Composition du gouvernement provisoire.--M. de Pradt.--Le duc de Vicence
reçoit ordre de se retirer.--Marmont, séductions dont on l'entoure.--M.
de Bourienne.--Le duc de Raguse ne veut rien entendre.--Artifices
d'Alexandre.--Toujours M. de Talleyrand.--Il envoie des émissaires à
Fontainebleau et à Essone.--Le maréchal Oudinot.--Montessuis.--Marmont
se laisse séduire.--Conseil des généraux.
Je tiens d'un homme qui a servi de secrétaire à M. de Talleyrand dans
cette circonstance, que ce grand désorganisateur avait fait son thème de
deux manières; il avait porté sur la liste des personnes dont il voulait
composer le gouvernement provisoire:
1° Lui-même, comme président;
2° Beurnonville, qui avait été son agent en Espagne et en Russie;
3° Jaucourt, son collègue de révolution;
4° Dalberg, sa créature, qu'il avait marié à la fille de madame de
Brignole;
5° M. Barthélemy le sénateur, homme généralement estimé.
Ces choix n'annonçaient pas assurément le projet de rappeler la branche
aînée de la maison de Bourbon, et garantissaient une majorité constante
aux opinions de M. de Talleyrand. Ce ne fut qu'après l'entretien qu'il
eut avec l'empereur de Russie qu'il substitua l'abbé de Montesquiou à M.
Barthélemy. Ainsi le marché d'Hartwell n'était pas ce dont il se
souciait le plus, et si l'empereur Alexandre ne lui eût laissé entrevoir
qu'il penchait pour le retour de la maison de Bourbon, il est probable
que le diplomate n'eût pas tenu grand compte de son traité. Une chose
qui prouve combien peu il était disposé à travailler pour la légitimité,
c'est que, même après avoir saisi la véritable pensée de l'autocrate, il
ne prit parmi les amis de la monarchie que l'abbé de Montesquiou, afin
de conserver la majorité, dans le cas où l'empereur de Russie ne se
serait pas tellement prononcé qu'il n'y eût encore espérance de lui
faire adopter une idée qu'on n'avait peut-être pas osé lui développer,
et qui aurait rencontré des obstacles, s'il y avait eu dans le
gouvernement plus d'un membre de la couleur de M. de Montesquiou.
Le gouvernement composé, on s'occupa de pourvoir aux places principales
de l'administration. On fit choix de M. l'abbé Louis, conseiller d'État,
pour les finances;
De M. Beugnot, conseiller d'État, pour l'intérieur;
De M. Malouet, conseiller d'État (en exil), pour la marine;
Du général Dupont, pour la guerre;
De M. Anglès, maître des requêtes, qui était chargé du troisième
arrondissement de la police, pour le ministère de la police générale;
Du général Dessoles, pour le commandement de la garde nationale;
De l'archevêque de Malines, pour la légion d'honneur;
Et de M. de Bourienne, pour l'administration des postes.
Ces travaux préparatoires achevés, M. de Talleyrand se rendit au sénat,
où toutes ces mesures furent converties en décret.
Les divers individus que M. de Talleyrand s'était associés prirent
possession des différentes branches d'administration auxquelles ils
étaient si illégalement appelés, sans rencontrer aucune opposition,
parce qu'on aime à voir sa responsabilité à couvert lorsqu'on a besoin à
chaque instant d'une direction nouvelle.
Ces places pourvues, l'administration se trouva organisée et commença à
se donner du mouvement. Elle annonçait, ou du moins elle ne dissimulait
pas ses vues, mais elle n'avait encore arboré aucun signe, pris aucune
couleur que n'avouât pas la nation.
Le préfet de la Seine, M. de Chabrol, et le préfet de police, M.
Pasquier, furent conservés, parce qu'ils convenaient l'un et l'autre aux
deux hypothèses sur lesquelles M. de Talleyrand avait fait son thème.
Ces deux magistrats n'étaient point des hommes de révolution, ils ne
pouvaient qu'obéir aux événemens; on ne les avait laissés à Paris que
pour cela.
