La police, tant celle de Paris que du royaume, était entre les mains de
M. Beugnot, qui était trop honnête homme pour n'être pas dupe de M. de
Talleyrand. (On ne créa d'abord qu'un directeur-général de police; j'en
dirai le motif tout à l'heure.)
La garde nationale était entre les mains du général Dessoles; l'ex-garde
impériale dans celles du maréchal Oudinot.
Le duc Dalberg était ministre d'État, ainsi que Beurnonville. Comment le
roi, ainsi entouré, aurait-il fait un pas contre le gré de M. de
Talleyrand? Aussi les choses marchèrent-elles tant bien que mal pendant
deux mois. Il fallait bien ce temps-là au roi pour apprendre à connaître
les hommes auxquels il avait affaire.
La chambre des députés fut convoquée. On réunit celle qui avait été
ajournée par l'empereur au mois de janvier précédent: elle accourut le
coeur plein de vengeance. On croyait le retour des Bourbons amené,
préparé de longue main, et par conséquent accompagné de toutes les
garanties de liberté publique que l'on désirait; on se crut heureux, et
on ne ménagea pas plus l'encensoir aux arrivans que les injures à
l'empereur.
On ne peut s'empêcher de faire de tristes réflexions sur le caractère
national, en comparant les diatribes de la tribune avec les flatteries
dont elle avait si long-temps retenti: tant il est vrai qu'il faut
vaincre, et que c'est le succès, et non la nature des intérêts que l'on
défend, qui fait la gloire.
Plus on parlait, plus la presse était libre, et plus le roi
reconnaissait, d'un côté, les forces qui étaient à lui, et de l'autre,
la nécessité de prendre une autre position que celle que lui avait faite
le gouvernement provisoire.
Par la même raison, celui-ci sentait le besoin de renforcer son parti,
et c'est dans cette circonstance que je jugeai de tous les projets à
venir de M. de Talleyrand. Il avait besoin, pour les exécuter, de
l'éloignement des étrangers: aussi fut-il expéditif de ce côté-là, et on
en fut bientôt débarrassé.
Cela fait, il chercha à grossir son parti, et eut recours à ce que l'on
appelle vulgairement les jacobins. Ceux-ci n'existaient plus depuis
long-temps, mais il en fallait; on imagina ce moyen-ci pour en trouver.
On supposa qu'ils étaient déjà en grand nombre, on répandit même qu'il y
avait parmi eux de l'agitation. On en parla au roi, afin de pouvoir
l'entretenir de M. Fouché, que l'on voulait lui donner pour ministre de
la police. On lui signala le duc d'Otrante comme le seul homme vraiment
habile sous ce rapport que possédât la France, comme le seul capable de
contenir les jacobins, qui étaient d'autant plus à craindre qu'ils
avaient des rapports avec les illuminés d'Allemagne.
C'était afin de pouvoir lui faire donner le portefeuille de la police
que l'on n'avait d'abord nommé qu'un directeur-général dans cette
partie, car celui-ci aurait vu sans se plaindre un ministre passer avant
lui.
Si M. Fouché avait été agréé par le roi, on eût pu recréer à l'aise le
parti des jacobins, tout en ayant l'air de le combattre et de le
contenir. On aurait poussé ces démagogues aux places, aux fonctions
électives. De cette manière, on aurait préparé l'exécution du projet que
l'on avait été obligé d'abandonner lorsque les souverains alliés
s'étaient déclarés pour les Bourbons.
Le roi refusa obstinément d'accepter M. Fouché, et déjoua ainsi le
projet, sans s'en douter. Voici à ce sujet une anecdote que je tiens du
duc Dalberg lui-même.
Il y avait déjà une quinzaine que le roi était à Paris, lorsque l'on
admit à l'honneur de lui être présentées toutes les personnes qui
avaient été pourvues de titres honorifiques sous l'empereur. Les ducs,
entre autres, furent invités par la voie du _Moniteur_ à se présenter.
