Les voeux secrets de M. de Talleyrand étaient pour la régence.--Je suis
sur le point de me rendre près de l'empereur.--Considérations qui me
retiennent.--Arrivée de l'empereur à la cour de France.--Il envoie
Caulaincourt à Paris.--Motifs probables du refus de mes services.--M.
Tourton, ses protestations et ses actes.--Artifices de
Talleyrand.--Bourienne et le duc de Raguse.
En réfléchissant que ce ne fut que le 22 mars que l'on sut à Paris la
rupture des conférences de Châtillon-sur-Seine, et que c'est le 30 que
les alliés entrèrent dans cette capitale, on voit aisément que les
conspirateurs avaient été pris sur le temps, qu'ils n'avaient pu asseoir
leurs idées, convenir de leurs faits. Or, dans cette situation vague, ce
qu'il y avait de mieux à faire était d'attendre que les véritables
intentions des alliés se dessinassent. M. de Talleyrand était trop
habile pour ne pas le voir, trop prudent pour risquer une tentative qui
n'eût rien décidé; car, s'il l'avait fait, le bon sens lui eût tout au
moins conseillé de se cacher à Paris le jour où il reçut l'ordre d'en
partir, au lieu de venir demander que je l'autorisasse à rester. Ce
parti était d'autant plus simple, qu'il ne s'agissait que de gagner
quelques heures. J'ai su depuis que son projet, en éludant l'ordre de
s'éloigner, était de travailler en faveur de la régence: il l'avait
confié à quelqu'un qui me l'a rapporté, et qui le savait avant de partir
pour Blois[3]; et l'on verra combien peu il s'en fallut qu'il ne vînt à
bout de ce qu'il avait projeté. Son intérêt, de toute manière, devait le
porter à tâcher de faire adopter la régence; avec cet ordre de choses,
il gardait tous ses avantages, ainsi que les hommes de la révolution; il
échappait aux tracasseries continuelles qui lui avaient été suscitées
dans les deux dernières années du règne de l'empereur; il évitait les
inconvéniens dans lesquels il ne pouvait manquer de tomber tôt ou tard
après le retour de la maison de Bourbon; et si l'installation du
gouvernement de la régence n'était pas accompagnée de mesures
personnelles contre l'empereur, ce qui était vraisemblable, il avait
encore l'avantage de pouvoir contribuer au retour de ce prince au
gouvernement. Il pouvait par conséquent refaire la position qu'il avait
perdue en quittant les relations extérieures.
Le ballottement de toutes ces idées remplissait mon esprit; mais je
suppose que je ne me fusse pas arrêté à ces considérations, et qu'au
lieu de lui intimer l'ordre de partir, j'eusse employé la force et fait
conduire M. de Talleyrand à Blois, le retour de la maison de Bourbon
n'en eût pas moins eu lieu, car il ne manquait pas à Paris de gens qui
ne demandaient que du mouvement et des places. On était las de ce qu'on
avait, au point qu'il semblait qu'un cosaque devait être un Washington;
l'expérience des détrônisations était connue de tant d'intrigans, que
l'empereur de Russie en aurait trouvé cent pour un. Qu'aurais-je eu à
répondre, si, après avoir emmené M. de Talleyrand de mon propre
mouvement, ce qui a eu lieu fût arrivé? N'aurait-on pas eu le droit de
dire, et l'empereur le premier: «Parbleu! voilà un ministre de la police
qui est un fier imbécille: il s'est avisé de devenir l'ennemi de M. de
Talleyrand, dans le moment même où celui-ci était forcé de servir
l'empereur pour se sauver. Dans son zèle aveugle, il emmène de Paris
l'homme qu'il aurait dû y envoyer, s'il n'y avait pas été. Si le sens
commun ne lui indiquait pas ce qu'il avait à faire, il ne devait pas du
moins donner une pareille extension à son autorité. De quel droit se
permet-il d'arrêter un dignitaire, sans l'ordre de l'empereur, surtout
lorsqu'il a rendu compte au souverain de tout ce qu'il pressentait, et
qu'il n'en a reçu aucune direction particulière?»
