Arrivée du comte d'Artois à Paris.--Il n'y a qu'un Français de
plus.--Arrivée de l'empereur d'Autriche.--Cérémonie
religieuse.--Bassesse de quelques maréchaux.--On presse l'empereur de
partir.--Il pénètre le but de ces sollicitations.--Mesures qu'il
prend.--Je ne puis aller lui dire adieu.--Augereau.--Ce n'était pas lui
qui avait fait la proclamation.
M. le comte d'Artois, qui, comme l'on sait, était à Vesoul, partit de
cette ville aussitôt qu'il eut reçu le courrier qui lui annonçait les
événemens qui avaient eu lieu. Il arriva à Paris le 12 avril. La
curiosité avait poussé la foule au-devant de lui; son entrée se fit avec
une sorte de pompe triomphale. Il fut harangué par M. de Talleyrand, qui
l'attendait à la barrière de Bondy avec les membres du gouvernement
provisoire. Il répondit, et laissa échapper ce mot tant reproduit: «Rien
ne sera changé, il n'y a qu'un Français de plus.»
On donna une grande publicité à cette réponse, comme on est dans
l'habitude de faire pour tout ce qui sort de la bouche des princes. On
avait dans ce cas-ci un motif particulier, c'était de rassurer ceux qui
craignaient le retour à l'émigration.
Le comte d'Artois monta à cheval à la barrière Saint-Martin; il suivit
le faubourg, descendit les boulevards, prit la rue Napoléon, la rue de
Rivoli, et gagna enfin les Tuileries. À Paris, le moindre événement
attire des spectateurs, et on pouvait si peu prévoir celui-là un mois
auparavant, que la curiosité fut proportionnée à l'étonnement. L'entrée
de l'empereur d'Autriche eut lieu peu de jours après celle du comte
d'Artois. Ce prince arrivait par la route de Bourgogne; toutes les
troupes alliées prirent les armes, et allèrent à sa rencontre jusqu'à la
barrière Saint-Antoine avec l'empereur de Russie et le roi de Prusse à
leur tête. Les trois souverains revinrent ensemble à cheval suivis de
ces mêmes troupes, qui parcoururent encore le boulevard depuis la
Bastille jusqu'à la place de la Révolution, où elles défilèrent. Il est
bien difficile de se persuader que l'empereur d'Autriche ait conçu le
projet de détrôner sa fille, cependant on ne voit pas de motif
raisonnable à son absence de l'armée alliée. L'opinion la moins
défavorable que l'on puisse en concevoir, c'est que pour avoir l'air de
n'y avoir point participé, ou par crainte de se trouver engagé dans
quelques scènes d'attendrissement, il avait prolongé son absence,
laissant ainsi à ses alliés le soin d'immoler sa fille. Il faut convenir
qu'ils s'en sont bien acquittés, et que l'impératrice avait raison de
dire qu'elle était abandonnée, et ne pouvait compter sur son père qui la
laissait outrager.
Nous étions véritablement dans une série de dégradations. C'était à qui
se vautrerait dans la fange, et nos neveux se refuseront à croire ce que
je vais rapporter.
Peu de jours après l'entrée à Paris de l'armée alliée, l'empereur de
Russie fit célébrer l'office divin selon le rite grec, et chanter un _Te
Deum_ en action de grâce de la prise de Paris. Pour donner plus de pompe
à cette cérémonie, il ordonna qu'il fût élevé au milieu de la place de
la Révolution un vaste échafaud sur lequel on construisit un autel.
Comme il se trouvait précisément à la place où avait été immolé Louis
XVI, et que l'on n'avait rien publié au sujet de la cérémonie religieuse
des Russes, on crut généralement que toutes ces dispositions étaient
destinées à la célébration de quelque office expiatoire; mais l'on sut
bientôt à quoi s'en tenir. Toute l'armée alliée fut rangée sur la place
autour de l'autel, sur lequel les prêtres grecs qui suivaient le
quartier-général de l'empereur Alexandre étaient placés. Ce prince
arriva bientôt accompagné du roi de Prusse, de tous les princes et
généraux qui étaient dans l'armée alliée. Mais le croira-t-on? au milieu
de ce cortège qui venait remercier Dieu de notre destruction et chanter
sur les restes inanimés de nos malheureux soldats, on remarquait des
maréchaux de France en grand uniforme; ils se disputaient les approches
de l'empereur Alexandre avec les cosaques dont il était entouré. Ces
hommes, privés de direction, avaient quitté leurs troupes pour assister
à une cérémonie qui les couvrait de honte, et cela au milieu de la
capitale, déjà indignée de la souillure qu'elle était réduite à
supporter. Il était réservé à cette malheureuse France, dont la gloire
avait été portée si haut, de tomber tout à coup dans l'abjection, et
d'être obligée de consigner à côté des plus beaux faits d'armes, des
inconvenances, des actions honteuses, qui en ternissaient l'éclat.
