À L'ARMÉE.

Fontainebleau, ce 5 mars 1814.

«L'empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui

témoigne, et principalement parce qu'elle reconnaît que la France

est en lui, et non pas dans le peuple de la capitale. Le soldat

suit la fortune et l'infortune de son général, son honneur et sa

religion. Le duc de Raguse n'a point inspiré ce sentiment à ses

compagnons d'armes; il a passé aux alliés. L'empereur ne peut

approuver la condition sous laquelle il a fait cette démarche; il

ne peut accepter la vie et la liberté de la merci d'un sujet.

«Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement français; il a

oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir dont il abuse maintenant;

il a oublié que c'est l'empereur qui a sauvé une partie de ses

membres des orages de la révolution, tiré de l'obscurité et protégé

l'autre contre la haine de la nation. Le sénat se fonde sur les

articles de la constitution pour la renverser; il ne rougit pas de

faire des reproches à l'empereur, sans remarquer que, comme premier

corps de l'État, il a pris part à tous les événemens. Il est allé

si loin, qu'il a osé accuser l'empereur d'avoir changé les actes

dans leur publication. Le monde entier sait qu'il n'avait pas

besoin de tels artifices. Un signe était un ordre pour le sénat,

qui toujours faisait plus qu'on ne désirait de lui.

«L'empereur a toujours été accessible aux remontrances de ses

ministres, et il attendait d'eux, dans cette circonstance, la

justification la plus indéfinie des mesures qu'il avait prises. Si

l'enthousiasme s'est mêlé dans les adresses et les discours

publics, alors l'empereur a été trompé; mais ceux qui ont tenu ce

langage doivent s'attribuer à eux-mêmes les suites de leurs

flatteries. Le sénat ne rougit pas de parler de libelles publiés

contre les gouvernemens étrangers, et il oublie qu'ils furent

rédigés dans son sein. Si long-temps que la fortune s'est montrée

fidèle à leur souverain, ces hommes sont restés fidèles, et nulle

plainte n'a été entendue sur les abus de pouvoir. Si l'empereur

avait méprisé les hommes, comme on le lui a reproché, le monde

reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son

mépris. Il tenait sa dignité de Dieu et de la nation; eux seuls

pouvaient l'en priver. Il l'a toujours considérée comme un fardeau,

et lorsqu'il l'accepta ce fut dans la conviction que lui seul était

à même de la porter dignement.

«Le bonheur de la France paraissait être dans la destinée de

l'empereur. Aujourd'hui que la fortune s'est décidée contre lui, la

volonté de la nation seule pouvait le persuader de rester plus

long-temps sur le trône; s'il doit se considérer comme le seul

obstacle, il fait volontiers le dernier sacrifice à la France. Il

a, en conséquence, envoyé le prince de la Moscowa et les ducs de

Vicence et de Tarente à Paris pour entamer la négociation. L'armée

peut être certaine que le bonheur de l'empereur ne sera jamais en

contradiction avec le bonheur de la France.»

Comme je l'ai dit, la défection dont se plaignait l'empereur avait fait

échouer la négociation dont il donnait connaissance aux troupes.

Toujours tremblans au nom du père, les alliés avaient refusé de

reconnaître le fils, et demandaient que sa dynastie fût déchue.

L'empereur fut outré de la prétention. Il leur avait tendu la main après

leur défaite, et ils ne se contentaient pas de le faire descendre du

trône, ils voulaient encore proscrire son successeur. Mieux valait

courir les dernières chances de la guerre. Malheureusement la séduction

n'était pas restée oisive. Des généraux, des chefs de corps s'étaient

ralliés aux traîtres; les feuilles publiques, les rapports venaient à

chaque instant révéler de nouvelles défections. La guerre civile

devenait inévitable: il se résigna, et le sacrifice fut consommé[18].

Les ennemis étaient entrés à Paris le 30 mars, nous étions au 8 avril,

ce court espace de temps avait suffi pour anéantir le fruit de tant de

travaux glorieux pour les Français.

Les faits que je viens de rapporter ne sont pas exposés dans l'ordre où

ils sont arrivés; ils n'en sont pas moins exactement vrais, je m'en suis

assuré par les moyens d'informations que j'avais encore pendant les

premières semaines de mon retour.