J'aurais passé pour un ignorant, un présomptueux, si l'on n'eût osé
m'accuser de pis. L'empereur ne m'eût jamais pardonné de n'avoir pas été
plus pénétrant. Combien de fois n'a-t-il pas réprimandé la police pour
avoir arrêté des individus sur de simples présomptions! On conviendra
que la situation dans laquelle je me trouvais était assez délicate pour
que je pesasse mes déterminations. J'avais, comme je l'ai dit, demandé à
l'empereur de me nommer son commissaire à Paris, dans le cas où les
ennemis y entreraient; mais il m'avait répondu de suivre l'impératrice,
si les événemens obligeaient cette princesse de sortir de la capitale.
Les circonstances difficiles où nous étions, l'ordre positif du chef de
l'État, devaient me rendre circonspect.
Je crus avoir fait tout ce que je pouvais dans la latitude qui m'avait
été laissée, et je ne pense pas aujourd'hui même avoir manqué au moindre
de mes devoirs. Je m'acheminai donc vers Orléans; je joignis à Étampes
le grand-juge, M. Molé, qui avait aussi pris cette route pour éviter les
encombremens qui obstruaient celle de Versailles, Rambouillet et
Chartres. Nous nous communiquâmes nos tristes pressentimens, qui ne
tardèrent pas à se réaliser.
On m'amena au milieu de la nuit un courrier qui portait à l'impératrice,
qui était encore à Rambouillet, l'ordre de se rendre à Blois. Ce
courrier m'apprit qu'il avait quitté l'empereur, dans l'après-midi, à
Fontainebleau, où il venait d'arriver avec M. de Caulaincourt, et qu'il
était reparti sur-le-champ pour Paris, où toute l'armée se rendait, mais
que la tête n'en était encore arrivée qu'à Montereau. Mon premier
mouvement fut de partir pour aller rejoindre l'empereur, mais je
réfléchis bientôt qu'il pouvait devenir nécessaire de prendre diverses
mesures à Blois ou à tout autre lieu dans lequel s'arrêterait
l'impératrice; j'abandonnai cette idée pour me conformer à l'ordre que
j'avais de me rendre auprès de cette princesse. Je me résignai d'autant
plus aisément, qu'en comparant l'heure à laquelle le courrier avait
quitté l'empereur à Fontainebleau avec ce qui avait dû se passer à Paris
avant qu'il pût y arriver, il me fut facile de juger qu'il en serait
informé avant que je l'eusse joint, ce qui effectivement eut lieu. Je
continuai donc mon chemin sur Orléans, puis sur Tours, où je croyais
l'impératrice, parce que je présumais que le courrier l'aurait trouvée
partie de Rambouillet, et n'aurait pu l'atteindre qu'à Tours, qui était
sa première destination. Je me trompai et fus obligé de revenir à Blois,
où j'arrivai avant elle.
Il s'est passé des choses si peu importantes à Blois, en comparaison de
celles qui se préparaient à Paris, qu'il est naturel de commencer par le
récit de celles-ci.
