CHAPITRE XXI.

Motifs qui portent l'empereur à tenter de ressaisir le trône.--Incidens

de navigation.--Le prince de Monaco.--L'empereur se présente seul devant

les troupes.--Dialogue avec un chef de bataillon.--Entrée à

Grenoble.--Prise de Lyon.--Le maréchal Ney.--C'est le seul que craigne

l'empereur.--Signification qu'il lui fait faire.--M. de Bourmont.

Je reviens au point où j'ai laissé ma narration. Je vais dire comment

l'empereur prit le parti de sortir de l'île d'Elbe. Ce n'était pas le

rapport du jeune négociant qui l'avait porté à cette détermination,

puisque celui-ci n'avait pas eu le temps de le rejoindre.

Ce n'était pas non plus le rapport de l'émissaire qui lui avait été

envoyé, car lorsqu'il arriva, tous les préparatifs de l'empereur étaient

faits; il n'y avait plus que les troupes à embarquer.

Voici comment il fut averti des dangers dont il était menacé. J'ai dit

que l'on ne se taisait pas mieux à Vienne sur le sort qu'on lui

réservait, qu'on ne le faisait à Paris sur ce qui se préparait.

Le congrès avait attiré à Vienne un grand nombre d'étrangers; parmi eux,

se trouvaient plusieurs militaires qui avaient servi sous nos drapeaux.

Un d'eux, qui avait été attaché à l'empereur, apprit par une personne de

distinction, tout ce que le plénipotentiaire de France tramait contre ce

prince. Il se mit en recherche avec tous les moyens d'informations dont

il pouvait disposer, et il sut bientôt ce qu'il avait pris à tâche

d'approfondir.

Cet officier, qui était un des grands admirateurs de l'empereur, partit

aussitôt de Vienne, et alla par l'Italie trouver ce prince à l'île

d'Elbe. Il lui apprit tout ce qui avait été résolu contre lui; il ajouta

quelques détails qui portèrent la conviction dans l'esprit de

l'empereur, car, d'une part, ces données coïncidaient avec les projets

du retour de la régence qu'il connaissait déjà, et, de l'autre, il avait

une grande confiance dans l'élévation d'âme de l'officier étranger, qui

s'exposait à tant de dangers pour le prévenir.

L'empereur n'avait reçu jusqu'à ce moment que les feuilles publiques. Il

n'avait pas d'autres nouvelles de France, mais celles-là lui

suffisaient; il jugea de l'état dans lequel devait être l'opinion

publique par les actes de l'administration, ainsi qu'il l'avait fait en

Égypte à l'aide des journaux qui lui furent transmis par les Anglais.

Il forma, dans ce cas-ci, le projet de revenir en France, comme il

l'avait conçu à cette première époque. Il n'y avait pas au reste à

balancer; il savait qu'on se disposait à violer son asile, dans lequel

il n'avait pas les moyens de se défendre long-temps, et où d'ailleurs il

lui était impossible de subsister sans le traitement qu'on lui avait

garanti, et qu'on ne lui payait pas.

La saison des longues nuits dans laquelle on était encore allait

expirer; il n'y avait plus que très peu de jours dont on pût disposer

pour surmonter les difficultés inséparables d'un départ inopiné avec

autant de monde à la fois. L'empereur se décida à les braver toutes, et

sans communiquer son projet à qui que ce fût, il fit disposer le peu de

bâtimens qu'il avait, de manière à pouvoir transporter toute sa petite

troupe.

Il avait un brick de guerre et trois ou quatre autres petits bâtimens;

c'est avec cette escadrille qu'il vint faire la conquête du royaume de

France.

Ses dispositions étaient faites; il n'attendait qu'une occasion

opportune pour partir, lorsqu'elle se présenta tout à coup.

Les Anglais avaient mis près de lui, en qualité d'observateur, le

colonel Campbell. Le hasard voulut que ce colonel se prît de passion

pour une femme qui habitait Livourne; ses absences étaient longues et

fréquentes, l'empereur en profita. Il fit embarquer tout son monde, mit

à la voile, et se dirigea sur les côtes de France. Ce fut dans les

derniers jours de février que son départ eut lieu.

Le deuxième ou troisième jour de navigation, il fut rencontré par un

brick de guerre français qui croisait dans ces parages avec mission

d'observer l'île d'Elbe. Le capitaine de ce brick était lié avec

l'officier qui commandait celui de l'empereur; il était à craindre qu'on

ne fût reconnu. On prévint cet inconvénient: on fit coucher à

plat-ventre les soldats qui étaient à bord, et on passa sans éveiller de

soupçons. La chose alla même si loin, que le brick français ouvrit la

conversation avec celui de l'empereur, et lui souhaita bonne chance,

tant il était loin de se douter de ce qu'il portait. Ils se séparèrent,

et l'escadrille alla jeter l'ancre dans le golfe de Juan, le 1er mars, à

peu près au même endroit où l'empereur avait pris terre en revenant

d'Égypte. Il débarqua ainsi avec toute sa troupe, et prit position sur

la grande route qui conduit à Monaco.

