L'enlèvement de l'empereur est décidé.--À quoi servait M.
Dalberg.--Metternich se met en rapport avec Fouché.--Questions posées
par le diplomate.--Menées de Fouché.--Il est obligé de s'adjoindre des
collaborateurs.--Ceux-ci le jouent.--Maladresse de la cour.--Anecdotes
diverses.--J'envoie un émissaire à l'île d'Elbe.--M. André.--Ma
conversation avec ce ministre.
M. de Talleyrand, apprenant d'un côté ce qui se passait à Paris, et se
croyant sûr de l'enlèvement de l'empereur de l'île d'Elbe, ne songea
plus qu'à hâter cette dernière opération, dont s'était chargé, disait-on
alors, l'amiral anglais Sidney-Smith, auquel on devait donner pour
mission apparente le commandement d'une expédition contre les puissances
barbaresques dans la Méditerranée.
Je n'appris cette circonstance que par tout ce qui se disait
publiquement à Paris, où une foule de lettres qu'on recevait de Londres
donnaient des détails sur le congrès, vers lequel tous les regards
étaient tournés. Les feuilles publiques anglaises disaient même que l'on
devait conduire l'empereur à Sainte-Hélène, et celles d'Allemagne
l'avaient répété. L'empereur les recevait à l'île d'Elbe.
On ne faisait guère de doute que cette opération n'eût lieu. Comment
d'ailleurs ne l'aurait-on pas cru d'après les détails suivans, qui m'ont
été confirmés par M. Fouché lui-même au mois de mai 1815?
Il faut rappeler que M. de Talleyrand avait près de lui le duc Dalberg.
Celui-ci avait épousé la fille de madame de Brignole, qui avait suivi
l'impératrice Marie-Louise à Vienne. M. de Talleyrand avait ainsi un
moyen naturel de négocier sa position avec la régente, après avoir mis
sur le compte de l'instruction du roi de France l'enlèvement de
l'empereur pour Sainte-Hélène, quoique cela le servît lui-même pour le
moins autant que cela pouvait être utile aux intérêts du roi.
Pendant qu'il négociait ce point officiellement, il se servait du duc
Dalberg pour faire répandre autour des ministres étrangers que l'on
serait prochainement obligé, en France, de se détacher de la maison de
Bourbon, qui ne pouvait rallier à elle aucun des partis de la nation. Il
faisait insinuer qu'il était sage de prévoir ce cas-là, et d'être prêt à
substituer un ordre de choses quelconque à celui qui existait, si l'on
ne voulait pas voir de nouveau le pays tout en feu.
En présentant cela comme une prévoyance, on était bien assuré de se
faire écouter, et, qui mieux est, d'exciter assez d'attention pour que
l'on cherchât à pénétrer la vérité d'une semblable assertion, qui ne
pouvait manquer d'être justifiée par tout ce que la correspondance de
Paris apprenait.
Fouché m'a dit que le duc Dalberg lui avait écrit à cette époque, pour
lui demander quelques renseignemens de ce genre, afin sans doute d'en
faire son profit à Vienne; mais comme il connaissait le correspondant
auquel il avait à faire, il lui répondit qu'il ne voulait se mêler de
rien avant d'avoir une lettre du ministre autrichien. Il ajoutait que
c'était alors que (sur les instances de M. Dalberg sans doute) M. de
Metternich, probablement dans l'intention de juger du degré de confiance
que l'on devait accorder au langage que ce diplomate en sous-ordre
tenait à Vienne, lui écrivit, et qu'il lui avait répondu.
Il ajouta que cette première lettre de M. de Metternich avait été suivie
de quatre autres. Ainsi assuré des intentions de l'Autriche, il se mit à
l'oeuvre; mais jusque-là il avait rejeté (il le prétendait du moins)
toutes les sollicitations qui lui avaient été faites.
