CHAPITRE XVII.

Suite du chapitre précédent.--Ce qu'a fait la Russie.--Ce qu'eût dû

faire l'Autriche.--Différence de la marche des deux cabinets.--Qu'ont à

dire les Français?--Résumé de la conduite des souverains vis-à-vis de la

France.--Projet de Pitt et d'Alexandre.--Est-ce l'empereur ou la France

qu'on voulait abattre?

Si le cabinet de Vienne avait protesté contre la fin de cette campagne,

il aurait remis tout en problème. L'Autriche aurait repris sa place de

médiatrice des destinées de l'Europe, en s'appuyant de la force qui

restait encore à la France, et qu'elle cherchait à joindre à celle d'un

protecteur.

L'Autriche pouvait redevenir dans ce moment-là ce qu'elle devait être à

Prague, l'arbitre de la France, et qui plus est, celle de l'Italie, dont

elle eût mieux fait de protéger l'indépendance sous un ou plusieurs

princes de sa maison. Et puisque les souverains de l'Europe avaient

successivement souscrit à la ruine de la maison de Bourbon, pour

favoriser l'agrandissement des leurs, il n'aurait pas été déraisonnable

à l'Autriche, dans cette circonstance, de tenter de ressaisir

l'équivalent de la puissance de Charles-Quint, au moins en Europe.

Elle ne risquait rien et ne pouvait qu'améliorer ses affaires, qui ne

l'ont pas beaucoup été par le recouvrement d'anciennes provinces.

Celles-ci ont été détachées de la métropole pendant trop d'années pour

lui reporter une sincère affection.

L'Autriche, en protégeant l'indépendance administrative de l'Italie,

aurait empêché l'agrandissement de ses autres voisins, auxquels elle a

laissé faire des acquisitions incomparablement plus avantageuses qu'une

bonne partie de celles dans lesquelles elle est rentrée; il ne faut,

pour s'en convaincre, que comparer ce que la France et l'Italie

présentaient de forces avant 1814 à ce que pourraient présenter

aujourd'hui cette même France, la Belgique, les pays du Rhin qui ont été

donnés à plusieurs princes différens, et enfin la Toscane et le Piémont.

L'ancien royaume d'Italie a à peine augmenté l'armée autrichienne de

quatre régimens, et il en faut huit ou dix autrichiens pour imposer à

l'esprit de mécontentement du pays.

La Prusse, et surtout la Russie, ont fait des acquisitions qui n'ont pas

ces inconvéniens. Cette dernière puissance, en obligeant les autres à se

replacer dans leurs anciennes ornières, n'a pas adopté ce principe pour

elle-même; elle s'est au contraire tracé une route nouvelle par laquelle

nous la verrons encore s'approcher du soleil au milieu des ruines de

plus d'une nation, et amener ainsi de nouveaux bouleversemens sur la

scène du monde.

Il n'y a que contre la France que l'on prêcherait une nouvelle croisade,

si elle voulait tenter seulement de reprendre Landau ou de reconstruire

Huningue. Il y a peu d'années qu'un article de journal appelait vingt

batailles, et aujourd'hui les cabinets de l'Europe sont indifférens à

tout ce qui prépare l'asservissement du monde. On se demande où sont les

hommes d'État qui ont fait tant de bruit pour abaisser la France, et ce

que la tranquillité de l'Europe a gagné à lui substituer une puissance

plus dangereuse, contre laquelle il ne reste pas même la ressource des

alliances pour s'opposer à ses entreprises de domination universelle.

C'est par là qu'elle-même a commencé à s'assurer d'avance de toutes les

positions, il n'y a qu'à voir ce qu'il en reste. Par les femmes,

l'empereur de Russie est un des prétendans à la couronne de Suède, car

si celle-ci, à la mort de Charles XIII, passe à Bernadotte, elle

n'arrivera pas assurément à son fils; de plus, l'empereur de Russie est

beau-frère du roi de Bavière, du grand-duc de Bade, du prince

héréditaire de Hesse-Darmstadt, du roi de Wurtemberg, et qui plus est,

neveu de tous les princes de cette maison; il est beau-frère du roi des

Pays-Bas, du duc de Mecklembourg-Schwerin, du prince héréditaire de

Saxe-Weimar, qui, comme l'on sait, est la branche aînée de Saxe; elle

n'a été dépossédée de l'électorat de ce nom, aujourd'hui royaume de

Saxe, que par la puissance d'un empereur d'Allemagne, qui mit l'électeur

au ban de l'empire pour lui avoir fait la guerre, et le fit condamner à

céder son électorat à la branche cadette de Weimar, avec laquelle on

l'obligea de permuter. Enfin, l'empereur de Russie est beau-frère du

prince héréditaire de Prusse, dont la soeur vient d'épouser un grand-duc

de Russie; il est en outre allié à la maison de Saxe-Cobourg par le

mariage du grand-duc Constantin, son frère, avec une princesse de cette

maison. Pouvait-on tirer un meilleur parti de ses moyens d'alliance, que

n'a fait la Russie? Non assurément. Cette position est le complément des

travaux de Catherine II; que l'on aille détrôner une de ces princesses,

et l'on trouvera à qui parler.

