CHAPITRE IX.

Comment la défection du sixième corps fut consommée.--Les ennemis de

l'empereur s'attachent de préférence à semer la séduction parmi ses

officiers de confiance.--Ce qu'on pouvait faire encore.--Digression sur

la légitimité.--La régente.--Ce qu'on eût dû faire.

Après le départ de Fontainebleau de la commission des maréchaux qui se

rendaient à Paris, l'empereur se trouvait seul et livré à de vives

inquiétudes; le prince de Neufchâtel lui était de peu de ressource, si

ce n'est pour son travail. Il envoya dire au maréchal Marmont de venir

le voir; il le croyait à son quartier-général à Essone, ne s'imaginant

pas qu'il eût été à Paris avec les autres maréchaux. Il y a de

Fontainebleau à Essone six lieues. L'empereur, dont l'impatience ne

mesurait pas la longueur du chemin, envoya successivement plusieurs

officiers chercher le maréchal Marmont. L'arrivée à Essone de ces

officiers, qui se suivaient à peu de distance, jeta l'épouvante dans

l'esprit du général Souham, qui s'imagina que la trahison à laquelle il

avait pris part était découverte, et qu'il allait être arrêté; il ne

savait comment expliquer l'absence du maréchal, et encore moins quels

motifs donner au voyage qu'il était allé faire à Paris. Il réunit les

généraux de cette armée auxquels Marmont avait confié son projet; il

leur communiqua ce que l'arrivée successive de ces officiers venant de

Fontainebleau avait jeté de troubles dans son esprit, et il ne leur

cacha pas qu'il avait des raisons de craindre que tout ne fût découvert.

En conséquence, ils délibérèrent entre eux sur le parti à prendre, et

ils ne trouvèrent rien de plus convenable que de partir à l'instant avec

tout le corps d'armée. La résolution en fut prise et exécutée le jour

même où Marmont avait quitté son quartier-général, c'est-à-dire que ce

général était à peine arrivé chez lui à Paris, que son armée partait

d'Essone. Le général Souham[15] fait prendre les armes aux troupes

pendant la nuit, celles-ci se mettent en marche vers Paris, elles se

persuadent que c'est un mouvement général, et l'armée les suit tout

entière. Comme elles composaient l'avant-garde, elles étaient étrangères

à ce qui se passait derrière elles. Les généraux étaient à la tête de

leurs colonnes; des précautions avaient été prises[16] pour que la

rencontre des avant-postes ennemis n'amenât point de difficultés avant

que toute la colonne fût sur le territoire qui était occupé par l'armée

russe; c'était la plaine entre la station de poste de la Cour-de-France

et celle de Villejuif sur la route de Fontainebleau à Paris. L'armée

russe prit les armes, et fit passer à la queue de la colonne du général

Souham une nombreuse cavalerie qui se déploya, et prit position pour

s'opposer à la retraite de ces malheureuses troupes, qui commençaient à

s'apercevoir de la perfidie de leurs généraux. Que pouvaient-elles faire

pour se tirer du piége où les avaient conduites ceux auxquels elles

n'avaient obéi que par devoir? Elles faillirent les mettre en pièces;

ceux-ci n'échappèrent qu'à la faveur des précautions qu'ils avaient

prises.

L'histoire n'offre pas d'exemple d'une action semblable. Mais les

ennemis de l'empereur semblaient se faire une étude de le blesser dans

ses affections; ils s'étaient attachés à Marmont, un de ses premiers

élèves, qu'il avait formé et qu'il avait comblé de biens. Marmont avait

fait la guerre d'Italie et celles qui l'ont suivies; l'empereur l'avait

présenté à la confiance de l'armée, parce qu'il avait la sienne, et sans

que la fortune eût couronné ni son talent ni son courage; Marmont enfin,

dont l'empereur avait pris plaisir à jalonner l'avenir, est précisément

celui auquel on s'attaque, et que l'on égare au point qu'il consent à

mettre son chef à la discrétion des alliés, en leur ouvrant le chemin de

l'asile où il reposait sous la fidélité des légions qu'il allait

lui-même être bientôt forcé de quitter. Lorsque l'empereur apprit cette

défection, ses idées s'obscurcirent, et il était difficile qu'il en fût

autrement, car s'il avait fait abnégation de lui-même, il n'en prévoyait

pas moins tout ce qui allait arriver de fâcheux pour la France, à

laquelle la séduction venait d'arracher le tiers de la puissance qui lui

restait. Il ignorait encore ce qui s'était passé à Paris depuis

l'arrivée de la députation des maréchaux; mais après ce qui avait eu

lieu, rien ne pouvait plus l'étonner. Il avait cependant encore des

ressources considérables: il pouvait se retirer sur la Loire, y appeler

les troupes des maréchaux Soult et Suchet, qui étaient dans le

Bas-Languedoc, ainsi que le corps du maréchal Augereau. Au besoin même

il pouvait se jeter en Italie avec tout ce qui aurait voulu le suivre.