«Je garde, ajoutait-il, toutes ces lettres de Metternich, pour m'en
servir en temps et lieu. J'en ai cinq, et il doit en avoir autant de
moi. Il m'en a écrit une pour avoir mon opinion sur une question qu'il
avait posée en trois points, qui étaient ceux-ci:
«Si l'empereur reparaissait en France, qu'arriverait-il?
«Si le roi de Rome était présenté à la frontière et appuyé d'un corps de
troupes autrichiennes, qu'arriverait-il?
«Et enfin, si rien de tout cela n'avait lieu, et que le mouvement qui
viendrait de la population fût national, quelle direction prendrait-il?
M. Fouché me disait lui avoir répondu à chaque question de la manière
suivante:
«Si l'empereur reparaissait à la frontière, tout dépendrait du premier
régiment que l'on enverrait contre lui: s'il passait de son côté, toute
l'armée suivrait son exemple.
«Si le roi de Rome paraissait à la frontière avec un corps autrichien
pour le protéger, dans un moment, tout le monde serait pour lui.
«Si aucun de ces deux cas ne se présentait, et que le mouvement
révolutionnaire vînt de l'intérieur, il se ferait en faveur du duc
d'Orléans.»
C'est à la suite de ces communications qu'il se mit à travailler.
La maladie de Fouché et Dalberg est de croire qu'ils persuadent. Ils ne
veulent pas s'apercevoir qu'on les devine, et que, dans ce cas-ci
surtout, on voyait qu'ils ne songeaient à un autre bouleversement que
parce que leurs espérances personnelles avaient été déçues par les
principes qu'avaient adoptés les princes de la maison de Bourbon. Ils ne
voulaient que les premières places, et peu leur importait l'honneur
national, etc., etc. Mais les étrangers faisaient un autre calcul: il
leur importait peu que MM. Fouché et Dalberg eussent les premières ou
les dernières places, mais ils tenaient beaucoup à profiter des trames
qu'ils pouvaient ourdir.
Je ne sais si on les jouait dans ce cas-ci: je ne suis autorisé ni à en
douter, ni à le croire, mais je suis certain qu'on les connaissait trop
bien l'un et l'autre pour être leurs dupes. Ils ne le croyaient pas, car
le propre de la vanité est de s'abuser.
Quoi qu'il en soit, M. Fouché ne pouvait manquer d'observer qu'à Paris
la maison de Bourbon perdait tous les jours, et qu'une révolution était
d'autant plus probable, qu'elle était plus facile; il avait eu des
communications avec Vienne, et ne songea qu'à profiter d'un nouveau
désordre pour se faire personnellement une meilleure position.
En conséquence, il commença à faire pratiquer de jeunes généraux parmi
ceux qui avaient été conservés en activité de service et qui
commandaient des troupes. Il eut soin de choisir les plus susceptibles
d'exaltation, de leur peindre les malheurs dont le pays était accablé,
et de leur faire observer que de braves gens comme eux ne seraient
jamais considérés par un gouvernement qui ne s'entourait que de vieille
noblesse; qu'enfin ils devaient s'attendre avant peu à être renvoyés.
M. Fouché n'était pas assez connu de ceux à qui il tenait ce langage
pour qu'ils jugeassent de ses projets. Ils ne les envisagèrent que d'un
côté et fort légèrement; ils reçurent les directions qu'il voulut leur
donner.
Ce fut dans ce temps-là qu'eut lieu à Paris l'affaire du général
Excelmans. Cet officier était employé dans la première division
militaire; le ministre, après l'avoir fait mettre à la demi-solde à
cause d'une lettre qu'il avait écrite au roi de Naples dont il avait été
l'aide-de-camp, voulut le contraindre à quitter Paris. Excelmans refusa
de se soumettre à la décision, et invoqua les dispositions de la Charte
constitutionnelle. Comme les esprits étaient mal disposés pour le
gouvernement, tout le monde fut favorable à Excelmans, et l'on crut
avoir rencontré une occasion d'éclater.
