Suite du chapitre précédent.--Ce qu'a fait la Russie.--Ce qu'eût dû
faire l'Autriche.--Différence de la marche des deux cabinets.--Qu'ont à
dire les Français?--Résumé de la conduite des souverains vis-à-vis de la
France.--Projet de Pitt et d'Alexandre.--Est-ce l'empereur ou la France
qu'on voulait abattre?
Si le cabinet de Vienne avait protesté contre la fin de cette campagne,
il aurait remis tout en problème. L'Autriche aurait repris sa place de
médiatrice des destinées de l'Europe, en s'appuyant de la force qui
restait encore à la France, et qu'elle cherchait à joindre à celle d'un
protecteur.
L'Autriche pouvait redevenir dans ce moment-là ce qu'elle devait être à
Prague, l'arbitre de la France, et qui plus est, celle de l'Italie, dont
elle eût mieux fait de protéger l'indépendance sous un ou plusieurs
princes de sa maison. Et puisque les souverains de l'Europe avaient
successivement souscrit à la ruine de la maison de Bourbon, pour
favoriser l'agrandissement des leurs, il n'aurait pas été déraisonnable
à l'Autriche, dans cette circonstance, de tenter de ressaisir
l'équivalent de la puissance de Charles-Quint, au moins en Europe.
Elle ne risquait rien et ne pouvait qu'améliorer ses affaires, qui ne
l'ont pas beaucoup été par le recouvrement d'anciennes provinces.
Celles-ci ont été détachées de la métropole pendant trop d'années pour
lui reporter une sincère affection.
L'Autriche, en protégeant l'indépendance administrative de l'Italie,
aurait empêché l'agrandissement de ses autres voisins, auxquels elle a
laissé faire des acquisitions incomparablement plus avantageuses qu'une
bonne partie de celles dans lesquelles elle est rentrée; il ne faut,
pour s'en convaincre, que comparer ce que la France et l'Italie
présentaient de forces avant 1814 à ce que pourraient présenter
aujourd'hui cette même France, la Belgique, les pays du Rhin qui ont été
donnés à plusieurs princes différens, et enfin la Toscane et le Piémont.
L'ancien royaume d'Italie a à peine augmenté l'armée autrichienne de
quatre régimens, et il en faut huit ou dix autrichiens pour imposer à
l'esprit de mécontentement du pays.
La Prusse, et surtout la Russie, ont fait des acquisitions qui n'ont pas
ces inconvéniens. Cette dernière puissance, en obligeant les autres à se
replacer dans leurs anciennes ornières, n'a pas adopté ce principe pour
elle-même; elle s'est au contraire tracé une route nouvelle par laquelle
nous la verrons encore s'approcher du soleil au milieu des ruines de
plus d'une nation, et amener ainsi de nouveaux bouleversemens sur la
scène du monde.
Il n'y a que contre la France que l'on prêcherait une nouvelle croisade,
si elle voulait tenter seulement de reprendre Landau ou de reconstruire
Huningue. Il y a peu d'années qu'un article de journal appelait vingt
batailles, et aujourd'hui les cabinets de l'Europe sont indifférens à
tout ce qui prépare l'asservissement du monde. On se demande où sont les
hommes d'État qui ont fait tant de bruit pour abaisser la France, et ce
que la tranquillité de l'Europe a gagné à lui substituer une puissance
plus dangereuse, contre laquelle il ne reste pas même la ressource des
alliances pour s'opposer à ses entreprises de domination universelle.
C'est par là qu'elle-même a commencé à s'assurer d'avance de toutes les
positions, il n'y a qu'à voir ce qu'il en reste. Par les femmes,
l'empereur de Russie est un des prétendans à la couronne de Suède, car
si celle-ci, à la mort de Charles XIII, passe à Bernadotte, elle
n'arrivera pas assurément à son fils; de plus, l'empereur de Russie est
beau-frère du roi de Bavière, du grand-duc de Bade, du prince
héréditaire de Hesse-Darmstadt, du roi de Wurtemberg, et qui plus est,
neveu de tous les princes de cette maison; il est beau-frère du roi des
Pays-Bas, du duc de Mecklembourg-Schwerin, du prince héréditaire de
Saxe-Weimar, qui, comme l'on sait, est la branche aînée de Saxe; elle
n'a été dépossédée de l'électorat de ce nom, aujourd'hui royaume de
Saxe, que par la puissance d'un empereur d'Allemagne, qui mit l'électeur
au ban de l'empire pour lui avoir fait la guerre, et le fit condamner à
céder son électorat à la branche cadette de Weimar, avec laquelle on
l'obligea de permuter. Enfin, l'empereur de Russie est beau-frère du
prince héréditaire de Prusse, dont la soeur vient d'épouser un grand-duc
de Russie; il est en outre allié à la maison de Saxe-Cobourg par le
mariage du grand-duc Constantin, son frère, avec une princesse de cette
maison. Pouvait-on tirer un meilleur parti de ses moyens d'alliance, que
n'a fait la Russie? Non assurément. Cette position est le complément des
travaux de Catherine II; que l'on aille détrôner une de ces princesses,
et l'on trouvera à qui parler.
