CHAPITRE XI.

Abandon où se trouve l'impératrice.--On voudrait que l'empereur se

donnât la mort.--Anecdote à ce sujet.--Mesdames de Montebello et de

Montesquiou.--L'impératrice regrette de ne s'être pas fait

chanoinesse.--Incertitude pénible où elle se trouve.--Avenir qu'on lui

présente.

Le lendemain de cette triste cérémonie, l'impératrice était presque

seule à Orléans; tout le monde avait repris le chemin de Paris. Je

l'avais pris moi-même lorsqu'un incident dont je rendrai compte

m'obligea de revenir à Orléans, où je restai encore deux jours.

L'évêché, où habitait cette princesse, n'avait plus l'air d'un palais; à

peine y rencontrait-on quelqu'un, si ce n'est les deux ou trois dames

qui étaient restées près d'elle et du roi de Rome. Les momens que

l'impératrice passa ainsi isolée durent être cruels, elle était dans un

état à ne pouvoir prendre aucune espèce de repos. Son intimité se

réduisait à la duchesse de Montebello, sa dame d'honneur. Les autres

dames qui l'accompagnaient n'étaient pas admises au même degré de

confiance. Madame de Montesquiou ne jouissait que de celle que l'on ne

pouvait refuser à la personne qui s'était dévouée tout entière aux soins

de l'enfance du roi de Rome. L'archi-chancelier n'était pas venu jusqu'à

Orléans; il avait repris de Blois le chemin de Paris; son âge joint à

ses infirmités lui rendait le déplacement trop douloureux, en sorte que,

dans ces pénibles momens, l'impératrice n'avait pour conseil que sa dame

d'honneur.

Présentée à la confiance de Marie-Louise par l'empereur lui-même,

celle-ci avait justifié le choix du souverain par les soins les plus

empressés. Marie-Louise avait pour elle une amitié aussi sincère que si

elle avait été une de ses soeurs, dont elle aimait beaucoup à

l'entretenir. La dame d'honneur, comme la souveraine, était dévouée à

l'empereur, mais, comme elle aussi, ébranlée par l'orage. Elles

recueillaient tous les bruits, se communiquaient leurs alarmes, et

augmentaient ainsi l'anxiété qu'elles éprouvaient l'une et l'autre,

quoique à des titres différens.

Il n'était question, depuis plusieurs jours, que d'un prétendu projet

qu'avait l'empereur d'attenter lui-même à sa vie. Je ne pense pas que

personne se soit chargé de lui conseiller de terminer ainsi; il n'y a

que ceux qui étaient pressés d'être libres de tous sentimens de

reconnaissance envers lui, qui ont témoigné de l'étonnement de ce qu'il

avait eu la force de survivre à tant d'adversités. Quant à moi, je

trouve qu'il se serait rendu ridicule en se détruisant. Cette action

n'est convenable que lorsqu'on ne peut échapper à l'infamie; mais pour

les malheurs, un grand homme doit toujours être à leur épreuve. La mort

prochaine de l'empereur, répandue d'abord à Blois, circula avec plus de

force à Orléans. On alla jusqu'à dire que l'on avait reçu des lettres de

Fontainebleau qui annonçaient que tout serait fini le lendemain.

Ces bruits étaient sûrement parvenus jusqu'aux oreilles de

l'impératrice, car elle était dans un état nerveux qui la privait du

sommeil. Madame de Montebello n'était pas dans une situation plus

tranquille. Toutes les nouvelles qui circulaient avaient produit un tel

effet sur elle, qu'elle ne voyait partout que des messagers de mort.

L'empereur écrivait à peu près tous les jours à l'impératrice. Cette

princesse était seule à Orléans, et il ne la pressait point de venir le

joindre à Fontainebleau; il ne le lui demandait pas même, présumant sans

doute qu'elle arrangerait mieux sa position en restant loin de lui qu'en

venant s'associer à ses malheurs, attendu que cette démarche aurait pu

déplaire à son père, auquel l'empereur lui disait d'écrire, puisque

lui-même était sans moyens de la protéger. Le tendre attachement qu'il

avait pour elle lui imposa le douloureux sacrifice de la dissuader de

venir le joindre, quelque consolation qu'elle eût pu lui porter. J'ai vu

le coeur de cette souveraine aux prises avec ce que son attachement pour

l'empereur lui conseillait de faire, et le parti que sa déférence pour

ses moindres insinuations l'avait accoutumée à suivre. Elle me fit

l'honneur de me dire à Orléans: «Je suis vraiment à plaindre. Les uns me

conseillent de partir, les autres de rester. J'écris à l'empereur, il ne

répond pas à ce que je lui demande. Il me dit d'écrire à mon père; ah!

mon père, que me dira-t-il après l'affront qu'il permet qu'on me fasse?

Je suis abandonnée, et m'en remets à la providence. Elle m'avait

sagement inspirée en me conseillant de me faire chanoinesse. J'aurais

bien mieux fait que de venir dans ce pays.

«Aller auprès de l'empereur! Je ne puis partir sans mon fils dont je

suis la sûreté. D'un autre côté, si l'empereur craint que l'on attente à

sa vie, comme cela est probable, et qu'il soit obligé de fuir, les

embarras que je lui causerais peuvent le faire tomber dans les mains de

ses ennemis, qui veulent sa perte, n'en doutons pas. Je ne sais que

résoudre, je ne vis que de larmes.» Elle en était véritablement inondée

en achevant de prononcer ces paroles.

