État de l'opinion.--Composition du ministère de Louis XVIII.--Les
intrigans remettent les fers au feu.--M. Fouché.--Confidence singulière
du duc Dalberg.--Projets sur la personne de l'empereur.--Le roi s'y
refuse.--M. de Talleyrand.--Ses mesures avant de partir pour
Vienne.--Projets de massacre.--Ce qui m'arrive.
Je passerai rapidement sur tout ce qui eut lieu entre l'arrivée du roi
et le retour de l'île d'Elbe. Je n'étais plus placé pour bien observer;
je ne veux rapporter que des faits exacts, et j'aime mieux ne pas tout
dire que de raconter des choses dont la vérité peut être contestée.
La déchéance une fois proclamée, chacun prit son parti, et la maison de
Bourbon eut, à son retour en France, une force d'opinion que l'on
pourrait comparer à celle que l'empereur avait eue contre le directoire
à son arrivée d'Égypte. Il fallait bien peu de chose pour assurer au roi
un règne paisible. Si l'on n'avait pas fait des événemens qui l'avaient
replacé sur le trône une révolution, qui d'ordinaire en amène une autre;
qu'il fût venu s'asseoir aux Tuileries sans rien changer que sa manière
de vivre intérieure, il n'y a nul doute que l'administration aurait
marché. Il y avait plusieurs raisons pour cela: la direction des
affaires était dans les mains d'hommes habiles, qui depuis long-temps
étaient accoutumés à les diriger; en second lieu, il y a en France un
besoin d'être gouverné qui est généralement senti, et fait que tout le
monde obéit dès que les mesures qu'on prend sont raisonnables. Hormis
les deux ministères de la police et des relations extérieures, qui
doivent toujours être entre les mains d'hommes possédant la confiance
particulière du monarque, le roi ne pouvait pas faire de meilleurs choix
que ceux que l'empereur avait faits.
Mais un tel arrangement ne convenait pas aux intrigans qui s'étaient
groupés autour du gouvernement provisoire. Celui-ci cherchait à brider
le roi, et à prendre une position assez forte pour écarter tout ce qui
aurait été tenté de signaler sa conduite au prince.
Au fait, ces messieurs n'avaient pas pactisé avec les étrangers, abattu
l'empereur, pour rester dans leur obscurité; ils ne s'étaient vendus aux
ennemis que pour avoir les premières places, ils n'entendaient pas qu'on
les en frustrât: aussi ne négligèrent-ils rien pour persuader qu'il
fallait qu'on les en pourvût.
Le roi ne connaissait personne; il dut nécessairement croire ceux qui se
présentaient comme ayant tout hasardé dans l'intérêt de son retour. En
conséquence, il confirma, à quelques changemens près, les choix du
gouvernement provisoire; de cette manière, la majorité dans le conseil
resta à M. de Talleyrand.
Ceci est important à observer, à cause des conséquences qui vont s'en
déduire.
Talleyrand était ministre des relations extérieures;
L'abbé de Montesquiou était ministre de l'intérieur;
L'abbé Louis (ami de Talleyrand depuis 1789), ministre des finances;
Le général Dupont (créature de Talleyrand), ministre de la guerre;
Malouet, très attaché au roi, mais dupe de Talleyrand, ministre de la
marine;