Nouvelles tentatives contre la vie de l'empereur.--Ce prince est sur le
point d'être assassiné.--Affaires d'Orgon.--La séduction s'étend
jusqu'aux domestiques.--Ce que voulait Talleyrand.--Alexandre se prête
au complot.--Sa visite à Rambouillet.--L'impératrice refuse obstinément
de le recevoir.--Elle ne se dissimule pas ce qu'il se propose.
La tentative confiée à Maubreuil avait échoué; on en organisa une autre
à Avignon. Des émissaires avaient été détachés dans cette ville, et
étaient promptement parvenus à échauffer la populace. Elle accueillit
l'empereur avec des cris de sang, et se portait déjà à sa voiture,
lorsque le commandant de la garde nationale, M. de Saint-Paulen, depuis
chef d'escadron de gendarmerie au service du roi, accourut avec un
piquet, et arrêta ces malheureux, qui avaient déjà la main à la
portière. Il contint les autres; l'empereur s'éloigna sans incidens
fâcheux. Il n'en fut pas de même à Orgon, petite ville de Provence. Un
officier, qui courait à franc-étrier devant les voitures pour faire
préparer des chevaux, avait gagné assez d'avance pour reconnaître les
intentions criminelles qui animaient le peuple de cette contrée. Il vit
de l'attroupement et des excitateurs parmi la foule; il retourna sur ses
pas jusqu'à ce qu'il eût rejoint l'empereur, à qui il rendit compte de
ce qui se passait. Le danger était imminent; il n'était pas sûr que les
commissaires étrangers parvinssent à faire respecter leur caractère. On
délibéra, et il fut convenu que, sans perdre temps, l'empereur prendrait
l'habit de l'un d'eux, et qu'ils courraient ensemble à franc-étrier,
jusqu'à ce qu'ils fussent hors de danger. Cela était si urgent, qu'étant
entrés dans une auberge pour prendre un verre d'eau, la maîtresse de la
maison, qui croyait parler à des étrangers, leur dit: «Ah! nous
l'attendons; nous verrons s'il passera sans être tué;» et c'était à
lui-même que cette méchante créature faisait cette horrible confidence!
L'empereur conserva son travestissement jusqu'à ce qu'il fût arrivé chez
sa soeur, la princesse Pauline, qui était dans les environs de Nice. Il y
attendit les généraux Bertrand et Drouot, qui venaient avec ses
voitures, et qui faillirent être mis en pièces. Tout cela n'était pas
fait pour inspirer de la confiance; aussi refusa-t-il de se rendre à
bord du bâtiment qui l'attendait: il s'embarqua sur la frégate anglaise
_l'Indomptable_, qui était en croisière sur cette côte, et gagna l'île
d'Elbe, où il fut rejoint par la petite troupe qui s'était associée à
son exil. J'ai oublié de dire qu'avant de partir de Fontainebleau,
l'empereur avait pour domestiques particuliers un valet de chambre
français et son mameluck, dont le dévouement paraissait sans bornes; il
l'avait pris enfant, l'avait amené d'Égypte, l'avait fait élever, et lui
avait donné une petite fortune qui le mettait au-dessus du besoin, quoi
qu'il pût arriver. Ce pauvre garçon était assurément bien persuadé qu'il
devait se faire tuer pour sauver la vie de l'empereur, et cependant il
l'abandonna dans la nuit qui précéda le départ de Fontainebleau. Ce
mameluck n'était pas un homme sans coeur, il s'en fallait beaucoup; mais
il était faible, et se laissa séduire par le valet de chambre français.
Celui-ci, ayant résolu d'abandonner son bienfaiteur, chercha un complice
comme font d'ordinaire les lâches. Il gâta le coeur de ce pauvre
mameluck, qui, avant cette coupable action, n'aurait jamais cru pouvoir
la commettre. Leur désertion laissa l'empereur sans un seul valet de
chambre; on fut obligé d'y suppléer une heure avant son départ.