Depuis la bataille de Fleurus en 1794 jusqu'à celle de Wagram, les
armées autrichiennes ont constamment fait une guerre malheureuse contre
nous. Nous avons occupé deux fois leur capitale; mais quoique abandonnés
par la fortune, pas un de leurs officiers n'a été infidèle à ses
drapeaux, pas un de leurs généraux n'a souillé son uniforme.
L'empereur était encore à Fontainebleau, où il faisait ses dispositions
de départ pour l'île d'Elbe. Il fit d'abord mettre en marche les douze
cents hommes de sa garde qui s'associaient à sa mauvaise fortune, et
avec eux une centaine de Polonais qui avaient mieux aimé le suivre que
de passer sous les drapeaux qu'ils avaient si long-temps combattus, car
l'empereur Alexandre les avait réunis à son armée à Paris même.
On pressait l'empereur de partir de Fontainebleau. On lui représentait
que le roi devait arriver à Paris le 21 avril, et qu'il n'était pas
convenable qu'il se trouvât assez près pour entendre le canon qui
annoncerait son entrée. L'empereur démêla bien les motifs qui poussaient
ceux qui le pressaient de partir, mais il ne les écouta pas. Il savait
que l'on en voulait à sa vie, et jugea prudent de ne pas se mettre en
marche avant que la petite troupe qui devait veiller à sa sûreté fût en
mesure de le garantir des embûches qu'on pouvait lui tendre. Il voulait
pouvoir, au besoin, se jeter au milieu de ces braves gens, et voyager
avec eux jusqu'à la mer, si cela était devenu nécessaire; aussi fut-il
insensible à tout ce qu'on lui disait pour hâter son départ. On
continuait de l'importuner; il donna congé à tout le monde, et rendit
ainsi la liberté à ceux qui soupiraient après le moment de pouvoir le
quitter avec une sorte de pudeur. Il fut effectivement presque abandonné
les derniers jours qu'il passa à Fontainebleau. Il devait au prince de
Neufchâtel de lui témoigner le désir de l'emmener, il l'avait assez
comblé d'honneurs et de richesses pour croire que Berthier ne
s'éloignerait pas de lui dans l'adversité; il lui proposa en effet de le
suivre: il le fit même avec d'autant plus de confiance, qu'il ignorait
la réunion qui avait eu lieu chez ce prince, et dans laquelle on avait
pris la résolution de se porter à des extrémités fâcheuses, s'il
n'abdiquait.
Berthier, obligé de répondre à l'ouverture que lui faisait l'empereur,
protesta de sa fidélité et lui promit de ne pas l'abandonner; mais il
lui demanda d'aller quelques jours à Paris pour régler ses affaires, et
détruire quelques papiers qui étaient restés dans son cabinet. Le
prétexte était assez plausible pour qu'il ne fît naître aucun soupçon;
néanmoins l'empereur, qui avait un tact très fin, ne s'y méprit pas:
«Berthier, lui dit-il, vous n'accusez pas vrai, vous avez tort. Si vous
voulez me quitter, il faut le dire franchement.»
Berthier renouvela ses protestations, et se montra même choqué du
soupçon; mais il ne convainquit pas l'empereur, qui lui dit froidement:
«Allez, Berthier, allez à Paris, vous y avez d'autres affaires; mais je
vous le prédis, nous ne vous reverrons plus, et quelque assurance que
vous me donniez de votre retour, je n'y compte pas.» Berthier se rendit
à Paris et ne reparut plus.
L'empereur était livré à toute sorte de réflexions sur les antécédens
qu'il supposait avoir précédé le rappel de la maison de Bourbon, et il
devait en être ainsi. Je sais qu'il m'a rendu assez peu de justice, dans
le premier moment, pour croire que j'avais eu part à cet événement; en
écrivant de Fontainebleau à Blois, au prince Joseph, son frère, il lui
marquait: «Vous ne me dites rien du ministre de la police.» Le prince
Joseph, en lui répondant, me rendit la justice que je méritais; je ne me
trouvai point blessé de la question de l'empereur: elle était une
conséquence de ce qu'il voyait, et qui était de nature à lui faire
suspecter tout le monde; il y avait d'ailleurs assez d'officieux autour
de lui pour caresser ses soupçons. Néanmoins j'éprouvai beaucoup de
regrets de n'avoir pu aller lui dire adieu; mais cela ne me fut pas
possible; autrement je n'eusse pas tenu grand compte des insinuations
dont j'étais l'objet, car j'ai toujours eu confiance dans le sentiment
qui suivait la réflexion de l'empereur, et me souciai peu du jugement de
ceux qui l'entouraient: mais, je le répète, cela ne me fut pas possible.
Il n'y avait que Caulaincourt qui allait et venait sans obstacles, parce
qu'il était chargé de régler tout ce qui était relatif aux intérêts de
l'empereur. Ce ne fut que le 23 avril que ce prince crut pouvoir partir.