Dans ce pays, le berceau de sa gloire, tous les coeurs étaient à lui, et

l'intérêt qu'excite un héros abandonné de tant d'ingrats lui aurait

rallié un nombre prodigieux de ces hommes dont l'élévation d'âme ne

compte pas les sacrifices; s'il avait pris ce parti, combien de corps de

troupes lui seraient restés fidèles! Il suffit de jeter les yeux sur les

noms des généraux qui commandaient dans les places depuis le cours de

l'Elbe jusqu'à l'ancienne frontière de France, pour être convaincu de ce

que j'avance. L'empereur en eut la pensée, mais il en fut détourné par

celle qu'il allait lui-même rallumer la guerre civile, dont l'extinction

en France avait été un des premiers bienfaits de son gouvernement, et

qu'en cas de succès, il n'aurait que des ingrats à mépriser, ou des

coupables à punir. Il considéra aussi combien il lui en coûterait pour

faire revenir les Français de l'aveugle confiance avec laquelle ils se

livraient aux mains de leurs ennemis, et qu'enfin, puisqu'ils se

détachaient de lui dans une circonstance aussi importante, les suites de

leur imprudence ne pourraient pas lui être imputées; on lui proposa

d'abdiquer pour rendre la liberté à tous ceux qui le servaient

fidèlement, et qui, au péril de tout ce qui aurait pu leur en arriver,

l'auraient suivi quelles que fussent les déterminations qu'il aurait

prises.

L'empereur ne pouvait pas renverser lui-même l'édifice qu'il avait

élevé. Son abdication, quels que fussent d'ailleurs les caractères dont

elle fût revêtue, ne pouvait être légale, si elle n'était au bénéfice de

son fils. En recevant la couronne des mains des citoyens français, il

n'avait pas reçu le droit de la transmettre à un autre que celui qui

était désigné par les constitutions de l'État comme devant lui succéder,

et ce n'était ni l'acte d'un sénat assemblé au milieu des ennemis à la

voix de leurs chefs, ni les intrigues de quelques transfuges qui

pouvaient décerner la couronne. Les séductions de l'étranger, la

trahison des chefs de corps, le pouvaient encore moins. D'ailleurs la

défection du sixième corps n'était que l'oeuvre de deux ou trois généraux

coupables; les troupes qui faisaient la force sur laquelle on s'appuyait

étaient étrangères à cette iniquité; on les avait abusées. Lorsqu'elles

eurent reconnu la trahison de leurs chefs, les officiers et les soldats

étaient plus disposés à les fusiller qu'à les suivre.

Les droits du successeur de l'empereur étaient établis et indépendans de

la volonté de ce prince même. Ils ne pouvaient lui être retirés qu'à la

suite d'un vote national exprimé dans un état de liberté. Si c'est pour

éviter une révolution en France que les étrangers ont appuyé les

complots de quelques misérables, ils ne pouvaient pas prendre un moyen

plus sûr d'en préparer une nouvelle.

