CHAPITRE XX.

L'enlèvement de l'empereur est décidé.--À quoi servait M.

Dalberg.--Metternich se met en rapport avec Fouché.--Questions posées

par le diplomate.--Menées de Fouché.--Il est obligé de s'adjoindre des

collaborateurs.--Ceux-ci le jouent.--Maladresse de la cour.--Anecdotes

diverses.--J'envoie un émissaire à l'île d'Elbe.--M. André.--Ma

conversation avec ce ministre.

M. de Talleyrand, apprenant d'un côté ce qui se passait à Paris, et se

croyant sûr de l'enlèvement de l'empereur de l'île d'Elbe, ne songea

plus qu'à hâter cette dernière opération, dont s'était chargé, disait-on

alors, l'amiral anglais Sidney-Smith, auquel on devait donner pour

mission apparente le commandement d'une expédition contre les puissances

barbaresques dans la Méditerranée.

Je n'appris cette circonstance que par tout ce qui se disait

publiquement à Paris, où une foule de lettres qu'on recevait de Londres

donnaient des détails sur le congrès, vers lequel tous les regards

étaient tournés. Les feuilles publiques anglaises disaient même que l'on

devait conduire l'empereur à Sainte-Hélène, et celles d'Allemagne

l'avaient répété. L'empereur les recevait à l'île d'Elbe.

On ne faisait guère de doute que cette opération n'eût lieu. Comment

d'ailleurs ne l'aurait-on pas cru d'après les détails suivans, qui m'ont

été confirmés par M. Fouché lui-même au mois de mai 1815?

Il faut rappeler que M. de Talleyrand avait près de lui le duc Dalberg.

Celui-ci avait épousé la fille de madame de Brignole, qui avait suivi

l'impératrice Marie-Louise à Vienne. M. de Talleyrand avait ainsi un

moyen naturel de négocier sa position avec la régente, après avoir mis

sur le compte de l'instruction du roi de France l'enlèvement de

l'empereur pour Sainte-Hélène, quoique cela le servît lui-même pour le

moins autant que cela pouvait être utile aux intérêts du roi.

Pendant qu'il négociait ce point officiellement, il se servait du duc

Dalberg pour faire répandre autour des ministres étrangers que l'on

serait prochainement obligé, en France, de se détacher de la maison de

Bourbon, qui ne pouvait rallier à elle aucun des partis de la nation. Il

faisait insinuer qu'il était sage de prévoir ce cas-là, et d'être prêt à

substituer un ordre de choses quelconque à celui qui existait, si l'on

ne voulait pas voir de nouveau le pays tout en feu.

En présentant cela comme une prévoyance, on était bien assuré de se

faire écouter, et, qui mieux est, d'exciter assez d'attention pour que

l'on cherchât à pénétrer la vérité d'une semblable assertion, qui ne

pouvait manquer d'être justifiée par tout ce que la correspondance de

Paris apprenait.

Fouché m'a dit que le duc Dalberg lui avait écrit à cette époque, pour

lui demander quelques renseignemens de ce genre, afin sans doute d'en

faire son profit à Vienne; mais comme il connaissait le correspondant

auquel il avait à faire, il lui répondit qu'il ne voulait se mêler de

rien avant d'avoir une lettre du ministre autrichien. Il ajoutait que

c'était alors que (sur les instances de M. Dalberg sans doute) M. de

Metternich, probablement dans l'intention de juger du degré de confiance

que l'on devait accorder au langage que ce diplomate en sous-ordre

tenait à Vienne, lui écrivit, et qu'il lui avait répondu.

Il ajouta que cette première lettre de M. de Metternich avait été suivie

de quatre autres. Ainsi assuré des intentions de l'Autriche, il se mit à

l'oeuvre; mais jusque-là il avait rejeté (il le prétendait du moins)

toutes les sollicitations qui lui avaient été faites.

