Comment la défection du sixième corps fut consommée.--Les ennemis de
l'empereur s'attachent de préférence à semer la séduction parmi ses
officiers de confiance.--Ce qu'on pouvait faire encore.--Digression sur
la légitimité.--La régente.--Ce qu'on eût dû faire.
Après le départ de Fontainebleau de la commission des maréchaux qui se
rendaient à Paris, l'empereur se trouvait seul et livré à de vives
inquiétudes; le prince de Neufchâtel lui était de peu de ressource, si
ce n'est pour son travail. Il envoya dire au maréchal Marmont de venir
le voir; il le croyait à son quartier-général à Essone, ne s'imaginant
pas qu'il eût été à Paris avec les autres maréchaux. Il y a de
Fontainebleau à Essone six lieues. L'empereur, dont l'impatience ne
mesurait pas la longueur du chemin, envoya successivement plusieurs
officiers chercher le maréchal Marmont. L'arrivée à Essone de ces
officiers, qui se suivaient à peu de distance, jeta l'épouvante dans
l'esprit du général Souham, qui s'imagina que la trahison à laquelle il
avait pris part était découverte, et qu'il allait être arrêté; il ne
savait comment expliquer l'absence du maréchal, et encore moins quels
motifs donner au voyage qu'il était allé faire à Paris. Il réunit les
généraux de cette armée auxquels Marmont avait confié son projet; il
leur communiqua ce que l'arrivée successive de ces officiers venant de
Fontainebleau avait jeté de troubles dans son esprit, et il ne leur
cacha pas qu'il avait des raisons de craindre que tout ne fût découvert.
En conséquence, ils délibérèrent entre eux sur le parti à prendre, et
ils ne trouvèrent rien de plus convenable que de partir à l'instant avec
tout le corps d'armée. La résolution en fut prise et exécutée le jour
même où Marmont avait quitté son quartier-général, c'est-à-dire que ce
général était à peine arrivé chez lui à Paris, que son armée partait
d'Essone. Le général Souham[15] fait prendre les armes aux troupes
pendant la nuit, celles-ci se mettent en marche vers Paris, elles se
persuadent que c'est un mouvement général, et l'armée les suit tout
entière. Comme elles composaient l'avant-garde, elles étaient étrangères
à ce qui se passait derrière elles. Les généraux étaient à la tête de
leurs colonnes; des précautions avaient été prises[16] pour que la
rencontre des avant-postes ennemis n'amenât point de difficultés avant
que toute la colonne fût sur le territoire qui était occupé par l'armée
russe; c'était la plaine entre la station de poste de la Cour-de-France
et celle de Villejuif sur la route de Fontainebleau à Paris. L'armée
russe prit les armes, et fit passer à la queue de la colonne du général
Souham une nombreuse cavalerie qui se déploya, et prit position pour
s'opposer à la retraite de ces malheureuses troupes, qui commençaient à
s'apercevoir de la perfidie de leurs généraux. Que pouvaient-elles faire
pour se tirer du piége où les avaient conduites ceux auxquels elles
n'avaient obéi que par devoir? Elles faillirent les mettre en pièces;
ceux-ci n'échappèrent qu'à la faveur des précautions qu'ils avaient
prises.
L'histoire n'offre pas d'exemple d'une action semblable. Mais les
ennemis de l'empereur semblaient se faire une étude de le blesser dans
ses affections; ils s'étaient attachés à Marmont, un de ses premiers
élèves, qu'il avait formé et qu'il avait comblé de biens. Marmont avait
fait la guerre d'Italie et celles qui l'ont suivies; l'empereur l'avait
présenté à la confiance de l'armée, parce qu'il avait la sienne, et sans
que la fortune eût couronné ni son talent ni son courage; Marmont enfin,
dont l'empereur avait pris plaisir à jalonner l'avenir, est précisément
celui auquel on s'attaque, et que l'on égare au point qu'il consent à
mettre son chef à la discrétion des alliés, en leur ouvrant le chemin de
l'asile où il reposait sous la fidélité des légions qu'il allait
lui-même être bientôt forcé de quitter. Lorsque l'empereur apprit cette
défection, ses idées s'obscurcirent, et il était difficile qu'il en fût
autrement, car s'il avait fait abnégation de lui-même, il n'en prévoyait
pas moins tout ce qui allait arriver de fâcheux pour la France, à
laquelle la séduction venait d'arracher le tiers de la puissance qui lui
restait. Il ignorait encore ce qui s'était passé à Paris depuis
l'arrivée de la députation des maréchaux; mais après ce qui avait eu
lieu, rien ne pouvait plus l'étonner. Il avait cependant encore des
ressources considérables: il pouvait se retirer sur la Loire, y appeler
les troupes des maréchaux Soult et Suchet, qui étaient dans le
Bas-Languedoc, ainsi que le corps du maréchal Augereau. Au besoin même
il pouvait se jeter en Italie avec tout ce qui aurait voulu le suivre.
