CHAPITRE XV.

Toujours M. de Talleyrand.--Incroyable transaction; ses motifs.--Le

fermier des jeux Saint-Brice.--Arrivée du roi à Compiègne.--Harangue

inconvenante de Berthier.--Saint-Ouen; la constitution du sénat.--Entrée

de Louis XVIII à Paris.--Jugement sévère de la multitude.--Incidens

fâcheux.--J'écris à Alexandre.--Pourquoi je ne puis aller dire adieu à

l'empereur.

Depuis l'abdication de l'empereur, c'est-à-dire, depuis le 8 avril, la

guerre était naturellement finie, puisque ce n'était qu'à lui,

disait-on, qu'on la faisait; elle l'était effectivement, car les armées

ennemies étaient de suite entrées en cantonnement, et une ligne de

démarcation avait été tracée entre la portion de territoire qu'elles

occupaient et celles où étaient réparties nos troupes. Les généraux de

l'armée française étaient pour la plupart à Paris, ils y avaient même

des troupes; l'armée entière avait d'ailleurs reconnu le gouvernement

provisoire, et lui obéissait ainsi qu'à ses ministres, qui étaient fort

assidus à rendre leurs hommages aux souverains alliés. On attendait le

roi, qui ne devait pas tarder à arriver, et comme on ne pouvait pas

espérer l'abuser par les contes que chacun se proposait de lui faire sur

la part qu'il avait eue à son rappel au trône, on se hâta de lui lier

les mains par une constitution que l'on fit faire à la hâte par le

sénat. Il n'y eut que les dupes qui furent pris à un leurre de cette

espèce. Le sénat ne pouvait pas plus donner une constitution aux

Français, qu'il n'avait eu le droit de prononcer la déchéance de

l'empereur. Le roi avait un esprit trop supérieur à celui de tous ces

casse-cous politiques pour se faire illusion sur les véritables causes

de son retour.

Un fait qui prouve combien ces artisans de troubles qui n'avaient cessé

de tromper la nation en trahissant constamment le plus faible au

bénéfice du plus fort, s'attendaient peu à la rentrée du prince auquel

ils voulaient faire croire qu'ils avaient rendu la couronne, c'est

qu'ils n'avaient pas même de conventions faites avec lui. Assurément

s'ils eussent réellement songé à le remettre sur le trône, et qu'ils

eussent eu les vues d'intérêt public dont ils se targuent, ils auraient

fixé quelques bases, exigé quelques garanties, ou bien ils eussent été

les plus imprévoyans des hommes. Mais ils ne méritent pas ce dernier

reproche; le roi fut ramené par les événemens, et quand ils virent

qu'ils ne pouvaient l'éviter, que leurs intrigues n'avaient tourné qu'au

profit de l'émigration, ils imaginèrent de s'approprier l'oeuvre des

circonstances, et de s'attribuer ce qui s'opérait malgré eux. Ils

s'avisèrent alors d'improviser une constitution qu'il leur importait

d'obtenir, d'abord pour leur propre sûreté ensuite parce que c'était une

pièce nécessaire pour entraîner les Français près desquels ils

n'avaient, pour moyen de persuasion, qu'une proclamation du roi, qui

même avait près d'un an de date. Ils croyaient qu'avec cette

constitution ils allaient être à l'abri des conséquences qu'ils

redoutaient; on verra combien ils étaient dans l'erreur. Je sais du

reste que M. de Talleyrand ne donnait pas dans cette illusion. Il ne

s'abusait pas sur les suites que pourrait avoir le retour de la maison

de Bourbon, et avait songé à prévenir les conséquences fâcheuses qu'il

serait dans le cas d'avoir pour lui personnellement. Il était dans un

besoin d'argent extrême, et perdait un traitement annuel de 100 mille

écus dont il jouissait sous le gouvernement de l'empereur. Il voyait

bien que le roi ne pourrait conserver à personne des émolumens aussi

considérables. Un fait vient à l'appui de ce que j'avance: M. de

Talleyrand avait acheté, du produit de l'hôtel qu'il avait vendu à

l'empereur, une maison de plaisance nommée Saint-Brice, à peu de

distance de Saint-Denis. La perte de son traitement le mettait dans

l'impossibilité de conserver cette maison qui était d'un entretien

dispendieux; en conséquence, il chercha à s'en défaire. Personne ne se

présenta pour l'acquérir, mais il sut y suppléer. Il fit venir le

fermier-général de l'entreprise des jeux de Paris, et lui proposa de lui

acheter cette propriété; celui-ci déclina sa proposition, mais

inutilement. On lui signifia qu'on ne l'avait pas fait appeler pour

éprouver un refus, qu'il fallait acquérir, et que, si le contrat n'en

était pas signé dans vingt-quatre heures, le bail était cassé et donné à

un autre. Le fermier était sans appui, il avait affaire au chef du

gouvernement provisoire, il se résigna et demanda le prix qu'on mettait

à la maison. On lui répondit 250,000 francs; il les fit payer le jour

même, sauf à se les faire rembourser par les joueurs, et à se défaire

comme il pourrait de la maison.

