Abandon où se trouve l'impératrice.--On voudrait que l'empereur se
donnât la mort.--Anecdote à ce sujet.--Mesdames de Montebello et de
Montesquiou.--L'impératrice regrette de ne s'être pas fait
chanoinesse.--Incertitude pénible où elle se trouve.--Avenir qu'on lui
présente.
Le lendemain de cette triste cérémonie, l'impératrice était presque
seule à Orléans; tout le monde avait repris le chemin de Paris. Je
l'avais pris moi-même lorsqu'un incident dont je rendrai compte
m'obligea de revenir à Orléans, où je restai encore deux jours.
L'évêché, où habitait cette princesse, n'avait plus l'air d'un palais; à
peine y rencontrait-on quelqu'un, si ce n'est les deux ou trois dames
qui étaient restées près d'elle et du roi de Rome. Les momens que
l'impératrice passa ainsi isolée durent être cruels, elle était dans un
état à ne pouvoir prendre aucune espèce de repos. Son intimité se
réduisait à la duchesse de Montebello, sa dame d'honneur. Les autres
dames qui l'accompagnaient n'étaient pas admises au même degré de
confiance. Madame de Montesquiou ne jouissait que de celle que l'on ne
pouvait refuser à la personne qui s'était dévouée tout entière aux soins
de l'enfance du roi de Rome. L'archi-chancelier n'était pas venu jusqu'à
Orléans; il avait repris de Blois le chemin de Paris; son âge joint à
ses infirmités lui rendait le déplacement trop douloureux, en sorte que,
dans ces pénibles momens, l'impératrice n'avait pour conseil que sa dame
d'honneur.
Présentée à la confiance de Marie-Louise par l'empereur lui-même,
celle-ci avait justifié le choix du souverain par les soins les plus
empressés. Marie-Louise avait pour elle une amitié aussi sincère que si
elle avait été une de ses soeurs, dont elle aimait beaucoup à
l'entretenir. La dame d'honneur, comme la souveraine, était dévouée à
l'empereur, mais, comme elle aussi, ébranlée par l'orage. Elles
recueillaient tous les bruits, se communiquaient leurs alarmes, et
augmentaient ainsi l'anxiété qu'elles éprouvaient l'une et l'autre,
quoique à des titres différens.
Il n'était question, depuis plusieurs jours, que d'un prétendu projet
qu'avait l'empereur d'attenter lui-même à sa vie. Je ne pense pas que
personne se soit chargé de lui conseiller de terminer ainsi; il n'y a
que ceux qui étaient pressés d'être libres de tous sentimens de
reconnaissance envers lui, qui ont témoigné de l'étonnement de ce qu'il
avait eu la force de survivre à tant d'adversités. Quant à moi, je
trouve qu'il se serait rendu ridicule en se détruisant. Cette action
n'est convenable que lorsqu'on ne peut échapper à l'infamie; mais pour
les malheurs, un grand homme doit toujours être à leur épreuve. La mort
prochaine de l'empereur, répandue d'abord à Blois, circula avec plus de
force à Orléans. On alla jusqu'à dire que l'on avait reçu des lettres de
Fontainebleau qui annonçaient que tout serait fini le lendemain.
Ces bruits étaient sûrement parvenus jusqu'aux oreilles de
l'impératrice, car elle était dans un état nerveux qui la privait du
sommeil. Madame de Montebello n'était pas dans une situation plus
tranquille. Toutes les nouvelles qui circulaient avaient produit un tel
effet sur elle, qu'elle ne voyait partout que des messagers de mort.
L'empereur écrivait à peu près tous les jours à l'impératrice. Cette
princesse était seule à Orléans, et il ne la pressait point de venir le
joindre à Fontainebleau; il ne le lui demandait pas même, présumant sans
doute qu'elle arrangerait mieux sa position en restant loin de lui qu'en
venant s'associer à ses malheurs, attendu que cette démarche aurait pu
déplaire à son père, auquel l'empereur lui disait d'écrire, puisque
lui-même était sans moyens de la protéger. Le tendre attachement qu'il
avait pour elle lui imposa le douloureux sacrifice de la dissuader de
venir le joindre, quelque consolation qu'elle eût pu lui porter. J'ai vu
le coeur de cette souveraine aux prises avec ce que son attachement pour
l'empereur lui conseillait de faire, et le parti que sa déférence pour
ses moindres insinuations l'avait accoutumée à suivre. Elle me fit
l'honneur de me dire à Orléans: «Je suis vraiment à plaindre. Les uns me
conseillent de partir, les autres de rester. J'écris à l'empereur, il ne
répond pas à ce que je lui demande. Il me dit d'écrire à mon père; ah!
mon père, que me dira-t-il après l'affront qu'il permet qu'on me fasse?
Je suis abandonnée, et m'en remets à la providence. Elle m'avait
sagement inspirée en me conseillant de me faire chanoinesse. J'aurais
bien mieux fait que de venir dans ce pays.
«Aller auprès de l'empereur! Je ne puis partir sans mon fils dont je
suis la sûreté. D'un autre côté, si l'empereur craint que l'on attente à
sa vie, comme cela est probable, et qu'il soit obligé de fuir, les
embarras que je lui causerais peuvent le faire tomber dans les mains de
ses ennemis, qui veulent sa perte, n'en doutons pas. Je ne sais que
résoudre, je ne vis que de larmes.» Elle en était véritablement inondée
en achevant de prononcer ces paroles.