Dans ce pays, le berceau de sa gloire, tous les coeurs étaient à lui, et
l'intérêt qu'excite un héros abandonné de tant d'ingrats lui aurait
rallié un nombre prodigieux de ces hommes dont l'élévation d'âme ne
compte pas les sacrifices; s'il avait pris ce parti, combien de corps de
troupes lui seraient restés fidèles! Il suffit de jeter les yeux sur les
noms des généraux qui commandaient dans les places depuis le cours de
l'Elbe jusqu'à l'ancienne frontière de France, pour être convaincu de ce
que j'avance. L'empereur en eut la pensée, mais il en fut détourné par
celle qu'il allait lui-même rallumer la guerre civile, dont l'extinction
en France avait été un des premiers bienfaits de son gouvernement, et
qu'en cas de succès, il n'aurait que des ingrats à mépriser, ou des
coupables à punir. Il considéra aussi combien il lui en coûterait pour
faire revenir les Français de l'aveugle confiance avec laquelle ils se
livraient aux mains de leurs ennemis, et qu'enfin, puisqu'ils se
détachaient de lui dans une circonstance aussi importante, les suites de
leur imprudence ne pourraient pas lui être imputées; on lui proposa
d'abdiquer pour rendre la liberté à tous ceux qui le servaient
fidèlement, et qui, au péril de tout ce qui aurait pu leur en arriver,
l'auraient suivi quelles que fussent les déterminations qu'il aurait
prises.
L'empereur ne pouvait pas renverser lui-même l'édifice qu'il avait
élevé. Son abdication, quels que fussent d'ailleurs les caractères dont
elle fût revêtue, ne pouvait être légale, si elle n'était au bénéfice de
son fils. En recevant la couronne des mains des citoyens français, il
n'avait pas reçu le droit de la transmettre à un autre que celui qui
était désigné par les constitutions de l'État comme devant lui succéder,
et ce n'était ni l'acte d'un sénat assemblé au milieu des ennemis à la
voix de leurs chefs, ni les intrigues de quelques transfuges qui
pouvaient décerner la couronne. Les séductions de l'étranger, la
trahison des chefs de corps, le pouvaient encore moins. D'ailleurs la
défection du sixième corps n'était que l'oeuvre de deux ou trois généraux
coupables; les troupes qui faisaient la force sur laquelle on s'appuyait
étaient étrangères à cette iniquité; on les avait abusées. Lorsqu'elles
eurent reconnu la trahison de leurs chefs, les officiers et les soldats
étaient plus disposés à les fusiller qu'à les suivre.
Les droits du successeur de l'empereur étaient établis et indépendans de
la volonté de ce prince même. Ils ne pouvaient lui être retirés qu'à la
suite d'un vote national exprimé dans un état de liberté. Si c'est pour
éviter une révolution en France que les étrangers ont appuyé les
complots de quelques misérables, ils ne pouvaient pas prendre un moyen
plus sûr d'en préparer une nouvelle.