M. de Talleyrand assembla chez lui les membres du gouvernement
provisoire, et les présenta, ou, pour mieux dire, les livra à l'empereur
de Russie, qui ne leur parla qu'en protecteur des grands travaux qu'ils
allaient faire[7]. Il connaissait assez les hommes pour savoir que
c'était la manière la plus sûre de les faire courir au-devant de ses
désirs. Je tiens de l'archevêque de Malines lui-même, qu'il demanda dans
cette présentation un entretien particulier à l'empereur Alexandre qui
le lui accorda; il lui dit que, «quoi que l'on se proposât de faire,
l'opinion ne se prononcerait pas tant qu'on ne serait pas assuré de ses
sentimens particuliers, et que d'ailleurs la présence de M. de
Caulaincourt à Paris glaçait tout le monde.»
La puissance de l'empereur Alexandre était déjà assez bien établie pour
lui assurer le succès de ce qu'il allait entreprendre. Il donna audience
le soir même à M. de Caulaincourt. Ce dernier ne m'a pas communiqué les
détails de l'entretien, mais assurément il ne fut pas reçu comme
l'ambassadeur de France, quoiqu'il le fût du reste avec la bienveillance
habituelle que l'empereur de Russie employait à son égard. Le duc de
Vicence ne voyait que trop ce qui allait arriver. Il était le seul qui
eût eu assez de relations directes avec ce prince pour ne pas craindre
de prendre le ton qui convenait à la circonstance, sans cependant le
dépasser; il est présumable qu'il fit tout ce qui lui fut possible pour
détourner l'orage, ou tout au moins suspendre l'explosion. Mais tous ses
efforts furent inutiles; Alexandre lui notifia sèchement que sa présence
comprimait l'opinion, qu'il l'empêchait de se prononcer, et que
cependant les souverains avaient besoin de la connaître pour prendre une
décision. En conséquence, il lui signifia qu'il eût à s'éloigner, que
les alliés n'avaient rien à répondre aux communications qu'il avait
faites.
Cette injonction, et surtout la déclaration dont les murs de la capitale
étaient couverts, avaient accru les chances de la conspiration. Les
sénateurs, étourdis par l'orage et comprimés par une surprise que je
raconterai tout à l'heure, ne pouvaient opposer de résistance; la
déchéance fut mise en délibération. Chacun était plus ou moins engagé,
personne n'essaya de combattre la mesure, et la chute de l'empereur fut
prononcée.
M. de Caulaincourt s'éloigna et revint à Fontainebleau, où l'empereur
avait réuni sa faible armée, qui ne comptait pas soixante mille
combattans. On juge aisément de la situation d'esprit dans laquelle le
jeta la réponse d'Alexandre. Il avait auprès de lui les maréchaux
Berthier, Moncey, Lefebvre, Ney, Macdonald, Oudinot, Mortier et Marmont,
dont le quartier-général était à Essone, à moitié chemin sur la route de
Fontainebleau à Paris; celui du maréchal Mortier était auprès de
Villeroi, un peu en arrière d'Essone du côté de Fontainebleau, de sorte
que le premier faisait tête de colonne.
Avant de quitter Paris, il avait transmis à l'empereur la capitulation
qu'il avait signée, et lui avait fait dire que, s'il voulait rentrer de
force dans la capitale, il devait s'attendre à la voir tout entière
s'armer contre lui. L'aide-de-camp rendit le message tel que le lui
avait donné le duc de Raguse, mais il ne fut pas à l'épreuve de cet
horrible mensonge; il en fut long-temps malade, et avoua à quelqu'un qui
me l'a répété, que cette coupable faiblesse avait empoisonné sa vie.