J'étais revenu à Paris depuis quelques jours; j'eus occasion d'aller
chez M. de Talleyrand; il était avec ce valet de chambre dans son
cabinet, et me fit attendre assez long-temps. Je cherchais, sans pouvoir
le comprendre, ce que le diplomate pouvait avoir de commun avec un tel
homme; il me l'expliqua lui-même, ou du moins il me mit sur la voie. Il
vint à moi dès que le mameluck fut sorti, et m'apprit avec un air de
satisfaction que l'impératrice n'allait pas à l'île d'Elbe; qu'il y
avait long-temps qu'elle souffrait des mauvais traitemens de l'empereur,
que ce prince était dur pour elle; en un mot il me tint un langage si
extraordinaire sur un intérieur que je connaissais mieux que lui, et
dont j'avais une autre opinion, qu'il me fut démontré qu'il n'avait pas
dédaigné de porter la séduction parmi les domestiques même de
l'empereur. Il avait mis en jeu tout ce qui avait influence ou accès
près de l'impératrice, pour faire prendre à cette princesse une
détermination favorable à des projets dont il s'occupait déjà, et
n'avait sûrement fait venir ce valet de chambre que pour lui dicter un
langage dans ce sens-là, parce qu'un domestique d'intimité qui a du
babil peut donner à ce qu'il débite un air de vérité, surtout lorsqu'il
raconte des détails d'intérieur. Je réfléchissais d'autant plus aux
motifs qui portaient M. de Talleyrand à me parler ainsi, que je savais
combien il était contrarié du retour des Bourbons, avec lesquels il
n'avait que les apparences. En brouillant l'impératrice avec son mari,
de manière à pouvoir exclure l'idée d'un retour, il la disposait à
l'exécution de ce qu'il roulait déjà dans sa tête: c'était du moins mon
opinion, et je crois que je n'étais pas bien loin de la vérité.
L'impératrice était toujours à Rambouillet, d'où elle se disposait à
partir pour retourner en Autriche; mais avant de quitter la France, il
lui était réservé d'y essuyer un nouvel outrage: croira-t-on en effet
que, dans la situation où il l'avait mise, l'empereur de Russie imaginât
d'aller lui rendre ses devoirs?
Cela se conçoit d'autant moins, que l'on ne peut pas supposer qu'il
ignorât ce que cette visite avait d'inconvenant; car enfin il ne pouvait
pas croire que sa présence serait agréable à l'impératrice, et
l'impuissance où elle était de se refuser à cette visite la recommandait
au respect dont lui-même aurait dû donner l'exemple.
Il n'était sûrement pas dupe des contes que débitait et faisait débiter
M. de Talleyrand sur la prétendue dureté de l'empereur envers cette
princesse. L'empereur d'Autriche, sous les auspices duquel il se
présentait, connaissait la parfaite harmonie des deux époux, et avait
même laissé quelquefois échapper le dépit que lui causait l'enthousiasme
de sa fille pour son gendre. Il n'avait pas dû manquer de détromper
Alexandre, si toutefois celui-ci avait jamais été trompé. Au reste, si
la froideur eût été réelle, il était peut-être, de toute la coalition,
celui qui devait le moins en faire un grief contre l'empereur Napoléon,
car enfin, il savait, et nous savions tous, à quel termes il en était
chez lui. Quoi qu'il en soit, voici des détails que je tiens d'une
personne du service de l'impératrice, et qui se trouvait dans ce
moment-là près d'elle à Rambouillet. Elle entendit la conversation qui
eut lieu d'abord entre elle et son père, à laquelle il n'assistait point
de tiers, puis celle qui s'engagea lorsque l'empereur de Russie fut
arrivé. L'étiquette du service intérieur exigeait qu'il y eût toujours
des dames autour de l'impératrice, et dans ces pénibles momens, celles
qui avaient l'honneur de lui appartenir observaient encore plus
scrupuleusement leurs devoirs qu'auparavant, en sorte que quand
l'impératrice passait dans son salon, il y avait de ses dames qui
étaient dans la pièce la plus voisine. À Rambouillet, cette pièce était
la chambre à coucher.