«Je garde, ajoutait-il, toutes ces lettres de Metternich, pour m'en

servir en temps et lieu. J'en ai cinq, et il doit en avoir autant de

moi. Il m'en a écrit une pour avoir mon opinion sur une question qu'il

avait posée en trois points, qui étaient ceux-ci:

«Si l'empereur reparaissait en France, qu'arriverait-il?

«Si le roi de Rome était présenté à la frontière et appuyé d'un corps de

troupes autrichiennes, qu'arriverait-il?

«Et enfin, si rien de tout cela n'avait lieu, et que le mouvement qui

viendrait de la population fût national, quelle direction prendrait-il?

M. Fouché me disait lui avoir répondu à chaque question de la manière

suivante:

«Si l'empereur reparaissait à la frontière, tout dépendrait du premier

régiment que l'on enverrait contre lui: s'il passait de son côté, toute

l'armée suivrait son exemple.

«Si le roi de Rome paraissait à la frontière avec un corps autrichien

pour le protéger, dans un moment, tout le monde serait pour lui.

«Si aucun de ces deux cas ne se présentait, et que le mouvement

révolutionnaire vînt de l'intérieur, il se ferait en faveur du duc

d'Orléans.»

C'est à la suite de ces communications qu'il se mit à travailler.

La maladie de Fouché et Dalberg est de croire qu'ils persuadent. Ils ne

veulent pas s'apercevoir qu'on les devine, et que, dans ce cas-ci

surtout, on voyait qu'ils ne songeaient à un autre bouleversement que

parce que leurs espérances personnelles avaient été déçues par les

principes qu'avaient adoptés les princes de la maison de Bourbon. Ils ne

voulaient que les premières places, et peu leur importait l'honneur

national, etc., etc. Mais les étrangers faisaient un autre calcul: il

leur importait peu que MM. Fouché et Dalberg eussent les premières ou

les dernières places, mais ils tenaient beaucoup à profiter des trames

qu'ils pouvaient ourdir.

Je ne sais si on les jouait dans ce cas-ci: je ne suis autorisé ni à en

douter, ni à le croire, mais je suis certain qu'on les connaissait trop

bien l'un et l'autre pour être leurs dupes. Ils ne le croyaient pas, car

le propre de la vanité est de s'abuser.

Quoi qu'il en soit, M. Fouché ne pouvait manquer d'observer qu'à Paris

la maison de Bourbon perdait tous les jours, et qu'une révolution était

d'autant plus probable, qu'elle était plus facile; il avait eu des

communications avec Vienne, et ne songea qu'à profiter d'un nouveau

désordre pour se faire personnellement une meilleure position.

En conséquence, il commença à faire pratiquer de jeunes généraux parmi

ceux qui avaient été conservés en activité de service et qui

commandaient des troupes. Il eut soin de choisir les plus susceptibles

d'exaltation, de leur peindre les malheurs dont le pays était accablé,

et de leur faire observer que de braves gens comme eux ne seraient

jamais considérés par un gouvernement qui ne s'entourait que de vieille

noblesse; qu'enfin ils devaient s'attendre avant peu à être renvoyés.

M. Fouché n'était pas assez connu de ceux à qui il tenait ce langage

pour qu'ils jugeassent de ses projets. Ils ne les envisagèrent que d'un

côté et fort légèrement; ils reçurent les directions qu'il voulut leur

donner.

Ce fut dans ce temps-là qu'eut lieu à Paris l'affaire du général

Excelmans. Cet officier était employé dans la première division

militaire; le ministre, après l'avoir fait mettre à la demi-solde à

cause d'une lettre qu'il avait écrite au roi de Naples dont il avait été

l'aide-de-camp, voulut le contraindre à quitter Paris. Excelmans refusa

de se soumettre à la décision, et invoqua les dispositions de la Charte

constitutionnelle. Comme les esprits étaient mal disposés pour le

gouvernement, tout le monde fut favorable à Excelmans, et l'on crut

avoir rencontré une occasion d'éclater.