Marmont alla lui-même voir l'empereur à Fontainebleau, mais ne lui dit
pas un mot de ce qui s'était passé chez lui le soir de la capitulation;
il se retira, et était déjà rentré à Essone lorsque M. de Caulaincourt y
passa en revenant de chez l'empereur de Russie. L'empereur avait laissé
ignorer aux maréchaux qui étaient près de lui les dangers qui menaçaient
l'État; mais les uns et les autres avaient leurs familles à Paris, ils
furent bientôt instruits de tout ce qui s'était fait ou se préparait: on
y prenait une résolution dont le mot de ralliement n'était pas encore
prononcé. Les murailles étaient tapissées de proclamations de Louis
XVIII; c'était l'idée principale que l'on jetait dans la multitude:
était-ce par l'ordre ou avec l'assentiment de l'empereur de Russie qui
voulait tâter l'opinion sans avoir l'air de la diriger, afin de pouvoir
se retirer de la partie, si cela devenait nécessaire à une autre idée
qu'il prévoyait peut-être qu'il serait obligé d'adopter; ou bien
était-ce M. de Talleyrand qui faisait placarder ces proclamations,
d'après l'ordre tacite ou les communications de ce prince? Je ne
pourrais le dire, mais ni l'un ni l'autre n'ignoraient ce qui se
passait; ils n'avaient qu'à prononcer un mot pour mettre un terme au
désordre.
Malgré l'espèce d'anonyme que l'on voulait donner à la publication des
proclamations du roi, on ne pouvait pas se méprendre sur leur point de
départ. Que ce fût, au reste, l'empereur Alexandre ou M. de Talleyrand
qui les fît répandre, l'un et l'autre avaient des motifs pour ne pas se
laisser apercevoir; je m'explique. L'empereur Alexandre n'avait cessé de
répéter qu'il ne faisait la guerre qu'à l'empereur, qu'il n'en voulait
ni à la France ni aux Français. Il tenait ce langage pour détacher la
nation de son chef, dépopulariser celui-ci, et arrêter l'élan que l'on
cherchait à donner à la population; s'il avait annoncé le projet qu'il
exécuta, personne n'aurait été dupe de ses discours, et la plus grande
faute qu'il aurait pu faire aurait été de permettre que l'on affichât
les proclamations de Louis XVIII dans les villes où il entrait; il
aurait vu, s'il l'avait fait, les campagnes accourir sous les bannières
de l'insurrection qui se serait organisée toute seule. Ses promesses
fallacieuses de bonheur prévinrent le mouvement, et finirent par lui
donner la victoire.
Alexandre avait non seulement la nation à abuser, il fallait aussi
donner le change à l'empereur d'Autriche, se ménager les moyens de se
rejeter sur l'opinion et d'attribuer à ses exigences ce qui n'était que
son ouvrage. Aussi ne fut-ce qu'après la rupture des conférences de
Châtillon, et aux portes de Paris, que l'on commença à jeter les
proclamations aux avant-postes français.
L'empereur d'Autriche avait assurément beaucoup de griefs particuliers
contre l'empereur, mais on ne peut lui faire l'injure de supposer qu'il
eût été insensible au rôle humiliant qu'on lui faisait jouer en
l'attachant au char du conquérant, qui ne lui laissait, pour sa part de
triomphe, que la détrônisation de sa fille. Il serait injuste de croire
que ce prince eût été indifférent à tout ce qu'il aurait vu faire pour y
parvenir, si l'empereur de Russie lui avait laissé entrevoir son projet;
il n'y a pas de père, quelle que soit sa condition, qui n'aime à se
persuader que l'on trompait celui d'Autriche, qui avait présenté sa
fille à l'amour des Français, parée de ses vertus et riche de la
tendresse de son père.
On doit encore supposer que, si ce prince eût soupçonné que le projet
que nourrissait l'empereur de Russie en franchissant le Rhin était de
détrôner sa fille, non seulement il aurait répondu sur un autre ton à
celle-ci, dans la série de lettres qu'il lui écrivit depuis l'invasion
de notre territoire, mais encore, qu'au lieu de s'en tenir à lui
conseiller d'engager son mari à faire la paix, il lui aurait dit
franchement les dangers qu'elle courait elle-même. On doit ajouter
encore qu'il ne se serait pas tenu de sa personne aussi éloigné du
quartier-général de l'armée alliée, qu'il ne rejoignit qu'à Paris. On
lui fit voir les choses sous les couleurs qu'il plut à l'empereur de
Russie de leur donner. C'est par ces diverses considérations que
l'empereur Alexandre évitait encore d'avouer une révolution qui dès-lors
n'aurait plus été considérée que comme son ouvrage.