Il fallait que M. de Talleyrand n'eût pas des pressentimens rassurans,

pour se défaire, par de semblables moyens, de tout ce qui pouvait être

d'une réalisation difficile. Mais revenons à la position de la France

vis-à-vis des étrangers, qui avaient déclaré ne vouloir lui imposer

aucun sacrifice.

On attendait le roi, dont l'arrivée avait été assignée à jour fixe. On

pouvait discuter sur la paix à loisir, puisque l'on ne se battait plus,

et qu'il n'y avait plus d'effusion de sang à arrêter. Cependant on se

hâta d'ouvrir une négociation, et l'on fit signer au comte d'Artois des

préliminaires qui nous dépouillaient de tout ce que nous possédions

encore dans les contrées qui avaient été si long-temps annexées à la

France. Flottes, arsenaux, places, constructions de toute espèce, nous

nous dessaisîmes de tout. Comment achetâmes-nous si cher un armistice

qui existait par le seul fait de l'abdication? Comment payâmes-nous si

haut une suspension d'armes dont nous jouissions déjà? Comment M. de

Talleyrand, qui connaissait si bien la valeur des objets négociables

dans les transactions politiques, commença-t-il par priver la France de

tous ceux qu'elle avait? Il consentit à rendre à l'instant tout ce

qu'elle possédait au-delà de son ancienne frontière, hormis Chambéri, et

quelques lambeaux de territoire, autour de cette place. Mais la Toscane,

le Piémont, Genève, la Belgique, le Palatinat, les places de guerre avec

leurs armemens et approvisionnemens, Anvers avec sa flotte, l'arsenal et

ses magasins, tout fut cédé aux ennemis, et l'on fit ratifier cette

désastreuse disposition à M. le comte d'Artois, avant même qu'il pût

être instruit de ce qu'on lui proposait. On expédia de suite des

courriers à tous les commandans de ces places, avec ordre de les rendre

telles qu'elles étaient aux troupes ennemies qui en faisaient le blocus,

et de se mettre de suite en marche avec leurs garnisons pour rentrer en

France. On voulut observer que toutes les places que l'on abandonnait

ainsi renfermaient la presque totalité de l'artillerie qui composait

l'armement de celles de l'ancienne frontière. On remarqua que

l'inventaire de la première prise de possession de ces places par les

Français existait encore. On proposa d'en faire la remise d'après cet

inventaire, et conséquemment de ramener tout ce qui avait été tiré de

l'intérieur. Mais le gouvernement provisoire reçut mal cette

observation, et voulut que les places fussent rendues dans l'état où

elles se trouvaient. Il poussa la libéralité jusqu'à ordonner que

l'arsenal de Turin, qui n'était composé et rempli que de l'ancien

établissement de Valence, ainsi que des approvisionnemens achetés par la

France, fût livré sans en rien distraire. Il ne pouvait cependant pas

ignorer ce qu'il abandonnait, puisqu'il y avait des états au bureau de

la guerre, et que rien ne s'opposait à ce qu'il en demandât

communication.

On ne peut pas faire à M. de Talleyrand l'injustice de croire qu'il à

été surpris dans cette transaction par les ministres des puissances

étrangères, ni qu'il s'est mépris sur l'immensité du sacrifice qu'il

laissait imposer à la France. Il voyait bien qu'il ne lui restait rien

pour conclure la paix, et qu'il s'ôtait les moyens de prendre une

position entre la nation et les ennemis, car que pouvait-il faire après

la perte de ce qui aurait pu appuyer une prétention, quelque faible

qu'elle fût? Comment M. de Talleyrand prit-il sur lui de conclure cette

transaction avant l'arrivée du roi? D'une part, il n'y avait pas

nécessité de traiter; de l'autre, aucun motif raisonnable ne justifiait

les bases sur lesquelles on négociait. M. Talleyrand savait mieux que le

comte d'Artois que la France avait encore plus de troupes que les alliés

ne nous en avaient montrées. Il n'était besoin que de jeter les yeux sur

les tableaux du ministre de la guerre pour s'en convaincre. Rien ne

s'opposait plus à leur réunion; l'on pouvait donc s'en prévaloir dans la

négociation.