Le sacrifice consommé, la négociation fut bientôt faite. Il ne

s'agissait que de régler des intérêts individuels, les alliés se

montrèrent faciles. Ils offrirent la Corse à l'empereur; ce prince la

refusa, parce qu'il prévoyait bien qu'un peu plus tôt, un peu plus tard,

on le trouverait trop près de la France, et qu'il serait dans

l'impossibilité de se défendre, si l'on entreprenait de lui arracher cet

asile. Il m'a dit lui-même, après son retour de l'île d'Elbe, que, quand

il avait vu, à la marche du gouvernement du roi, qu'il serait encore

dans le cas de reparaître sur la scène du monde, il avait plus d'une

fois éprouvé le regret de n'avoir pas accepté. Il préféra l'île d'Elbe,

qui ne pouvait porter d'ombrage à personne, ni faire concevoir

d'inquiétudes sur l'emploi des moyens qu'elle pouvait offrir. On lui

accorda sans peine ce faible débris de la puissance qu'on lui arrachait.

Il fut convenu que la France lui donnerait annuellement un subside de

deux millions; qu'il aurait la liberté d'emmener avec lui douze cents

hommes de ceux de l'armée qui voudraient le suivre. On stipula également

des dédommagemens pécuniaires en faveur des personnes de sa famille.

Quelque malheureuse que fût sa position, il n'oublia ni ses serviteurs

ni ses amis. Il demanda que les dispositions qu'il avait prises en leur

faveur fussent respectées, qu'on ne les troublât pas dans la possession

des biens qu'il leur avait donnés, tels que des dotations de rentes sur

l'État et sur le Mont-Napoléon de Milan; il stipula, sur les fonds

particuliers dont il faisait l'abandon à la couronne, une réserve de

deux millions en faveur d'un certain nombre d'officiers qu'il désigna:

on lui accorda tout.

Les souverains alliés reconnurent et garantirent toutes les transactions

qui furent faites avec lui, mais n'en exécutèrent aucune, ou peu s'en

faut. On régla de même le sort de l'impératrice; elle devait d'abord

avoir la Toscane, cependant elle n'eut que le duché de Parme et de

Plaisance. On devait croire que les conditions de ces différens traités

seraient exactement observées, car enfin l'héritage était assez beau

pour qu'on ne contestât pas sur les charges. Il n'en fut rien cependant,

et l'on dut bientôt se détromper.

Il est temps de revenir à Blois, où l'impératrice était avec son fils et

les ministres; l'empereur la tenait exactement informée de l'état dans

lequel il se trouvait, et paraissait plus affligé de ces revers pour

elle que pour lui. On fit faire à cette princesse quelques actes qui ne

pouvaient plus avoir d'effet. Quoique fort jeune, elle voyait bien le

dénouement qui se préparait. On lui proposa d'aller à Orléans pour être

plus près de Fontainebleau; elle répondit que l'empereur lui avait dit

de rester à Blois, qu'elle était décidée à attendre dans cette ville les

événemens, quels qu'ils fussent. Il arriva successivement plusieurs

officiers expédiés par l'empereur; il se servait de cette voie, parce

qu'il ne pouvait déjà plus compter sur un autre moyen de correspondre.

Il avait connaissance de tout ce qui s'était passé à Paris; il ne

doutait pas que l'on eût cherché à corrompre ce qui les entourait l'un

et l'autre. L'on ne sut à Blois les événemens qui avaient eu lieu les

premiers jours d'avril que par suite de l'ordre qu'avait reçu la

direction des postes d'Orléans de ne donner cours à aucune malle de

poste venant de Paris sans l'avoir préalablement envoyée à Blois. Il en

arriva bientôt une, et l'on sut tout ce qui s'était passé dans la

capitale; on arrêta les dépêches qu'elle contenait, et comme on avait

pris les mêmes dispositions sur les routes de Bretagne et du Mans, on

suspendit pendant quelques jours le cours de ces désastreuses nouvelles.

L'impératrice était livrée aux plus vives inquiétudes. Pendant les huit

jours qu'elle passa à Blois, son visage fut continuellement baigné de

larmes; elle s'était formée une tout autre idée des Français.