C'est ici le cas de rappeler qu'aux époques où la Russie traitait avec
la France sur des bases peu avantageuses, on ne fit point cet outrage
aux princesses de son sang, dont les maris s'étaient déclarés contre
nous, et dont les États pouvaient, en 1807, être employés à indemniser
la Prusse. L'Autriche a plus de princesses et surtout de princes dans
les deux branches de Lorraine et d'Est que n'en avait la Russie. Tous
sont capables de commander, il s'en faut bien cependant qu'elle en ait
tiré un parti aussi avantageux pour sa gloire et sa puissance. Ils
occupent, pour la plupart, des emplois militaires au gouvernement des
provinces où ils se font aimer; mais, en général, ils vivent si retirés,
que sans les vertus du grand-duc de Toscane on douterait de l'existence
de ses frères: on n'entend au contraire parler que des voyages des
grands-ducs de Russie. Si on ne les destinait qu'à gouverner en Sibérie,
au Caucase, ou au Kamtschatka, on ne les enverrait pas faire des
reconnaissances à Paris, Londres, Vienne et Berlin.
Quelles que soient les raisons politiques qui déterminèrent au parti que
l'on prit, il est plus essentiel d'en prévenir les suites que de
chercher à les approfondir; c'est aux États menacés à sentir le besoin
de se rapprocher et à se donner secours.
Les Français n'ont assurément pas un mot à dire sur ce qu'on leur a
imposé, et ils ne sont pas à la fin des maux qu'ils ont cru éviter en se
jetant entre les mains de leurs ennemis. Ils supporteront encore le
poids des puissances qui se sont agrandies aux dépens de la France.
Telle pourra être la conséquence de l'erreur dans laquelle ils sont
tombés en jetant le gouvernail à la mer au plus fort du danger, et si
telle est leur destinée, qu'ils aient encore à gémir sur de nouveaux
malheurs, on aura le droit de leur dire (tout esprit de parti mis à
part): Comment avez-vous pu douter du but qu'avaient les puissances
alliées? Lorsqu'elles vous firent la guerre en 1792, ce n'était pas pour
vous arracher vos conquêtes; c'était donc pour vous asservir, et si à la
suite des sanglantes querelles qui eurent lieu entre cette époque, et le
traité de Campo-Formio, vous n'avez pas subi le joug qu'on voulait vous
imposer, ce n'est que parce que les immortelles campagnes d'Italie
avaient mis vos ennemis dans l'impuissance de vous nuire, et dans
l'obligation de respecter l'organisation sociale que vous veniez
d'adopter. À qui deviez-vous les victoires qui avaient fait reconnaître
votre indépendance? La renommée répondra, à l'empereur. Et lorsqu'il fut
parti pour l'Égypte, d'où il paraissait impossible qu'il revînt jamais,
comment pûtes-vous vous méprendre sur le motif qui fit recourir vos
ennemis aux armes? Pourriez-vous encore douter quels étaient leurs
projets alors, et ce qui aurait été fait de vous sans la bataille de
Zurich, et la défense de Gênes, qui donna au premier consul le temps de
réorganiser l'intérieur et d'aller vaincre à Marengo? En quel état vous
avait-il retrouvés à son retour d'Égypte? Comparez-le à celui dans
lequel il vous avait replacés après les traités de Lunéville et
d'Amiens. Si à cette dernière époque vous n'avez pas subi le joug, c'est
qu'il fut ramené par la fortune pour vous sauver de nouveau.
Lorsqu'il était uniquement occupé des soins que demandait l'entreprise
formée à Boulogne pour terminer nos différends avec l'Angleterre, on ne
pouvait assurément pas accuser son ambition: il doit vous souvenir de
toutes les circonstances de l'agression de l'Angleterre, et combien la
France entière faisait de voeux pour l'empereur, qu'elle excitait à
franchir le détroit, au-delà duquel semblait être l'événement qui devait
nous amener une paix profonde.