Quand on cherche ce qui a pu déterminer M. de Talleyrand à ouvrir ou à

ne pas renvoyer cette négociation jusqu'à l'arrivée du roi, on est,

malgré soi, obligé d'accorder quelque croyance à des bruits qui

coururent et rattachèrent la conclusion de cette affaire à des intérêts

particuliers. On a dit, et on me l'a répété de bonne source, que M. de

Talleyrand ayant eu la main forcée par les événemens, dans le retour des

Bourbons, n'avait aucune confiance dans la position qu'il lui serait

possible de prendre, parce qu'il jugeait déjà des sentimens dans

lesquels ces princes revenaient, et que, ne prévoyant rien d'avantageux

pour lui, il avait songé à acquérir une indépendance qui le mît à l'abri

d'une disgrâce. Il avait, en un mot, usé de ses voies ordinaires pour

faire arriver cette proposition d'armistice par les étrangers qui

s'étaient engagés à reconnaître ses services. Comment en effet

n'aurait-on pas été généreux envers celui qui, d'un trait de plume,

remettait à des souverains étrangers un matériel d'artillerie avec des

approvisionnemens tellement considérables, que la puissance la plus

opulente n'aurait pu les acheter sans obérer ses finances? Quelque

injurieux que soit le soupçon, il a existé. Je le rapporte comme je l'ai

entendu émettre par des personnes qui avaient l'habitude de juger M. de

Talleyrand.

Après la signature de cette convention, quelle paix restait-il à

conclure? On ne pouvait qu'assembler avec plus ou moins d'esprit des

conditions qui aujourd'hui ne sont plus des garanties pour la

tranquillité des peuples. Si, comme il est probable, M. de Talleyrand

avait des projets autres que ceux auxquels il avait été obligé de

prendre part, il ne pouvait employer de meilleur moyen pour calmer

l'enthousiasme avec lequel il craignait que l'on accueillît le roi à son

retour, que de stigmatiser cette époque par un sacrifice comme celui

qu'il laissa imposer à la nation, lorsqu'elle pouvait encore faire

respecter ce qu'elle avait acquis au prix de tant d'efforts.

Ce fut le 21 avril que le roi fit son entrée à Paris. Il avait débarqué

à Boulogne, et était venu de là à Compiègne, où le gouvernement

provisoire, les ministres et les maréchaux de France s'étaient rendus

pour lui présenter leurs hommages et lui offrir les assurances de leur

fidélité. L'empereur était encore à Fontainebleau. Il lui était réservé

de voir tous ces hommes qu'il avait élevés, enrichis, déserter ses

drapeaux pour courir au-devant d'une nouvelle fortune; c'est, peut-on le

croire? ce même Berthier dont il a été tant de fois question, qui était

à la tête des maréchaux; ce fut lui qui porta la parole au roi, qui lui

dit que, depuis vingt-cinq ans, la France, gémissant sous le poids des

malheurs dont elle était accablée, attendait le jour fortuné qu'elle

voyait luire, et il n'y avait pas une semaine qu'à Fontainebleau il

promettait à l'empereur de ne pas l'abandonner. Berthier, son compagnon

d'armes, l'ami choisi pour aller à Vienne épouser la fille de l'empereur

d'Autriche, Berthier s'oublier à ce point! Et pourtant il était attaché

au souverain qu'il outrageait; il payait tribut à la faiblesse de son

caractère, au vertige de l'époque, sans cesser de chérir et de plaindre

le bienfaiteur dont il n'avait pas le courage de partager l'infortune.

De Compiègne, le roi vint à Saint-Ouen, qui, comme l'on sait, n'est qu'à

deux lieues de Paris. Il y reçut le sénat, qui apportait la dernière

constitution par laquelle il croyait avoir immuablement fixé ses

destinées. J'ai ouï dire à quelques uns d'entre ces messieurs qu'à peine

étaient-ils sortis de l'audience, qu'ils avaient prévu ce qui allait

arriver.