Le ministre de la guerre ordonna l'arrestation du général. Celui-ci

s'enfuit et demanda un conseil de guerre; on le renvoya devant celui de

Lille, il s'y rendit. Les officiers de la garnison allèrent le chercher

en cérémonie pour le conduire à la salle où se tenait le conseil, et le

ramenèrent chez lui au milieu des acclamations après le jugement qui

l'acquitta. Une telle décision, déjà si grave par elle-même, devint

capitale à raison de la disposition où étaient les esprits.

M. Fouché saisit cette circonstance, et en même temps qu'il la

commentait pour échauffer les têtes, il faisait entretenir les généraux

qui commandaient des troupes hors de Paris. Il se mit en relation de

suite avec quelques-uns de ceux qui tenaient garnison dans le nord, et

réussit bientôt à les égarer. Il vint ensuite à la garde nationale.

Il avait naturellement action sur elle par M. Tourton. Le général

Dessoles, qui la commandait, était d'ailleurs un homme qui avait fait

ses preuves en révolution.

De plus, il avait su attirer à lui le général Lallemand, qui commandait

une brigade de dragons dans les environs de Laon et Soissons. Il avait

dès-lors assez de moyens; il ne s'agissait que de mettre tout cela en

mouvement, car ce n'est pas une petite chose que de se déterminer à

franchir les bornes du devoir pour se jeter gratuitement dans une

démarche criminelle. Fouché le savait mieux qu'un autre: aussi ne mit-il

son nom nulle part, et se ménagea-t-il une porte de retraite au besoin.

Il arriva aussi quelques scènes de rues que l'on saisit avidement pour

railler la cour.

La célèbre actrice mademoiselle Raucourt mourut. Les sociétaires du

Théâtre-Français, accompagnés de ceux des autres théâtres de la

capitale, lui rendirent les derniers devoirs et lui avaient composé un

très beau cortége. Ils vinrent présenter la défunte à l'église de

Saint-Roch; le curé ne voulut pas la recevoir. Il ferma la porte de son

église, dans laquelle il se tint pendant que tout le cortége se

débattait dans la rue Saint-Honoré. Ce spectacle eut bientôt attiré la

foule. On commença par rire, puis vinrent les menaces contre le curé,

qui refusait toujours d'ouvrir son église. Il y avait déjà quelque temps

que ce désordre durait, lorsque des Tuileries, où l'on avait été

prévenu, il arriva un ordre pour faire ouvrir les portes de l'église de

Saint-Roch et recevoir le corps de la défunte. La malveillance s'empara

de ce fait, et en fit mille plaisanteries plus piquantes les unes que

les autres.

À peu près à la même époque eut lieu l'exhumation du corps du roi Louis

XVI et de celui de la reine Marie-Antoinette, que l'on transporta en

grande cérémonie, le 21 janvier 1815, depuis le cimetière de la

Madeleine, rue d'Anjou, jusqu'à Saint-Denis.

On était déjà si mal disposé, que l'on saisit l'occasion de manifester

son mécontentement. On avait mis les troupes sous les armes de très

bonne heure; elles bordaient la haie, à partir du cimetière jusqu'à la

barrière par laquelle le cortége devait sortir pour se rendre à

Saint-Denis.

Les restes du roi Louis XVI, ainsi que ceux de la reine

Marie-Antoinette, consistaient dans un peu de terre blanchâtre que l'on

avait retrouvée à la place où ils avaient été enterrés dans de la chaux

vive. On conçoit aisément qu'ils avaient dû être consumés: on prétendit

cependant que l'on avait retrouvé le crâne de la reine et même une de

ses jarretières. C'était tant mieux.

Ces faibles restes avaient été placés sur un char funèbre d'une

élévation si disproportionnée, qu'il était hors d'état de passer sous

les réverbères de la rue. On n'en avait pas fait la remarque, et on

n'avait pris aucune précaution pour rehausser ceux-ci.