La méchanceté de ceux qui la faisaient descendre du trône a imputé à son

manque de caractère une partie des malheurs qui arrivèrent, et pourtant

il n'y avait pas de sa faute. Si l'impératrice, au lieu d'être une jeune

femme de moins de vingt-deux ans, avait été dans l'âge où l'expérience

donne de l'assurance et permet à une femme de s'entourer des conseils de

ceux dans lesquels elle a confiance, les événemens auraient probablement

pris une autre direction; mais elle n'était pas dans ce cas: l'empereur

avait composé son entourage, elle donna l'exemple de la soumission. Dans

son intérieur comme en public, elle ne manqua jamais aux rigoureuses

bienséances qui étaient imposées à sa jeunesse, lesquelles n'admettaient

pas de conversations particulières avec qui que ce fût, hors ceux qui

lui avaient été désignés comme ses conseils. J'eus l'honneur de la voir

plusieurs fois pendant ces pénibles momens, et je pus me convaincre de

tout le dévouement qu'elle avait pour l'empereur.

Elle me disait un jour: «Ceux qui étaient d'opinion que je restasse à

Paris avaient bien raison, les soldats de mon père ne m'en auraient

peut-être pas chassée. Que dois-je penser en voyant qu'il souffre tout

cela?» Elle était dans cet état d'anxiété, lorsqu'elle apprit la

fâcheuse détermination qu'avaient amenée les intrigues de la capitale.

Ce fut le colonel Galbois qui en apporta la nouvelle. Expédié de

Fontainebleau le 6 avril, ce brave officier ne parvint qu'avec peine à

éviter les partis alliés qui interceptaient la route de Blois. Il a

lui-même rendu compte de sa mission, écoutons-le parler.

«Le lendemain 7, j'arrivai de bonne heure à Blois; l'impératrice me

reçut de suite. L'abdication de l'empereur la surprit beaucoup: elle ne

pouvait croire que les souverains alliés eussent l'intention de détrôner

l'empereur Napoléon. _Mon père_, disait-elle, _ne le souffrirait pas; il

m'a répété vingt fois, quand il m'a mise sur le trône de France, qu'il

m'y soutiendrait toujours, et mon père est un honnête homme_.

«L'impératrice voulut rester seule pour méditer sur la lettre de

l'empereur.

«Alors je vis le roi d'Espagne et le roi de Westphalie. Joseph était

profondément affligé; Jérôme s'emporta contre Napoléon.

«Marie-Louise me fit appeler. S. M. était très animée: elle m'annonça

qu'elle voulait aller rejoindre l'empereur. Je lui observai que la chose

n'était pas possible. Alors S. M. me dit avec vivacité: _Pourquoi donc,

M. le colonel? vous y allez bien, vous! Ma place est auprès de

l'empereur, dans un moment où il doit être si malheureux. Je veux le

rejoindre, et je me trouverai bien partout, pourvu que je sois avec

lui_. Je représentai à l'impératrice que j'avais eu beaucoup d'embarras

pour arriver jusqu'à elle, que j'en aurais bien plus pour rejoindre

l'empereur. En effet, tout était dangereux dans cette course. L'on eut

de la peine pour dissuader l'impératrice; enfin elle se décida à écrire.

«Je retournai heureusement auprès de l'empereur. Napoléon lut la lettre

de Marie-Louise avec un empressement extrême; il me parut très touché du

tendre intérêt que cette princesse lui témoignait. L'impératrice parlait

de la possibilité de réunir cent cinquante mille hommes. L'empereur lut

ce passage à haute voix, et il m'adressa ces paroles remarquables: _Oui,

sans doute, je pourrais tenir la campagne, et peut-être avec succès;

mais je mettrais la guerre civile en France, et je ne veux pas....