Pendant l'intervalle de près de quinze jours qu'il passa ainsi à
Fontainebleau, les détails des événemens qui avaient changé la face de
la France étaient parvenus d'un bout à l'autre de ce vaste pays. Les
productions les plus viles sortaient de dessous les presses, et
excitaient la réaction. Toutes ces diatribes avaient devancé l'empereur
sur la route qu'il devait suivre, et avaient échauffé la populace. Il
fut heureux pour lui qu'on l'eût fait accompagner par un commissaire
anglais, un autrichien et un russe. Ce même monarque qui avait été
l'objet de tout l'amour des Français, dut s'entourer de leurs ennemis,
pour se garantir de leur vengeance. Cette douloureuse extrémité est trop
bien constatée pour qu'elle échappe à l'histoire.
Les commissaires se rendirent à Fontainebleau; on les présenta à
l'empereur comme des sauvegardes pour la sûreté de sa personne, mais
c'était bien autant afin d'être en mesure contre les projets qu'on lui
supposait, que par intérêt pour lui, qu'on les lui envoyait; cependant
ils lui furent utiles en traversant la Provence. Ces trois individus
étaient des hommes d'honneur, qui ne le quittèrent pas un instant et
remplirent leur devoir avec une honorable ponctualité.
Le jour du départ, les troupes prirent les armes et se formèrent dans la
cour du château de Fontainebleau. Les voitures de l'empereur étaient
attelées et rangées au pied du grand escalier, ainsi que cela était
d'usage; avant d'y monter, il voulut faire ses adieux à ses troupes, et
s'avançant vers la garde, il lui adressa cette vive allocution:
«Soldats de ma vieille garde, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans,
je vous ai trouvés constamment sur le chemin de l'honneur et de la
gloire. Dans ces derniers temps comme dans ceux de notre prospérité,
vous n'avez cessé d'être des modèles de bravoure et de fidélité. Avec
des hommes tels que vous, notre cause n'était pas perdue, mais la guerre
eût été interminable; c'eût été la guerre civile, et la France n'en fût
devenue que plus malheureuse. J'ai sacrifié tous mes intérêts à ceux de
la patrie. Je pars; vous, mes amis, continuez de servir la France. Son
bonheur était mon unique pensée, il sera toujours l'objet de mes voeux.
Ne plaignez point mon sort; si j'ai consenti à me survivre, c'est pour
servir encore à votre gloire: je veux écrire les grandes choses que nous
avons faites ensemble. Adieu, mes enfans, je voudrais vous presser tous
sur mon coeur.»
Il se fit apporter les aigles, les embrassa et reprit: «Je ne puis vous
embrasser tous, mais je le fais dans la personne de votre général.
Adieu, soldats, soyez toujours braves et bons.» Cette scène leur avait
arraché des larmes. «Quel homme nous perdons! disaient-ils entre eux;
les alliés savent bien ce qu'ils font en l'enlevant à la France.»
L'empereur était ému à suffoquer; il fut obligé de se faire violence
pour sortir des rangs de ces braves gens; il monta en voiture et
s'éloigna. J'eus, dans cette circonstance douloureuse, le bonheur de lui
rendre un dernier service; voici à quelle occasion:
Aussitôt que les événemens de Bordeaux avaient eu lieu, j'avais envoyé
dans cette ville quelques agens s'assurer de ce qu'il y avait à faire.
Ils avaient trouvé les esprits disposés à tout entreprendre, et venaient
me rendre compte des mesures qu'ils avaient prises pour chasser
l'étranger. La nouvelle de l'abdication les atteignit en route; ils
s'arrêtèrent à Orléans, rencontrèrent d'autres affidés fraîchement
débarqués dans cette ville, mais dans des vues tout opposées. Ils
lièrent conversation, et apprirent le but de l'excursion de leurs
camarades, qui leur proposèrent même de se joindre à eux. Ils
refusèrent, gagnèrent Paris en toute hâte, et accoururent me prévenir
qu'ils avaient trouvé une bande conduite par un ancien écuyer de la
reine de Westphalie, qui épiait une occasion favorable pour fondre sur
l'empereur et l'assassiner. J'expédiai en toute diligence un courrier à
Fontainebleau, et fus assez heureux pour qu'il arrivât à temps. On prit
les précautions nécessaires; les assassins n'osèrent se hasarder contre
une quarantaine de lanciers qui formaient l'escorte, et ils se
rabattirent sur les équipages de la reine de Westphalie, qu'ils
pillèrent.
On a prétendu depuis que Maubreuil n'avait d'autre mission que de
s'emparer des diamans de la couronne, et de saisir des trésors avec
lesquels l'empereur eût pu se créer un parti. Je sais qu'on s'est servi
de ce prétexte pour arracher aux chefs des troupes ennemies les ordres
destinés à faire prêter main-forte[24] à la bande qu'on avait mise sur
les traces de l'empereur, mais il n'en est pas moins dérisoire, car on
ne pouvait faire courir, le 17, après des valeurs qu'on avait depuis le
9. On a dit encore que le gouvernement provisoire n'existait plus lors
de la mission de Maubreuil, mais le fait n'est pas plus exact, car les
ordres qui devaient assurer l'exécution du complot sont revêtus de la
signature de Bourienne[25], de Dupont-Baylen[26], d'Anglès[27], tous
ministres de la commission que présidait Talleyrand.