Ils ne faisaient, disaient-ils, la guerre qu'à l'empereur seul, ils n'en
voulaient ni à la France ni aux Français. On conçoit (quoique
difficilement) qu'une nation soit réduite à la douloureuse nécessité de
se détacher de son monarque, lorsqu'elle est tombée dans l'impuissance
de le faire triompher des ressentimens de ses ennemis, qui se plaisaient
à rattacher à sa personne tous les malheurs dont eux-mêmes affligèrent
l'humanité. Mais le sacrifice de la personne du monarque une fois fait,
où était la nécessité de priver la nation entière de la jouissance des
droits qu'elle avait conquis au prix de tant d'efforts, en lui enlevant
la première des prérogatives de l'homme, qui est de se donner des lois
et un gouvernement? Ces mêmes nations qui nous ont privés du bénéfice de
nos lois, qui ont foulé aux pieds notre constitution, laisseraient-elles
faire le même outrage aux leurs? Les Anglais, qui ont pris tant de part
à nos maux, et qui se sont montrés les plus ardens à nous détruire et à
contester nos droits politiques, sont de tous les peuples du monde celui
qui tient le plus aux statuts qu'il est parvenus à se donner à la suite
de révolutions encore plus sanglantes que la nôtre. C'est malgré moi que
je sors de mon sujet, mais je ne ferai plus qu'une réflexion. Les
Anglais, à la suite d'une de leurs révolutions qui avait obligé leur roi
légitime à se réfugier en France, appelèrent au trône d'Angleterre un
prince de la maison de Brunswick, et n'attendirent pas pour le
reconnaître ou le légitimer que la famille fugitive fût éteinte. Les
puissances de l'Europe ont assurément bien reconnu le choix qu'avait
fait le peuple anglais d'un prince de Brunswick, et pas une d'elles n'a
songé à obliger l'Angleterre de reprendre les Stuarts, hormis la France
qui donna quelques moyens au roi fugitif. La maison de Brunswick a donc
été mise par la volonté du peuple en possession du trône d'Angleterre,
auquel il n'y a plus aujourd'hui de prétendans, la famille des Stuart
étant éteinte; le chef de la branche qui a été appelée au trône est bien
le roi légitime des Anglais.
Nous venons de voir la princesse héritière d'Angleterre épouser un
prince de la maison de Cobourg[17]; les enfans qui naîtront de ce
mariage ne seront assurément que des princes ou princesses de Cobourg;
la princesse Charlotte sera reine, mais après elle seront-ce les princes
de Brunswick ou les princes de Cobourg, ses enfans, qui seront appelés à
la couronne?
Assurément cette question ne fera aucune difficulté, et alors voilà le
trône d'Angleterre dans la famille de Cobourg. Cependant celle de
Brunswick est la légitime; pourquoi le trône ira-t-il dans la famille de
Cobourg? Parce que la constitution anglaise le veut ainsi. Qui a fait
cette constitution si ce n'est le peuple? Donc les peuples ont le droit
de se donner des lois et des rois; et que diraient les Anglais, si les
Français ou d'autres nations venaient leur dire: Quoique le prince de
Cobourg soit le roi que vos constitutions vous donnent, nous voulons que
vous gardiez tel prince de la maison de Brunswick, vos souverains
légitimes? Sans doute ils se battraient, et ils ne croiraient pas être
des rebelles, des brigands, etc., etc. Pourquoi les Français
n'auraient-ils pas joui du même privilège pour un ordre de choses
établi? Les forcer d'y renoncer, n'était-ce pas leur faire violence,
méconnaître des droits dont on se montrerait jaloux? Ce n'étaient pas
les droits du fils de l'empereur qui manquaient de force: ils étaient
incontestables; mais ils manquaient d'amis dans ceux qui devaient périr
pour les défendre.
On commit là une grande faute, et les meneurs d'alors s'en sont mal
excusés en disant que l'Autriche n'avait pas appuyé la régence. Comment
pouvait-on espérer que l'empereur d'Autriche tournerait subitement ses
baïonnettes contre ses alliés, lorsqu'il voyait assez peu de solidité
dans les esprits pour ne pas repousser avec force l'influence de ceux
qui n'avaient aucun intérêt à ménager l'ordre de choses établi en France
au prix de tant d'efforts, et qui, au contraire, en avaient un très
grand à rallumer la discorde parmi nous? En suivant la direction que les
meneurs ont fait prendre, on a désintéressé ce monarque, qui n'a pas dû
être satisfait, d'une part, de l'abandon que l'on faisait de
l'impératrice, et, de l'autre, de l'indifférence que l'on montrait pour
son alliance, qui devenait cependant la garantie d'un système reconnu
auquel étaient attachées tant d'existences.
Le bon sens devait faire voir que les considérations qui avaient fait
reconnaître à l'empereur la nécessité d'une alliance contractée au temps
de sa puissance devenaient plus impérieuses encore pour son fils, et que
l'on devait se défier de ceux qui voulaient l'écarter. La sagesse
commandait à la France, pour sauver son indépendance, de se ranger sous
la protection de sa tutrice naturelle, qui dans ce cas était la
puissance du père de sa souveraine.
Supposons qu'au lieu de tomber par l'effet d'une coalition, l'empereur
fût mort à la guerre, aurait-on bouleversé l'État et demandé aux
étrangers un monarque que désignaient nos constitutions? Eh bien! ces
constitutions déféraient l'autorité suprême à la régente jusqu'à la
majorité de son fils. Si cette princesse eût été revêtue du pouvoir,
aurait-on trouvé extraordinaire qu'elle eût appuyé sa politique
extérieure des conseils de son père? Non, assurément; et c'était cette
réunion de puissances que les ennemis de la France voulaient empêcher.