Le cortége se mit en marche; le char funèbre s'accrocha aux réverbères;

on fut obligé, à diverses reprises, de s'arrêter pour le dégager. Il

faisait mauvais: le temps, la négligence de l'administration des

cérémonies eurent bientôt mis tout le monde en gaieté. Chacun se

répandit en railleries sur cette pompe funèbre; quelques voix même,

saisissant le moment où les décorations du char s'engageaient dans un

réverbère, firent entendre le cri: _À la lanterne!_ Il semblait qu'on

eût pris à tâche de faire faire à la cour tout ce qui offrait prise aux

saillies.

Je n'étais pas encore dans le monde lorsque la révolution commença, mais

j'entendais dire à tous ceux qui avaient assisté à l'origine du drame

que c'était par des bagatelles de cette espèce que l'on était parvenu à

ébranler le colosse que son antiquité semblait avoir rendu

indestructible.

Plus l'on voyait la cour faire de fausses démarches, plus l'on prenait

des avantages sur elle. Les hommes à mouvement s'agitaient, les

communications de M. Fouché étaient devenues plus actives, et dès les

premiers jours de février tout annonçait l'explosion.

Il fallait que les administrations du roi eussent les yeux bien peu

ouverts, car _on conspirait_, comme on dit, _sur les bornes, au coin des

rues_. Personne, si ce n'est le ministère, n'ignorait ce qui se

préparait.

Avant d'aller plus avant, je placerai ici une réflexion.

Je n'écris pas pour un parti, je recueille mes souvenirs et ne dois de

secret à aucun de ceux qui non seulement ne m'en ont pas confié, mais

qui ont eu la lâcheté de mettre mon nom sur une liste de proscription où

les leurs auraient dû figurer les premiers, parce qu'ils étaient les

seuls vrais coupables.

Je ne veux dénoncer personne; mais en écrivant les événemens de

l'époque, je tracerai les noms chaque fois qu'ils se trouveront liés à

ma narration.

Si je rapporte des erreurs, je suis prêt à les redresser, mais pour les

injures et les récriminations, je les tiens d'avance pour non avenues.

Je ne puis faire aucun mal à ceux qui m'en ont tant fait, et d'ailleurs

je ne leur dois pas plus de ménagemens qu'ils n'en ont eu pour moi, soit

au retour de l'île d'Elbe, soit au dernier départ de l'empereur. Je suis

las d'être le bouc émissaire de ces excitateurs, et je veux leur

renvoyer ce qu'ils ont mis à mon adresse; ils courent d'autant moins de

dangers, que leur habileté en révolution les a déjà mis à couvert de ce

qu'ils avaient à craindre.

M. Fouché regardait la chute du roi comme certaine. Il n'y avait que sur

le gouvernement qu'on pourrait faire succéder à ce prince, qu'il n'était

pas fixé. Cet homme, à qui l'on accordait tant d'habileté, était hors

d'état d'assembler deux idées. C'étaient cette légèreté d'esprit et

cette inconséquence de caractère qui lui étaient propres, qui avaient

fait appeler habileté ce qui n'était qu'une longue suite de duplicités.

Il suffit d'ailleurs d'un peu de réflexion pour voir que si M. Fouché

avait été un homme qui eût de l'âme, qui eût servi franchement son

parti, il aurait succombé dix fois. Il ne s'est maintenu au milieu des

orages révolutionnaires qu'en livrant successivement ceux auxquels il

s'était attaché.

Je suis un des hommes du monde qui peut mieux le juger, parce que, lui

ayant succédé, j'ai vu ce qu'il n'avait pas fait et ce qu'il avait

laissé faire; c'est de cette époque que je suis revenu de l'opinion que

j'en avais moi-même avant de connaître son administration. Sa

vacillation continuelle n'a pas peu contribué à empêcher la fixation des

esprits à un principe qui avait été adopté comme base du repos général.

Cet homme, qui avait occupé quinze ans la place administrative d'où l'on

juge toutes les autres, ne savait comment il se conduirait le lendemain

du jour où il aurait abattu le roi; car enfin, après avoir détruit, il

faut réédifier et le faire assez promptement pour entraîner toutes les

irrésolutions avant que la partie adverse soit revenue de son

étonnement.

