Méprise de Caulaincourt.--Il se persuade que tout est fini.--Alexandre
évite de s'expliquer.--Réception qu'il fait au corps municipal.--Il
envoie Nesselrode prendre langue à Paris.--Madame Aimée de
Coigny.--Demande de Talleyrand.--Alexandre descend chez lui.
M. de Caulaincourt, en cherchant à connaître la situation des choses à
Paris, ne put manquer de s'apercevoir que l'intrigue contre l'empereur
s'agitait; ses mouvemens étaient d'autant plus visibles, qu'elle
agissait sans entraves, car on avait fait partir tout ce qui aurait pu
la croiser. Ne voyant, ne rencontrant partout que des intrus en
fonctions, il dut penser que ces nouveaux choix étaient la conséquence
des communications que l'on avait déjà eues avec les ennemis. Il dut
d'autant plus le croire, qu'à Châtillon il avait été, mieux que
personne, à portée de juger de leurs intentions. Il fut dupe des
apparences, s'imagina que tout était arrangé, tandis que tout était
encore à faire. M. de Talleyrand, chez lequel il ne manqua pas de se
rendre, le confirma dans son erreur, car c'est un art particulier aux
intrigans expérimentés que de présenter comme déjà fait ce qui est
précisément à faire.
M. de Caulaincourt, dont la principale mission était pour le
quartier-général de l'empereur de Russie, se hâta de s'y rendre,
d'autant plus que là il pouvait s'expliquer le mot de l'énigme par le
langage qu'on lui tiendrait, et qu'alors il réglerait la conduite qu'il
devait tenir pour la seconde partie de sa mission, c'est-à-dire, pour
être à Paris le commissaire de l'empereur pendant le séjour des alliés.
Dès que la capitulation eut été signée et notifiée aux autorités
civiles, le conseil municipal s'assembla et alla en corps à Bondy
demander à l'empereur de Russie de ménager la capitale. Il avait à sa
tête, selon l'usage, le préfet du département et le préfet de police; il
s'était mis en route le lendemain de la signature de la capitulation, et
avait par conséquent devancé M. de Caulaincourt. Alexandre fit attendre
fort long-temps la députation avant de la recevoir, et je tiens de
quelqu'un qui était présent qu'il l'accueillit un peu brusquement; ce
fut du moins la première impression qu'il fit sur elle. Il se radoucit
cependant et lui dit, entre autres choses, que «le sort de la guerre
l'avait rendu maître de la capitale, qu'il n'était point l'ennemi de la
nation, qu'il n'avait qu'un ennemi en France, que c'était à lui qu'il
faisait la guerre. Je plains, ajouta-t-il, les maux qu'il a attirés sur
vous, et je tâcherai de les alléger; je mettrai dans Paris le moins de
troupes possible, le reste sera placé dans les environs.» Il demanda
s'il y avait beaucoup de casernes à Paris; on lui répondit qu'il y en
avait pour à peu près dix mille hommes. Il répliqua: «Eh bien! ce sera
autant de soulagement pour les habitans, auxquels je ne veux aucun mal,
non plus que mes alliés. Vous pouvez les en assurer de ma part et de la
leur.» Il congédia le corps municipal, qui remarqua qu'il avait évité de
s'expliquer sur des projets que chacun lui connaissait.
Pendant que le conseil municipal se rendait à Bondy, l'empereur
Alexandre avait dépêché à Paris son ministre des relations extérieures,
le comte de Nesselrode, le même qui avait été attaché à la dernière
légation russe. Il l'avait envoyé prendre langue auprès des chefs du
parti, et s'assurer au juste des moyens dont la conspiration disposait.
Nesselrode descendit chez Talleyrand, qu'il savait s'être encore tout
fraîchement mis en communication plus intime avec Hartwell. Les
conditions transmises par madame Aimée de Coigny avaient été acceptées.
Cette dame, qui avait été successivement duchesse de Fleury, madame de
Montron, et était redevenue, par suite de son divorce, ce qu'elle était
d'abord, s'était adressée à son grand-père, le maréchal de Coigny, qui
était à Londres. Celui-ci courut offrir au roi le repentir et le
dévoûment de M. de Talleyrand, et lui soumettre les réserves du
diplomate. «Acceptez, répondit le prince; si je remonte sur mon trône,
vous pouvez tout promettre.» Ce marché, connu de Castlereagh, ne devait
pas être ignoré de l'empereur de Russie. Nesselrode pouvait adopter
celui des projets de Francfort ou de Londres qui lui convenait le mieux.
Son choix ne fut pas long.
Alexandre avait depuis long-temps résolu de changer la dynastie qui
gouvernait la France, si les événemens ne s'opposaient pas trop à ses
desseins. Il s'était arrêté à cette idée depuis la conférence qu'il
avait eue à Abbo avec Bernadotte, et n'avait sans doute appelé Moreau
que pour le faire concourir à l'exécution de son dessein. Nesselrode
somma en conséquence Talleyrand de tenir ses promesses. Celui-ci
répondit qu'il ne demandait pas mieux, mais que, pour le faire avec
succès, il fallait que l'empereur Alexandre lui donnât une marque
solennelle de bienveillance qui le mît à même de se saisir de
l'influence dont il avait besoin pour exécuter ce qu'il avait promis.