Les injures dont j'étais l'objet n'arrêtaient pas; j'étais insulté dans
les pamphlets, décrié dans les journaux; tout cela m'indiquait sur quel
pied j'étais au château, et n'avais garde d'y paraître.
J'attendis une seconde invitation; le _Moniteur_ la fit, je me décidai,
j'allai rendre mes devoirs au chef du gouvernement. Je rencontrai le duc
Dalberg dans le salon du Trône, je liai conversation avec lui, en
attendant que la messe fût finie.
Il me demanda ce que je comptais faire: je lui répondis que je n'avais
pas de projets, et que je voulais vivre en paix et loin des affaires. Je
ne sais où il avait pris que j'avais de l'ambition, mais il me conseilla
de renoncer à courir la fortune, ajoutant que j'étais un brave homme,
mais tout-à-fait incapable de remplir un grand emploi. L'homme d'État
avait prononcé, et reconnu même qu'il n'y avait jamais eu que M. Fouché
de réellement habile dans le ministère de la police. Il m'apprit que
l'on avait proposé au roi de le reprendre, mais que l'on n'avait pu
vaincre la répugnance que montrait ce prince à employer un homme qui
avait voté la mort de son frère. M. Dalberg trouvait cela
extraordinaire, et disait que c'était un grand malheur pour la France,
qu'il n'y avait que M. Fouché qui fût en état de la gouverner dans la
situation où elle était, et que l'on verrait de belles choses d'ici à
peu de temps, si l'on ne prenait pas un parti contre toutes les têtes
remuantes, tant en France qu'en Allemagne.
Je ne pus m'empêcher de lui observer que je ne concevais pas comment,
avec une pareille opinion, il avait pu concourir à la destruction d'un
ouvrage qui était une aussi forte garantie contre la propagation des
principes qu'il paraissait tant redouter.
Il me répondit qu'on n'avait pas été le maître des événemens, qu'il
avait bien fallu accepter ce que l'on n'avait pas eu les moyens de
refuser. Il ajouta: «Nous avons eu une belle peur un soir, et si l'on ne
s'était pas pressé d'accepter ceux-ci (en parlant des princes de la
maison de Bourbon), nous aurions bien pu revoir l'empereur. Encore
n'est-il pas sûr que, sans Marmont, il eût été détrôné.
«Que vouliez-vous que l'on fît? on n'a eu le temps de rien arranger
avant leur retour. C'est à présent seulement que l'on va s'en occuper:
mais si l'on ne parvient pas à faire adopter à ceux-ci la résolution de
régner avec les idées libérales, le pays ne sera pas tenable; il faudra
que chacun s'enfuie.»
Ainsi me parlait M. Dalberg vingt jours environ après l'arrivée du roi;
cela m'expliqua pourquoi on voulait mettre M. Fouché au ministère de la
police. On cherchait déjà à s'emparer des postes, pour commencer la
destruction d'un gouvernement que l'on avait à peine établi.
Pendant les trois premiers mois qui suivirent le retour des Bourbons,
les esprits étaient contens. L'on s'était néanmoins déjà aperçu
qu'aucune garantie n'avait été prise contre les projets que Louis XVIII
aurait pu former par la suite, pour remettre les choses au point où
elles étaient avant la révolution de 1789. Mais les entourages du roi ne
tardèrent pas à jouir de la confiance que leur avait méritée la position
dans laquelle ils avaient vécu, par suite des malheurs que ce prince
avait lui-même éprouvés pendant vingt-cinq ans.
Cet entourage était composé en majeure partie de vieillards qui ne
connaissaient plus la France. Ils étaient restés sur la mauvaise humeur
que leur avaient donnée les événemens de la révolution, et n'avaient
rien appris depuis qu'ils avaient été obligés de chercher un asile à
l'étranger.