L'empereur d'Autriche arriva le premier, il devançait l'empereur de
Russie. Lorsqu'il entra on laissa l'impératrice seule avec lui, et comme
on supposait bien qu'il y aurait une explication sérieuse sur la manière
dont elle avait été traitée, on ne manqua pas de prêter l'oreille.
L'impératrice fit à son père un accueil respectueux et lui témoigna un
grand plaisir de le revoir; mais ses larmes disaient tout ce que son
coeur souffrait du rôle qu'il lui faisait jouer: elle avait de
l'élévation dans l'âme, et dans cette occasion, elle ne ménagea aucun
des reproches que sa dignité offensée lui donnait le droit de faire
entendre. L'empereur d'Autriche, qui l'aimait tendrement, ne pouvait la
consoler, ni la persuader par les motifs d'obligations dont il
s'appuyait. Il lui demanda cependant d'accueillir l'empereur Alexandre,
qui le suivait et ne tarderait pas à arriver. L'impératrice pâlit
d'indignation, mais que pouvait-elle faire dans l'état où elle était
réduite?
Toutefois elle ne donna pas aux Français le pitoyable exemple de courir
au-devant de celui qui avait immolé son époux. Sa première réponse fut
un refus formel, prononcé avec la fermeté d'une âme fière et élevée, et
qui témoignait combien elle se trouvait blessée que l'empereur de Russie
osât lui manquer à ce point.
L'empereur d'Autriche, pour la calmer, fut obligé de prendre la démarche
sur lui. Il demandait en grâce à sa fille de lui donner cette marque
d'obéissance, en prenant sur elle assez d'empire pour étouffer sa
douleur, et en ajoutant que toutes les conséquences d'un éclat de sa
part retomberaient sur lui, qu'il s'était chargé de tout près de
l'empereur Alexandre, qui le suivait et allait arriver. Il ne gagnait
rien sur sa fille, qui répondait: «Eh bien! me fera-t-il aussi sa
prisonnière sous vos yeux? S'il me force à le recevoir en entrant ici
malgré moi, je me retirerai dans ma chambre à coucher; nous verrons s'il
osera me suivre jusque-là.»
Le temps pressait, et l'empereur d'Autriche ne gagnait rien sur sa
fille, qui refusait obstinément de se rendre. L'on entendait déjà le
bruit de la voiture de l'empereur Alexandre, qui s'avançait par la
grande avenue du château, qu'elle persistait encore à ne pas vouloir
ouvrir les portes de son salon. Les momens étaient comptés, l'empereur
d'Autriche priait sa fille avec les plus tendres instances; elle
résistait toujours, que déjà l'empereur de Russie entrait dans la cour
du château. L'empereur d'Autriche alla le recevoir d'après l'étiquette
d'usage, et le conduisit dans le salon où était restée sa fille. Quelle
entrevue! quelle situation pour tous les trois! L'empereur Alexandre dut
lire sur un visage, qui, depuis plus de vingt jours, n'était arrosé que
de larmes, l'effet que sa présence produisait. Il ignorait sans doute
l'état intérieur de l'impératrice, qui avait été instruite des moindres
détails de tout ce qui s'était passé à Paris avant et pendant la
réception qu'il avait faite à la députation des maréchaux. Elle savait
de même tout ce qui avait été projeté contre son époux, et il fallait
assurément qu'elle fût bien maîtresse d'elle-même pour conserver de la
contenance devant l'auteur de tous les chagrins qui la dévoraient.