Le cortége qui devait accompagner le roi à son entrée dans Paris était

réuni. Il se mit en marche et entra par le faubourg Saint-Martin, après

avoir suivi les boulevards extérieurs. Berthier était à la tête de la

voiture du roi, qu'accompagnaient plusieurs maréchaux, ainsi que le duc

de Feltre, qui avait dit en plein conseil, devant l'impératrice, que

tant qu'il resterait un village où l'autorité de l'empereur serait

reconnue, là serait la capitale et le lieu où tous les Français devaient

se réunir. J'étais dans la foule occupé à voir passer le cortége; il

rappelait, il est vrai, quelques souvenirs, mais le tableau en était

pénible. Si l'on avait vu à cheval à côté de la voiture du roi les

hommes qui avaient partagé les malheurs de son exil, cela aurait paru

naturel; mais il y avait quelque chose d'indécent à voir figurer à la

suite de Louis XVIII des hommes qui occupaient les premières places dans

les marches triomphales de l'empereur.

Le roi eût sans doute plus estimé ces nouveaux serviteurs de la

légitimité, s'ils s'étaient excusés sur leur âge, leurs fatigues, et se

fussent condamnés à la retraite, au lieu de s'avilir gratuitement; car

enfin il ne les avait pas appelés, et il ne pouvait pas avoir une bien

grande opinion d'hommes qui se conduisaient ainsi.

La pauvre espèce humaine est bien faible; elle a besoin de n'être pas

mise à une trop forte épreuve. Que l'on dise après cela que le génie de

quelques uns de ses lieutenans était d'un grand secours à l'empereur. Je

n'avais pas eu besoin de cette circonstance pour m'étonner qu'il eût pu

faire tant de choses merveilleuses avec de tels hommes; au reste, il y

en a qui sont plus à plaindre qu'à blâmer: ils n'ont manqué que de

jugement pour voir que leur rôle était fini, et qu'à moins qu'on ne les

appelât, ils devaient se tenir à l'écart. Le peuple, qui a, plus qu'on

ne l'imagine, le sentiment des convenances, ne ménagea pas Berthier;

j'entendis à diverses reprises la foule lui crier: «À l'île d'Elbe,

Berthier! à l'île d'Elbe!»

On ne finirait pas, si l'on s'abandonnait à toutes les réflexions que

l'on pourrait faire sur la conduite de quelques-uns des grands

personnages de l'empire. Quelle confiance espéraient-ils inspirer au

roi? Quels étaient les gages de fidélité qu'ils venaient lui offrir?

Était-ce leur constance? Le roi pouvait en être juge. Était-ce l'intérêt

personnel qui les conduisait à ses pieds? Ils s'abusaient plus encore.

Louis XVIII pouvait comparer les bienfaits qu'ils avaient reçus de celui

qu'ils avaient abandonné, avec les avantages que pourrait leur faire

celui auquel ils venaient offrir leur fraîche fidélité.

Le roi descendit à Notre-Dame, où il voulut aller rendre grâce à Dieu de

son retour. Madame la duchesse d'Angoulême était à côté de lui dans une

calèche attelée de huit chevaux des écuries de l'empereur, et conduits

par des hommes qui avaient encore sa livrée. De Notre-Dame, il vint aux

Tuileries. Je ne parlerai pas des cérémonies d'usage en pareil cas, cela

serait fastidieux; d'ailleurs, je n'étais plus à portée de faire des

observations.

J'ai dit que je n'avais pu aller dire adieu à l'empereur avant qu'il

partît pour l'île d'Elbe. Voici ce qui m'en empêcha: j'avais reçu à

Blois une lettre du général Bertrand, et je lui disais combien il était

cruel de voir périr l'État avec autant de moyens de le sauver, puisqu'il

y avait dans les places la valeur d'une bonne armée, et qu'enfin, si

l'armée de l'empereur n'était pas en état d'entreprendre de suite

quelque chose sur Paris, il ne fallait pas balancer à revenir sur la

Loire, et à y appeler les armées des maréchaux Soult, Suchet et

Augereau. Je pensais qu'alors on serait encore en état de balancer la

fortune, parce qu'une bataille aux portes de Paris ferait décider la

capitale à une insurrection qui n'éclaterait pas tant que la population

ne verrait pas de moyens de succès. J'étais bien loin, comme on voit,

des idées d'abdication; le malheur voulut qu'il n'y eût qu'une estafette

de prise entre Orléans et Fontainebleau, et ce fut celle qui était

chargée de ma lettre. J'ignorais cette circonstance lorsque je me mis,

comme les autres ministres, en chemin pour revenir d'Orléans à Paris. Le

grand-juge, M. Molé, dont la voiture précédait la mienne, reçut en route

un avis qu'on lui transmettait de Paris, avec invitation de me le

communiquer; il eut la bonté de laisser à la poste un de ses gens qui me

remit la lettre lorsque j'y arrivai. Elle portait de me donner le

conseil de ne pas venir à Paris, parce que la lettre que j'avais écrite

au général Bertrand, à la date du 8 avril, avait été prise et portée à

l'empereur de Russie, ainsi qu'au gouvernement provisoire, qui était

fort indisposé contre moi. Je n'avais assurément, en donnant ce conseil,

rien fait de répréhensible. Néanmoins je profitai de l'avis et retournai

à Orléans, où je restai encore deux jours, car en révolution deux jours

sont quelque chose.