L'empereur poussa jusqu'au lieu appelé la Cour de France: c'est le
second relais de poste en partant de Paris par cette route; il y a de ce
point à la barrière à peu près trois lieues. Il rencontra à la Cour de
France le général Hullin, qui venait de Paris, d'où il était parti après
la signature de la capitulation que le maréchal Marmont avait conclue
avec les ennemis. Il apprit de cet officier-général que la capitale
était rendue, que les troupes françaises devaient l'évacuer le soir, et
que les ennemis en prenaient possession le lendemain. On ne peut se
faire une idée de l'impression que cette nouvelle fit sur lui. Il avait
prévu la marche que les ennemis pouvaient faire sur Paris, il l'avait
dit au corps des officiers de la garde nationale avant de partir
lui-même pour l'armée. Il les avait prévenus qu'il ne leur demandait de
se défendre que quelques jours, pour lui donner le temps d'accourir. Il
avait tenu parole, puisque Paris n'était attaqué que depuis le matin, et
qu'avant la fin du jour il était déjà aux portes suivi de l'armée
entière; mais au lieu de se défendre quelques jours, on ne se défendit
pas quelques heures. En effet, midi n'était pas sonné qu'on avait déjà
pris la résolution de capituler; tout cela ne peut s'attribuer qu'à la
lâcheté des uns et à l'aveugle empressement des autres de s'en remettre
à la générosité des ennemis. L'empereur, après la rupture des
conférences de Châtillon, avait, comme je l'ai dit, fait un mouvement
vers les places de Lorraine avec toute son armée; il apprit en chemin
celui que la grande-armée des alliés avait fait sur Paris. Il vint de
suite, du point où il se trouvait, pour forcer le passage de la Marne à
Vitry-le-François; mais les ennemis avaient pourvu à la défense de cette
place, il aurait perdu trop de temps pour l'emporter. Il renonça à
l'immense avantage qu'il y aurait eu pour lui à revenir sur Paris par
les derrières de l'armée ennemie, dont il avait coupé la ligne
d'opérations, et il prit le chemin le plus sûr, en suivant les rives de
la Seine. Il n'avait pas perdu de temps; si Paris s'était défendu
seulement deux jours, son armée y entrait, et on sait comme il menait
les choses. Il n'aurait pas craint de faire ouvrir les arsenaux au
peuple; sa présence eût enflammé la multitude, il eût imprimé une
direction convenable à son élan, et l'on eût vu sans doute imiter
l'exemple de Saragosse, ou plutôt les ennemis n'auraient rien tenté:
car, indépendamment de ce que l'empereur était pour eux une tête de
Méduse, on sut plus tard que, dans le combat qui avait précédé la
reddition de la capitale, ils avaient brûlé la presque totalité de leurs
munitions. Il y a de quoi verser des larmes de sang au souvenir de
pareilles choses.
La situation de l'empereur était déchirante; il arrivait en toute hâte à
Paris, mais les corps des maréchaux Mortier et Marmont en sortaient pour
prendre une position sur la route de Fontainebleau; il n'avait avec lui
que M. de Caulaincourt et M. de Saint-Agnan, l'un de ses écuyers. Il
envoya le premier à Paris avec des pouvoirs illimités; il le chargea
d'exercer les fonctions de son commissaire dans la capitale pendant le
séjour qu'y feraient les ennemis, et retourna à Fontainebleau. L'armée
ne tarda pas à déboucher. Il réunit la garde qui était en tête, la passa
en revue, lui donna connaissance des événemens qui avaient eu lieu, et
lui annonça l'intention de marcher en avant. «Soldats, dit-il à ces
braves, l'ennemi nous a dérobé trois marches, et s'est rendu maître de
Paris; il faut l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés auxquels
nous avons pardonné, ont arboré la cocarde blanche et se sont joints aux
ennemis; les lâches! ils recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons
de vaincre ou de mourir et de faire respecter cette cocarde tricolore
qui, depuis vingt ans, nous trouve sur le chemin de la gloire et de
l'honneur.» La proposition fut accueillie par des acclamations
générales, et la garde alla se placer en deuxième ligne derrière la
rivière d'Essone.
La mesure qu'avait prise l'empereur, d'envoyer M. de Caulaincourt pour
traiter à tout prix, était certainement ce qu'il y avait de mieux à
faire; mais le duc de Vicence était de tous les hauts fonctionnaires
celui qui avait eu le moins de rapports avec les administrations de
détails de cette grande ville, qui allait décider du sort de l'État. Je
connaissais la puissance d'opinion de ces petites administrations sur le
peuple, et c'était pourquoi j'avais appelé l'attention de l'empereur sur
la nécessité de désigner à l'avance ce commissaire, en lui offrant mon
dévouement. C'était le devoir d'un ministre de la police sous tous les
rapports; si l'empereur n'avait pas de confiance en moi, il fallait
qu'il m'éloignât sur-le-champ du ministère, au lieu de compromettre les
intérêts de tant de monde à la fois.