Peut-on croire que, si toutes les volontés s'étaient ralliées à
l'impératrice, la coalition eût osé lui faire l'outrage de la détrôner
aux yeux de son père? Non, parce qu'on ne heurte pas la force d'un
principe qui intéresse à la fois la dignité de deux nations. Tout aurait
été sauvé alors; on aurait perdu cet état de suprématie qui fatiguait
l'Europe; mais l'ordre social n'aurait pas été ébranlé en France, et on
n'eût pas même aperçu l'état d'abjection dans lequel on est tombé
depuis. Dès que l'Autriche vit qu'on s'éloignait d'elle, elle dut pour
le moins redevenir indifférente à ce qui pouvait arriver à la France;
dès-lors elle dut reprendre largement sur elle tout ce qu'elle avait
précédemment perdu, ainsi que le faisaient ses autres ennemis. C'était
pour elle un moyen de se trouver à peu près au pair de l'extension de
puissance qu'ils acquéraient.
On aurait tort de croire que l'Autriche se mêlera des affaires de la
France, au risque de rallumer la guerre en Europe; elle est trop sage
pour cela, et elle a fait l'expérience que souvent la guerre conduit où
l'on ne voulait pas aller. La France a manqué le moment de lier ses
destinées à celles de l'Autriche, à laquelle il sera plus facile de
consommer la ruine de la première, qu'à celle-ci de la prévenir. Le
temps apprendra si tout cela n'était pas arrangé d'avance entre les
Autrichiens et les Russes. S'il en était ainsi, il faudrait que les
premiers eussent été dupes des seconds, parce que l'on ne peut pas
croire que le ministère autrichien ait été accessible à des passions
particulières auxquelles il aurait sacrifié la politique de son pays, en
détruisant une puissance qui a autant d'intérêt que lui à observer
l'avenir des Russes. Personne ne connaissait mieux la profondeur du
péril qui menaçait l'État que M. de Talleyrand; il n'y a nul doute que,
si, dans cette circonstance, il avait été ministre de la régence, il
aurait évité le pas qu'il a fait faire à tout le monde, pour se créer à
lui-même une position particulière dans le retour d'un système qui, peu
de jours auparavant, semblait encore devoir être un abîme,
particulièrement pour lui. Il pensait à se faire pardonner d'anciens
antécédens, il redoubla d'efforts et ne s'arrêta devant aucune
difficulté.
Il n'en faut pas douter, c'est dans son intérêt du moment que tout le
monde a été sacrifié. D'une part, il tremblait de n'être plus rien au
retour de la régence, et de se trouver aux prises avec le besoin; de
l'autre, il craignait de voir la France sous l'influence de l'Autriche,
et conséquemment lui-même au-dessous de M. de Metternich, contre lequel
il a une animosité personnelle. Il me disait lui-même à cette époque:
«Mais en vérité ce M. de Metternich se croit un personnage.» Ce sont ces
misérables passions qui nous ont jetés dans les bras des Russes,
lesquels nous ont remis à ceux des Anglais. La cause de notre
anéantissement remonte bien plus haut et est bien étrangère à l'empereur
Napoléon, qui en a été le prétexte. Depuis Pierre-le-Grand, la Russie
s'avance à grands pas sur l'Europe, qui, fatiguée de longues guerres, à
l'époque où ce prince parut, commit la très grande faute de lui laisser
détruire la Suède. Depuis, elle a fait pis encore en laissant anéantir
la Pologne et asservir les Turcs par Catherine II. Le partage du trône
des Jagellons consommé, la Russie n'a négligé aucun moyen pour acquérir
de l'influence en Allemagne parmi une quantité de petits princes dont
les regards sont sans cesse tournés vers un État plus puissant; la
vassalité dans laquelle les tenait l'empire d'Allemagne leur a fait
prendre cette habitude.