Ils ne faisaient, disaient-ils, la guerre qu'à l'empereur seul, ils n'en

voulaient ni à la France ni aux Français. On conçoit (quoique

difficilement) qu'une nation soit réduite à la douloureuse nécessité de

se détacher de son monarque, lorsqu'elle est tombée dans l'impuissance

de le faire triompher des ressentimens de ses ennemis, qui se plaisaient

à rattacher à sa personne tous les malheurs dont eux-mêmes affligèrent

l'humanité. Mais le sacrifice de la personne du monarque une fois fait,

où était la nécessité de priver la nation entière de la jouissance des

droits qu'elle avait conquis au prix de tant d'efforts, en lui enlevant

la première des prérogatives de l'homme, qui est de se donner des lois

et un gouvernement? Ces mêmes nations qui nous ont privés du bénéfice de

nos lois, qui ont foulé aux pieds notre constitution, laisseraient-elles

faire le même outrage aux leurs? Les Anglais, qui ont pris tant de part

à nos maux, et qui se sont montrés les plus ardens à nous détruire et à

contester nos droits politiques, sont de tous les peuples du monde celui

qui tient le plus aux statuts qu'il est parvenus à se donner à la suite

de révolutions encore plus sanglantes que la nôtre. C'est malgré moi que

je sors de mon sujet, mais je ne ferai plus qu'une réflexion. Les

Anglais, à la suite d'une de leurs révolutions qui avait obligé leur roi

légitime à se réfugier en France, appelèrent au trône d'Angleterre un

prince de la maison de Brunswick, et n'attendirent pas pour le

reconnaître ou le légitimer que la famille fugitive fût éteinte. Les

puissances de l'Europe ont assurément bien reconnu le choix qu'avait

fait le peuple anglais d'un prince de Brunswick, et pas une d'elles n'a

songé à obliger l'Angleterre de reprendre les Stuarts, hormis la France

qui donna quelques moyens au roi fugitif. La maison de Brunswick a donc

été mise par la volonté du peuple en possession du trône d'Angleterre,

auquel il n'y a plus aujourd'hui de prétendans, la famille des Stuart

étant éteinte; le chef de la branche qui a été appelée au trône est bien

le roi légitime des Anglais.

Nous venons de voir la princesse héritière d'Angleterre épouser un

prince de la maison de Cobourg[17]; les enfans qui naîtront de ce

mariage ne seront assurément que des princes ou princesses de Cobourg;

la princesse Charlotte sera reine, mais après elle seront-ce les princes

de Brunswick ou les princes de Cobourg, ses enfans, qui seront appelés à

la couronne?

Assurément cette question ne fera aucune difficulté, et alors voilà le

trône d'Angleterre dans la famille de Cobourg. Cependant celle de

Brunswick est la légitime; pourquoi le trône ira-t-il dans la famille de

Cobourg? Parce que la constitution anglaise le veut ainsi. Qui a fait

cette constitution si ce n'est le peuple? Donc les peuples ont le droit

de se donner des lois et des rois; et que diraient les Anglais, si les

Français ou d'autres nations venaient leur dire: Quoique le prince de

Cobourg soit le roi que vos constitutions vous donnent, nous voulons que

vous gardiez tel prince de la maison de Brunswick, vos souverains

légitimes? Sans doute ils se battraient, et ils ne croiraient pas être

des rebelles, des brigands, etc., etc. Pourquoi les Français

n'auraient-ils pas joui du même privilège pour un ordre de choses

établi? Les forcer d'y renoncer, n'était-ce pas leur faire violence,

méconnaître des droits dont on se montrerait jaloux? Ce n'étaient pas

les droits du fils de l'empereur qui manquaient de force: ils étaient

incontestables; mais ils manquaient d'amis dans ceux qui devaient périr

pour les défendre.

On commit là une grande faute, et les meneurs d'alors s'en sont mal

excusés en disant que l'Autriche n'avait pas appuyé la régence. Comment

pouvait-on espérer que l'empereur d'Autriche tournerait subitement ses

baïonnettes contre ses alliés, lorsqu'il voyait assez peu de solidité

dans les esprits pour ne pas repousser avec force l'influence de ceux

qui n'avaient aucun intérêt à ménager l'ordre de choses établi en France

au prix de tant d'efforts, et qui, au contraire, en avaient un très

grand à rallumer la discorde parmi nous? En suivant la direction que les

meneurs ont fait prendre, on a désintéressé ce monarque, qui n'a pas dû

être satisfait, d'une part, de l'abandon que l'on faisait de

l'impératrice, et, de l'autre, de l'indifférence que l'on montrait pour

son alliance, qui devenait cependant la garantie d'un système reconnu

auquel étaient attachées tant d'existences.

Le bon sens devait faire voir que les considérations qui avaient fait

reconnaître à l'empereur la nécessité d'une alliance contractée au temps

de sa puissance devenaient plus impérieuses encore pour son fils, et que

l'on devait se défier de ceux qui voulaient l'écarter. La sagesse

commandait à la France, pour sauver son indépendance, de se ranger sous

la protection de sa tutrice naturelle, qui dans ce cas était la

puissance du père de sa souveraine.

Supposons qu'au lieu de tomber par l'effet d'une coalition, l'empereur

fût mort à la guerre, aurait-on bouleversé l'État et demandé aux

étrangers un monarque que désignaient nos constitutions? Eh bien! ces

constitutions déféraient l'autorité suprême à la régente jusqu'à la

majorité de son fils. Si cette princesse eût été revêtue du pouvoir,

aurait-on trouvé extraordinaire qu'elle eût appuyé sa politique

extérieure des conseils de son père? Non, assurément; et c'était cette

réunion de puissances que les ennemis de la France voulaient empêcher.