La chambre des députés au contraire était composée d'hommes qui avaient
à peine connu ce que les premiers ne voulaient pas oublier, c'est-à-dire
toutes les pratiques de l'ancien régime. Les députés de cette même
chambre professaient hautement tous les principes politiques que la
révolution avait consacrés. Dès-lors il était facile de voir que l'on ne
pouvait pas rester long-temps d'accord, et qu'il fallait, ou que les
vieillards se réformassent, ce qui n'était pas présumable, ou que les
hommes élevés dans la révolution fissent rétrograder leurs idées, et
abjurassent tout ce qu'ils avaient professé comme dogmes, ou suivi par
habitude depuis plus de vingt ans.
On passa ainsi tout l'été de 1814. Vers le mois de septembre, on
commença à s'apercevoir de tout ce qu'il y aurait encore à faire, pour
obtenir ce que l'on demande depuis si long-temps, et que
vraisemblablement on demandera plus long-temps encore, sans que l'on
puisse parvenir à s'entendre.
Il faut croire que, malgré les milliers de productions de toute espèce
qui ont été publiées sur les constitutions et les gouvernemens, on n'a
pas présenté aux esprits des choses bien claires; autrement l'on serait
forcé de reconnaître que ceux-ci ont manqué de sagacité pour les saisir.
Voilà près de trente ans que l'on se bat pour une constitution, et à
force de vouloir la perfectionner, on a fini par n'en point avoir du
tout.
Pendant que l'on discutait sur les droits de l'homme et la liberté
individuelle, on a vu proscrire des citoyens recommandables par de longs
services, et asservir la nation en la dépouillant de la première des
prérogatives. On a vu également, pendant que l'on discutait sur des
plans de finances, et que l'on s'occupait de la prospérité nationale,
détruire la fortune publique et souscrire à tous les désastreux
arrangemens qui ont rendu tout, jusqu'au territoire, l'hypothèque des
engagemens pris avec les ennemis.
Une constitution est sans doute une chose fort nécessaire, mais il est
bon aussi de mettre aux affaires des hommes dont les intentions soient
pures, et la conduite honorable.
Les mêmes hommes qui avaient attribué à leur influence les événemens qui
avaient amené le retour de la maison de Bourbon, étaient très attentifs
à observer la dissemblance qu'il y avait entre les sentimens qui
animaient ces entourages du roi, et ceux qui animaient la majorité des
Français.
L'expérience a assez démontré où conduisent les discordes, lorsqu'une
fois la nation est en mésintelligence avec le pouvoir. Dans cette
occasion-ci, on prévoyait déjà qu'une nouvelle catastrophe serait la
suite de cet état de choses, qui cependant ne faisait que commencer.
Mais lorsqu'on n'est pas d'accord sur les principes, on ne l'est pas
davantage sur les conséquences qu'ils entraînent. Les opinions se
rallièrent en silence; bientôt on vit de tous côtés se former des
sociétés où l'on parlait librement contre le gouvernement et tous les
actes de son administration.
M. de Talleyrand et ses collaborateurs ne songèrent dès-lors qu'à
préparer un ordre de choses qui pût être substitué à celui qui était
établi, dans le cas où ils parviendraient à le faire écrouler.
Ce fut sur ces entrefaites que le roi nomma le diplomate ambassadeur
près du congrès réuni à Vienne. M. de Talleyrand s'y rendit, emmenant
avec lui le duc Dalberg, à qui il fit donner un caractère diplomatique.
Il eut toutefois la précaution de bien organiser sa correspondance avec
Paris, afin de ne manquer d'aucunes informations[32].
Il fit nommer par _interim_, aux relations extérieures, M. de Jaucourt
qui était sa créature, et partit ensuite pour Vienne.