C'est ici le cas de rappeler qu'aux époques où la Russie traitait avec

la France sur des bases peu avantageuses, on ne fit point cet outrage

aux princesses de son sang, dont les maris s'étaient déclarés contre

nous, et dont les États pouvaient, en 1807, être employés à indemniser

la Prusse. L'Autriche a plus de princesses et surtout de princes dans

les deux branches de Lorraine et d'Est que n'en avait la Russie. Tous

sont capables de commander, il s'en faut bien cependant qu'elle en ait

tiré un parti aussi avantageux pour sa gloire et sa puissance. Ils

occupent, pour la plupart, des emplois militaires au gouvernement des

provinces où ils se font aimer; mais, en général, ils vivent si retirés,

que sans les vertus du grand-duc de Toscane on douterait de l'existence

de ses frères: on n'entend au contraire parler que des voyages des

grands-ducs de Russie. Si on ne les destinait qu'à gouverner en Sibérie,

au Caucase, ou au Kamtschatka, on ne les enverrait pas faire des

reconnaissances à Paris, Londres, Vienne et Berlin.

Quelles que soient les raisons politiques qui déterminèrent au parti que

l'on prit, il est plus essentiel d'en prévenir les suites que de

chercher à les approfondir; c'est aux États menacés à sentir le besoin

de se rapprocher et à se donner secours.

Les Français n'ont assurément pas un mot à dire sur ce qu'on leur a

imposé, et ils ne sont pas à la fin des maux qu'ils ont cru éviter en se

jetant entre les mains de leurs ennemis. Ils supporteront encore le

poids des puissances qui se sont agrandies aux dépens de la France.

Telle pourra être la conséquence de l'erreur dans laquelle ils sont

tombés en jetant le gouvernail à la mer au plus fort du danger, et si

telle est leur destinée, qu'ils aient encore à gémir sur de nouveaux

malheurs, on aura le droit de leur dire (tout esprit de parti mis à

part): Comment avez-vous pu douter du but qu'avaient les puissances

alliées? Lorsqu'elles vous firent la guerre en 1792, ce n'était pas pour

vous arracher vos conquêtes; c'était donc pour vous asservir, et si à la

suite des sanglantes querelles qui eurent lieu entre cette époque, et le

traité de Campo-Formio, vous n'avez pas subi le joug qu'on voulait vous

imposer, ce n'est que parce que les immortelles campagnes d'Italie

avaient mis vos ennemis dans l'impuissance de vous nuire, et dans

l'obligation de respecter l'organisation sociale que vous veniez

d'adopter. À qui deviez-vous les victoires qui avaient fait reconnaître

votre indépendance? La renommée répondra, à l'empereur. Et lorsqu'il fut

parti pour l'Égypte, d'où il paraissait impossible qu'il revînt jamais,

comment pûtes-vous vous méprendre sur le motif qui fit recourir vos

ennemis aux armes? Pourriez-vous encore douter quels étaient leurs

projets alors, et ce qui aurait été fait de vous sans la bataille de

Zurich, et la défense de Gênes, qui donna au premier consul le temps de

réorganiser l'intérieur et d'aller vaincre à Marengo? En quel état vous

avait-il retrouvés à son retour d'Égypte? Comparez-le à celui dans

lequel il vous avait replacés après les traités de Lunéville et

d'Amiens. Si à cette dernière époque vous n'avez pas subi le joug, c'est

qu'il fut ramené par la fortune pour vous sauver de nouveau.

Lorsqu'il était uniquement occupé des soins que demandait l'entreprise

formée à Boulogne pour terminer nos différends avec l'Angleterre, on ne

pouvait assurément pas accuser son ambition: il doit vous souvenir de

toutes les circonstances de l'agression de l'Angleterre, et combien la

France entière faisait de voeux pour l'empereur, qu'elle excitait à

franchir le détroit, au-delà duquel semblait être l'événement qui devait

nous amener une paix profonde.