Peut-on croire que, si toutes les volontés s'étaient ralliées à

l'impératrice, la coalition eût osé lui faire l'outrage de la détrôner

aux yeux de son père? Non, parce qu'on ne heurte pas la force d'un

principe qui intéresse à la fois la dignité de deux nations. Tout aurait

été sauvé alors; on aurait perdu cet état de suprématie qui fatiguait

l'Europe; mais l'ordre social n'aurait pas été ébranlé en France, et on

n'eût pas même aperçu l'état d'abjection dans lequel on est tombé

depuis. Dès que l'Autriche vit qu'on s'éloignait d'elle, elle dut pour

le moins redevenir indifférente à ce qui pouvait arriver à la France;

dès-lors elle dut reprendre largement sur elle tout ce qu'elle avait

précédemment perdu, ainsi que le faisaient ses autres ennemis. C'était

pour elle un moyen de se trouver à peu près au pair de l'extension de

puissance qu'ils acquéraient.

On aurait tort de croire que l'Autriche se mêlera des affaires de la

France, au risque de rallumer la guerre en Europe; elle est trop sage

pour cela, et elle a fait l'expérience que souvent la guerre conduit où

l'on ne voulait pas aller. La France a manqué le moment de lier ses

destinées à celles de l'Autriche, à laquelle il sera plus facile de

consommer la ruine de la première, qu'à celle-ci de la prévenir. Le

temps apprendra si tout cela n'était pas arrangé d'avance entre les

Autrichiens et les Russes. S'il en était ainsi, il faudrait que les

premiers eussent été dupes des seconds, parce que l'on ne peut pas

croire que le ministère autrichien ait été accessible à des passions

particulières auxquelles il aurait sacrifié la politique de son pays, en

détruisant une puissance qui a autant d'intérêt que lui à observer

l'avenir des Russes. Personne ne connaissait mieux la profondeur du

péril qui menaçait l'État que M. de Talleyrand; il n'y a nul doute que,

si, dans cette circonstance, il avait été ministre de la régence, il

aurait évité le pas qu'il a fait faire à tout le monde, pour se créer à

lui-même une position particulière dans le retour d'un système qui, peu

de jours auparavant, semblait encore devoir être un abîme,

particulièrement pour lui. Il pensait à se faire pardonner d'anciens

antécédens, il redoubla d'efforts et ne s'arrêta devant aucune

difficulté.

Il n'en faut pas douter, c'est dans son intérêt du moment que tout le

monde a été sacrifié. D'une part, il tremblait de n'être plus rien au

retour de la régence, et de se trouver aux prises avec le besoin; de

l'autre, il craignait de voir la France sous l'influence de l'Autriche,

et conséquemment lui-même au-dessous de M. de Metternich, contre lequel

il a une animosité personnelle. Il me disait lui-même à cette époque:

«Mais en vérité ce M. de Metternich se croit un personnage.» Ce sont ces

misérables passions qui nous ont jetés dans les bras des Russes,

lesquels nous ont remis à ceux des Anglais. La cause de notre

anéantissement remonte bien plus haut et est bien étrangère à l'empereur

Napoléon, qui en a été le prétexte. Depuis Pierre-le-Grand, la Russie

s'avance à grands pas sur l'Europe, qui, fatiguée de longues guerres, à

l'époque où ce prince parut, commit la très grande faute de lui laisser

détruire la Suède. Depuis, elle a fait pis encore en laissant anéantir

la Pologne et asservir les Turcs par Catherine II. Le partage du trône

des Jagellons consommé, la Russie n'a négligé aucun moyen pour acquérir

de l'influence en Allemagne parmi une quantité de petits princes dont

les regards sont sans cesse tournés vers un État plus puissant; la

vassalité dans laquelle les tenait l'empire d'Allemagne leur a fait

prendre cette habitude.