M. de Talleyrand avait des raisons plus fortes encore pour se ménager.
D'abord il ne se souciait nullement au fond du retour de la branche
aînée de la maison de Bourbon, avec laquelle il avait trop de comptes à
régler et pas assez de temps pour traiter de ses intérêts personnels. Il
jugeait bien que la volonté de l'empereur de Russie l'emporterait;
néanmoins il ne désespérait pas encore de lui surprendre une
détermination qui pourrait changer tant qu'elle n'aurait pas été
annoncée publiquement.
D'un autre côté, il savait bien qu'il ne pouvait pas se flatter de
consommer l'oeuvre qu'il se proposait tant que l'armée resterait fidèle à
l'empereur, parce que la majorité de la nation s'y rallierait toujours.
Il vogua à travers toutes ces difficultés, en donnant des espérances à
ceux qui voulaient le retour pur et simple de la maison de Bourbon, et
en calmant les inquiétudes de ceux qui le craignaient. Il se servit tour
à tour des uns et des autres pour mettre à fin ce qu'il projetait. Il
avait expédié M. de Montessuis près du maréchal Marmont, à Essone, et en
même temps il avait envoyé le général Lamotte[8] au duc de Reggio, dont
cet officier avait été aide-de-camp.
Ces deux messagers avaient chacun un langage différent à tenir pour
faire arriver leur mission au même résultat.
Ils avaient pour moyens de persuasion l'assurance que l'empereur de
Russie était décidé à ne pas traiter avec l'empereur, que ce n'était
qu'à lui qu'il en voulait, et que hors lui il accorderait tout ce qui
lui serait proposé.
C'était le langage convenu pour le maréchal Oudinot, parce qu'il était à
sa portée et de nature à être répandu dans l'armée, où il pouvait faire
germer l'idée d'un lâche abandon que provoqua même le maréchal, dans la
persuasion qu'il ne s'agissait que de sacrifier l'empereur. On se garda
bien de lui présenter la question sous une autre face; car ses
antécédens n'étaient pas de nature à faire croire qu'il pût jamais
transiger avec les Bourbons. La perspective lui sourit; il se montra
facile dans tout ce qu'on lui proposa, et prit les engagemens qu'on
voulut, sans même réfléchir aux conséquences qu'ils allaient avoir.
Montessuis s'y prit autrement avec Marmont. Il annonça au maréchal que
la résolution d'Alexandre était arrêtée, que ce prince avait déclaré
qu'il ne traiterait plus ni avec l'empereur ni avec aucun membre de sa
famille. Il lui peignit les malheurs qui allaient fondre sur la France,
les divisions, la guerre civile avec les horreurs qu'elle traîne à sa
suite; car on était bien décidé à rejeter la régence, attendu qu'elle
ramènerait forcément l'empereur au pouvoir. Il insista d'autant plus sur
ce point, que c'était le moyen de décider Marmont, et de donner un but à
sa défection. En effet, si la régence eût été proclamée, sa position
était faite, tandis que placé vis-à-vis de l'anarchie révolutionnaire
tout était compromis. Dès-lors il ne devait pas balancer sur ce qu'on
lui proposerait, fût-ce même le retour des Bourbons, parce que d'une
part il avait des honneurs à conserver, et que dans sa vanité il se
flattait d'en acquérir de nouveaux en donnant l'exemple de l'abandon.
Ces considérations étaient les seules qui fussent capables d'égarer
Marmont, et sans la défection d'une partie de l'armée on ne pouvait rien
exécuter de ce que voulait l'empereur de Russie. Montessuis ajouta que
«nécessairement il y aurait anarchie si l'on ne prenait pas bien vite un
parti pour ramener tout à un même pouvoir; que l'essentiel était d'avoir
un point de ralliement. Il lui dit que c'était tellement l'opinion de M.
de Talleyrand, que ce prince venait d'écrire à M. le comte d'Artois,
parce qu'il préférait les Bourbons, que Bordeaux avait reconnus, aux
jacobins qui commençaient à surgir de toutes parts; que si lui, Marmont,
dont les qualités sociales étaient si aimables, les sentimens
patriotiques si élevés et les talens militaires si connus, voulait se
couvrir de gloire en donnant à l'armée le courageux exemple de se
rallier à ce parti, il éviterait la guerre civile, ce qui était la plus
belle couronne qu'il pût ambitionner. Il lui dit qu'indépendamment de la
satisfaction personnelle qu'il en recueillerait, son exemple lui
donnerait les premiers droits aux faveurs, d'autant plus que déjà les
commissaires du roi prenaient à Paris note de tous ceux qui se
présentaient, qu'ils recevaient leurs sermens d'obéissance et de
fidélité.» Cela était faux; on cherchait encore un traître, Marmont le
vit et repoussa le rôle qu'on lui destinait.
