Alexandre reçoit les maréchaux.--Le maréchal Macdonald.--L'autocrate
insiste pour la garantie.--La nouvelle de la défection du sixième corps
met fin à la négociation.--MM. Sosthène et Archambault montent à
cheval.--Talleyrand.--Qui lui fait son discours.--Son trouble.--Il eût
prononcé tout ce qui se fût trouvé dans sa poche.--Le sénat.
L'empereur de Russie reçut la députation des maréchaux ainsi qu'il
l'avait annoncé, et après avoir écouté l'objet de leur message près de
lui, il leur fit connaître qu'il était décidé à ne plus traiter avec
l'empereur. Il ajouta qu'indépendamment de l'éloignement que lui et les
alliés avaient pour un rapprochement, de quelque nature qu'il fût, le
repos de l'Europe, qui dépendait de celui de la France, ne permettait
pas de se prêter aux propositions dont ils étaient chargés. Il dit qu'il
ne voulait ni toucher à nos frontières, ni porter atteinte à l'ouvrage
de l'armée française, pour laquelle il avait la plus haute estime; qu'il
était disposé à leur en donner des preuves dans le choix du gouvernement
qu'il avait intention de leur proposer. Il observa que, quel que fût au
reste ce gouvernement, son plus grand intérêt serait toujours de se
rapprocher des hommes qui avaient porté si haut la gloire de leur pays.
Il parlait avec assurance, et montrait d'autant plus de résolution,
qu'il avait connaissance de l'ouverture qui avait été faite à M. de
Talleyrand. Il savait d'ailleurs que la résolution était réelle, qu'elle
avait été prise chez le prince de Neufchâtel, et avait eu lieu d'après
les communications que le maréchal Oudinot avait eues avec l'envoyé de
M. de Talleyrand. On avait même reproduit dans cette réunion le projet
formé avant la bataille de Champ-Aubert, et qui n'allait à rien moins
qu'à en user avec l'empereur comme on avait fait autrefois avec Romulus,
et de traiter avec les ennemis.
Dès que l'empereur de Russie eut achevé de parler, le duc de Tarente
prit la parole. C'était de tous les maréchaux celui qui avait été le
moins bien traité par l'empereur; ce fut celui qui se montra le plus
digne des faveurs dont les autres avaient été comblés. Il fit valoir le
sacrifice de l'empereur, développa les droits de sa dynastie, la
convenance de la régence; et, revenant à ce qui tenait le plus à coeur
aux alliés, à Napoléon, il remarqua que, si c'était ce prince qui
faisait difficulté, dès ce moment tout était résolu, puisque les
pouvoirs dont ils étaient revêtus leur prescrivaient de le compter pour
rien; qu'ainsi la continuation de sa dynastie était sans objection comme
sans inconvénient. La transmission de l'autorité souveraine pouvait
d'autant moins devenir matière à discussion, que les intentions
qu'Alexandre venait de manifester, tant en son nom qu'en celui de ses
alliés, se trouvaient conformes aux constitutions de l'État, et
favorables au droit de celui que, dans l'ordre de la nature, elles
avaient désigné pour l'héritier du trône.
Macdonald fut fort dans cette discussion, et honorable par le courage
avec lequel il défendit les intérêts de la régence, comme pouvant
garantir à chacun la conservation de ce qu'il avait acquis, et que
l'empereur Alexandre déclarait vouloir respecter. Ce prince ne savait
que répondre, et n'insistait que sur l'observation qu'il fallait une
garantie contre la possibilité du retour de l'empereur. Ce n'était point
aux maréchaux à indiquer cette garantie, c'était aux alliés à préciser
les sacrifices qu'ils voulaient imposer, et à s'expliquer sur ce qu'ils
entendaient par cette garantie. Les plénipotentiaires feignirent de ne
pas comprendre; les alliés, de leur côté, ne jugèrent pas convenable de
parler plus catégoriquement. Mais ils en avaient assez dit.
La discussion languissait; l'empereur de Russie répondait d'une manière
évasive, lorsque de son cabinet on vint le prévenir qu'on le demandait
pour quelque chose de pressé. Il s'y rendit, et rentra quelques instans
après dans le salon où les maréchaux étaient restés à l'attendre. Il
leur dit: «Messieurs, persuadé par vos observations, et voulant donner
une marque de mon estime particulière à l'armée française que vous
représentez ici, j'allais me rendre à vos instances, et reconnaître le
gouvernement qui est l'objet de vos désirs; mais cette armée, dont vous
prétendez que le voeu est unanime, est elle-même en opposition avec ce
que vous m'annoncez, puisqu'elle s'est divisée dans ses opinions. L'on
vient de me rendre compte à l'instant que le corps de M. le duc de
Raguse est arrivé ce matin à Versailles, et qu'il se range sous les
drapeaux de M. le duc d'Angoulême. Pour fixer promptement les
irrésolutions de ceux qui seraient disposés à l'imiter, je mets toute ma
puissance et celle de mes alliés de ce côté-là.»