Alexandre lui fit répondre sur-le-champ qu'il irait descendre et prendre
son quartier chez lui.
M. de Caulaincourt, en sortant de la barrière de Paris pour se rendre à
Bondy, s'annonça aux avant-postes russes comme parlementaire; on l'y
retint jusqu'à ce que l'on eût pris les ordres de l'empereur. Alexandre
fit dire de le recevoir; il rencontra, comme il se rendait au
quartier-général, le corps municipal qui en revenait.
Je ne me rappelle pas si M. de Caulaincourt arriva jusqu'à Bondy avant
d'être admis près de l'empereur de Russie, ou s'il le rencontra en
chemin, venant lui-même à Paris, pour y entrer à la tête de son armée,
qui était assemblée sur la route; mais je suis certain qu'Alexandre, en
l'accueillant, lui dit: «Il est bien temps de venir lorsqu'il n'y a plus
de remède. Je ne puis vous entretenir à présent; rendez-vous à Paris, je
vous y verrai.» M. de Caulaincourt y revint fort attristé de voir ses
pressentimens se réaliser. Il alla à la préfecture de la Seine et à
celle de police, où l'on était tout-à-fait désabusé sur les intentions
qu'on attribuait à l'empereur de Russie; on n'osait plus ni méconnaître
son devoir, ni se compromettre davantage pour celui que la fortune
couronnait de ses faveurs. Si M. de Caulaincourt eût voulu déployer son
caractère de commissaire de l'empereur, la moindre chose qui eût pu lui
en arriver était non seulement de n'être pas reçu par l'empereur de
Russie, qui devait venir le soir même, mais encore de se faire renvoyer.
Il fut donc obligé de laisser à chacun sa stupeur et de se contenter
d'observer, ce qui était une douloureuse extrémité.
La colonne russe entra à Paris vers midi ou une heure le lendemain de la
capitulation. C'est alors que les coeurs généreux eurent à souffrir d'un
spectacle si affligeant pour des Français qui avaient été fiers de la
gloire de leur pays.
Nos armées sont aussi entrées triomphantes dans les capitales
étrangères, et, qui plus est, à la suite de batailles mémorables qui ont
donné leur nom à toute la campagne dans laquelle elles ont eu lieu. On
dira encore long-temps la campagne de Marengo, la campagne d'Austerlitz,
d'Iéna et de Moscou. Elles seront toujours les monumens de notre
histoire en dépit de l'envie; mais quoiqu'à la suite de ces événemens
glorieux pour nous, les vaincus aient eu la consolation de nous faire
expier nos victoires, nous n'avons pas vu leurs familles accourir
au-devant de nous ni nous recevoir comme des libérateurs; on n'est point
venu embrasser nos bottes. Nos regards n'ont rencontré que de
l'affliction, nous n'avons point vu de bassesse à Vienne et à Berlin, où
l'on était fondé à craindre nos ressentimens. On garda la dignité
nationale; on ne nous accorda que ce que l'on ne pouvait pas nous
refuser.
Il était réservé à Paris d'offrir un honteux contraste, et de montrer
aux ennemis qu'il était resté indifférent à notre gloire, tout en
devenant dépositaire de tant de trophées accumulés dans ses murs. On
blâmera sans doute cette manière de s'exprimer, mais mon intention est
de n'adresser de reproches qu'aux hommes qui se sont dégradés dans cette
circonstance. Je signale les bassesses de l'époque, afin que nos neveux,
en se pénétrant de l'indignation qu'elles doivent faire naître,
connaissent toutes les souillures qu'ils ont à purger.
Tout pousse, en France; les lauriers y sont indigènes: on a pu en faire
une ample récolte. C'est une preuve qu'ils y avaient été bien cultivés,
et que l'on avait besoin de les naturaliser où on les a transportés. Les
ravisseurs en ont usé ainsi que l'on fait ordinairement du bien mal
acquis; mais les racines et le climat nous restent, tout n'est pas perdu
lorsqu'on a conservé du courage avec l'amour de la patrie.
Il y avait une foule innombrable pour voir entrer l'armée russe. La
curiosité en avait réuni la majeure partie, l'indignation avait assemblé
l'autre. La classe qui avait été jusqu'alors insignifiante dans la
société, où elle était contenue dans les bornes de la bienséance, rompit
le frein qui bridait les haines particulières. On vit des femmes, et
même des femmes titrées, sortir des bornes du respect qu'elles se
devaient à elles-mêmes, pour se livrer en public à l'exaltation, au
délire le plus honteux. On les vit se jeter à travers les chevaux du
groupe qui accompagnait l'empereur de Russie, et lui témoigner un
empressement plus propre à attirer le mépris qu'à concilier la
bienveillance. On en vit d'autres, qui ne vivaient que des bontés de
l'empereur, courir les rues en calèche, ameutant le peuple et lançant
des imprécations contre celui dont elles n'avaient cessé d'éprouver les
bienfaits. Enfin, on en vit dont le deuil était à peine expiré, et dont
les larmes auraient dû couler encore, s'offrir en spectacle à ce
triomphe, et y paraître avec des bouquets de myrte et de laurier
qu'elles jetaient sous les pieds des chevaux, au lieu de chercher parmi
une population indignée des vengeurs à leurs maris; elles employèrent à
tresser des couronnes pour ceux qui avaient arraché la vie à ces
infortunés, les fleurs dont elles devaient orner leur tombe.