Le ministre de la guerre ordonna l'arrestation du général. Celui-ci
s'enfuit et demanda un conseil de guerre; on le renvoya devant celui de
Lille, il s'y rendit. Les officiers de la garnison allèrent le chercher
en cérémonie pour le conduire à la salle où se tenait le conseil, et le
ramenèrent chez lui au milieu des acclamations après le jugement qui
l'acquitta. Une telle décision, déjà si grave par elle-même, devint
capitale à raison de la disposition où étaient les esprits.
M. Fouché saisit cette circonstance, et en même temps qu'il la
commentait pour échauffer les têtes, il faisait entretenir les généraux
qui commandaient des troupes hors de Paris. Il se mit en relation de
suite avec quelques-uns de ceux qui tenaient garnison dans le nord, et
réussit bientôt à les égarer. Il vint ensuite à la garde nationale.
Il avait naturellement action sur elle par M. Tourton. Le général
Dessoles, qui la commandait, était d'ailleurs un homme qui avait fait
ses preuves en révolution.
De plus, il avait su attirer à lui le général Lallemand, qui commandait
une brigade de dragons dans les environs de Laon et Soissons. Il avait
dès-lors assez de moyens; il ne s'agissait que de mettre tout cela en
mouvement, car ce n'est pas une petite chose que de se déterminer à
franchir les bornes du devoir pour se jeter gratuitement dans une
démarche criminelle. Fouché le savait mieux qu'un autre: aussi ne mit-il
son nom nulle part, et se ménagea-t-il une porte de retraite au besoin.
Il arriva aussi quelques scènes de rues que l'on saisit avidement pour
railler la cour.
La célèbre actrice mademoiselle Raucourt mourut. Les sociétaires du
Théâtre-Français, accompagnés de ceux des autres théâtres de la
capitale, lui rendirent les derniers devoirs et lui avaient composé un
très beau cortége. Ils vinrent présenter la défunte à l'église de
Saint-Roch; le curé ne voulut pas la recevoir. Il ferma la porte de son
église, dans laquelle il se tint pendant que tout le cortége se
débattait dans la rue Saint-Honoré. Ce spectacle eut bientôt attiré la
foule. On commença par rire, puis vinrent les menaces contre le curé,
qui refusait toujours d'ouvrir son église. Il y avait déjà quelque temps
que ce désordre durait, lorsque des Tuileries, où l'on avait été
prévenu, il arriva un ordre pour faire ouvrir les portes de l'église de
Saint-Roch et recevoir le corps de la défunte. La malveillance s'empara
de ce fait, et en fit mille plaisanteries plus piquantes les unes que
les autres.
À peu près à la même époque eut lieu l'exhumation du corps du roi Louis
XVI et de celui de la reine Marie-Antoinette, que l'on transporta en
grande cérémonie, le 21 janvier 1815, depuis le cimetière de la
Madeleine, rue d'Anjou, jusqu'à Saint-Denis.
On était déjà si mal disposé, que l'on saisit l'occasion de manifester
son mécontentement. On avait mis les troupes sous les armes de très
bonne heure; elles bordaient la haie, à partir du cimetière jusqu'à la
barrière par laquelle le cortége devait sortir pour se rendre à
Saint-Denis.
Les restes du roi Louis XVI, ainsi que ceux de la reine
Marie-Antoinette, consistaient dans un peu de terre blanchâtre que l'on
avait retrouvée à la place où ils avaient été enterrés dans de la chaux
vive. On conçoit aisément qu'ils avaient dû être consumés: on prétendit
cependant que l'on avait retrouvé le crâne de la reine et même une de
ses jarretières. C'était tant mieux.
Ces faibles restes avaient été placés sur un char funèbre d'une
élévation si disproportionnée, qu'il était hors d'état de passer sous
les réverbères de la rue. On n'en avait pas fait la remarque, et on
n'avait pris aucune précaution pour rehausser ceux-ci.