Le soir même de son débarquement, le prince de Monaco, qui retournait de

Paris dans sa principauté, tomba dans ses postes. Il avait été

aide-de-camp du grand-duc de Berg. L'empereur voulut le voir, et le

laissa continuer son chemin après avoir causé avec lui.

Il se mit en marche sans perdre de temps, et coupant à travers les

montagnes, il arriva en cinq jours à Grenoble.

La garnison de cette ville était composée de deux régimens d'infanterie,

le 5e et le 7e de ligne, ainsi que d'un régiment d'artillerie. Le tout

était commandé par le général de division Marchand.

Ce général avait envoyé un bataillon du 5e de ligne pour défendre un

défilé qui se trouve à deux ou trois lieues en avant, sur la route par

laquelle arrivait l'empereur.

La colonne de l'île d'Elbe ne fut pas plus tôt en vue, que les soldats

s'approchèrent pour chercher à apercevoir leur ancien chef. Ils l'eurent

bientôt reconnu à la redingote grise qu'il portait toujours sur son

habit; il n'y avait pas un soldat de l'armée qui ne l'eût vu mille fois

dans ce costume.

L'empereur s'approcha; le bataillon gardait un profond silence.

L'officier qui le conduisait commanda de mettre en joue: il fut obéi;

s'il avait commandé le feu, on ne peut pas dire ce qui serait arrivé.

L'empereur ne lui en laissa pas le temps; il adressa la parole aux

soldats, et leur demanda comme à son ordinaire: «Eh bien! comment se

porte-t-on au 5e régiment?» Les soldats répondirent: «Très bien, Sire.»

L'empereur reprit: «Je viens vous revoir; est-ce qu'il y en a parmi vous

qui veulent me tuer?» Les soldats s'écrièrent: «Oh! pour ça non.» Alors

l'empereur se mit à les passer en revue comme à son ordinaire, et prit

ainsi possession de ce bataillon du 5e régiment.

Le chef de bataillon paraissait mécontent. L'empereur lui demanda depuis

quand il servait; celui-ci lui indiqua l'époque où il était entré dans

les rangs.

L'empereur continua: «Qui est-ce qui vous a fait officier?--Vous,

Sire.--Et lieutenant?--Vous, Sire--Et capitaine?--Vous, Sire.--Et chef

de bataillon?--Vous, Sire.--Je devais donc m'attendre à de la

reconnaissance; cependant je ne vous en demande pas. Donnez vos

épaulettes au premier capitaine du bataillon et retirez-vous.» Il obéit.

Cela fait, l'empereur mit ce bataillon du 5e régiment à la tête de sa

colonne, et marcha sur Grenoble, où ce premier succès l'avait déjà

devancé.

Le général Marchand avait fait prendre les armes à la garnison, et en

même temps fermer les portes de la ville. Il avait ordonné de charger

l'artillerie des remparts; on exécuta son ordre, mais en mettant le

boulet avant la poudre.

L'insurrection s'était mise parmi les troupes. Le 7e régiment de ligne,

commandé par le colonel Labédoyère, sortit de la place tambour battant,

avec ses aigles qu'il avait conservées, et marcha à la rencontre de

l'empereur, qu'il rejoignit peu après le bataillon du 5e régiment.

Quand l'empereur se présenta devant Grenoble, il avait déjà la moitié de

la garnison avec lui. Les sapeurs qui étaient à la tête de sa colonne se

mirent à charpenter les portes; les cris de _vive l'empereur!_

retentissaient dans la ville; les esprits s'échauffèrent; ceux qui

étaient dans la place joignirent leurs efforts à ceux qui voulaient y

pénétrer. Les portes cédèrent enfin, et l'empereur entra dans Grenoble

au milieu des cris et des acclamations. La ville fut illuminée

spontanément, et passa la nuit dans le délire.

L'esprit de parti a cherché à présenter le retour de l'empereur comme le

résultat d'une conjuration: il n'y a que ceux qui n'ont pas été témoins

des embrassemens des soldats entre eux qui puissent avoir cette opinion.

Les conjurations portent un bien autre caractère que celui qu'avait la

rencontre des troupes venant de l'île d'Elbe avec celles qui allaient à

leur rencontre.

L'exemple de la garnison de Grenoble fut bientôt connu à Toulon, où

commandait le maréchal Masséna. Il y avait dans cette place une forte

garnison, et si elle ne se prononça pas de suite, c'est que l'empereur

n'avait pas pris sa route dans cette direction.

L'on ne sut à Paris le débarquement de l'empereur que cinq jours après

l'événement, c'est-à-dire lorsque ce prince arrivait déjà à Grenoble. On

envoya le maréchal Macdonald prendre le commandement des troupes qui

étaient à Lyon, et le maréchal Ney se mettre à la tête de celles qui

étaient à Besançon. Le comte d'Artois et le duc d'Orléans se rendirent

également à Lyon; mais comme l'empereur ne s'était point arrêté à

Grenoble, et qu'il en avait emmené la garnison avec lui, entre autres le

régiment d'artillerie avec ses pièces, il arriva à Lyon presque aussitôt

qu'eux.