Au reste, les détails qui suivent fixeront l'idée qu'on doit se faire du
but que se proposaient Maubreuil et ses commettans. Je les extrais d'une
information judiciaire dont l'exactitude n'a pas été contestée[28].
* * * * *
«La mission de Maubreuil et de ses complices avait deux objets,
l'attentat aux jours de l'empereur, et l'enlèvement des effets
appartenant à Sa Majesté et à tous les membres de sa famille.
* * * * *
«Maubreuil connaissait depuis long-temps Roux-Laborie, intrigant, qui
profita de la catastrophe du 31 mars et de la faveur du prince de
Bénévent pour se faire nommer secrétaire-général, adjoint du
gouvernement provisoire.
«Ce fut à Roux-Laborie que Maubreuil, après avoir éprouvé les refus de
M. de Sémallé, adressa directement ses sollicitations.
«Il est constant que, depuis trois mois, il allait le voir tous les
jours, tant pour des opérations de commerce qu'ils méditaient ensemble
que pour les affaires politiques, dont Roux-Laborie était parfaitement
instruit et Maubreuil extrêmement avide, en distribuant des
proclamations _et de belles paroles_. Il rentra chez lui à sept heures
du soir, et trouva cinq à six billets de Roux-Laborie, conçus à peu près
en ces termes: _Venez donc. Pourquoi ne venez-vous pas? Comment est-il
possible de se faire attendre ainsi? Vous me désespérez, en vérité! Je
vous attends d'heure en heure chez le prince._
«Maubreuil monte en voiture, et se rend à l'hôtel du prince en toute
hâte. Laborie le fait entrer dans le cabinet du prince, et lui dit:
Avez-vous mangé?--Non, répond Maubreuil, je n'ai pas mangé depuis ce
matin; j'ai couru toute la journée.--Eh bien! allez prendre un bouillon:
j'ai donné ma parole d'honneur de ne vous rien dire sans cela.--Laissons
là ce bouillon, et dites ce que vous voulez de moi.--Non, j'ai donné ma
parole: partez, allez prendre ce bouillon, et dans une heure, une heure
cinq minutes, une heure dix au plus tard, soyez ici. Songez que
j'attends de vous un grand dévouement: j'en ai répondu au prince, et
j'ose croire ne m'être pas trompé.--Vous savez, mon cher Laborie, que le
but unique de toutes mes actions et de toutes mes peines est de
reprendre la place que j'étais fait pour occuper dans le monde avant la
révolution. Né fils unique avec une grande fortune, je ne vois pas sans
douleur mon nom et mon existence, pour ainsi dire, anéantis. Faites tout
pour qu'au péril de ma vie, dix fois s'il le faut, j'atteigne le but que
je me suis toujours proposé.
«--C'est très bien; mais partez sur-le-champ. Revenez dans une heure,
une heure dix. Je ne vous écoute plus; il faut que je vous quitte.
Partez, partez.
«Maubreuil sort dans sa voiture, va prendre un bouillon au restaurant de
Riche, sur le boulevard, et retourne chez le prince à huit heures.
«Laborie était au conseil. Il est averti du retour de Maubreuil par le
premier huissier de la chambre; il vient, prend Maubreuil par la main,
le conduit dans le même cabinet, le fait asseoir dans le fauteuil du
prince, et lui adresse ces mots:
«Vous êtes un homme d'un grand courage et d'un grand caractère; vous
avez une grande ambition: elle sera satisfaite par-delà vos désirs, si
vous réussissez. Tout le bien, toutes les dignités vous attendent. On
vous donnera 200,000 fr. de rente; on vous fera duc, lieutenant-général
et gouverneur d'une province. Mais ne vous dissimulez pas qu'il y a un
grand danger à courir. Pouvez-vous, d'ici à demain au soir cinq heures,
vous assurer de cent hommes déterminés? Voici ce qu'il faut faire: vous
irez au quartier-général du prince Schwartzenberg; on vous donnera
argent, chevaux, tout ce que vous demanderez.--Que voulez-vous?--Mais
enfin, mon ami, il s'agit de nous débarrasser de l'empereur; lui mort,
la France, l'armée, tout est à nous. Est-ce que vous manquez de courage
et de résolution? Voyons, parlez.
«--S'il s'agit d'un assassinat, répondit Maubreuil, je ne puis vous
convenir; sans doute ce n'est pas là ce que vous voulez me proposer.