La Russie fut favorisée par l'Angleterre, qui devenait plus forte de
tout ce que perdait la France, et qui, à cette époque-là, n'avait que
bien peu à craindre de l'extension de la Russie, à laquelle son commerce
était éminemment nécessaire. Sa politique était tout entière tournée
contre la France et l'Amérique, dont les progrès commençaient à
l'inquiéter. Elle ne s'apercevait pas qu'un jour ils deviendraient tels
que, si la Russie s'unissait à l'Amérique, ces deux pays ensemble
seraient suffisans pour opprimer le reste du monde. La France a au
contraire un intérêt immense à repousser d'Allemagne l'influence que la
Russie veut y exercer, et, sous ce rapport, elle doit se trouver en
harmonie au moins avec l'Autriche. Depuis 1798, sous Paul Ier, la Russie
a su s'introduire et même se faire appeler dans les coalitions de
celle-ci contre la France. Si les efforts qu'elle a faits lui ont coûté
cher, elle a de même chèrement vendu ses services. Il n'y a qu'à voir où
elle en est aujourd'hui, et quel est l'État d'Allemagne qui n'a pas payé
plus cher la liberté, après laquelle il court encore, que les
agrandissemens qu'il avait obtenus en restant dans l'alliance de la
France. La Russie a joué un jeu d'autant plus sûr, qu'elle n'a qu'une
frontière à défendre, point de derrières à garder, et compte une
population immense dont la moitié était son ennemie il y a à peine
vingt-cinq ans; celle-ci est aujourd'hui la propriété de quelques
seigneurs russes, comme le bétail d'une terre est celle d'un
particulier. C'est cependant avec ces principes-là qu'elle a triomphé
des idées libérales et a amené, au nom de la liberté de l'Europe, ses
hordes d'Asie à Paris.
L'Europe verra, avant un second règne, comment ses libérateurs auront
profité de la leçon. Catherine II n'avait pas dans ses États assez
d'hommes qui sussent lire et écrire pour en donner un à chaque village.
Aujourd'hui les filles des cosaques connaissent la musique; elles
emploient la parfumerie à leur toilette; le pillage des environs de
Paris a été transporté jusqu'en Tartarie. Ce n'est pas seulement
l'empereur Napoléon, mais la France, qui menaçait de l'arrêter dans ses
projets sur l'Allemagne, que la Russie voulait détruire; elle voulait se
défaire de la seule rivale qu'elle eût appris à redouter. Nous verrons
maintenant qui la contiendra; et, pour parler nettement, il faut avouer
que ce n'est que dans l'intérêt des intrigans comme des siens qu'a agi
l'empereur de Russie. Égaré par quelques casse-cous politiques, qui
s'étaient groupés autour de lui, il s'était flatté de joindre le rôle de
législateur et de fondateur à celui de conquérant: il n'a fait, en
bouleversant la France, que compromettre l'Europe.
On comprend sans peine que M. de Talleyrand, et les agitateurs qui
marchaient sous sa bannière, n'aient vu, n'aient recherché que l'intérêt
du moment et une meilleure position personnelle; mais que le chef de
coalition, qui pouvait asseoir les destinées du continent, fixer les
rapports des divers États dont il se compose, assurer au monde deux
siècles de paix, ait renoncé à tant de gloire pour se mettre à la tête
d'un parti, satisfaire une basse vengeance, voilà ce qui ne se conçoit
pas. Par quel égarement, lui, qui pouvait recueillir les bénédictions de
tant de peuples, ne se montra-t-il jaloux que de leur colère? Il s'en
souciait peu, il faut le croire; mais enfin il avait déjà dû
s'apercevoir que les princes les plus puissans succombent à la longue
sous les coups d'épingles: il en avait vu la preuve en Russie comme en
France. Il paraît, du reste, qu'il reconnut bientôt qu'il s'était
mépris, car il faisait répandre qu'il avait été forcé d'agir contre son
intention. C'était aussi ce que ne cessait de répéter M. de Talleyrand,
tant chacun reculait devant son propre ouvrage et déclinait la
responsabilité de ce qu'il avait fait. Je le vis à mon retour de Blois.
À cette époque, je pouvais encore parler d'affaires avec lui. Je lui
témoignai ma surprise du parti auquel il s'était arrêté. Il repoussa la
conception de toutes ses forces. Il s'était, disait-il, vivement débattu
pour obtenir la régence; mais Alexandre s'était prononcé sans détour, et
avait exigé le rappel des Bourbons. Ce prince regardait leur retour
comme le complément de sa gloire et de celle des alliés, qui avaient si
long-temps combattu pour les reporter sur le trône: rien n'avait pu le
faire changer de résolution. Ainsi, me disait Talleyrand, la chose a été
forcée; il n'y a pas eu de choix. Au surplus, c'est une combinaison
comme une autre. Nous verrons comment ils vont s'y prendre, et nous nous
conduirons en conséquence.