D'ailleurs j'ai signé mon abdication, je ne reviendrai pas sur ce que

j'ai fait._

L'empereur, comme le dit le colonel Galbois, fut sensible à la

résolution que montrait l'impératrice, mais il ne partageait pas ses

espérances, il lui prescrivit de se rendre à Orléans; et (le

croirait-on?) on avait fait accompagner l'officier qui portait sa

dépêche par un aide-de-camp de l'empereur de Russie, qui, sur les bords

de la Loire, devait servir de sauvegarde à celle qui naguère était la

souveraine de la moitié de l'Europe. Il est vrai que déjà des hordes de

cosaques rôdaient dans les environs de Beaugency; l'esprit chevaleresque

de l'empereur de Russie lui fit trouver plus galant d'envoyer un de ses

aides-de-camp pour assurer le voyage de l'impératrice, que de donner des

ordres pour que toutes ces bandes spoliatrices s'éloignassent au moins à

une distance respectueuse. Cela ne peut s'expliquer que par le plaisir

secret qu'il éprouvait à se donner l'air de protéger l'impératrice. Nous

verrons bientôt qu'il lui réservait une autre espèce d'outrage.

L'arrivée à Blois de cet aide-de-camp, avec une pareille mission, fit

une impression fâcheuse; il donna des passe-ports à la suite de

l'impératrice, qui ne pouvait pas voyager avec cette princesse sans la

protection de ce Moscovite. Les membres du gouvernement accompagnèrent

leur souveraine à Orléans; le passe-port donné par i'aide-de-camp russe

ne fut pas inutile, car un parti de cosaques poussa effectivement

jusqu'à Beaugency et pilla une partie des équipages.

L'impératrice arriva à Orléans, où on lui fit encore une réception de

souveraine; les troupes étaient sous les armes, et les acclamations du

public l'accompagnèrent jusqu'à son palais. On savait cependant tout ce

qui avait eu lieu à Paris. Je faisais de bien tristes réflexions en

voyant la ville d'Orléans pleine de troupes; nous en avions laissé

encore bien davantage à Blois, où s'étaient successivement retirés les

dépôts qui étaient à Versailles et à Chartres, ainsi que la colonne des

troupes de la garde qui accompagnait l'impératrice, et cela d'après les

dispositions du ministre de la guerre. Comment tout cela n'avait-il pas

été réuni aux corps des maréchaux Mortier et Marmont, qui défendaient

Paris? On ne peut en donner une autre raison, sinon qu'on ne l'avait pas

voulu; mais assurément ces divers détachemens s'élevaient à plus de

vingt mille hommes. Que l'on ajoute à cela l'arsenal de Paris, et l'on

sera forcé de convenir que l'on a manqué de tête ou de coeur, et que

l'empereur a été bien mal servi sous ce rapport.

L'impératrice était à peine rendue à Orléans, qu'on vit arriver dans

cette ville un agent du gouvernement provisoire. On ne savait quel objet

pouvait l'amener, mais il était tout frais sorti du donjon de Vincennes;

sa mission n'annonçait rien de bon. Les conjectures qu'elle faisait

naître ne tardèrent pas à se vérifier. M. Dudon, qui avait été renfermé

pour avoir déserté son poste, abandonné l'armée d'Espagne, et répandu la

terreur dont il était saisi sur la route qu'il avait parcourue, avait de

quoi se venger dans sa poche. C'était un arrêté (du moins il en parut un

dans le _Moniteur_) dont les considérans expriment trop bien le système

de déception de l'époque pour n'être pas reproduit. Il était ainsi

conçu:

«Le gouvernement provisoire, informé que, d'après les ordres du

souverain dont la déchéance a été solennellement prononcée le 3

avril 1814, des fonds considérables ont été enlevés de Paris dans

les jours qui ont précédé l'occupation de cette ville par les

troupes alliées; que ces fonds ont été conduits en plusieurs

transports sur divers points du royaume; qu'ils ont même été

grossis par les spoliations de plusieurs caisses publiques dans les

départemens; que les caisses municipales et celles même des

hôpitaux n'ont pas échappé à cette dilapidation; voulant, dans le

plus bref délai, faire rentrer au trésor les fonds qui lui ont été

soustraits, et qui appartiennent au service public.

«Arrête ce qui suit:

«ARTICLE PREMIER. Tout dépositaire, tout rétentionnaire de fonds

provenant de cet enlèvement et de cette spoliation, est tenu, dès

l'instant où la connaissance du présent décret lui sera parvenue,

de faire la déclaration desdits fonds au maire de la commune la

plus prochaine du lieu où il se trouve, pour, par suite, en

effectuer le dépôt dans la caisse du receveur-général ou municipal

de ladite commune.