Laborie l'interrompt brusquement: «Tout cela vous regarde; faites comme
vous voudrez. Débarrassez-nous-en, mais dépêchez-vous. Rendez-vous au
quartier-général. Il doit y avoir une grande bataille; que ce soit
avant, pendant ou après, peu importe: tout ce qu'il nous faut est d'en
être débarrassé.
«--De la garde, cent sont beaucoup de trop: je n'en veux que douze dont
je sois sûr. Il faut que vous me donniez la faculté d'avancer de deux ou
trois grades ceux qui serviront bien. Il faut des récompenses
pécuniaires dans la même proportion.
«--Vous aurez tout ce que vous voudrez, dit Laborie: faites. Après tout,
que nous importe d'avoir dix ou douze colonels et quelques officiers de
plus ou de moins? Voulez-vous attendre le prince? il est au sénat. Il va
vous répéter tout ce que je vous ai dit. Le voulez-vous? mais c'est
inutile.
«--Mon Dieu, répond Maubreuil, ce sera comme vous voudrez; je m'en
rapporte parfaitement à vous; c'est inutile. Je vais passer la nuit à
courir et à rassembler une douzaine de personnes.»
«C'est ainsi que se termine la conversation; nous la donnons telle
qu'elle est rapportée par Maubreuil. Mais il est certain que Laborie,
s'est expliqué d'une manière beaucoup plus positive sur l'étendue et les
divers objets de la mission.»
* * * * *
Le 3 avril, à cinq heures du matin, Maubreuil, fidèle à ses conventions
avec Laborie, se rendit chez ce dernier, qui n'était pas encore rentré à
neuf heures. Il fut au second rendez-vous chez le prince de Bénévent.
Laborie ne lui dit que ces mots: «Vous avez encore la journée pour vous
préparer. À cinq heures, mon ami.--À cinq heures. En vérité, lui dit
Maubreuil, je suis enchanté, car, tout étant sens dessus dessous dans
Paris, il a été impossible de rien préparer pendant la nuit.»
Le soir à cinq heures, Maubreuil retourna chez Laborie, qui lui dit: «À
neuf heures, mon bon ami, à neuf heures; de grandes nouvelles, de
grandes nouvelles; préparez-vous toujours, venez à neuf.»
* * * * *
À neuf heures, Maubreuil étant chez le prince, Laborie commença en ces
termes: «_Nous avons, mon cher_, de grandes nouvelles. Nous avons
déterminé Marmont à passer avec son armée; il paraît que toute l'armée
va suivre son exemple. Déjà beaucoup de propositions ont été faites aux
maréchaux; nous espérons beaucoup.»
Maubreuil lui demanda si cela dérangeait sa mission, ce qu'il devait
faire. Laborie répondit: «Non assurément; tenez-vous prêt, mais
attendons à demain.» Il eut alors avec Maubreuil une longue
conversation, dont celui-ci nous a transmis quelques fragmens...
«Savez-vous, lui dit Maubreuil, que royalistes, bonapartistes,
constitutionnels, tout crie contre le prince? On se demande où il en
veut venir, et moi-même je vous demande, pour ma gouverne, si c'est pour
les Bourbons qu'il travaille.
«Bah! dit Laborie, voilà bien Paris. À peine deux jours de délivrance,
les voilà qui se plaignent. Ah! mon Dieu, qu'on est injuste! Tenez, mon
ami, à la place où vous êtes, depuis midi jusqu'à quatre heures,
aujourd'hui, j'ai tremblé pour les Bourbons. Faut-il le dire, cette
maison a été jouée à croix ou pile. M. de Caulaincourt a trois fois
pensé l'emporter près de l'empereur Alexandre. Que d'efforts il a fallu
faire! Ajoutez la régence, l'Autriche d'un autre côté, et l'empereur de
Russie, si incertain et si fatigué, qu'il a laissé, pour ainsi dire,
prendre l'initiative à M. de Nesselrode sur cette grande question.»
«Jugez, jugez si la maison de Bourbon a obligation à M. de Talleyrand.
Je vous dirai aussi, pour moi, que j'en suis rompu. Je n'ai jamais rien
vu de semblable au travail de cette journée. Que de moyens n'a-t-il pas
fallu prendre pour arracher la déclaration d'Alexandre! Vous ne vous en
faites pas d'idée; mais enfin nous l'avons. La déchéance sera prononcée
ce soir, et les Bourbons rappelés demain par le sénat.»
_D'après cette conférence, le plan ne fut pas abandonné, son exécution
ne fut que différée_, et Laborie assura Maubreuil que, si en définitive
l'expédition n'avait pas lieu, le prince ne lui en saurait pas moins bon
gré, et lui tiendrait compte de sa bonne volonté.
Le lendemain 4, Dasies alla chez Devantaux pour savoir le jour du
départ.
Maubreuil arriva et lui dit: «_Notre départ_ est retardé de quelques
jours.»