Le cortége se mit en marche; le char funèbre s'accrocha aux réverbères;
on fut obligé, à diverses reprises, de s'arrêter pour le dégager. Il
faisait mauvais: le temps, la négligence de l'administration des
cérémonies eurent bientôt mis tout le monde en gaieté. Chacun se
répandit en railleries sur cette pompe funèbre; quelques voix même,
saisissant le moment où les décorations du char s'engageaient dans un
réverbère, firent entendre le cri: _À la lanterne!_ Il semblait qu'on
eût pris à tâche de faire faire à la cour tout ce qui offrait prise aux
saillies.
Je n'étais pas encore dans le monde lorsque la révolution commença, mais
j'entendais dire à tous ceux qui avaient assisté à l'origine du drame
que c'était par des bagatelles de cette espèce que l'on était parvenu à
ébranler le colosse que son antiquité semblait avoir rendu
indestructible.
Plus l'on voyait la cour faire de fausses démarches, plus l'on prenait
des avantages sur elle. Les hommes à mouvement s'agitaient, les
communications de M. Fouché étaient devenues plus actives, et dès les
premiers jours de février tout annonçait l'explosion.
Il fallait que les administrations du roi eussent les yeux bien peu
ouverts, car _on conspirait_, comme on dit, _sur les bornes, au coin des
rues_. Personne, si ce n'est le ministère, n'ignorait ce qui se
préparait.
Avant d'aller plus avant, je placerai ici une réflexion.
Je n'écris pas pour un parti, je recueille mes souvenirs et ne dois de
secret à aucun de ceux qui non seulement ne m'en ont pas confié, mais
qui ont eu la lâcheté de mettre mon nom sur une liste de proscription où
les leurs auraient dû figurer les premiers, parce qu'ils étaient les
seuls vrais coupables.
Je ne veux dénoncer personne; mais en écrivant les événemens de
l'époque, je tracerai les noms chaque fois qu'ils se trouveront liés à
ma narration.
Si je rapporte des erreurs, je suis prêt à les redresser, mais pour les
injures et les récriminations, je les tiens d'avance pour non avenues.
Je ne puis faire aucun mal à ceux qui m'en ont tant fait, et d'ailleurs
je ne leur dois pas plus de ménagemens qu'ils n'en ont eu pour moi, soit
au retour de l'île d'Elbe, soit au dernier départ de l'empereur. Je suis
las d'être le bouc émissaire de ces excitateurs, et je veux leur
renvoyer ce qu'ils ont mis à mon adresse; ils courent d'autant moins de
dangers, que leur habileté en révolution les a déjà mis à couvert de ce
qu'ils avaient à craindre.
M. Fouché regardait la chute du roi comme certaine. Il n'y avait que sur
le gouvernement qu'on pourrait faire succéder à ce prince, qu'il n'était
pas fixé. Cet homme, à qui l'on accordait tant d'habileté, était hors
d'état d'assembler deux idées. C'étaient cette légèreté d'esprit et
cette inconséquence de caractère qui lui étaient propres, qui avaient
fait appeler habileté ce qui n'était qu'une longue suite de duplicités.
Il suffit d'ailleurs d'un peu de réflexion pour voir que si M. Fouché
avait été un homme qui eût de l'âme, qui eût servi franchement son
parti, il aurait succombé dix fois. Il ne s'est maintenu au milieu des
orages révolutionnaires qu'en livrant successivement ceux auxquels il
s'était attaché.
Je suis un des hommes du monde qui peut mieux le juger, parce que, lui
ayant succédé, j'ai vu ce qu'il n'avait pas fait et ce qu'il avait
laissé faire; c'est de cette époque que je suis revenu de l'opinion que
j'en avais moi-même avant de connaître son administration. Sa
vacillation continuelle n'a pas peu contribué à empêcher la fixation des
esprits à un principe qui avait été adopté comme base du repos général.
Cet homme, qui avait occupé quinze ans la place administrative d'où l'on
juge toutes les autres, ne savait comment il se conduirait le lendemain
du jour où il aurait abattu le roi; car enfin, après avoir détruit, il
faut réédifier et le faire assez promptement pour entraîner toutes les
irrésolutions avant que la partie adverse soit revenue de son
étonnement.