Toutes les fois qu'il se présentait un officier de la part de

l'empereur, on avertissait madame de Montebello, qui se levait pour le

recevoir, s'il arrivait dans la nuit; elle entrait ensuite chez

l'impératrice pour lui remettre les lettres qui étaient pour elle. M.

Anatole de Montesquiou se présenta dans ces entrefaites venant de

Fontainebleau: il alla d'abord chez sa mère, à l'appartement du roi de

Rome, d'où il fit prévenir la duchesse. Il fut introduit dans une pièce

où elle avait passé la nuit tout habillée, entortillée de schals et

jetée sur son lit. Elle reçut M. Anatole de Montesquiou dans cet

équipage, et sans lui donner le temps d'ouvrir la bouche: «Eh bien! lui

dit-elle, est-ce fini? est-il mort?» Anatole, qui ne connaissait pas les

terreurs qui l'agitaient, ne comprit rien à la question: «Qui, madame?

lui répondit-il; de quelle mort parlez-vous?--Mais, répliqua la dame

d'honneur, de celle de l'empereur; on a dit ici qu'il s'était tué.--Non,

madame, dit M. de Montesquiou, il n'est pas mort: il se porte bien;

pouvez-vous ajouter foi aux bruits que répandent ses ennemis? Voici même

une lettre qu'il m'a chargé de remettre à l'impératrice.»

Madame de Montesquiou la mère, qui portait au plus haut point la

pratique de toutes les vertus et de tous ses devoirs, était moins facile

à alarmer; mais elle ne voyait l'impératrice que lorsque le roi de Rome

était porté chez elle; si elle avait eu quelque influence sur

l'impératrice, elle l'eût sans doute bien conseillée. Au reste, cela

n'aurait pas produit grand'chose, car depuis quatre ans que

l'impératrice était en France, elle avait dû entendre souvent dire que

les alliances avec l'Autriche avaient toujours été funestes à la France;

et depuis que cette puissance s'était déclarée contre nous, on se gênait

si peu pour lancer des épithètes à l'empereur d'Autriche, qu'il n'était

pas possible qu'il ne fût revenu quelques uns de ces propos aux oreilles

de l'impératrice. Il faut, au reste, convenir que les événemens ne le

justifiaient que trop. Elle-même le voyait bien, elle avait le tact

assez fin pour démêler la vérité la mieux enveloppée.

Elle ne se dissimulait pas l'effet que la conduite de son père avait dû

produire sur la nation.

«Je conçois, disait-elle quelquefois, que le peuple ait de l'aversion

pour moi dans ce pays, et cependant il n'y a pas de ma faute; mais

pourquoi mon père m'a-t-il mariée, s'il avait les projets qu'il

exécute?»

Elle exagérait à cet égard, car on ne cessa jamais d'avoir la plus

grande vénération pour elle.

Elle était livrée à une foule de réflexions sur des événémens qui

étaient au-dessus de son expérience; mais quoi qu'on pût lui dire pour

lui faire prendre un parti, elle n'avait plus de confiance dans l'avenir

et s'attendait à tout. On lui à reproché de n'avoir pas été à l'île

d'Elbe. On a eu tort; elle n'a du reste été désapprouvée que par ceux

qui ne connaissaient ni sa position ni celle de l'empereur, et par le

parti ennemi, qui ne se méprenant pas sur la puissance d'opinion que

cette princesse et son fils avaient en France, cherchait tous les moyens

possibles de la dépopulariser. C'était rendre justice au bon jugement de

la nation que de lui supposer de l'aversion pour une faute qui n'aurait

pu partir que d'un vice de coeur. Mais l'impératrice l'avait trop pur

pour être même soupçonnée.

J'ai fait connaître toutes les raisons qui avaient été la base de ses

déterminations; je vais y ajouter quelques réflexions qui pourront faire

juger de la part qu'ont pu y avoir ses entourages. Madame de Montebello,

qui avait une très grande fortune, ne se souciait point du tout d'aller

s'enterrer vivante à l'île d'Elbe. Ses affections la rappelaient à

Paris, où elle pouvait vivre indépendante. Elle connaissait assez le

coeur de l'impératrice pour être persuadée que si une seule fois elle

revoyait l'empereur, il n'y aurait pas eu de puissance assez forte pour

l'empêcher de s'unir à son sort, et qu'alors elle serait obligée de la

suivre. Aussi insista-t-elle vivement pour lui faire adopter le parti

que l'empereur lui-même avait conseillé, savoir, de s'adresser à

l'empereur d'Autriche, parce qu'une fois cette princesse rentrée dans sa

famille, elle se trouvait dégagée[21]. Des insinuations perfides se

joignirent aux instances de la dame d'honneur. On dit à l'impératrice

que l'empereur ne l'avait jamais aimée, qu'il avait eu dix maîtresses

depuis son union avec elle, qu'il ne l'avait épousée que par politique;

mais qu'après la tournure que les choses avaient prise, elle devait

s'attendre à des reproches continuels. L'impératrice ébranlée céda; elle

écrivit à son père, et ce fut sans doute sur son invitation qu'elle se

rendit d'Orléans à Rambouillet. Nous verrons bientôt ce qui se passa

dans cette entrevue. Revenons sur quelques allégations dont les alliés

se servaient encore pour égarer l'opinion.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 16 / 65 题