Depuis le 4 avril jusqu'au 18, Maubreuil alla quatre fois par jour au
gouvernement provisoire. Il fit porter par son domestique, Prosper
Barbier, un grand nombre de billets à Laborie; mais il ne donne aucun
détail sur une correspondance si active et sur des démarches si
multipliées. Il se contente de dire qu'il présenta à Laborie plusieurs
personnes, entre autres Dasies, Montbadon et le général Montélégier. Ce
dernier fut témoin de la manière pressante dont Laborie dit à Maubreuil
d'aller faire expédier son brevet de maréchal-de-camp par le général
Dupont, ministre de la guerre. Dasies convint qu'il accompagnait très
souvent Maubreuil; mais il prétend qu'il faisait toujours antichambre.
Dans ce même intervalle, du 4 au 18 avril, Maubreuil et Dasies firent
plusieurs démarches qu'il est essentiel de rapporter, parce qu'elles
sont relatives à l'un des objets de leur mission.
* * * * *
Le 12 avril arriva la nouvelle de l'abdication de l'empereur. Elle
n'apporta aucun changement aux dispositions du prince de Bénévent, qui
désirait l'entière destruction de la famille impériale; et Maubreuil
affirme, dans les termes les plus positifs, qu'il ne peut lui rester
aucun doute à cet égard, d'après tout ce qui lui a été dit dans
l'intervalle de l'abdication à l'expédition de ses ordres.
L'empereur, en déposant la couronne, s'était désarmé. Dès-lors la
mission confiée à Maubreuil ne pouvait plus être considérée que comme un
projet d'assassinat; c'est ce qu'il avoue lui-même, en alléguant des
excuses frivoles et contradictoires qui ne prouvent de sa part que
l'extrême embarras et l'impossibilité de se justifier.
Il dit qu'il fut obligé de garder sa mission, parce qu'elle était _un
secret d'État_, et qu'en refusant de l'accomplir, il aurait répondu à la
plus grande confiance par une insigne trahison, et se serait attiré le
ressentiment de M. de Talleyrand, et du comte d'Artois, qu'il croyait
également instruit du complot, d'après le rapport de diverses personnes.
Le 16 avril, avant midi, Maubreuil, accompagné de Dasies, rend une
nouvelle visite à Laborie, qui lui remet des lettres pour le ministre de
la guerre, le ministre de la police, le directeur-général des postes, et
qui lui dit, en le quittant: «Faites, mon cher, tout ce que vous
voudrez, tout ce que vous entendrez avec les effets de tous les
Bonapartes; vous avez carte blanche en tout, sur tout et pour tout. Le
prince a une telle confiance en vous, qu'il est persuadé que personne
mieux que vous et aussi bien que vous ne pouvait remplir ses vues.»
Pour cette phrase de Laborie: _Faites ce que vous voudrez avec les
effets des Bonapartes_, Maubreuil observe que le prétexte dont ils
étaient convenus de couvrir la mission était la recherche des effets et
diamans de la couronne.
Il répondit à Laborie: «Je vous jure que je ferai de mon mieux, et
j'espère faire si bien, que tout le monde sera content.»
* * * * *
Le 23 avril, à six heures du matin, Maubreuil alla chez Roux-Laborie, et
lui raconta les événemens de son voyage.
Il prétend qu'il lui donna ordre, ou plutôt conseilla de renoncer à
toute idée de faire périr l'empereur, en ajoutant que, pour son propre
compte, il ne se chargerait que de l'enlever et de le conduire en
Espagne, ou en tout autre lieu qui serait désigné par le prince de
Bénévent. À ce discours, Laborie ne put cacher son agitation, qui se
trahit sur sa figure par un mouvement convulsif; il répondit ces propres
paroles: «Mon Dieu, mon cher, qu'est ce que cela veut dire? Mais comment
est-il possible? En vérité, je ne vous comprends pas. Au surplus, cela
vous regarde; quant à moi, je ne m'en mêle pas: c'était à vous à faire,
et tant pis pour vous, si cela tourne mal. Je vous donne ma parole que
je ne réponds pas de tout ce dont vous allez être cause.» Il prononça
encore d'autres phrases entrecoupées et singulières qui décelèrent un
étrange embarras. Maubreuil lui parla des caisses de la reine de
Westphalie, et Laborie lui dit: «Tout cela vous regardera; et si
l'empereur de Russie se fâche, le prince ne s'en mêlera pas.»