Je ne m'abusai point sur les motifs du refus que j'essuyai. Ce n'était
pas manque de confiance dans mon savoir-faire, l'empereur, mieux que
personne, avait pu quelquefois en juger dans les négociations dont il
m'avait chargé; ce ne pouvait pas être non plus manque de confiance dans
mon habileté militaire, puisque de tout ce qu'il avait laissé à Paris
d'hommes de cette profession, j'étais celui qui s'était trouvé le plus
souvent sur les mémorables champs de bataille dont le souvenir nous
reste seul pour la consolation de la fin de notre histoire. À l'armée,
l'empereur m'employait à tout; j'étais celui de ses aides-de-camp de
l'activité ou de la santé duquel il abusait le plus. J'avais été tant de
fois grondé, que j'étais devenu prudent et expert. Il fallait que
l'empereur l'eût jugé ainsi, puisqu'il me fournit quelques occasions
d'acquérir de la gloire dans des commandemens en chef où j'étais
tout-à-fait hors de sa main; j'avais été assez heureux pour ne pas
tromper son attente, ou du moins la fortune avait couronné mes
combinaisons. C'est après l'affaire que j'eus à Ostrolenka qu'il me
donna le cordon de la Légion-d'Honneur avec une pension viagère de vingt
mille francs; c'était enfin dans l'armée que j'avais obtenu les honneurs
dont j'avais été comblé. Néanmoins il plaça ailleurs sa confiance. Il ne
me fut pas difficile de voir d'où le coup partait.
Dans la situation où se trouvait l'empereur, toutes les facultés de son
esprit étaient absorbées par les soins qu'exigeait l'armée, dont il
était l'âme. Je l'avais vu moi-même dans des circonstances bien moins
cruelles, en faisant la guerre près de lui: il se livrait exclusivement
aux combinaisons militaires, et accordait peu ou point d'attention aux
affaires administratives, qu'il abandonnait aux fonctionnaires
respectifs qui le suivaient. J'avais reçu de Troyes, après le combat de
Brienne, l'ordre de prendre diverses mesures qu'assurément il n'avait
pas imaginées. Il en fut de même dans cette occasion, ou peut-être
encore pis; du moins je l'ai conjecturé. J'ai pensé qu'il avait donné
connaissance à quelqu'un des personnages qui le suivaient, de la
proposition que je lui avais faite de me laisser à Paris au moment de
l'arrivée des ennemis, et que celui-ci, qui avait déjà arrêté ma chute,
l'en avait détourné en lui observant que j'étais un homme au-dessous de
ce que je proposais, que je me mettrais à la discrétion de M. de
Talleyrand, qui déjà me tenait sous le charme. Ces détestables
insinuations seules ont pu empêcher l'empereur de me donner la confiance
que méritait le zèle que je montrais pour lui dans un moment où chacun
commençait à l'abandonner.
Combien de fois, pendant le cours de cette campagne, j'ai regretté de
n'avoir pas été appelé à l'administration quelques années plus tôt! J'y
aurais atteint cette force morale que donne la puissance d'opinion, et à
coup sûr j'aurais su m'en servir utilement.
Comme le jugement de l'empereur était essentiellement mathématique, il y
avait une marche simple à tenir avec lui, c'était d'être pur et vrai
dans tout ce qu'on lui rapportait ou qu'on lui proposait;
malheureusement, pendant les deux dernières années de son gouvernement,
il ne fut entretenu qu'au gré des petites passions et des misérables
intrigues qui pullulaient autour de lui. Les maréchaux Bessières et
Duroc pensaient comme moi à cet égard; nous avons souvent gémi ensemble
de ce qui se passait sous nos yeux.
