devient ainsi un glaive à deux

tranchans.

Une île d'une certaine étendue, mais qui a perdu son ancienne fertilité,

deux ou trois autres infiniment moindres, et quelques comptoirs auxquels

la perte de l'île de France forcerait de renoncer, voilà à quoi se

réduisent les grandes restitutions que l'Angleterre promettait de faire.

Sont-ce là celles qu'elle fit à Amiens où pourtant elle rendait Malte,

qu'elle veut aujourd'hui garder et qu'on ne lui conteste plus?

Qu'aurait-elle offert de moins, si la France n'eût eu rien à céder qu'à

elle? Les restitutions qu'elle promettait avaient été annoncées comme un

équivalent des sacrifices qui seraient faits au continent. C'est sous

cette condition que la France a annoncé qu'elle était prête à consentir

à de grands sacrifices. Elles en doivent être la mesure. Pouvait-on

s'attendre à un projet par lequel le continent demande tout,

l'Angleterre ne rend presque rien, et dont en substance le résultat est

que toutes les grandes puissances de l'Europe doivent conserver tout ce

qu'elles ont acquis, réparer les pertes qu'elles ont pu faire, et

acquérir encore; que la France seule ne doit rien conserver de toutes

ses acquisitions et ne doit recouvrer que la part la plus petite et la

moins bonne de ce qu'elle a perdu?

_Après tant de sacrifices demandés à la France, il ne manquait plus que

de lui demander encore celui de son honneur!_

Le projet tend à lui _ôter le droit d'intervenir en faveur d'anciens

alliés malheureux_. Le plénipotentiaire de France, ayant demandé si le

roi de Saxe serait remis en possession de ses États, n'a pu même obtenir

une réponse.

On demande à la France des cessions et des renonciations, et l'on veut

qu'en cédant elle ne sache pas à qui, sous quels titres et dans quelle

proportion appartiendra ce qu'elle aura cédé! _On veut qu'elle ignore

quels doivent être ses plus proches voisins;_ on veut régler sans elle

le sort des pays auxquels elle aura renoncé, et le mode d'existence de

ceux avec lesquels son souverain était lié par des rapports

particuliers; on veut, _sans elle_, faire des arrangemens qui doivent

régler le système général de possession et d'équilibre en Europe; on

veut qu'elle soit étrangère à l'arrangement d'un tout dont elle est une

partie considérable et nécessaire; on veut enfin qu'en souscrivant à de

telles conditions, elle s'exclue en quelque sorte elle-même de la

société européenne.

On lui restitue ses établissemens sur le continent de l'Inde, mais à la

condition de posséder comme dépendante et comme sujette ce qu'elle y

possédait en souveraineté.

Enfin on lui dicte des règles de conduite pour le régime ultérieur de

ses colonies et envers des populations qu'aucun rapport de sujétion ou

de dépendance quelconque ne lie aux gouvernemens de l'Europe, et à

l'égard desquelles on ne peut reconnaître à aucun d'eux aucun droit de

patronage.

Ce n'est point à de telles propositions qu'avait dû préparer le langage

des souverains alliés, et celui du prince régent d'Angleterre, lorsqu'il

disait au parlement britannique qu'aucune disposition de sa part à

demander à la France aucun sacrifice incompatible avec son intérêt comme

nation ou avec son honneur ne serait un obstacle à la paix.

Attaquée à la lois par toutes les puissances réunies contre elle, la

nation française sent plus qu'aucune autre le besoin de la paix et la

veut aussi plus qu'aucune autre; _mais tout peuple comme tout homme

généreux met l'honneur avant l'existence même_.

Il n'est sûrement point entré dans les vues des souverains alliés de

l'_avilir_; et quoique le plénipotentiaire de France ne puisse

s'expliquer le peu de conformité du projet d'articles qui lui avait été

remis avec les sentimens qu'ils ont tant de fois et si explicitement

manifestés, il n'en présente pas moins avec confiance au jugement des

cours alliées elles-mêmes et de MM. les plénipotentiaires des

observations dictées par l'intérêt général de l'Europe autant que par

l'intérêt particulier de la France, et qui ne s'écartent en aucun point

des déclarations des souverains alliés et de celle du prince régent au

parlement d'Angleterre.

Les plénipotentiaires des cours alliées répondent que les observations

dont ils viennent d'entendre la lecture ne contiennent pas une

déclaration distincte et explicite du gouvernement français sur le

projet présenté par eux dans la séance du 17 février, et par conséquent

ne remplissent pas la demande que les plénipotentiaires des cours

alliées avaient formée dans la conférence du 28 février, d'obtenir une

réponse distincte et explicite dans le terme de dix jours, duquel ils

étaient mutuellement convenus avec M. le plénipotentiaire de France.

Les plénipotentiaires des cours alliées se disposant là-dessus à lever

la séance, M. le plénipotentiaire de France déclare verbalement que

l'empereur des Français est prêt

À renoncer, par le traité à conclure, à tout titre exprimant des

rapports de souveraineté, de suprématie, protection ou influence

constitutionnelle, avec les pays hors des limites de la France,

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 34 / 65 题