Toutes les fois qu'il se présentait un officier de la part de
l'empereur, on avertissait madame de Montebello, qui se levait pour le
recevoir, s'il arrivait dans la nuit; elle entrait ensuite chez
l'impératrice pour lui remettre les lettres qui étaient pour elle. M.
Anatole de Montesquiou se présenta dans ces entrefaites venant de
Fontainebleau: il alla d'abord chez sa mère, à l'appartement du roi de
Rome, d'où il fit prévenir la duchesse. Il fut introduit dans une pièce
où elle avait passé la nuit tout habillée, entortillée de schals et
jetée sur son lit. Elle reçut M. Anatole de Montesquiou dans cet
équipage, et sans lui donner le temps d'ouvrir la bouche: «Eh bien! lui
dit-elle, est-ce fini? est-il mort?» Anatole, qui ne connaissait pas les
terreurs qui l'agitaient, ne comprit rien à la question: «Qui, madame?
lui répondit-il; de quelle mort parlez-vous?--Mais, répliqua la dame
d'honneur, de celle de l'empereur; on a dit ici qu'il s'était tué.--Non,
madame, dit M. de Montesquiou, il n'est pas mort: il se porte bien;
pouvez-vous ajouter foi aux bruits que répandent ses ennemis? Voici même
une lettre qu'il m'a chargé de remettre à l'impératrice.»
Madame de Montesquiou la mère, qui portait au plus haut point la
pratique de toutes les vertus et de tous ses devoirs, était moins facile
à alarmer; mais elle ne voyait l'impératrice que lorsque le roi de Rome
était porté chez elle; si elle avait eu quelque influence sur
l'impératrice, elle l'eût sans doute bien conseillée. Au reste, cela
n'aurait pas produit grand'chose, car depuis quatre ans que
l'impératrice était en France, elle avait dû entendre souvent dire que
les alliances avec l'Autriche avaient toujours été funestes à la France;
et depuis que cette puissance s'était déclarée contre nous, on se gênait
si peu pour lancer des épithètes à l'empereur d'Autriche, qu'il n'était
pas possible qu'il ne fût revenu quelques uns de ces propos aux oreilles
de l'impératrice. Il faut, au reste, convenir que les événemens ne le
justifiaient que trop. Elle-même le voyait bien, elle avait le tact
assez fin pour démêler la vérité la mieux enveloppée.
Elle ne se dissimulait pas l'effet que la conduite de son père avait dû
produire sur la nation.
«Je conçois, disait-elle quelquefois, que le peuple ait de l'aversion
pour moi dans ce pays, et cependant il n'y a pas de ma faute; mais
pourquoi mon père m'a-t-il mariée, s'il avait les projets qu'il
exécute?»
Elle exagérait à cet égard, car on ne cessa jamais d'avoir la plus
grande vénération pour elle.
Elle était livrée à une foule de réflexions sur des événémens qui
étaient au-dessus de son expérience; mais quoi qu'on pût lui dire pour
lui faire prendre un parti, elle n'avait plus de confiance dans l'avenir
et s'attendait à tout. On lui à reproché de n'avoir pas été à l'île
d'Elbe. On a eu tort; elle n'a du reste été désapprouvée que par ceux
qui ne connaissaient ni sa position ni celle de l'empereur, et par le
parti ennemi, qui ne se méprenant pas sur la puissance d'opinion que
cette princesse et son fils avaient en France, cherchait tous les moyens
possibles de la dépopulariser. C'était rendre justice au bon jugement de
la nation que de lui supposer de l'aversion pour une faute qui n'aurait
pu partir que d'un vice de coeur. Mais l'impératrice l'avait trop pur
pour être même soupçonnée.
J'ai fait connaître toutes les raisons qui avaient été la base de ses
déterminations; je vais y ajouter quelques réflexions qui pourront faire
juger de la part qu'ont pu y avoir ses entourages. Madame de Montebello,
qui avait une très grande fortune, ne se souciait point du tout d'aller
s'enterrer vivante à l'île d'Elbe. Ses affections la rappelaient à
Paris, où elle pouvait vivre indépendante. Elle connaissait assez le
coeur de l'impératrice pour être persuadée que si une seule fois elle
revoyait l'empereur, il n'y aurait pas eu de puissance assez forte pour
l'empêcher de s'unir à son sort, et qu'alors elle serait obligée de la
suivre. Aussi insista-t-elle vivement pour lui faire adopter le parti
que l'empereur lui-même avait conseillé, savoir, de s'adresser à
l'empereur d'Autriche, parce qu'une fois cette princesse rentrée dans sa
famille, elle se trouvait dégagée[21]. Des insinuations perfides se
joignirent aux instances de la dame d'honneur. On dit à l'impératrice
que l'empereur ne l'avait jamais aimée, qu'il avait eu dix maîtresses
depuis son union avec elle, qu'il ne l'avait épousée que par politique;
mais qu'après la tournure que les choses avaient prise, elle devait
s'attendre à des reproches continuels. L'impératrice ébranlée céda; elle
écrivit à son père, et ce fut sans doute sur son invitation qu'elle se
rendit d'Orléans à Rambouillet. Nous verrons bientôt ce qui se passa
dans cette entrevue. Revenons sur quelques allégations dont les alliés
se servaient encore pour égarer l'opinion.