La Russie fut favorisée par l'Angleterre, qui devenait plus forte de

tout ce que perdait la France, et qui, à cette époque-là, n'avait que

bien peu à craindre de l'extension de la Russie, à laquelle son commerce

était éminemment nécessaire. Sa politique était tout entière tournée

contre la France et l'Amérique, dont les progrès commençaient à

l'inquiéter. Elle ne s'apercevait pas qu'un jour ils deviendraient tels

que, si la Russie s'unissait à l'Amérique, ces deux pays ensemble

seraient suffisans pour opprimer le reste du monde. La France a au

contraire un intérêt immense à repousser d'Allemagne l'influence que la

Russie veut y exercer, et, sous ce rapport, elle doit se trouver en

harmonie au moins avec l'Autriche. Depuis 1798, sous Paul Ier, la Russie

a su s'introduire et même se faire appeler dans les coalitions de

celle-ci contre la France. Si les efforts qu'elle a faits lui ont coûté

cher, elle a de même chèrement vendu ses services. Il n'y a qu'à voir où

elle en est aujourd'hui, et quel est l'État d'Allemagne qui n'a pas payé

plus cher la liberté, après laquelle il court encore, que les

agrandissemens qu'il avait obtenus en restant dans l'alliance de la

France. La Russie a joué un jeu d'autant plus sûr, qu'elle n'a qu'une

frontière à défendre, point de derrières à garder, et compte une

population immense dont la moitié était son ennemie il y a à peine

vingt-cinq ans; celle-ci est aujourd'hui la propriété de quelques

seigneurs russes, comme le bétail d'une terre est celle d'un

particulier. C'est cependant avec ces principes-là qu'elle a triomphé

des idées libérales et a amené, au nom de la liberté de l'Europe, ses

hordes d'Asie à Paris.

L'Europe verra, avant un second règne, comment ses libérateurs auront

profité de la leçon. Catherine II n'avait pas dans ses États assez

d'hommes qui sussent lire et écrire pour en donner un à chaque village.

Aujourd'hui les filles des cosaques connaissent la musique; elles

emploient la parfumerie à leur toilette; le pillage des environs de

Paris a été transporté jusqu'en Tartarie. Ce n'est pas seulement

l'empereur Napoléon, mais la France, qui menaçait de l'arrêter dans ses

projets sur l'Allemagne, que la Russie voulait détruire; elle voulait se

défaire de la seule rivale qu'elle eût appris à redouter. Nous verrons

maintenant qui la contiendra; et, pour parler nettement, il faut avouer

que ce n'est que dans l'intérêt des intrigans comme des siens qu'a agi

l'empereur de Russie. Égaré par quelques casse-cous politiques, qui

s'étaient groupés autour de lui, il s'était flatté de joindre le rôle de

législateur et de fondateur à celui de conquérant: il n'a fait, en

bouleversant la France, que compromettre l'Europe.

On comprend sans peine que M. de Talleyrand, et les agitateurs qui

marchaient sous sa bannière, n'aient vu, n'aient recherché que l'intérêt

du moment et une meilleure position personnelle; mais que le chef de

coalition, qui pouvait asseoir les destinées du continent, fixer les

rapports des divers États dont il se compose, assurer au monde deux

siècles de paix, ait renoncé à tant de gloire pour se mettre à la tête

d'un parti, satisfaire une basse vengeance, voilà ce qui ne se conçoit

pas. Par quel égarement, lui, qui pouvait recueillir les bénédictions de

tant de peuples, ne se montra-t-il jaloux que de leur colère? Il s'en

souciait peu, il faut le croire; mais enfin il avait déjà dû

s'apercevoir que les princes les plus puissans succombent à la longue

sous les coups d'épingles: il en avait vu la preuve en Russie comme en

France. Il paraît, du reste, qu'il reconnut bientôt qu'il s'était

mépris, car il faisait répandre qu'il avait été forcé d'agir contre son

intention. C'était aussi ce que ne cessait de répéter M. de Talleyrand,

tant chacun reculait devant son propre ouvrage et déclinait la

responsabilité de ce qu'il avait fait. Je le vis à mon retour de Blois.

À cette époque, je pouvais encore parler d'affaires avec lui. Je lui

témoignai ma surprise du parti auquel il s'était arrêté. Il repoussa la

conception de toutes ses forces. Il s'était, disait-il, vivement débattu

pour obtenir la régence; mais Alexandre s'était prononcé sans détour, et

avait exigé le rappel des Bourbons. Ce prince regardait leur retour

comme le complément de sa gloire et de celle des alliés, qui avaient si

long-temps combattu pour les reporter sur le trône: rien n'avait pu le

faire changer de résolution. Ainsi, me disait Talleyrand, la chose a été

forcée; il n'y a pas eu de choix. Au surplus, c'est une combinaison

comme une autre. Nous verrons comment ils vont s'y prendre, et nous nous

conduirons en conséquence.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 13 / 65 题