Il lui fallait un homme pour la partie militaire, un autre pour la
partie civile; il fut obligé de s'adjoindre des collaborateurs. Il
chercha à se rapprocher de deux hommes qui avaient fait leurs preuves en
ce genre. Tous deux connaissaient le personnage auquel ils avaient
affaire, tous deux méprisaient sa versatilité et éprouvaient la plus
forte aversion pour lui; mais la nécessité réconcilie même des ennemis
qui semblent ne devoir jamais s'entendre. Les auxiliaires que voulait se
donner Fouché prêtèrent l'oreille, sans toutefois s'engager.
L'un et l'autre avaient trop d'expérience pour être dupes. Ils exigèrent
avant tout que Fouché leur fît connaître les moyens dont il pouvait
disposer. Celui-ci le fit-il? Leur dit-il tout ce qu'il avait ébauché
avec Metternich? Je l'ignore, mais je le crois, parce qu'une entreprise
pour changer le gouvernement pendant la réunion du congrès de Vienne
était une folie, à moins d'être d'accord avec une des grandes puissances
étrangères. M. Fouché n'a eu garde de ne pas répondre aux objections qui
lui en auront été faites; il a sans doute communiqué sa correspondance
avec le duc Dalberg et avec les ministres étrangers. Après la
communication de pareilles pièces, personne ne pouvait disconvenir que
l'entreprise ne présentât des chances favorables. Les deux
collaborateurs que s'était adjoint Fouché étaient fort attachés à
l'empereur et incapables de prendre part à quelque chose qui n'aurait
pas été dans ses intérêts. Le duc, qui les connaissait, eut grand soin
de leur protester qu'il pensait comme eux, mais que, s'il avait dit un
mot de l'empereur à Vienne, on ne l'aurait pas écouté, et qu'enfin le
seul moyen de ramener ce prince était de commencer par appeler son fils,
parce qu'il était naturel de rendre son père à cet enfant. Il persuada à
ces messieurs qu'il avait travaillé pour l'empereur, et j'ai vu l'un des
deux persuadé qu'il avait réellement agi dans les intérêts de
l'empereur.
Fouché les jouait, comme il jouait les généraux dont j'ai parlé, hormis
un ou deux auxquels il avait reconnu des caractères propres aux
conjurations. Tous croyaient être mis en mouvement pour l'empereur; mais
les auxiliaires dont il a déjà été plusieurs fois question connaissaient
M. Fouché, ils ne s'y fièrent qu'à demi, et songèrent à faire prendre
une direction conforme à leur manière de voir à tout ce qu'il se
proposait de tenter dans un autre but. Ils travaillèrent dans ce sens,
et réussirent à jouer Fouché.
On ne peut s'empêcher de remarquer qu'il n'y avait pas un seul homme
dans cette entreprise qui n'eût un double jeu et un double langage.
Appellera-t-on cela de l'habileté? J'y consens; mais j'aurai bientôt
occasion de tirer de tristes conséquences de cette versatilité de
conduite.
Voici quelle était au mois de février notre situation intérieure. M.
Fouché était en communication directe avec les ministres du congrès, à
ce qu'il disait, mais l'était positivement avec le duc Dalberg,
c'est-à-dire avec Talleyrand, qui travaillait à faire place nette en
faisant enlever l'empereur. Il était trop intéressé à mener à fin cette
tentative pour permettre qu'on fît la moindre entreprise avant que
celle-là fût exécutée.
À Paris, Fouché était en rapport avec MM. *** et ***, qu'il cherchait à
abuser comme ceux-ci travaillaient à lui donner le change. Il était de
plus en rapport avec le général *** et le général Lallemand; il confiait
à quelques uns la haine qu'il portait à l'empereur, avec les autres il
déplorait sa perte. Il savait que c'était un moyen sûr de les enlever et
ne se l'épargnait pas.
Tout paraissait monté de manière à devoir réussir au gré des auteurs de
ces projets. On attendait, disait-on, un courrier de Vienne pour
commencer, lorsqu'il arriva tout autre chose.