Il lui fallait un homme pour la partie militaire, un autre pour la

partie civile; il fut obligé de s'adjoindre des collaborateurs. Il

chercha à se rapprocher de deux hommes qui avaient fait leurs preuves en

ce genre. Tous deux connaissaient le personnage auquel ils avaient

affaire, tous deux méprisaient sa versatilité et éprouvaient la plus

forte aversion pour lui; mais la nécessité réconcilie même des ennemis

qui semblent ne devoir jamais s'entendre. Les auxiliaires que voulait se

donner Fouché prêtèrent l'oreille, sans toutefois s'engager.

L'un et l'autre avaient trop d'expérience pour être dupes. Ils exigèrent

avant tout que Fouché leur fît connaître les moyens dont il pouvait

disposer. Celui-ci le fit-il? Leur dit-il tout ce qu'il avait ébauché

avec Metternich? Je l'ignore, mais je le crois, parce qu'une entreprise

pour changer le gouvernement pendant la réunion du congrès de Vienne

était une folie, à moins d'être d'accord avec une des grandes puissances

étrangères. M. Fouché n'a eu garde de ne pas répondre aux objections qui

lui en auront été faites; il a sans doute communiqué sa correspondance

avec le duc Dalberg et avec les ministres étrangers. Après la

communication de pareilles pièces, personne ne pouvait disconvenir que

l'entreprise ne présentât des chances favorables. Les deux

collaborateurs que s'était adjoint Fouché étaient fort attachés à

l'empereur et incapables de prendre part à quelque chose qui n'aurait

pas été dans ses intérêts. Le duc, qui les connaissait, eut grand soin

de leur protester qu'il pensait comme eux, mais que, s'il avait dit un

mot de l'empereur à Vienne, on ne l'aurait pas écouté, et qu'enfin le

seul moyen de ramener ce prince était de commencer par appeler son fils,

parce qu'il était naturel de rendre son père à cet enfant. Il persuada à

ces messieurs qu'il avait travaillé pour l'empereur, et j'ai vu l'un des

deux persuadé qu'il avait réellement agi dans les intérêts de

l'empereur.

Fouché les jouait, comme il jouait les généraux dont j'ai parlé, hormis

un ou deux auxquels il avait reconnu des caractères propres aux

conjurations. Tous croyaient être mis en mouvement pour l'empereur; mais

les auxiliaires dont il a déjà été plusieurs fois question connaissaient

M. Fouché, ils ne s'y fièrent qu'à demi, et songèrent à faire prendre

une direction conforme à leur manière de voir à tout ce qu'il se

proposait de tenter dans un autre but. Ils travaillèrent dans ce sens,

et réussirent à jouer Fouché.

On ne peut s'empêcher de remarquer qu'il n'y avait pas un seul homme

dans cette entreprise qui n'eût un double jeu et un double langage.

Appellera-t-on cela de l'habileté? J'y consens; mais j'aurai bientôt

occasion de tirer de tristes conséquences de cette versatilité de

conduite.

Voici quelle était au mois de février notre situation intérieure. M.

Fouché était en communication directe avec les ministres du congrès, à

ce qu'il disait, mais l'était positivement avec le duc Dalberg,

c'est-à-dire avec Talleyrand, qui travaillait à faire place nette en

faisant enlever l'empereur. Il était trop intéressé à mener à fin cette

tentative pour permettre qu'on fît la moindre entreprise avant que

celle-là fût exécutée.

À Paris, Fouché était en rapport avec MM. *** et ***, qu'il cherchait à

abuser comme ceux-ci travaillaient à lui donner le change. Il était de

plus en rapport avec le général *** et le général Lallemand; il confiait

à quelques uns la haine qu'il portait à l'empereur, avec les autres il

déplorait sa perte. Il savait que c'était un moyen sûr de les enlever et

ne se l'épargnait pas.

Tout paraissait monté de manière à devoir réussir au gré des auteurs de

ces projets. On attendait, disait-on, un courrier de Vienne pour

commencer, lorsqu'il arriva tout autre chose.