À mon retour, je fis prier un aide-de-camp de l'empereur de Russie, M.

de Czernicheff, de venir me voir. Il voulut bien demander de ma part à

son souverain si je pouvais vivre tranquille au milieu de ma famille, et

compter sur sa protection, en cas que je fusse recherché pour des faits

antérieurs à l'époque où j'avais dû cesser mes fonctions. J'avais dit à

M. de Czernicheff que le moment était arrivé où j'avais besoin des

effets de la bienveillance dont son souverain m'avait donné tant de fois

l'assurance pendant que je résidais près de lui. Il revint le soir même

me prévenir que, pour sa protection, l'empereur de Russie ne me

l'accorderait qu'autant que je donnerais ma parole d'honneur de me tenir

tranquille, et de ne pas faire un pas hors de Paris sans sa permission.

Je la donnai sans hésiter. M. de Czernicheff ajouta que, quant aux

effets de l'ancienne bienveillance dont je lui avais parlé, il ne

fallait plus y compter, parce que l'empereur Alexandre avait tout-à-fait

changé de façon de penser à mon égard. Je lui répondis qu'au moins il ne

pouvait pas me refuser son estime, et que ce sentiment me dédommageait

de la perte de l'autre. J'écrivis deux lettres, à ce sujet, à l'empereur

Alexandre, moins pour en obtenir des faveurs que pour lui témoigner

combien j'étais peiné d'être obligé de reconnaître que tous les accueils

bienveillans que j'avais reçus de lui avaient été plutôt accordés au

caractère public dont j'étais revêtu qu'à l'estime particulière que je

croyais emporter en le quittant, puisque lui-même m'en avait donné

l'assurance. Ma démarche fut inutile: je ne gagnai rien sur ses

préventions, et je dus prendre garde à moi. J'étais prisonnier, dans

Paris à la vérité; mais, après tout ce qui s'était passé, j'étais celui

qui devait mettre le plus de circonspection dans sa conduite.

L'empereur Napoléon parut surpris que je n'allasse pas prendre congé de

lui; mais il ignorait la position dans laquelle j'étais à Paris, et

lorsque M. de Caulaincourt me fit part de l'étonnement que ce prince lui

avait témoigné, je le priai de la lui apprendre. M. de Caulaincourt ne

reçut pas mon excuse, et me pressa même d'aller remplir mon devoir. J'y

étais assurément très disposé; je lui demandai d'employer les facilités

dont il jouissait près de l'empereur Alexandre pour obtenir de m'emmener

à Fontainebleau et me ramener à Paris. Je ne voulais pas m'exposer, en

cas qu'il survînt des troubles, à être accusé d'avoir été chercher des

instructions à Fontainebleau. Je lui observai que j'aurais bien assez de

peine à conserver ma tranquillité, sans ajouter encore de nouveaux

embarras aux difficultés de ma position, étant en butte aux ressentimens

inséparables de l'esprit de réaction qui s'emparait déjà de toutes les

têtes. M. de Caulaincourt donna sans doute un autre motif à mon refus,

et je n'en fus pas surpris, parce que je le voyais lui-même persuadé que

le rappel de la maison de Bourbon était l'ouvrage d'un parti et le

résultat d'une conjuration. Avec cette opinion, il était difficile de ne

pas suspecter le ministre de la police d'y avoir pris part, ou d'avoir

laissé agir. Il devait, en conséquence, lui supposer une position faite

avec le gouvernement provisoire, de manière à n'avoir plus besoin de lui

donner des gages de circonspection. Il était même naturel que l'on crût

que j'avais, par suite de cela, des motifs pour ne pas oser me présenter

devant l'empereur. M. de Caulaincourt allait jusqu'à me dire que, quand

on avait, comme moi, des honneurs et beaucoup d'argent, on était

toujours quelque chose dans un grand pays tel que la France. Je cherchai

à l'éclairer; mais je n'y parvins pas. Ce ne fut que plus tard qu'il

reconnut la marche qui avait été suivie pour amener cette grande

catastrophe.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 20 / 65 题