Vous ne pouvez pas non plus avoir oublié comment il fut tout à coup

obligé d'abandonner ce projet pour courir en Allemagne à la rencontre de

la plus honteuse comme de la plus injuste des agressions dont l'histoire

nous ait transmis le souvenir. Quel était l'ambitieux dans cette

circonstance, ou au moins l'agitateur des discordes, le perturbateur de

la paix? N'était-ce pas ce même empereur Alexandre que vous venez

d'encenser comme un libérateur? Si vous n'avez pu juger des projets des

puissances coalisées contre vous à cette époque, les révélations du

général en chef de l'armée autrichienne, que la fortune abandonna dans

les champs d'Ulm, et surtout les plans concertés entre l'Angleterre et

la Russie[31] pour ramener la France dans ses limites de 1792, plans

connus, avoués dès-lors, ne devaient-ils pas vous en instruire, et vous

démontrer que votre organisation politique intérieure était le véritable

grief que l'on vous imputait? Et si, au lieu d'avoir vu les ennemis vous

dicter des lois, vous avez au contraire rejeté sur eux l'humiliation

qu'ils vous réservaient, à qui le devez-vous, si ce n'est à la bataille

d'Austerlitz?

Ce fut donc encore l'empereur qui, dans cette occasion, couvrit la

France de son bouclier, après l'avoir fait triompher par son génie.

Lorsque, l'année suivante, il triompha à Iéna, puis à Friedland, ne

pouvait-il pas se laisser séduire par la victoire? et si telle avait été

la faiblesse de son esprit, qui aurait pu l'empêcher de devenir

ambitieux? Ne pourrait-on pas opposer le traité de Tilsit à tous les

reproches de cette nature que l'on voudrait lui adresser? J'arrive à

l'entreprise formée sur l'Espagne, qui est la seule que l'opinion

publique ait désapprouvée assez hautement en France, pour y rattacher la

cause de tous les malheurs qui ont affligé la patrie. Les projets de

l'empereur sur cette péninsule n'étaient pas plus ambitieux que

n'avaient été ceux de Louis XIV; mais ceux de ce monarque furent plus

habilement conduits, car quant aux droits que l'un et l'autre avaient

sur ce pays, ils consistaient dans l'intérêt des peuples des deux États

et dans les moyens que ces deux souverains avaient pour vaincre les

obstacles qu'ils devaient rencontrer. Si, par suite du principe qui a

déterminé Louis XIV à faire passer la couronne d'Espagne sur la tête de

son petit-fils, l'empereur a pu être autorisé à entreprendre le même

ouvrage, ne doit-on pas reconnaître qu'il avait au moins saisi

l'occasion la plus favorable pour exécuter ce projet, en y faisant

participer la seule puissance qui pouvait le traverser, et dont le poids

suffisait au maintien de la paix en Europe? Alors que ne peut-on pas

penser de ce qu'au mépris des engagemens que l'on venait de prendre avec

lui, on laissa troubler la sécurité qu'on lui avait garantie, et qu'on

l'obligea de courir de nouveau au-devant de l'agression dont ses alliés

avaient déjà été victimes au printemps de l'année 1809? Est-il

raisonnable d'admettre que les ennemis, qui l'attaquaient sans

déclaration préalable, étaient plus autorisés à craindre pour leur

propre sûreté qu'il ne l'était lui-même à supposer qu'ils n'avaient

entrepris cette nouvelle guerre que parce qu'ils espéraient que

l'éloignement de son armée leur donnerait la facilité de revoir toutes

les transactions qu'ils avaient faites précédemment avec lui? Si cela

n'est pas déraisonnable à supposer, il ne le sera pas davantage de faire

remarquer ce qui serait vraisemblablement advenu à la suite des succès

des ennemis, si toutefois ils en avaient obtenu dans la campagne de

1809. Or, quel est l'événement de cette savante campagne qui les mit

dans l'impuissance de nous nuire pour cette fois encore? La bataille de

Wagram.

Ce fut donc encore l'empereur qui, dans cette occasion, préserva la

France de toutes les désastreuses conséquences qui auraient été la suite

d'un revers. Il fit la paix en 1809, parce que l'indifférence des

Russes, qui lui avaient garanti la tranquillité du nord, lui démontra

qu'il ne devait pas compter sur eux. Il dut le croire encore davantage,

lorsque cette puissance montra de la répugnance à resserrer son alliance

avec lui. Était-il déraisonnable alors de se rapprocher de l'Autriche,

qui présentait l'archiduchesse Marie-Louise de bonne grâce et même avec

de l'empressement? Une fois uni à cette puissance, était-ce une folle

entreprise que de vouloir à son tour réviser ses comptes avec les

Russes? Assurément on ne peut refuser de convenir que l'on ne pouvait

pas avoir pris plus de précautions qu'il ne l'avait fait pour s'assurer

le succès. Toute l'Europe, à l'exception de l'Angleterre, marchait sous

ses drapeaux, et vraisemblablement, s'il avait différé d'un an à former

cette croisade, il aurait vu plus d'une puissance rejeter la proposition

d'y prendre part.