En quittant Paris, M. de Talleyrand était convaincu qu'une nouvelle
révolution était inévitable; il avait cherché en conséquence de quel
côté on parviendrait à rallier le plus de monde. On avait déjà parlé du
duc d'Orléans, mais on ne s'était pas arrêté à cette idée, parce que ce
prince n'offrait pas assez de sécurité sur les inconvéniens que l'on
trouvait déjà insupportables avec les alentours des princes de la
branche aînée, c'est-à-dire que le duc d'Orléans n'aurait pas fait une
scission assez complète avec les émigrés et tout ce qu'on entend
communément par cette dénomination. Comme on ne voulait ni de la
république ni d'un gouvernement électif, on trouva que ce qu'il y avait
de plus raisonnable était de se rattacher à la régence; mais pour cela
faire, il fallait prendre un parti contre l'empereur, qui pouvait partir
de son île, et arriver à Paris comme un trait. Les artisans de la
déchéance s'étaient mis à la besogne. Ils s'étaient affilié tout ce
qu'ils avaient trouvé de brouillons et avaient formé le projet de faire
assassiner l'empereur. Ils avaient imaginé d'associer l'autorité à cet
attentat; l'assassin était prêt, il ne s'agissait que d'obtenir
l'agrément du roi. On s'adressa à M. de Blacas; on le détermina à
soumettre le projet au souverain, mais celui-ci ne voulut rien entendre.
Les meneurs, à qui ses intentions furent assez durement signifiées, n'en
persistèrent pas moins dans la coupable résolution qu'ils avaient prise.
Ce qui déterminait encore à adopter le parti de la régence, c'est que
les armées étaient rentrées en France après avoir successivement évacué
tous les points qu'elles occupaient encore au-delà des frontières.
Les prisonniers de guerre étaient revenus tant d'Angleterre que des
autres pays. Les uns et les autres ne voyaient plus de perspective par
la création d'une troupe de noblesse pour la garde du roi. Quelques
dispositions de cette espèce avaient fourni des prétextes à ceux qui
étaient mécontens, pour laisser apercevoir leur mauvaise humeur.
Les choses étaient allées rapidement; au mois d'octobre, on rencontrait
déjà dix personnes prêtes à s'armer contre le roi, pour une qui était
résolue à le défendre.
D'autres considérations personnelles à M. de Talleyrand l'obligeaient
aussi à ne pas perdre un instant pour changer sa position, qu'il avait
bien jugée être mauvaise et incompatible avec les principes qui
semblaient devoir être la base du gouvernement du roi.
En quittant Paris, sa résolution était arrêtée; mais il n'était pas fixé
sur les moyens dont il convenait de faire usage, ni sur ce qu'on
pourrait substituer au gouvernement après sa chute. Comme il prévoyait
bien que la majorité de la nation, que l'armée entière seraient plus
favorables à la régence qu'au duc d'Orléans, que l'on ne connaissait pas
beaucoup plus que la branche aînée, il ne songea qu'à se garantir
personnellement de tout ce qu'il y aurait eu de dangers pour lui dans le
retour d'un gouvernement qu'il avait lui-même abattu. Aussi à Vienne
fit-il son affaire principale de l'enlèvement de l'empereur, qu'il
peignait comme pesant sur la France, et y entretenant les espérances des
esprits remuans. Sous ce rapport, il avait raison.
On était très occupé de l'empereur, et plus on approfondissait les
détails de tout ce qui avait amené sa chute, plus on lui témoignait
d'intérêt.
Talleyrand avait l'exemple du retour d'Égypte. Il craignait une seconde
représentation de cet événement. L'on avait tant dit que la tranquillité
de l'Europe dépendait de celle de la France, qu'on se persuada aisément
que l'enlèvement de l'empereur était une chose nécessaire au bonheur
général: aussi M. de Talleyrand parvint-il à l'obtenir. Il n'y eut que
l'empereur de Russie qui fit difficulté de se rendre à cette
proposition, mais qui, enfin, y avait tacitement consenti.
L'on a prétendu que le roi de France avait donné cette instruction à son
plénipotentiaire. Je ne sais à cet égard que ce qui m'en a été dit, mais
comment croire que M. de Talleyrand aurait pris sur lui d'ouvrir une
pareille négociation, si elle n'avait pas été conforme à ses
instructions? Elle n'était pas, du reste, déraisonnable de la part du
roi, mais aussi il mettait par là l'empereur en droit de se défendre et
de le prévenir comme il le fit en effet.