L'empereur de Russie aborda l'impératrice en s'excusant de la liberté
qu'il prenait de se présenter devant elle, sans lui en avoir d'abord
fait demander la permission. Il ajouta qu'il n'avait osé le faire que
sous les auspices de l'empereur d'Autriche, qui avait bien voulu se
charger de le faire excuser. Il fit mille protestations à l'impératrice,
et la pria de daigner s'adresser à lui pour tout ce qui la concernait;
il lui dit qu'il serait heureux de rencontrer une occasion de la servir
et de lui témoigner son empressement à aller au-devant de ses désirs.
Tel fut à peu près le discours que l'empereur de Russie tint à une
princesse qu'il venait de faire descendre du trône, et à laquelle il
arrachait le diadème. Il ne pouvait pas assurément douter des sentimens
dont elle était animée; aussi ne répondit-elle à tant d'offres de
service que par un froid remercîment, ajoutant qu'elle n'avait plus rien
à désirer que la liberté de retourner promptement dans sa famille. La
conversation finit, et l'autocrate se retira.
Je tiens de feu madame la comtesse de Brignole, que je vis avant qu'elle
ne partît pour Vienne, que de tout ce qui avait affligé l'impératrice,
cette visite était ce qui lui avait été le plus pénible.
Il faut croire que l'empereur Alexandre avait craint que la jeune
souveraine, justement offensée, ne s'excusât s'il lui demandait, dans
les formes d'usage, la permission de lui rendre des devoirs, et qu'il
imagina de s'y faire accompagner par son allié l'empereur d'Autriche;
mais quelle que soit la couleur que l'on veuille donner à cette
démarche, elle aura toujours quelque chose d'assez choquant, dans la
forme comme dans les bienséances, pour en laisser apercevoir le motif.
En y réfléchissant, on trouve qu'elle est une conséquence de la marche
adoptée par les souverains alliés, pour détacher la nation de
l'empereur. L'on imagina sans doute, pour compléter l'oeuvre, d'avilir
l'impératrice, et de la présenter au public comme partageant les
sentimens des âmes viles qui couraient rendre des actions de grâces aux
ennemis pour les avoir affranchis de la prétendue tyrannie de son époux.
Au reste on ne l'abusa pas; elle discerna fort bien le motif qui avait
conduit l'empereur Alexandre. Elle est douée d'un trop bon jugement pour
ne pas s'en être formé l'opinion qu'elle était autorisée à en concevoir.
Peu de jours après cette visite de Rambouillet, l'impératrice partit
pour Vienne; elle alla le premier jour coucher à Gros-Bois, chez le
prince de Neufchâtel, ayant passé par Versailles, Vervières et Soisy.
Chacun alla la voir, et lui dire un dernier adieu.
Elle voyagea escortée par les troupes de son père, et prit la route même
qu'avaient tenue les alliés pour venir de Bâle à Paris. Elle parcourut
avec une noble fierté les départemens d'un pays qui, à pareille époque
(elle avait été mariée à l'empereur, le 8 ou le 10 avril 1810), à quatre
ans de distance, avait élevé des arcs de triomphe sur son passage, avait
semé des fleurs sur son chemin. Il la voyait partir alors comme la
dernière victime des ennemis qui avaient dévasté ses cités, et emportant
avec elle le lien qui semblait encore, peu de temps auparavant, devoir
l'unir indissolublement avec les Français. Son coeur était déchiré
pendant ce triste voyage, tout lui était amer; elle ne trouva un peu de
distraction que lorsque ses yeux ne furent plus frappés, des tableaux
qui entretenaient sa douleur. Elle emporta les regrets de tout ce qui
avait eu le bonheur de l'approcher, et laissa parmi nous le souvenir de
toutes les vertus.
La mère de l'empereur était partie d'Orléans pour Rome avec son frère,
le cardinal Fesch; le roi Louis suivit sa mère; le roi de Westphalie se
rendit en Styrie; le prince Joseph alla en Suisse; les soeurs de
l'empereur se retirèrent également en pays étranger. Il est temps de
revenir à ce qui se faisait à Paris.