Un hiver détruisit tout, et ramena sur l'empereur l'orage qu'il avait

conduit sur ses ennemis. C'était un malheur qu'il ne pouvait prévoir;

mais, par des efforts de génie, il reprit sa supériorité à Lutzen. Là

encore il soutint l'édifice qui allait peut-être s'écrouler. À Prague,

peut-être on ne fit pas assez pour détacher l'Autriche; mais la

coalition était en armes et réunie tout entière: elle fit tout pour

éluder la paix. La bataille de Dresde eut lieu; malheureusement ce beau

fait d'armes fut suivi d'une série de revers qui nous annonçait notre

décadence et nous présageait la chute de celui qui jusqu'alors nous

avait soutenus. Je ne recommencerai pas une longue narration de tous ces

événemens, je ne me permettrai que quelques réflexions. Les ennemis

prétendaient n'en vouloir qu'à l'empereur. Il est vrai qu'ils lui en

voulaient beaucoup, et cela était tout simple: ils avaient éprouvé qu'il

n'y avait que lui qui arrêtât l'exécution des projets qu'ils n'avaient

cessé de poursuivre depuis 1792. Ils engageaient les Français à se

détacher de l'empereur. Ceux-ci, abstraction faite des différences

d'opinions qui les divisaient encore, et de tous les reproches qu'ils se

croyaient fondés à adresser à leur souverain, n'ont pas eux-mêmes

considéré qu'ils avaient placé la révolution ainsi que leurs intérêts à

fonds perdu sur sa tête, et qu'en l'abandonnant dans un danger qui les

menaçait autant que lui, ils le mettaient dans l'obligation de leur

faire banqueroute, et c'est ce qui est arrivé. L'empereur une fois

abattu, toutes les circonstances de cet événement ont été naturelles, et

quelles que soient les plaintes que les Français puissent faire

entendre, on leur répondra toujours: Fiez-vous à la foi punique!

Les hommes qui ont ainsi égaré la nation, qui est toujours bonne et

pure, sont les mêmes qui ont été les moteurs de tous les grands

désordres depuis 1789 jusqu'à cette désastreuse époque, et qui chaque

fois se sont montrés avec un degré de démoralisation de plus. Que

disent-ils à présent à cette même nation qui redemande le prix des

efforts qu'elle a faits pendant vingt ans, et du sang que ses enfans ont

répandu? La renverront-ils au roi ou aux princes de la maison de

Bourbon? Mais le roi ne peut être comptable de ce qu'il n'a pas reçu; le

gouvernement provisoire de M. de Talleyrand, en trafiquant de

l'armistice qui a précédé l'entrée du roi à Paris, a mis le monarque

dans l'impossibilité de faire valoir les droits de conquête que pouvait

encore appuyer la nation. C'est ce gouvernement provisoire qui a

consommé sa ruine, et qui par là a peut-être jeté parmi elle les élémens

de quelques discordes nouvelles. Enfin on dira aux Français: Si les

Autrichiens avaient abandonné leur monarque dans les deux occasions où

vous avez été à Vienne, la monarchie autrichienne était perdue. Si les

Prussiens avaient été infidèles à leur roi après les malheurs dont leur

pays fut accablé, c'en était fait de leur existence politique. Si les

Russes avaient de même abandonné l'empereur Alexandre, parce que nous

étions les maîtres de Moscou, cette vaste monarchie aurait été

démembrée. Ces trois peuples ont supporté patiemment de longues

calamités; ils ont obtenu le prix de leur persévérance. Quant à vous,

Français, vous n'avez pas voulu voir que, si vous n'avez pas subi le

joug quinze ans plus tôt, c'est que vous aviez l'empereur à votre tête;

maintenant vous vous convaincrez que, si les ennemis vous accablent de

tout leur ressentiment, c'est qu'ils ne craignent plus le prince qui

vous protégeait et qu'ils exécutent en sûreté l'arrêt prononcé contre la

France depuis 1792.

Vous en aurait-il coûté autant pour lui donner les moyens de vous

défendre qu'il vous en coûte après vous être séparés de lui? Souffrez

donc et ne vous plaignez pas; mais surtout évitez de nouvelles discordes

qui achèveraient de perdre le reste de votre existence; songez que vous

restez vingt-quatre millions d'hommes, ayant les mêmes lois et la même

langue, et qu'il y a là d'immenses ressources avec de la sagesse.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 22 / 65 题