Il n'avait jamais été convenu qu'il ne pourrait pas attaquer le roi de
France, et à plus forte raison se défendre contre lui. L'opinion est
injuste lorsqu'elle attribue à l'empereur seul les tristes résultats
dont son entreprise à été suivie. Un jour ou l'autre, on reviendra sur
cette question, et ce sera tant pis.
Il y avait peu de temps que le congrès de Vienne était ouvert, lorsqu'il
survint un changement dans le ministère à Paris; M. Malouet, qui était
ministre de la marine, mourut, et enleva ainsi une voix à M. de
Talleyrand.
Il fut remplacé par M. Beugnot, qui n'a jamais rien connu à la marine.
D'un autre côté, la police fut donnée à M. d'André, homme de bien et
indépendant, qui ne pouvait pas être rangé sous l'influence de M. de
Talleyrand. Enfin le roi, ayant reconnu quelques malversations dans les
dépenses du ministère de la guerre, retira le portefeuille au général
Dupont. Il le remplaça par le maréchal Soult, qui était encore moins
disposé à se mettre sous l'aile du diplomate.
Celui-ci se trouvait par là avoir perdu beaucoup de sa puissance depuis
son départ de Paris, ce qui ne contribua pas peu à le décider à mener la
seconde partie de son projet un peu plus vite qu'il n'en avait d'abord
eu l'intention.
À Paris, l'on tourmentait les imaginations des esprits faibles par des
prétendus projets de proscription; on faisait circuler dans le monde des
listes sur lesquelles on avait inscrit le nom des personnes qui
semblaient devoir être les premières victimes de la réaction. L'on avait
été jusqu'à pousser les alentours du roi à se porter à toute sorte de
mesures propres à le dépopulariser; on avait probablement imaginé ce
moyen pour hâter sa perte.
Cet état de choses ne pouvait manquer d'être souvent la matière de la
correspondance de Paris avec Vienne, où l'on informait exactement M. de
Talleyrand de tout ce qui pouvait l'intéresser. Vers les mois de
novembre et décembre, il y avait à Paris un horizon politique si obscur,
même pour ceux qui habitaient cette capitale, qu'il était difficile de
ne pas s'en former une idée encore pire, quand on ne jugeait de l'état
des choses que par des données de correspondance.
À cette époque, la famille royale se trouvait sur une pente de
déclinaison; loin de regagner dans l'opinion publique, elle perdait tous
les jours davantage. Il y avait une double raison à cela.
D'abord l'opposition aux vues politiques qu'on lui supposait. La
restitution des biens nationaux et autres choses de cette espèce avaient
seules suffi pour détacher d'elle.
Ensuite il y eut, dès cette époque, une agence active qui ne laissa rien
échapper de tout ce qui pouvait dépopulariser la maison de Bourbon. On
saisit adroitement le ridicule, qui en France est une arme si puissante,
et dans cette circonstance on l'employa sous toutes ses formes. On eut
l'air de mépriser ce moyen dangereux; mais il fit des plaies profondes.
La famille royale parut bientôt isolée au milieu de la nation.
J'avais été autrefois trop avant dans les affaires pour ne pas
rechercher les causes de ce que j'apercevais, et qui était si général,
que, dans la terre où je vivais retiré, les gens de la campagne me
disaient que j'eusse patience, que cela ne pouvait pas durer.
Ce ne fut néanmoins que plus tard que je sus tout ce qui avait produit
les effets que je remarquais du fond de mon exil. Je le rapporterai tel
qu'on me l'a donné; mais auparavant je dois raconter une anecdote qui
m'est personnelle, parce que cela revient à l'appui de l'opinion que
l'on voulait établir sur la formation des listes de proscription.
J'ai toujours cru que c'était à quelque machinateur de nouvelles
révolutions que je dus l'ordre qui me fut donné de sortir de Paris.