Chaque membre de cette armée nombreuse que les alliés déployèrent aux
yeux de la capitale portait au bras droit une écharpe blanche, qui
servit à échauffer la multitude. On a dit, et eux-mêmes l'ont répété,
que cette distinction avait été donnée aux troupes de la coalition,
parce qu'il était arrivé que, ne se connaissant pas à cause de la
variété de leurs uniformes, elles s'étaient réciproquement prises pour
ennemies, et s'étaient battues entre elles. Que cela soit vrai ou non,
la multitude, qui ne juge que par les yeux, n'en donna pas moins à ce
signe de reconnaissance une autre interprétation qui devint favorable à
l'exécution des projets de l'empereur Alexandre.
Les troupes ennemies remplirent Paris et les environs; elles portèrent
en même temps des corps avancés sur les routes de Fontainebleau et
d'Orléans.
L'empereur de Russie, qui s'était réservé le rôle de l'Agamemnon de la
croisade, vit bien que déjà il était l'arbitre du sort de ce même
monarque qu'à une époque non éloignée encore, il était venu implorer
dans un triomphe mieux mérité que celui dont il étalait la pompe. La
vraie puissance est généreuse; le coeur dans lequel cette vertu n'habite
pas est privé par la nature de la première des qualités nécessaires à
celui qui veut s'élever au-dessus de ses semblables. L'empereur
Alexandre laissa défiler les troupes, et se rendit, comme il l'avait
annoncé, chez M. de Talleyrand. Les moyens qu'on voulait mettre en oeuvre
avaient été ébauchés dans l'entrevue qu'avait eue le diplomate avec M.
de Nesselrode; l'autocrate reprit sur-le-champ la discussion, et se
laissa facilement convaincre que ce qu'il y avait de mieux à faire était
ce qu'il désirait[5]. La chute de l'empereur fut arrêtée; mais on voulut
ménager l'amour-propre national. On convint de faire exécuter par des
mains françaises ce qui eût révolté de la part des alliés. En
conséquence, M. de Talleyrand fut chargé de réunir ses amis, de se
concerter avec ses complices, afin d'aviser aux moyens qu'exigeait la
circonstance.
Ses choix étaient déjà à peu près faits. La capitale restée, pour ainsi
dire, sans administrateurs lui fournissait un prétexte plausible; il eut
recours au sénat, et adressa de suite aux divers membres de ce corps qui
étaient encore à Paris des lettres de convocation. La mesure était
illégale et compromettait sans retour ceux qui s'en rendaient complices;
mais les chefs de la coalition savaient comment on enhardit les hommes.
Ils avaient assuré leur avenir à ceux qui étaient accourus au-devant de
la séduction[6]; ils ne pouvaient hésiter à donner des garanties à ceux
qu'ils cherchaient à compromettre. Ils s'engagèrent à ne traiter ni avec
Napoléon ni avec aucun membre de sa famille, et, confondant, par une
fiction odieuse, une poignée de traîtres avec la nation, ils couvrirent
les murs de la capitale d'une pièce où, après avoir accueilli les voeux
de la nation française, ils déclarèrent:
«Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes
garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte,
elles doivent être plus favorables lorsque, par un retour vers un
gouvernement sage, la France elle-même offrira l'assurance du
repos.
«Les souverains proclament en conséquence qu'ils ne traiteront plus
avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun membre de sa famille;
«Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France telle qu'elle a
existé sous ses rois légitimes. Ils peuvent même faire plus, parce
qu'ils professent toujours les principes que, pour le bonheur de
l'Europe, il faut que la France soit grande et forte;
«Qu'ils reconnaîtront et garantiront la constitution que la nation
française se donnera. Ils invitent, par conséquent, le sénat à
désigner sur-le-champ un gouvernement provisoire, qui puisse
pourvoir aux besoins de l'administration, et préparer la
constitution qui conviendra au peuple français.
«Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec
toutes les puissances alliées.
«Paris, le 31 mars 1814, trois heures après midi.
«_Signé_, ALEXANDRE.»
Ceux mêmes qui s'étaient le plus donné de mouvement pour favoriser les
vues de Talleyrand étaient bien loin de prévoir tous les maux qu'ils
préparaient; ils étaient même persuadés qu'il leur était réservé de les
détourner. L'empereur de Russie, dans ce premier entretien, confia-t-il
à M. de Talleyrand le fond de sa pensée et son dernier projet? Je ne le
pense pas, quoi qu'en dise M. de Pradt. Je n'ai, il est vrai, à cet
égard, que mes conjectures, mais elles ont aussi leur valeur. Je vais
les rapporter.