M. d'André m'interrompit et me dit:

«Non, M. le duc, vous n'êtes pas fait pour être un délateur; mais ayant

été long-temps ministre de la police, vous devez connaître ce pays-ci et

avoir une opinion sur ce qui se passe. Est-ce que vous craindriez d'en

entretenir le roi? Cela est même dans votre intérêt, parce que, en cas

de troubles, vous seriez un des premiers frappés, si l'on n'était pas

entièrement sûr de vous.»

Je repris:

«En cas de troubles, je ne crains rien; je saurais me mettre à couvert.

Mais est-ce mon opinion que vous désirez connaître? Je vais m'expliquer,

quoique vous sachiez que, depuis près de huit mois, je ne vis pas à

Paris, et que conséquemment j'ai dû rompre tout-à-fait avec les sources

ordinaires de mes informations. Ce que je vois ici m'explique très bien

ce que j'apercevais dans les campagnes, c'est-à-dire une conviction de

bouleversement qui s'est emparée de tous les esprits, au point que l'on

croit n'avoir plus besoin que de quelques jours de patience pour voir

éclater de nouveaux désordres.

«D'où cela vient-il? Ce n'est qu'ici, à Paris, qu'il faut en chercher la

cause. Vous avez traversé la révolution, et vous avez vu que c'est Paris

qui donna le mouvement aux provinces; récemment encore, c'est Paris qui

a décidé la catastrophe de l'empereur. Paris lui-même a un régulateur

dans ce cas-ci: c'est le château des Tuileries. Voyez ce qui s'y fait,

et vous connaîtrez la cause de la détérioration de l'opinion publique à

l'égard de la cour.

«Comparez l'état dans lequel elle est aujourd'hui avec les dispositions

dans lesquelles on l'a accueillie à son arrivée, et vous serez forcé de

convenir qu'il y a eu de l'inhabileté dans la manière dont on a gouverné

une machine qui irait toute seule, par le besoin naturel qu'elle a

d'aller.

«Aujourd'hui tout le monde est persuadé qu'elle ne peut plus marcher, et

chacun se prépare déjà pour ce qu'il croit apercevoir.

«Je pense cependant qu'avec de la prudence on pourra mener cela aussi

long-temps que vivra le roi, parce que l'on a généralement une grande

estime pour lui, et que l'on croit qu'il s'oppose de toutes ses forces

aux mesures réactives; mais ne vous le dissimulez pas, les tintemens de

son _De profundis_ deviendront des coups de tocsin contre son

successeur. Vous dire pourquoi, cela serait trop long, mais vous devez

remarquer ce qui se passe. L'opinion ainsi que la confiance publique ont

tout-à-fait tourné leurs espérances d'un autre côté.

«Je ne sais s'il y a des excitateurs qui la tourmentent; je ne m'en suis

point occupé, car cela m'est indifférent: je ne veux pas d'une position

meilleure que celle que j'ai. Quant à vous, vous êtes sur un volcan qui

fera incessamment explosion. Au bénéfice de qui je n'en sais rien; mais

ce dont je suis certain, c'est que l'on ne travaille pas pour

l'empereur, parce que les artisans de troubles craignent son retour.

«Voilà, monsieur, ma manière de voir sur la situation des affaires. Vous

ferez particulièrement l'expérience que c'est bien peu de chose que le

pouvoir de la police, lorsque tous les étais de l'administration rompent

à la fois. Le roi paraît compter sur quelques maréchaux pour contenir

les troupes; il verra ce que feront ces messieurs, lorsqu'ils seront

dans le cas de prendre un parti entre lui et leurs intérêts.»

Lorsque je tenais ce langage à M. d'André, j'ignorais complètement qu'on

eût envoyé quelqu'un à l'île d'Elbe; ce n'est qu'au retour de l'empereur

que je l'ai appris.

M. d'André me quitta, et vraisemblablement lorsqu'il aura appris, cinq

jours après notre entretien, que l'empereur était débarqué à la côte de

Provence, il aura pensé que j'en étais prévenu, et que je le lui avais

caché; la vérité est cependant que je n'en savais rien.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 26 / 65 题