«ART. II. Tout conducteur de transport desdits fonds, de quelque

qualité qu'il puisse être, est tenu d'arrêter le transport à

l'instant, de faire sa déclaration au maire de la commune la plus

voisine du lieu où il se trouve, et d'effectuer le dépôt où il est

dit en l'article ci-dessus.

«ART. III. Tout commandant d'escortes militaires quelconques est

tenu aux mêmes obligations que celles portées aux articles

ci-dessus, et de veiller à ce que le dépôt soit fait immédiatement.

«ART. IV. Tout magistrat, tout administrateur civil ou militaire,

préfet, maire, commandant de place, est tenu, dès l'instant où il a

connaissance d'un transport de la nature de ceux indiqués au

présent arrêté, de s'opposer de tous ses moyens et de toutes les

forces qui sont à sa disposition, à ce que ledit transport soit

continué, et est tenu de veiller à ce que le dépôt des fonds qui

peuvent y être compris soit fait immédiatement, ainsi qu'il est dit

aux articles précédens.

«ART. V. Tous les individus dénommés dans les articles du présent

arrêté qui n'obtempéreraient pas aux injonctions qui leur seraient

faites sont déclarés civilement et personnellement responsables des

sommes qui pourraient avoir été soustraites par leur négligence ou

par leur désobéissance, sont déclarés eux-mêmes spoliateurs des

caisses publiques, et, comme tels, seront judiciairement poursuivis

dans leurs personnes et dans leurs biens.

«Fait à Paris, le 9 avril 1814.

_Signé_, le prince de BÉNÉVENT,

Le duc DALBERG, François de JAUCOURT, BEURNONVILLE, MONTESQUIOU.

L'arrêté est positif. Il s'agit de spoliations, de deniers publics; rien

de plus sage que de faire rentrer au trésor ce qui en a été indûment

extrait. Malheureusement les faits ne justifient pas les intentions que

l'on afficha, ou plutôt les intentions sont en contradiction manifeste

avec les faits: car enfin, M. Dudon n'était pas un novice; il n'était

pas homme à se méprendre, et l'eût-il d'ailleurs été, il ne l'a pas fait

dans le cas dont il s'agit, puisque ses opérations ont été approuvées.

Or, que fit-il? Examinons. Il se rendit de Paris à Orléans par la route

la plus directe, qui ne pouvait pas être celle où le gouvernement de la

régente avait enlevé des caisses publiques, puisqu'il ne l'avait pas

suivie. D'ailleurs, avant de faire partir M. Dudon, on s'était fort bien

assuré, on l'avait pu du moins, dans toutes les administrations,

qu'aucun denier public n'en avait été enlevé.

Du reste, ce n'était pas de ceux-ci, qui se retrouvent toujours, que

l'on s'était occupé. En effet, à qui s'adressa M. Dudon en arrivant à

Orléans? À M. de la Bouillerie, trésorier de la liste civile, et qui,

comme tel, n'avait pas de deniers publics. On voulait s'emparer de ceux

que ce fonctionnaire avait en caisse, mais l'arrêté ne pouvait les

atteindre, et on le sentait bien; aussi n'essaya-t-on aucune tentative

sérieuse auprès de lui.

On eut recours à un officier de gendarmerie d'élite, M. Janin, de

Chambéry, aujourd'hui officier-général, qui était commis à l'escorte de

cet argent. Ce jeune homme, voyant un moyen de faire sa fortune, se

donna à M. Dudon. Il rassembla son détachement, fit atteler d'autorité

les caissons qui contenaient encore le trésor de l'empereur Napoléon,

car on ne l'avait pas déchargé, et se mit en route pour Paris, où il

arriva sans coup férir.

C'est ainsi que ce trésor fut enlevé; on ne respecta pas même le linge

et les habits de l'empereur Napoléon. Les fourgons furent ramenés le 12

dans la cour des Tuileries, d'où ils étaient partis le 30 mars.

Ainsi, dans le court espace de trois jours, M. Dudon s'était rendu à

Orléans, et en avait ramené un lourd transport qui devait en mettre au

moins quatre à parcourir le trajet qui sépare cette ville de la

capitale. Comment eut lieu cette étrange célérité? comment concilier la

date de l'arrêté avec celle de la rentrée des fonds? Je l'ignore, à

moins toutefois qu'on n'admette une version assez plausible qui courut

alors, c'est que l'arrêté eut moins pour objet de prescrire une

spoliation sur laquelle on ne comptait pas, que de sanctionner ce qui

avait été fait.