Cette déclaration répondait à tout ce que l'on aurait pu objecter. Les
maréchaux jetèrent un regard de mépris à Marmont qui était présent; il
fut saisi de honte en entendant l'empereur de Russie s'exprimer ainsi,
et dit: «Je donnerais un bras pour que cela ne fût pas arrivé.»
Macdonald lui répondit: «Un bras, monsieur, dites la vie.» Tout fut fini
dès cet instant. On m'a même rapporté que, dans cette séance, l'empereur
de Russie dit au maréchal Marmont: «Vous vous êtes bien pressé, monsieur
le maréchal.»
Ce prince s'était, comme je l'ai dit, laissé surprendre l'engagement de
ne plus traiter avec l'empereur ni aucun membre de sa famille. Sa
déclaration avait commencé le mal, la défection de Marmont l'acheva.
Talleyrand, qui avait si bassement tramé le déshonneur du maréchal, mit
tous ses soins à le publier. Il le fit répandre, colporter partout, et
ne songea qu'à en recueillir les fruits. Il se saisit de tout ce qui
pouvait montrer aux yeux de la multitude qu'il était le pivot de la
révolution qui s'opérait.
Depuis que l'empereur Alexandre était à Paris, le salon de M. de
Talleyrand était continuellement rempli de tout ce qui venait tâter le
pouls à la fortune. Dès qu'elle fut prononcée, M. Archambault de
Périgord, frère de M. de Talleyrand, M. Sosthène de la Rochefoucauld et
quelques autres mirent de grandes cocardes blanches à leurs chapeaux, et
coururent à cheval par toutes les rues pour annoncer ce qui venait
d'arriver, et ranimer les espérances des gens de leur parti.
La garde nationale de Paris, quoiqu'elle s'attendît à un changement de
gouvernement, ne comprenait rien à ce qu'elle voyait, et je tiens d'un
officier de ce corps, qui commandait le poste placé à l'angle que fait
la rue de Marigny avec celle du faubourg Saint-Honoré, qu'il faillit
faire feu lorsque M. de Périgord vint haranguer, en cocarde blanche, le
peuple de ce quartier. Toutes les idées étaient loin de ce qui se
faisait, et si M. Archambault ne fut pas tué, c'est que l'officier le
reconnut.
M. de Talleyrand ne négligea aucun moyen de répandre la défection de
Marmont: il ne ménagea aucune de ses créatures; plus il pouvait en
employer, mieux il établissait l'opinion que le retour des Bourbons
était son ouvrage et le but auquel il voulait véritablement atteindre.
Son nom était sans doute quelque chose, mais ne suffisait pas pour
sanctionner une révolution qui blessait tant de souvenirs et d'intérêts.
Il le sentit et résolut d'y suppléer. Tous les sénateurs reçurent une
invitation à dîner avec l'empereur Alexandre: ils n'eurent garde d'y
manquer. Le dîner se passa en propos ordinaires; il n'avait été question
de rien lorsqu'on servit le vin de Champagne. Alexandre se lève alors,
et, adressant la parole à ses commensaux, il renouvelle l'assurance
qu'il n'est ni leur ennemi ni celui des Français, bien loin de là. Une
preuve, c'est qu'il accepte les voeux que lui ont exprimés les hommes les
plus honorables et les plus distingués du pays, et propose la santé du
roi de France, de S. M. Louis XVIII.
Les sénateurs s'imaginèrent que tout avait été arrangé à l'avance, et
burent à Louis XVIII comme ils buvaient à l'empereur.
On passa dans le salon, et chacun de demander à son voisin ce qui
s'était passé avant qu'il arrivât. Tous se faisaient la même question,
tous étaient persuadés que quelque délibération avait eu lieu, et il ne
vint à la pensée de personne d'imaginer qu'ils étaient dupes d'une
mystification. On ne leur laissa pas d'ailleurs le temps de réfléchir,
on battit le fer à chaud, on convoqua le sénat pour le lendemain, et la
révolution fut consommée. On pressa le dénouement, parce qu'on sentait
bien que, si on tardait, les objections viendraient en foule sur cette
manière de procéder au choix d'un souverain. Le sénat prononça la
déchéance de l'un et l'élection de l'autre avec la même docilité qu'il
passait sur les demandes de conscription.