Arrivé à Paris, M. de Caulaincourt prit connaissance de l'état des
choses avant de se rendre au quartier-général de l'empereur Alexandre,
qui était à Bondy (le premier relais de poste sur la route de
Strasbourg). M. de Talleyrand, qui était parti de Paris d'après l'ordre
qu'il avait reçu de suivre les traces de l'impératrice, y était rentré,
et il m'a été rapporté[4] qu'il avait été arrêté en chemin par M.
Tourton, chef d'état-major de la garde nationale, qui se trouvait à la
tête de ce corps par suite du départ du maréchal Moncey, qui en était le
commandant en chef, et de celui de M. de Montesquiou, qui en était le
commandant en second. C'était, m'a-t-on raconté, un arrangement convenu
entre eux, ce qui prouverait encore que M. de Talleyrand n'était fixé
sur rien, et n'osait pas même prendre sur lui de rester, sur le théâtre
des grands événemens. La fatalité qui poursuivait l'empereur était telle
que l'on avait ordonné aux divers chefs de légions de la garde nationale
qui étaient pourvus de charges de cour ou d'emplois publics, de suivre
l'impératrice, qui n'avait nul besoin d'eux, au lieu de les laisser à
Paris pour diriger leurs subordonnés, quoique ce fût pourtant cette
considération qui avait déterminé l'empereur à les placer à la tête de
la garde nationale. Dès qu'ils furent partis, on pourvut à leur
remplacement, et on fit tomber les choix sur des hommes d'opinions
opposées; on se donna ainsi les moyens d'exécuter ce que l'on voulait
faire.
M. Tourton oublia tout ce qu'il devait personnellement à l'empereur, qui
lui avait fait des avances considérables dans une circonstance où
l'honneur de sa maison était compromis, avances qui n'étaient pas encore
remboursées lorsqu'il s'arma contre lui.
M. de Talleyrand, étant rentré dans Paris, songea à s'y faire une
position qui mît l'empereur Alexandre hors d'état de se passer de lui
pour l'exécution des projets qu'il lui connaissait; il fit sur-le-champ
appeler les hommes de mouvement que renfermaient les diverses classes de
la société, et il ne rencontra d'opposition nulle part, puisqu'il y
avait absence totale de tout ce qui pouvait faire apercevoir l'influence
de l'empereur. M. de Talleyrand reconnut les moyens qu'il avait,
organisa sur le papier une administration provisoire, mais ne se
prononça point avant de savoir ce que l'empereur de Russie se proposait
décidément de faire. Il passa toute sa soirée chez le duc de Raguse, à
sa maison de la rue de Paradis, faubourg Saint-Denis, où le maréchal
était encore, ayant toute la nuit pour évacuer Paris, où les ennemis ne
devaient entrer que le lendemain. Plusieurs amis de Marmont y étaient
aussi. M. de Talleyrand savait bien que, quoi que l'empereur Alexandre
voulût tenter, il ne pourrait pas y concourir de manière à s'assurer les
avantages qu'il cherchait, s'il ne disposait d'une partie de l'armée,
qui se trouvait être la seule puissance physique et morale qui restât à
l'empereur. Il ne se dissimulait pas que, tant qu'elle serait entière,
elle fixerait l'opinion générale de la nation, de sorte que le parti qui
se préparait à déplacer le pouvoir parviendrait au plus à allumer une
guerre civile qui mettrait tout en problème.