Quoi qu'il en soit, la proie faillit mettre le désordre dans la troupe:

chacun revendiqua l'honneur de la conception et voulut se faire une

meilleure part. Les amis intervinrent, et l'aubaine fut jugée assez

bonne pour que personne ne se gardât rancune.

On a prétendu depuis que cette affaire n'avait eu lieu qu'après la

dissolution du gouvernement provisoire. Le fait est inexact: il suffit,

pour s'en convaincre, de remarquer la date de l'arrêté. L'argent est

d'ailleurs arrivé à Paris le jour même où le comte d'Artois fit son

entrée dans cette capitale. Le prince ne put ordonner une chose qui

était faite. Je reviens à la conduite de l'agent du gouvernement

provisoire.

Il se montrait si pressant, qu'on n'eut que le temps d'exécuter diverses

dispositions que l'empereur avait prescrites, lorsque M. Dudon signifia

l'objet de son voyage. Il voulait annuler les ordres qui avaient été

donnés en conséquence, mais on lui observa que ceux dont il était

porteur ne pouvaient pas avoir d'effet rétroactif, et on l'obligea à se

contenter de ce qu'il trouvait. Il est bon d'observer que l'argent que

le gouvernement provisoire envoyait saisir était à l'empereur; il ne

provenait point de recettes publiques, il n'avait pas été puisé dans les

coffres du trésor, l'on n'avait donc aucun droit de l'y faire rentrer,

si toutefois il en est rentré quelque chose. Si on l'a porté dans les

caisses publiques, il n'a pu y être inscrit que comme venant de cette

spoliation, car on n'aura pas assurément trouvé qu'il en avait été

soustrait[19] pour être remis à l'empereur.

L'agent du gouvernement provisoire réclama les diamans de la couronne,

qui furent rendus, sur inventaire, avec la plus scrupuleuse exactitude.

Il n'y manquait que le régent, que l'on mettait ordinairement à part, à

cause de son grand prix et de la facilité qu'il y avait à le dérober;

tout le monde ignorait que l'impératrice portait dans un sac à ouvrage

la monture d'une des épées de l'empereur dans laquelle il était engagé.

On vint lui rendre compte de ce qui se passait; elle tira aussitôt la

monture et la remit. Les diamans qui lui appartenaient personnellement

étaient avec les autres, elle ne fit pas une question pour savoir si on

les avait aussi enlevés. M. Dudon ne s'en tint pas là: il s'empara

encore du peu d'argenterie que l'on avait emporté pour le service de

l'impératrice et de son fils; il ne lui laissa pas un couvert d'argent,

et poussa les choses au point que l'on fut obligé d'emprunter les

couverts et même la faïence de l'évêque, chez qui elle était logée, pour

la servir pendant les deux jours qu'elle passa encore dans cette

ville[20].

Cette conduite fut tenue sous les yeux de l'empereur de Russie, qui

avait un de ses aides-de-camp à Orléans, envers la fille de son allié,

l'empereur d'Autriche. On ne peut refuser de convenir que l'empereur

avait eu des procédés bien différens, lorsqu'au temps de sa prospérité

il avait été l'arbitre du sort de tant de princes et de rois, et

particulièrement des proches de l'empereur Alexandre. Le séjour que

l'impératrice fit à Orléans fut pour cette malheureuse princesse un

supplice continuel; chaque moment lui apportait de nouvelles alarmes.

L'empereur lui avait écrit de congédier les ministres, les membres du

gouvernement qui l'avaient accompagnée, ainsi que les grands-officiers

de la couronne. Elle fit connaître cet ordre, et chacun s'empressa

d'aller lui offrir les dernières marques de son respect, en lui

témoignant la part que l'on prenait à son malheur. Elle reçut

successivement tous ceux qui se présentèrent; elle dit à chacun de lui

conserver un souvenir; et qu'elle souhaitait qu'il fût heureux; ses

larmes inondaient son visage, et en auraient tiré d'un coeur de bronze;

elle présenta sa main à baiser, et donna congé.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 15 / 65 题