* * * * *
La procédure fut suivie, et le 16 juin, le procureur impérial près le
tribunal de première instance de la Seine, prit les conclusions
suivantes:
«Attendu qu'il résulte des aveux de Maubreuil que le sieur Roux-Laborie,
en sa qualité de secrétaire-général adjoint du gouvernement provisoire,
lui a donné, dans plusieurs conférences tenues depuis le 2 jusqu'au 18
avril, soit chez le prince de Talleyrand, soit aux Tuileries, où
siégeait ce gouvernement, la mission d'assassiner l'empereur et les
princes Joseph et Jérôme, ainsi que d'enlever le roi de Rome; qu'avant
l'abdication de l'empereur, Maubreuil avait accepté cette mission; qu'à
la vérité il allègue pour défense qu'il avait seulement le dessein
d'agir en brave soldat, à la tête d'une troupe d'hommes déterminés, dans
la bataille à laquelle on s'attendait; excuse frivole sous deux
rapports: 1° il avoue que cette troupe devait être revêtue de l'uniforme
de la garde impériale, ce qui annonce de la manière la plus positive
l'intention de se glisser dans les rangs à la faveur d'un déguisement,
et de tuer l'empereur en trahison; 2° les princes Jérôme et Joseph
n'étaient point à l'armée;
«Qu'après l'abdication, le complot n'a point changé d'objet, et que
Maubreuil a persisté dans la résolution de l'exécuter, craignant, comme
il le dit lui-même, de s'attirer le ressentiment du prince de Bénévent
et du comte d'Artois;
«Que si le motif apparent, le prétexte de l'expédition, était la reprise
des diamans de la couronne, ou des fonds qu'on prétendait avoir été
enlevés de Paris et de plusieurs caisses publiques des départemens par
la famille impériale, une preuve irrésistible que la mission avait un
autre objet encore plus important, et qu'on n'osait avouer, c'est la
nature et le texte même des ordres ou pouvoirs qui ont été donnés à
Maubreuil les 16 et 17 avril, par les ministres du gouvernement
provisoire. En effet, un arrêté de ce gouvernement, portant la date du 9
avril, et inséré au Bulletin des Lois, enjoignait à toutes les autorités
civiles et militaires d'arrêter le transport de ces fonds, et d'en
effectuer sur-le-champ le dépôt dans une caisse publique. Or, si la
mission avait eu pour but la recherche ou la saisie, soit de pareils
deniers, soit des diamans de la couronne; les pouvoirs conférés à
Maubreuil n'étaient plus, dans cette hypothèse, qu'une conséquence de
l'arrêté, un moyen de parvenir à son exécution; ils n'auraient eu rien
de mystérieux, et la mission n'y serait pas annoncée comme secrète dans
l'ordre du commissaire au département de la police générale;
«Que Maubreuil, dans son voyage à Fossard, envoya Colleville à
Fontainebleau pour épier le moment du départ de l'empereur, et la marche
des princes Joseph et Jérôme, qui étaient alors du côté de Blois;
«Qu'en sortant de Fossard après le vol de l'argent et des bijoux de la
reine de Westphalie, Maubreuil, sachant que l'empereur voyageait jusqu'à
Lyon sous l'escorte de quinze cents hommes de la garde, prit la
résolution d'aller le joindre au-dessus de cette ville, ce qui suppose
nécessairement l'intention de l'assassiner, et non pas de le combattre;
«Que, s'il préféra de revenir à Paris, ce fut non seulement pour
accompagner les objets volés à la reine de Westphalie, mais encore pour
s'associer trois ou quatre personnes sûres, se mettre à la tête d'un
détachement de cavalerie qui lui fût dévoué, et avec la certitude
d'avoir le temps de rejoindre l'empereur, qui ne voyageait qu'à petites
journées;
«Qu'à Chailly, sur le chemin de Fossard à Paris, il donna l'ordre au
lieutenant George, qui l'escortait avec quelques chasseurs de la garde,
de se rendre au-dessus de Lyon, pour y attendre l'empereur;
«Qu'en arrivant à Paris, il écrivit aux ministres de la guerre et de la
police qu'il n'avait point encore rempli le _grand but_ de la mission,
et qu'il avait pris seulement les caisses de la reine de Westphalie,
dans lesquelles on trouverait sans doute les diamans qui manquaient à la
couronne;
«Qu'il vit plusieurs fois Roux-Laborie; que celui-ci fit éclater le plus
vif mécontentement, et se répandit en reproches; que, le 25 avril, après
une longue résistance de la part de Roux-Laborie, il fut arrêté entre
eux que l'empereur aurait la vie sauve, mais qu'il serait enlevé et
conduit en Espagne, d'où il résulte évidemment que, jusqu'au 25 avril,
Roux-Laborie avait ordonné, et Maubreuil s'était proposé l'assassinat de
Sa Majesté;
«Qu'enfin Maubreuil, de son aveu, a persévéré jusqu'à son arrestation
dans le dessein d'exécuter au moins l'enlèvement de l'empereur, et qu'il
se disposait à repartir pour l'accomplissement de cette nouvelle
mission;
«Attendu, à l'égard de Dasies, qu'il a fait conjointement avec Maubreuil