Quelque répugnance que j'eusse à y obtempérer, je fus obligé de le
faire, car je n'étais pas dans une position assez bonne pour braver la
malveillance qui s'acharnait sur moi. Il était d'ailleurs si facile aux
intrigans à projets nouveaux, de mettre leurs faits et gestes à
l'adresse d'un homme qui avait été ministre de la police, que je dus
prendre garde à moi. Les choses en étaient au point que mes démarches
les plus simples étaient devenues suspectes. On en jugera par le fait
suivant.
Je m'étais livré à la grande culture; la récolte des pommes de terre
avait manqué, je fus obligé de faire acheter deux ou trois cents sacs de
ces tubercules sur les marchés des environs de Paris, d'où, après les
avoir emmagasinés dans une des remises de mon hôtel, on les conduisait à
ma terre à dix lieues de la capitale. Croirait-on qu'une chose aussi
simple devint une affaire de gouvernement, et qu'on ne craignit pas
d'adresser à des princes du sang une dénonciation d'accaparement, de
projet d'affamer Paris? Il y eut un ordre donné au commissaire du
quartier de constater l'existence et la quantité de ces pommes de terre,
et recevoir ma déclaration sur l'emploi que je comptais en faire. Cette
ridicule visite eut lieu avec la sévérité la plus grave; je dois
l'avouer, les employés de police qui l'exécutaient en étaient honteux;
mais enfin ils devaient obéir.
Obligé de quitter Paris, je me retirai dans ma terre où je vivais seul,
ma femme et mes enfans étant restés dans mon hôtel.
Nous étions au mois de novembre; un homme à décoration se présente et
demande à m'entretenir; je le reçois: il m'apprend qu'il est un de mes
obligés, que la reconnaissance lui prescrit de me dévoiler ce qui se
trame contre moi. «Ne restez pas ici, monsieur le duc, me dit-il, ne
restez pas ici; je ne puis trop vous engager à rentrer à Paris, d'où on
ne vous a pas assurément fait sortir sans motifs. Avant-hier, on devait
se présenter chez vous; on ne l'a pas fait, mais la chose n'est que
différée. Dans peu de jours, vous verrez entrer ici quatorze personnes
conduites par un nommé D***[33], que vous devez connaître; les autres
sont des hommes de même espèce (il me les nomma): l'on viendra vous
réclamer de l'argent; ce sera le prétexte que l'on prendra pour
commencer une querelle dans laquelle on doit vous assassiner. On est sûr
de l'impunité, déjà même on a rédigé le rapport de cette aventure, afin
de la mettre dans les journaux. Il est conçu de manière à faire penser
que l'on serait venu chez vous vous réclamer de l'argent et vous
proposer un défi que vous auriez refusé, mais que, forcé par les hommes
d'honneur auxquels vous aviez affaire, vous avez été contraint de
l'accepter; et comme l'on a supposé que vous blesseriez quelqu'un en
vous défendant, on a de même supposé que c'est en duel que vous auriez
blessé le premier, le second, tous ceux qui le seraient; mais qu'enfin
vous auriez succombé à votre tour.
«Je ne puis vous en dire davantage sans m'exposer moi-même; mais pour
rien, ne restez chez vous, parce que je ne pourrais pas venir deux fois
vous donner un pareil avis.»
Cet honnête homme me quitta, et, comme l'on pense bien, j'envoyai au
ministre de la police une copie de sa déclaration, lui indiquant les
noms qu'il m'avait cités. Ils étaient aisés à trouver, puisque ce ***
était chevalier de Saint-Louis, et garde de la porte de la maison du
roi. Je fis donner communication de son projet à son capitaine, M. de
Mortemart, et je n'en entendis plus parler.
Malgré cette précaution, je jugeai prudent de rentrer à Paris, et d'y
passer quelques jours pour faire abandonner le projet de venir
m'assassiner à ma campagne. C'est pendant ce petit séjour que je fis
dans la capitale que je vis ce qui se préparait. Je n'en connus
cependant les ramifications qu'après le retour de l'île d'Elbe. Je vais
les consigner ici.