Comment la police de France n'a-t-elle rien su de cela? Ce n'est pas
faute de confidens, car il y en avait partout.
Il paraît, au reste, que l'on ne se taisait pas beaucoup mieux à Vienne
qu'à Paris. On en jugera tout à l'heure.
Dans les premiers jours de février, il était arrivé à Paris un jeune
négociant de l'île d'Elbe, qui avait, entr'autres commissions de la mère
de l'empereur pour son homme d'affaires, celle de visiter un parent
qu'elle avait à Paris. Il demanda à me voir; mais comme je séjournais
habituellement à la campagne, je profitai de la circonstance pour
décliner sa proposition, et je ne le reçus pas.
J'ai su plus tard qu'il avait non seulement fait les commissions dont il
était chargé, mais encore qu'un haut fonctionnaire, ayant appris qu'il
cherchait à me voir, s'était imaginé que j'allais me mettre en
communication avec l'empereur. Il employa, en conséquence, les moyens
dont il disposait pour suspendre le retour de ce jeune négociant, afin
de donner de l'avance à un messager qu'il envoyait à l'île d'Elbe. Il
voulait montrer qu'il était toujours le plus zélé et le plus habile à
servir. C'était peine perdue, comme on vient de voir.
Lorsque je sus tout le tripotage dont je viens de rendre compte, je ne
me fis pas illusion sur ce qui allait arriver, et me décidai à envoyer
quelqu'un à l'empereur pour le conjurer de n'ajouter foi à aucune
insinuation, car je ne doutais pas qu'elle ne couvrît un piège dont il
serait la victime. Je pensais que M. *** était dupe de M. Fouché, que je
persistais à regarder comme l'ennemi mortel de Napoléon.
Je me donnai de la peine inutilement: le gant était jeté. Mon messager
apprit en chemin le débarquement de l'empereur, et ne jugea pas
nécessaire d'aller le joindre. Il revint directement à Paris.
Je ne pouvais pas comprendre qui avait pu porter l'empereur à cette
résolution; j'en étais au désespoir pour lui. Ce ne fut que quelque
temps après son arrivée que j'appris les considérations qui l'avaient
déterminé.
Avant de les rapporter, je dois citer une anecdote qui m'est
particulière. J'étais à Paris, à la fin de février 1815, lorsque je
reçus la visite inattendue de M. d'André, qui était ministre de la
police du roi; c'était le 27 ou le 28 février, et la première fois qu'il
venait chez moi. Je n'en devinais pas le motif, lorsqu'il m'apprit qu'on
lui avait rendu compte que je serais disposé à voir le roi, et qu'il
venait lui-même pour s'assurer si je ne me refuserais pas à l'entretenir
de ce que je pouvais savoir sur les événemens qui se préparaient.
Si M. d'André me lit, il verra si je rapporte exactement notre
conversation.
J'eus du plaisir à le voir, parce qu'il avait été pour moi un magistrat
équitable, et qu'il avait eu le courage de me défendre contre l'esprit
de réaction.
«Je n'ai nullement, lui dis-je, témoigné le désir de voir le roi, parce
que j'ai adopté un genre de vie qui m'a rendu indifférent aux affaires
du monde en général.
«Si j'avais été appelé au service, j'aurais servi le roi comme j'ai
servi l'empereur, ou bien j'aurais donné ma démission; mais, loin de
vouloir m'employer, il n'y a pas d'injures dont on ne m'ait abreuvé, ni
d'épithètes odieuses qu'on ne m'ait prodiguées. Vous conviendrez qu'à
moins d'être un homme sans âme, on ne se rapproche pas d'un gouvernement
qui vous traite de la sorte: aussi je me regarde comme entièrement
libre. Je vois, j'écoute et garde pour moi le produit de mes
observations.
«Qu'irai-je faire chez le roi dans la position où l'on m'a placé? Le
moins que l'on pût en penser serait que j'ai été me déshonorer par une
lâche délation.»