L'intrigue ne se rebuta pas. Elle mit en campagne de nouveaux émissaires
et l'on vit affluer à Essone une foule d'hommes qui, tout couverts des
bienfaits de l'empereur, n'insistaient pas moins vivement auprès du
maréchal pour l'en détacher. Le duc résista encore, mais il avait admis
des individus dont il ne devait pas tolérer la présence: il ne tarda pas
à porter la peine de sa témérité. Compromis comme ils étaient, les chefs
du parti qui s'était livré à l'étranger n'avaient d'autre alternative
que de réussir ou de s'expatrier. Ils le sentaient; aussi ne
négligeaient-ils rien pour consommer la défection qu'ils méditaient. Ils
firent agir ceux des magistrats qui pouvaient exercer quelque influence
sur le maréchal; ils lui dépêchèrent quelques-uns de ses amis, et en
même temps qu'ils lui dépeignaient la cause de l'empereur comme à jamais
perdue, ils sollicitaient Schwartzenberg à lui offrir une sorte de
planche de salut, à l'aide de laquelle il pût se flatter d'échapper au
naufrage. Le généralissime y consentit: ses ouvertures furent
accueillies et les bases de la défection arrêtées[9]. Mais le duc de
Raguse savait bien que, s'il lui était possible d'abuser ses troupes, il
n'en était pas ainsi des généraux; il savait qu'il dépendait d'eux de
faire tout manquer ou tout réussir. Il se détermina en conséquence à
leur communiquer les propositions qui lui étaient faites, sous prétexte
que cela les intéressait personnellement, et qu'il ne voulait pas
décider de la principale action de leur vie sans leur assentiment; il
les appela à une espèce de conseil, où assistèrent entr'autres Compans,
Souham et Bordesoulle. Le dernier était à coup sûr un des hommes les
plus braves qui aient existé. Pour passer dans une armée ennemie, il
faut qu'il ait été étrangement abusé, car il était capable
d'entreprendre de la combattre à lui seul.
Marmont, qui exerçait une certaine puissance d'opinion, puissance qui
dérivait d'ailleurs du commandement dont il savait faire sentir le
poids, communiqua à ses généraux ce qui venait de se passer entre lui et
M. de Montessuis. Il leur fit un long et affligeant détail de tous les
maux qui allaient accabler la patrie, si quelqu'un ne donnait pas
l'exemple de la réunion à un pouvoir qui pourrait se consolider et
préserver la France de l'anarchie. Il leur dit que ce pouvoir était la
maison de Bourbon, que les alliés rappelaient au trône, et avec laquelle
Paris était déjà entré en arrangement; que la France ni les Français n'y
perdraient rien; qu'il n'y aurait que l'empereur de sacrifié. Il leur
annonça que, quant à lui, son parti était pris; qu'il les avait
assemblés pour le leur communiquer, les laissant les maîtres de leurs
déterminations. Il n'ignorait pas qu'un esprit supérieur entraîne
toujours les faibles, particulièrement dans des circonstances hors de la
portée des intelligences communes.
Les généraux de son armée ne pouvaient d'ailleurs suspecter les
intentions de leur chef, dès qu'il s'agissait de l'empereur. Ils crurent
qu'il n'obéissait qu'à une rigoureuse nécessité, et adoptèrent le parti
qu'il avait pris, déplorant toutefois d'être réduits à abandonner leur
souverain.
On suivit les relations qu'avaient ouvertes Schwartzenberg. Les
conditions de la défection furent discutées, convenues, sans néanmoins
être signées[10]. Marmont conserva en conséquence la position qu'il
occupait. Il continua de faire tête de colonne, soit qu'il balançât
encore, soit même qu'il voulût revenir sur la surprise qu'on lui avait
faite.