En persuadant au maréchal Marmont de se détacher de l'empereur, il
avait, indépendamment de l'avantage de diminuer encore les moyens qui
restaient à l'empereur Napoléon, celui de se présenter à l'empereur de
Russie avec des facilités de plus pour ce qu'il lui conviendrait
d'ordonner. Il chercha donc à attirer Marmont à lui. Il n'y avait entre
eux aucun antécédent, ni même aucune relation de société qui pût lui
fournir une occasion d'ouvrir des propositions aussi délicates pour le
duc de Raguse, qui était encore dans toute la pureté des sentimens qui
avaient germé dans son coeur avec les premiers lauriers d'Italie; mais M.
de Talleyrand avait à sa disposition M. de Bourienne, qui était le
compagnon de la jeunesse du maréchal, et qui, comme lui, avait conçu à
la même époque le plus sincère attachement pour l'empereur, et l'avait
habilement servi pendant les douze années les plus laborieuses de sa
vie. Bourienne avait été éloigné du cabinet, par suite d'imputations
fâcheuses. L'empereur, auquel on le peignit comme un homme indigne de la
confiance qui lui était accordée, le nomma depuis son ministre à
Hambourg. Bourienne résida dans cette ville jusqu'à la réunion de ce
pays à la France. Revenu alors à Paris, il y retrouva tous les ennuis
qu'il avait déjà essuyés. L'intrigue qui l'avait déplacé du cabinet
s'effraya de la possibilité du retour à la faveur d'un homme de talent,
et ne ménagea rien pour dissuader l'empereur de le reprendre, ou même de
l'employer à quoi que ce fût. On lui rapporta sur le compte de M. de
Bourienne des absurdités qui furent suivies de mille tracasseries. Se
voyant à la fois abandonné du souverain, et en butte à des persécutions,
Bourienne se rangea parmi les ennemis de l'empereur.
Je ne l'approuve pas, mais je le plains, parce que j'ai connu toute
l'injustice des reproches qui lui étaient adressés. Je l'ai défendu tant
que je l'ai pu, et toutes les fois que j'ai parlé de lui, j'ai trouvé
l'empereur bienveillant pour son ancien secrétaire; il n'a pas tenu à
moi qu'il l'employât d'une manière convenable, ni que Bourienne ne
devînt pas son ennemi. Je ne pus y réussir; Bourienne épousa le parti
contraire, et y porta son activité et son talent. Il connaissait tous
les replis du coeur de Marmont; il avait été intimement lié avec lui
pendant la guerre d'Italie et celle d'Égypte, et il était trop habile
pour n'avoir pas aperçu le côté par lequel il fallait l'attaquer. Il
avait d'ailleurs un auxiliaire capable de corrompre le coeur que
Talleyrand avait intérêt à gâter: c'était Montessuis, ancien
aide-de-camp du maréchal, à qui aucun des mouvemens de l'âme de son chef
n'avait échappé.
L'intrigue ne faisait que commencer, mais elle était menée par des
hommes qui avaient trop d'expérience pour négliger les moyens de la
faire arriver à maturité pour le moment où il fallait la porter à
l'empereur de Russie, afin d'en recueillir le fruit, qu'elle en
attendait. Aussi on ne manqua pas de présenter à Marmont, comme une
chose faite ou convenue, une révolution dont au contraire on le faisait
le principal acteur. On lui parla au nom de l'amitié, on l'engagea à ne
pas perdre cette occasion de conserver les honneurs qu'il avait acquis,
de sauver la France, et de rester en position d'être utile à ses amis.
Il faut se hâter de le dire, tandis qu'il en est temps encore, Marmont
se montra fidèle à ses souvenirs. Il repoussa la séduction, et se retira
en annonçant que rien ne pourrait le détacher de ses devoirs, qu'il
mourrait à côté de l'empereur. Un ami de madame la maréchale, qui était
présent à cette scène, m'a raconté qu'il ne quitta le duc de Raguse qu'à
onze heures du soir, et rentra chez lui avec la conviction que ce
général tiendrait parole, et se ferait tuer plutôt que d'abandonner
l'empereur. Telle était l'opinion que le maréchal Marmont avait laissée
de lui à ses amis au moment où il quitta Paris pour rejoindre ses
troupes sur le chemin de Fontainebleau. M. de Talleyrand n'avait rien
obtenu; mais il était trop habile dans l'art de juger le coeur humain
pour renoncer à l'espérance de séduire le maréchal, et l'on verra
comment il réussit à l'égarer.