Déjà la nouvelle de sa marche était répandue d'un bout de la France à

l'autre. On avait renvoyé les généraux dans leurs gouvernemens. La

frontière n'était plus aussi éloignée qu'autrefois; les troupes surent

presque aussitôt que l'empereur était en France, toutes brûlaient à

l'envi d'aller le joindre.

À Lyon, l'on avait barricadé le pont de la Guillotière avec des pièces

de bois, et l'on avait mis les troupes en bataille sur le quai.

L'empereur arriva lui-même à la tête de sa colonne, et entra sur le pont

comme si déjà les troupes qui se trouvaient de l'autre côté étaient à

lui. Il ne se trompait pas: elles ne l'eurent pas plus tôt aperçu qui

faisait travailler à détruire la barricade, qu'elles allèrent aider à

précipiter dans le Rhône les pièces de bois qui séparaient les colonnes,

et se jetèrent dans les bras les uns des autres. L'empereur entra à Lyon

et alla de suite voir les régimens qui étaient sous les armes, et qui

l'accueillirent par mille cris de _vive l'empereur!_

Le comte d'Artois, le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald furent

obligés de prendre la fuite en toute hâte, et revinrent à Paris.

Voilà donc l'empereur maître de Lyon, et ayant déjà assez de troupes

pour y organiser la guerre, s'il était besoin. Il m'a dit depuis qu'il

n'avait marché aussi rapidement que pour atteindre les troupes, et qu'il

n'avait eu qu'une peur, c'était qu'au lieu de les envoyer contre lui, on

ne les retirât assez loin pour qu'il ne pût les joindre: tant il

connaissait l'affection que le soldat avait pour lui.

Pendant que l'empereur était à Lyon, le maréchal Ney, qui avait réuni

les troupes de son gouvernement, s'était approché jusqu'à

Lons-le-Saulnier. Il était de tous les maréchaux celui que l'empereur

redoutait le plus; il craignait qu'il ne cherchât l'occasion de

l'attaquer et n'engageât la lutte: aussi ne se borna-t-il pas à lui

adresser la proclamation que l'on envoyait dans toutes les directions.

Ce moyen était trop usé en France pour que le maréchal en fût dupe.

L'empereur lui fit écrire par le général Bertrand, pour le prévenir

qu'il eût à prendre garde à ce qu'il allait faire; qu'il le rendait

responsable de la moindre goutte de sang qui serait répandue. Il le

prévint qu'en revenant en France, ce n'était point une entreprise

d'écolier qu'il avait faite; qu'il était sûr de réussir, quoi que lui,

Ney, pût faire pour l'en empêcher. Cette lettre du général Bertrand fut

remise au maréchal Ney à Lons-le-Saulnier, où étaient les généraux

Lecourbe et Bourmont; aucun des trois ne fut à l'épreuve de cette

injonction, ils s'imaginèrent que l'empereur était d'accord avec quelque

puissance, qu'il y aurait de la folie à vouloir le traverser. Les deux

généraux furent les premiers à conseiller au maréchal de ne pas

s'opposer à un torrent qui serait plus fort que lui.

D'ailleurs les troupes savaient déjà ce qui s'était passé à Grenoble et

à Lyon; elles n'eussent pas entendu à autre chose qu'à aller rejoindre

l'empereur. Ney les fit assembler, leur lut la proclamation de

l'empereur, et en ajouta une qu'il fit faire par un de ses

secrétaires[34], car tous ceux qui l'ont connu savent que la chose à

laquelle il était le moins propre, c'était à faire des proclamations.

On ne peut pas, sans doute, approuver sa conduite; il aurait dû se

retirer comme avait fait Macdonald. Cela n'eût rien changé au cours des

choses, mais il eût sauvé les convenances, et ne se fût pas compromis.

Il faut néanmoins ajouter que MM. Lecourbe et Bourmont étaient avec lui

quand il se laissa entraîner, et pour ceux qui connaissaient le

caractère du maréchal Ney, il ne peut y avoir de doute qu'il n'ait suivi

les conseils de ces deux généraux.

Après avoir commis cette faute, le maréchal Ney en fit une plus grande

encore. Il accusa réception de la lettre que le général Bertrand lui

avait adressée, et écrivit lui-même à l'empereur pour lui rendre compte

de ce qu'il avait fait, en lui annonçant qu'il se rendait à Auxerre, où

il espérait avoir l'honneur de le voir; ce qu'il fit effectivement.

MM. Lecourbe et de Bourmont lui avaient conseillé cette conduite, afin

d'éviter la guerre civile dans laquelle eux-mêmes ne se souciaient pas

de s'engager. Le général Bourmont particulièrement n'avait pas oublié

tout ce que les discordes lui avaient coûté de fatigues et de dangers.

C'est lui qui observa au maréchal Ney que tout le monde l'abandonnerait,

s'il prenait ce parti; il lui dit qu'il ferait beaucoup mieux de

profiter de sa position pour se remettre bien avec l'empereur, et ne pas

perdre le fruit de ses services passés par un dévouement inutile à la

cause du roi, qui était perdue sans ressource.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 27 / 65 题