un grand nombre de visites à Roux-Laborie, qu'il a reçu des ministres du
gouvernement provisoire des ordres absolument semblables à ceux donnés à
Maubreuil, qu'il a suivi ce dernier dans son voyage, et ne l'a pas
quitté un seul moment; qu'il était instruit, dès le 3 avril, du complot
qui se formait contre la vie de l'empereur;
«Qu'il convient lui-même avoir exhorté Maubreuil à revenir de Fossard à
Paris, pour associer quelques personnes à l'entreprise, et prendre un
détachement plus nombreux de cavalerie, en lui faisant observer qu'ils
auraient le temps de rejoindre l'empereur au-delà de Lyon;
«Que sur l'observation de M. de Vitrolles, qu'il manquait encore deux
caisses, dont l'une contenait de l'argent, M. Deventeaux fit prévenir
Maubreuil par son domestique, Prosper Barbier, qu'il serait fusillé,
s'il n'en faisait pas sur-le-champ la restitution;
«Que, le soir, Prosper apporta à M. Deventeaux le nécessaire du prince
Jérôme, les planches de la caisse qui avait renfermé ces 84,000 francs
en or et qui s'était brisée, enfin quatre sacs qui paraissaient pleins
d'argent, et dont M. Deventeaux négligea de faire la vérification; que,
le même soir, ou dans la nuit, M. Deventeaux, accompagné de Maubreuil,
de Dasies et de Prosper, fit, à la secrétairie d'État, entre les mains
de M. de Vitrolles, le dépôt du nécessaire, des débris de la caisse, et
de quatre sacs; mais le contenu n'en fut point vérifié;
«Attendu que des faits exposés ci-dessus il résulte, 1° que le prince de
Talleyrand paraît avoir conçu ou accueilli l'idée de faire assassiner
l'empereur, ses deux frères les princes Joseph et Jérôme, et de faire
enlever le roi de Rome, au mois d'avril 1814; qu'il paraît également
s'être servi de l'entremise de Laborie pour charger de l'exécution de ce
complot Maubreuil et Dasies; néanmoins, comme il ne leur a fait lui-même
aucune proposition directe, et qu'il ne s'est engagé personnellement
dans aucune entrevue, dans aucun pourparler avec eux; qu'il n'existe
contre lui que la déclaration de Maubreuil et la présomption que
Roux-Laborie ne se serait pas permis de faire délivrer à Maubreuil et à
Dasies, sans l'autorisation du prince, les ordres dont ils ont été
porteurs;
«Attendu qu'il est très vraisemblable que les trois agens signataires
desdits pouvoirs, sous les dates des 16 et 17 avril 1814, connaissaient
l'objet de la mission pour l'accomplissement de laquelle ces ordres
étaient expédiés; que l'un d'eux, commissaire au département de la
police générale, a donné à cette expédition l'épithète de _secrète_,
sans doute à fin de masquer le but criminel de la mission qu'il n'osait
avouer; cependant, comme aucunes déclarations ne viennent éclairer la
justice à cet égard, et qu'enfin il serait possible que ces agens
eussent reçu purement et simplement l'ordre de délivrer de tels
pouvoirs, sans avoir été préalablement admis à la confidence du projet
conçu contre l'existence de l'empereur et de sa famille;
«Attendu que des mêmes faits ci-dessus exposés, il résulte:
«1° Que Roux-Laborie est prévenu d'avoir, au mois d'avril 1814, proposé
à Maubreuil une mission qui avait pour but l'assassinat de l'empereur,
des princes Joseph et Jérôme, et l'enlèvement du roi de Rome;
«2° Que Maubreuil et Dasies sont prévenus d'avoir accepté la mission qui
avait été offerte par Roux-Laborie;
«Nous requerrons, etc.»
La tentative de Maubreuil fut la seule qui fut faite contre l'empereur
dans les premiers jours de son voyage: nulle part on ne lui manqua
depuis Fontainebleau jusqu'à Avignon. En passant à Lyon, qui était
occupé par les troupes autrichiennes, il laissa son valet de chambre
pour attendre l'arrivée de la poste de Paris et lui apporter les
feuilles publiques avec tout ce qu'il pourrait se procurer de ces
ouvrages de circonstance dont on couvrait la France. Il continua son
chemin, et ne tarda pas à rencontrer le maréchal Augereau. Celui-ci
l'embrassa, lui témoigna les regrets qu'il éprouvait de son malheur, et
lui parla avec le même respect qu'auparavant. Ils s'étaient à peine
séparés, que l'empereur fut rejoint par son valet de chambre. Parmi les
papiers publics que celui-ci lui apportait, se trouvait le _Moniteur_,
dans lequel était la proclamation que ce même maréchal Augereau avait
faite à son armée, en lui annonçant le retour de la maison de Bourbon:
elle était remplie d'invectives contre l'empereur, qu'il osait accuser
de lâcheté. Il était cependant venu l'embrasser, et cela se conçoit, car
tous ceux qui ont connu le maréchal savent qu'il n'était pas en état de
faire un pareil écrit. Je tiens de celui qui rédigea la proclamation
qu'il adressa aux troupes sous son commandement, lors du retour de l'île
d'Elbe, que c'était Fouché qui lui avait fait la première.