Vous ne pouvez pas non plus avoir oublié comment il fut tout à coup
obligé d'abandonner ce projet pour courir en Allemagne à la rencontre de
la plus honteuse comme de la plus injuste des agressions dont l'histoire
nous ait transmis le souvenir. Quel était l'ambitieux dans cette
circonstance, ou au moins l'agitateur des discordes, le perturbateur de
la paix? N'était-ce pas ce même empereur Alexandre que vous venez
d'encenser comme un libérateur? Si vous n'avez pu juger des projets des
puissances coalisées contre vous à cette époque, les révélations du
général en chef de l'armée autrichienne, que la fortune abandonna dans
les champs d'Ulm, et surtout les plans concertés entre l'Angleterre et
la Russie[31] pour ramener la France dans ses limites de 1792, plans
connus, avoués dès-lors, ne devaient-ils pas vous en instruire, et vous
démontrer que votre organisation politique intérieure était le véritable
grief que l'on vous imputait? Et si, au lieu d'avoir vu les ennemis vous
dicter des lois, vous avez au contraire rejeté sur eux l'humiliation
qu'ils vous réservaient, à qui le devez-vous, si ce n'est à la bataille
d'Austerlitz?
Ce fut donc encore l'empereur qui, dans cette occasion, couvrit la
France de son bouclier, après l'avoir fait triompher par son génie.
Lorsque, l'année suivante, il triompha à Iéna, puis à Friedland, ne
pouvait-il pas se laisser séduire par la victoire? et si telle avait été
la faiblesse de son esprit, qui aurait pu l'empêcher de devenir
ambitieux? Ne pourrait-on pas opposer le traité de Tilsit à tous les
reproches de cette nature que l'on voudrait lui adresser? J'arrive à
l'entreprise formée sur l'Espagne, qui est la seule que l'opinion
publique ait désapprouvée assez hautement en France, pour y rattacher la
cause de tous les malheurs qui ont affligé la patrie. Les projets de
l'empereur sur cette péninsule n'étaient pas plus ambitieux que
n'avaient été ceux de Louis XIV; mais ceux de ce monarque furent plus
habilement conduits, car quant aux droits que l'un et l'autre avaient
sur ce pays, ils consistaient dans l'intérêt des peuples des deux États
et dans les moyens que ces deux souverains avaient pour vaincre les
obstacles qu'ils devaient rencontrer. Si, par suite du principe qui a
déterminé Louis XIV à faire passer la couronne d'Espagne sur la tête de
son petit-fils, l'empereur a pu être autorisé à entreprendre le même
ouvrage, ne doit-on pas reconnaître qu'il avait au moins saisi
l'occasion la plus favorable pour exécuter ce projet, en y faisant
participer la seule puissance qui pouvait le traverser, et dont le poids
suffisait au maintien de la paix en Europe? Alors que ne peut-on pas
penser de ce qu'au mépris des engagemens que l'on venait de prendre avec
lui, on laissa troubler la sécurité qu'on lui avait garantie, et qu'on
l'obligea de courir de nouveau au-devant de l'agression dont ses alliés
avaient déjà été victimes au printemps de l'année 1809? Est-il
raisonnable d'admettre que les ennemis, qui l'attaquaient sans
déclaration préalable, étaient plus autorisés à craindre pour leur
propre sûreté qu'il ne l'était lui-même à supposer qu'ils n'avaient
entrepris cette nouvelle guerre que parce qu'ils espéraient que
l'éloignement de son armée leur donnerait la facilité de revoir toutes
les transactions qu'ils avaient faites précédemment avec lui? Si cela
n'est pas déraisonnable à supposer, il ne le sera pas davantage de faire
remarquer ce qui serait vraisemblablement advenu à la suite des succès
des ennemis, si toutefois ils en avaient obtenu dans la campagne de
1809. Or, quel est l'événement de cette savante campagne qui les mit
dans l'impuissance de nous nuire pour cette fois encore? La bataille de
Wagram.
Ce fut donc encore l'empereur qui, dans cette occasion, préserva la
France de toutes les désastreuses conséquences qui auraient été la suite
d'un revers. Il fit la paix en 1809, parce que l'indifférence des
Russes, qui lui avaient garanti la tranquillité du nord, lui démontra
qu'il ne devait pas compter sur eux. Il dut le croire encore davantage,
lorsque cette puissance montra de la répugnance à resserrer son alliance
avec lui. Était-il déraisonnable alors de se rapprocher de l'Autriche,
qui présentait l'archiduchesse Marie-Louise de bonne grâce et même avec
de l'empressement? Une fois uni à cette puissance, était-ce une folle
entreprise que de vouloir à son tour réviser ses comptes avec les
Russes? Assurément on ne peut refuser de convenir que l'on ne pouvait
pas avoir pris plus de précautions qu'il ne l'avait fait pour s'assurer
le succès. Toute l'Europe, à l'exception de l'Angleterre, marchait sous
ses drapeaux, et vraisemblablement, s'il avait différé d'un an à former
cette croisade, il aurait vu plus d'une puissance rejeter la proposition
d'y prendre part.