Il ne vint à l'esprit d'aucun membre de ce corps, qui était cependant
composé d'hommes à lumières et presque tous comblés des bienfaits de
l'empereur, de faire remarquer que la convocation qui avait été faite
était inconstitutionnelle et même criminelle. Il n'y en eut pas un qui
observât qu'on faisait servir le sénat d'instrument pour détruire
l'édifice dont il était _conservateur_, et qu'en le faisant crouler, ils
écrasaient, pour la plupart, leurs propres enfans. Les sénateurs
peuvent-ils dire qu'on les a trompés? Non assurément; on ne pouvait pas
parler en termes plus clairs que ceux dont se servait M. de Talleyrand
en proposant la déchéance de l'empereur. Quels que fussent les
arrangemens particuliers de ce diplomate avec les ennemis, les sénateurs
n'avaient pas droit de méconnaître leur devoir, lorsque le moment de le
faire était arrivé. Ils pouvaient, par une noble résistance, se couvrir
de gloire; au lieu de cela, il n'y a pas d'épithètes qu'ils n'aient
méritées, surtout lorsqu'on lit dans leur délibération de cette fatale
époque l'article qui assure la conservation de leurs émolumens.
M. de Talleyrand fut dominé par une intrigue qui lui fit abandonner son
projet de régence en lui montrant une porte de salut pour lui. Je tiens
de l'archevêque de Malines lui-même, qu'étant allé voir M. de Talleyrand
le matin du jour où il avait convoqué le sénat, il eut beaucoup de peine
à le décider à tenir à ce corps le langage dans lequel il lui parla, et
que c'était lui-même, archevêque de Malines, qui lui avait fait son
discours pendant qu'on le coiffait. Il ajoutait même que, si M. de
Talleyrand en avait eu un autre dans sa poche, et qu'il l'eût tiré en
place du premier, il l'aurait prononcé de même.
Ceux qui connaissent M. de Talleyrand n'en seront point étonnés. Ils ont
dû le voir plus d'une fois dupe d'une intrigue obscure, prêtant son nom
pour se créer une puissance dans l'opinion du vulgaire, qui ne garde que
les noms de ceux qu'on l'accoutume à voir en scène. On retrouve beaucoup
de traits du caractère de M. de Talleyrand dans le portrait du cardinal
de Retz. Comme lui, il suscita tous les grands désordres de l'État, et
cependant il ne voulait que la paix; il y était naturellement porté, et
en avait plus besoin qu'un autre. L'empereur lui disait quelquefois
qu'il avait mal arrangé sa vie. Néanmoins M. de Talleyrand est resté en
possession de fixer le ridicule comme de mettre le vice en crédit.
Le sénat pouvait-il se réunir? Non, il ne le pouvait que sur une
convocation légale transmise à chaque sénateur par son président, et le
président était à Blois près de l'impératrice. Pouvait-il délibérer dans
un lieu au pouvoir des ennemis qui étaient en guerre avec la nation? Où
en serait-on, si l'on osait dire que oui? Pouvait-il retirer un pouvoir
qu'il n'avait pas confié? Était-ce lui qui avait élu l'empereur? D'après
les constitutions de l'État, était-ce le sénat qui déférait la suprême
puissance? Non, assurément, et l'empereur lui-même n'avait point voulu
de leurs suffrages autrement que comme celui de simples citoyens; la
nation avait individuellement voté l'élévation de l'empereur à la
dignité impériale; le sénat n'avait été chargé que de vérifier les votes
des communes et d'en constater l'état, c'est-à-dire, constater ceux qui
étaient pour l'affirmative et ceux qui étaient pour la négative. Il ne
pouvait donc pas intervenir dans une proposition qui n'était pas de sa
compétence, et encore moins prendre l'initiative dans une question où il
n'avait pas de droits. Il faut convenir que le général Mallet, dans sa
tentative du 23 octobre 1812, avait aussi bien jugé que M. de Talleyrand
le parti que l'on pouvait tirer du sénat, et Louis XVIII a rendu à ce
corps la justice qu'il méritait en le renvoyant, quels que fussent ses
droits à la reconnaissance de ce prince. Il aurait en effet été
impolitique de conserver une institution qui venait de donner un si
déplorable exemple.
Après ces délibérations du sénat, le gouvernement provisoire en expédia
une ampliation, qui fut portée par un officier-général au roi à Londres.
On expédia de même un courrier à M. le comte d'Artois, qui était encore
à Vesoul, un autre au duc d'Angoulême, à Bordeaux, et un à M. le duc de
Berry, aux îles de Jersey. On couvrit les murailles de Paris de
publications de toute espèce; chacun ne chercha plus qu'à se concilier
la bienveillance du nouveau souverain. On expédia des courriers aux
armées du midi, aux grandes villes et aux places qui se trouvaient
bloquées depuis l'invasion du territoire.
Je reviendrai sur ces détails, mais je dois dire auparavant comment eut
lieu cette défection de l'armée de Marmont, qui fournit à l'empereur de
Russie le prétexte, ou qui le mit dans la nécessité d'adopter la
résolution qu'il prit, si elle n'était pas tout-à-fait arrêtée d'avance.