Comment la police de France n'a-t-elle rien su de cela? Ce n'est pas

faute de confidens, car il y en avait partout.

Il paraît, au reste, que l'on ne se taisait pas beaucoup mieux à Vienne

qu'à Paris. On en jugera tout à l'heure.

Dans les premiers jours de février, il était arrivé à Paris un jeune

négociant de l'île d'Elbe, qui avait, entr'autres commissions de la mère

de l'empereur pour son homme d'affaires, celle de visiter un parent

qu'elle avait à Paris. Il demanda à me voir; mais comme je séjournais

habituellement à la campagne, je profitai de la circonstance pour

décliner sa proposition, et je ne le reçus pas.

J'ai su plus tard qu'il avait non seulement fait les commissions dont il

était chargé, mais encore qu'un haut fonctionnaire, ayant appris qu'il

cherchait à me voir, s'était imaginé que j'allais me mettre en

communication avec l'empereur. Il employa, en conséquence, les moyens

dont il disposait pour suspendre le retour de ce jeune négociant, afin

de donner de l'avance à un messager qu'il envoyait à l'île d'Elbe. Il

voulait montrer qu'il était toujours le plus zélé et le plus habile à

servir. C'était peine perdue, comme on vient de voir.

Lorsque je sus tout le tripotage dont je viens de rendre compte, je ne

me fis pas illusion sur ce qui allait arriver, et me décidai à envoyer

quelqu'un à l'empereur pour le conjurer de n'ajouter foi à aucune

insinuation, car je ne doutais pas qu'elle ne couvrît un piège dont il

serait la victime. Je pensais que M. *** était dupe de M. Fouché, que je

persistais à regarder comme l'ennemi mortel de Napoléon.

Je me donnai de la peine inutilement: le gant était jeté. Mon messager

apprit en chemin le débarquement de l'empereur, et ne jugea pas

nécessaire d'aller le joindre. Il revint directement à Paris.

Je ne pouvais pas comprendre qui avait pu porter l'empereur à cette

résolution; j'en étais au désespoir pour lui. Ce ne fut que quelque

temps après son arrivée que j'appris les considérations qui l'avaient

déterminé.

Avant de les rapporter, je dois citer une anecdote qui m'est

particulière. J'étais à Paris, à la fin de février 1815, lorsque je

reçus la visite inattendue de M. d'André, qui était ministre de la

police du roi; c'était le 27 ou le 28 février, et la première fois qu'il

venait chez moi. Je n'en devinais pas le motif, lorsqu'il m'apprit qu'on

lui avait rendu compte que je serais disposé à voir le roi, et qu'il

venait lui-même pour s'assurer si je ne me refuserais pas à l'entretenir

de ce que je pouvais savoir sur les événemens qui se préparaient.

Si M. d'André me lit, il verra si je rapporte exactement notre

conversation.

J'eus du plaisir à le voir, parce qu'il avait été pour moi un magistrat

équitable, et qu'il avait eu le courage de me défendre contre l'esprit

de réaction.

«Je n'ai nullement, lui dis-je, témoigné le désir de voir le roi, parce

que j'ai adopté un genre de vie qui m'a rendu indifférent aux affaires

du monde en général.

«Si j'avais été appelé au service, j'aurais servi le roi comme j'ai

servi l'empereur, ou bien j'aurais donné ma démission; mais, loin de

vouloir m'employer, il n'y a pas d'injures dont on ne m'ait abreuvé, ni

d'épithètes odieuses qu'on ne m'ait prodiguées. Vous conviendrez qu'à

moins d'être un homme sans âme, on ne se rapproche pas d'un gouvernement

qui vous traite de la sorte: aussi je me regarde comme entièrement

libre. Je vois, j'écoute et garde pour moi le produit de mes

observations.

«Qu'irai-je faire chez le roi dans la position où l'on m'a placé? Le

moins que l'on pût en penser serait que j'ai été me déshonorer par une

lâche délation.»

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 25 / 65 题