Un hiver détruisit tout, et ramena sur l'empereur l'orage qu'il avait
conduit sur ses ennemis. C'était un malheur qu'il ne pouvait prévoir;
mais, par des efforts de génie, il reprit sa supériorité à Lutzen. Là
encore il soutint l'édifice qui allait peut-être s'écrouler. À Prague,
peut-être on ne fit pas assez pour détacher l'Autriche; mais la
coalition était en armes et réunie tout entière: elle fit tout pour
éluder la paix. La bataille de Dresde eut lieu; malheureusement ce beau
fait d'armes fut suivi d'une série de revers qui nous annonçait notre
décadence et nous présageait la chute de celui qui jusqu'alors nous
avait soutenus. Je ne recommencerai pas une longue narration de tous ces
événemens, je ne me permettrai que quelques réflexions. Les ennemis
prétendaient n'en vouloir qu'à l'empereur. Il est vrai qu'ils lui en
voulaient beaucoup, et cela était tout simple: ils avaient éprouvé qu'il
n'y avait que lui qui arrêtât l'exécution des projets qu'ils n'avaient
cessé de poursuivre depuis 1792. Ils engageaient les Français à se
détacher de l'empereur. Ceux-ci, abstraction faite des différences
d'opinions qui les divisaient encore, et de tous les reproches qu'ils se
croyaient fondés à adresser à leur souverain, n'ont pas eux-mêmes
considéré qu'ils avaient placé la révolution ainsi que leurs intérêts à
fonds perdu sur sa tête, et qu'en l'abandonnant dans un danger qui les
menaçait autant que lui, ils le mettaient dans l'obligation de leur
faire banqueroute, et c'est ce qui est arrivé. L'empereur une fois
abattu, toutes les circonstances de cet événement ont été naturelles, et
quelles que soient les plaintes que les Français puissent faire
entendre, on leur répondra toujours: Fiez-vous à la foi punique!
Les hommes qui ont ainsi égaré la nation, qui est toujours bonne et
pure, sont les mêmes qui ont été les moteurs de tous les grands
désordres depuis 1789 jusqu'à cette désastreuse époque, et qui chaque
fois se sont montrés avec un degré de démoralisation de plus. Que
disent-ils à présent à cette même nation qui redemande le prix des
efforts qu'elle a faits pendant vingt ans, et du sang que ses enfans ont
répandu? La renverront-ils au roi ou aux princes de la maison de
Bourbon? Mais le roi ne peut être comptable de ce qu'il n'a pas reçu; le
gouvernement provisoire de M. de Talleyrand, en trafiquant de
l'armistice qui a précédé l'entrée du roi à Paris, a mis le monarque
dans l'impossibilité de faire valoir les droits de conquête que pouvait
encore appuyer la nation. C'est ce gouvernement provisoire qui a
consommé sa ruine, et qui par là a peut-être jeté parmi elle les élémens
de quelques discordes nouvelles. Enfin on dira aux Français: Si les
Autrichiens avaient abandonné leur monarque dans les deux occasions où
vous avez été à Vienne, la monarchie autrichienne était perdue. Si les
Prussiens avaient été infidèles à leur roi après les malheurs dont leur
pays fut accablé, c'en était fait de leur existence politique. Si les
Russes avaient de même abandonné l'empereur Alexandre, parce que nous
étions les maîtres de Moscou, cette vaste monarchie aurait été
démembrée. Ces trois peuples ont supporté patiemment de longues
calamités; ils ont obtenu le prix de leur persévérance. Quant à vous,
Français, vous n'avez pas voulu voir que, si vous n'avez pas subi le
joug quinze ans plus tôt, c'est que vous aviez l'empereur à votre tête;
maintenant vous vous convaincrez que, si les ennemis vous accablent de
tout leur ressentiment, c'est qu'ils ne craignent plus le prince qui
vous protégeait et qu'ils exécutent en sûreté l'arrêt prononcé contre la
France depuis 1792.
Vous en aurait-il coûté autant pour lui donner les moyens de vous
défendre qu'il vous en coûte après vous être séparés de lui? Souffrez
donc et ne vous plaignez pas; mais surtout évitez de nouvelles discordes
qui achèveraient de perdre le reste de votre existence; songez que vous
restez vingt-quatre millions d'hommes, ayant les mêmes lois et la même
langue, et qu'il y a là d'immenses ressources avec de la sagesse.