CHAPITRE IV.

Les voeux secrets de M. de Talleyrand étaient pour la régence.--Je suis

sur le point de me rendre près de l'empereur.--Considérations qui me

retiennent.--Arrivée de l'empereur à la cour de France.--Il envoie

Caulaincourt à Paris.--Motifs probables du refus de mes services.--M.

Tourton, ses protestations et ses actes.--Artifices de

Talleyrand.--Bourienne et le duc de Raguse.

En réfléchissant que ce ne fut que le 22 mars que l'on sut à Paris la

rupture des conférences de Châtillon-sur-Seine, et que c'est le 30 que

les alliés entrèrent dans cette capitale, on voit aisément que les

conspirateurs avaient été pris sur le temps, qu'ils n'avaient pu asseoir

leurs idées, convenir de leurs faits. Or, dans cette situation vague, ce

qu'il y avait de mieux à faire était d'attendre que les véritables

intentions des alliés se dessinassent. M. de Talleyrand était trop

habile pour ne pas le voir, trop prudent pour risquer une tentative qui

n'eût rien décidé; car, s'il l'avait fait, le bon sens lui eût tout au

moins conseillé de se cacher à Paris le jour où il reçut l'ordre d'en

partir, au lieu de venir demander que je l'autorisasse à rester. Ce

parti était d'autant plus simple, qu'il ne s'agissait que de gagner

quelques heures. J'ai su depuis que son projet, en éludant l'ordre de

s'éloigner, était de travailler en faveur de la régence: il l'avait

confié à quelqu'un qui me l'a rapporté, et qui le savait avant de partir

pour Blois[3]; et l'on verra combien peu il s'en fallut qu'il ne vînt à

bout de ce qu'il avait projeté. Son intérêt, de toute manière, devait le

porter à tâcher de faire adopter la régence; avec cet ordre de choses,

il gardait tous ses avantages, ainsi que les hommes de la révolution; il

échappait aux tracasseries continuelles qui lui avaient été suscitées

dans les deux dernières années du règne de l'empereur; il évitait les

inconvéniens dans lesquels il ne pouvait manquer de tomber tôt ou tard

après le retour de la maison de Bourbon; et si l'installation du

gouvernement de la régence n'était pas accompagnée de mesures

personnelles contre l'empereur, ce qui était vraisemblable, il avait

encore l'avantage de pouvoir contribuer au retour de ce prince au

gouvernement. Il pouvait par conséquent refaire la position qu'il avait

perdue en quittant les relations extérieures.

Le ballottement de toutes ces idées remplissait mon esprit; mais je

suppose que je ne me fusse pas arrêté à ces considérations, et qu'au

lieu de lui intimer l'ordre de partir, j'eusse employé la force et fait

conduire M. de Talleyrand à Blois, le retour de la maison de Bourbon

n'en eût pas moins eu lieu, car il ne manquait pas à Paris de gens qui

ne demandaient que du mouvement et des places. On était las de ce qu'on

avait, au point qu'il semblait qu'un cosaque devait être un Washington;

l'expérience des détrônisations était connue de tant d'intrigans, que

l'empereur de Russie en aurait trouvé cent pour un. Qu'aurais-je eu à

répondre, si, après avoir emmené M. de Talleyrand de mon propre

mouvement, ce qui a eu lieu fût arrivé? N'aurait-on pas eu le droit de

dire, et l'empereur le premier: «Parbleu! voilà un ministre de la police

qui est un fier imbécille: il s'est avisé de devenir l'ennemi de M. de

Talleyrand, dans le moment même où celui-ci était forcé de servir

l'empereur pour se sauver. Dans son zèle aveugle, il emmène de Paris

l'homme qu'il aurait dû y envoyer, s'il n'y avait pas été. Si le sens

commun ne lui indiquait pas ce qu'il avait à faire, il ne devait pas du

moins donner une pareille extension à son autorité. De quel droit se

permet-il d'arrêter un dignitaire, sans l'ordre de l'empereur, surtout

lorsqu'il a rendu compte au souverain de tout ce qu'il pressentait, et

qu'il n'en a reçu aucune direction particulière?»

J'aurais passé pour un ignorant, un présomptueux, si l'on n'eût osé

m'accuser de pis. L'empereur ne m'eût jamais pardonné de n'avoir pas été

plus pénétrant. Combien de fois n'a-t-il pas réprimandé la police pour

avoir arrêté des individus sur de simples présomptions! On conviendra

que la situation dans laquelle je me trouvais était assez délicate pour

que je pesasse mes déterminations. J'avais, comme je l'ai dit, demandé à

l'empereur de me nommer son commissaire à Paris, dans le cas où les

ennemis y entreraient; mais il m'avait répondu de suivre l'impératrice,

si les événemens obligeaient cette princesse de sortir de la capitale.

Les circonstances difficiles où nous étions, l'ordre positif du chef de

l'État, devaient me rendre circonspect.

Je crus avoir fait tout ce que je pouvais dans la latitude qui m'avait

été laissée, et je ne pense pas aujourd'hui même avoir manqué au moindre

de mes devoirs. Je m'acheminai donc vers Orléans; je joignis à Étampes

le grand-juge, M. Molé, qui avait aussi pris cette route pour éviter les

encombremens qui obstruaient celle de Versailles, Rambouillet et

Chartres. Nous nous communiquâmes nos tristes pressentimens, qui ne

tardèrent pas à se réaliser.

On m'amena au milieu de la nuit un courrier qui portait à l'impératrice,

qui était encore à Rambouillet, l'ordre de se rendre à Blois. Ce

courrier m'apprit qu'il avait quitté l'empereur, dans l'après-midi, à

Fontainebleau, où il venait d'arriver avec M. de Caulaincourt, et qu'il

était reparti sur-le-champ pour Paris, où toute l'armée se rendait, mais

que la tête n'en était encore arrivée qu'à Montereau. Mon premier

mouvement fut de partir pour aller rejoindre l'empereur, mais je

réfléchis bientôt qu'il pouvait devenir nécessaire de prendre diverses

mesures à Blois ou à tout autre lieu dans lequel s'arrêterait

l'impératrice; j'abandonnai cette idée pour me conformer à l'ordre que

j'avais de me rendre auprès de cette princesse. Je me résignai d'autant

plus aisément, qu'en comparant l'heure à laquelle le courrier avait

quitté l'empereur à Fontainebleau avec ce qui avait dû se passer à Paris

avant qu'il pût y arriver, il me fut facile de juger qu'il en serait

informé avant que je l'eusse joint, ce qui effectivement eut lieu. Je

continuai donc mon chemin sur Orléans, puis sur Tours, où je croyais

l'impératrice, parce que je présumais que le courrier l'aurait trouvée

partie de Rambouillet, et n'aurait pu l'atteindre qu'à Tours, qui était

sa première destination. Je me trompai et fus obligé de revenir à Blois,

où j'arrivai avant elle.

Il s'est passé des choses si peu importantes à Blois, en comparaison de

celles qui se préparaient à Paris, qu'il est naturel de commencer par le

récit de celles-ci.

L'empereur poussa jusqu'au lieu appelé la Cour de France: c'est le

second relais de poste en partant de Paris par cette route; il y a de ce

point à la barrière à peu près trois lieues. Il rencontra à la Cour de

France le général Hullin, qui venait de Paris, d'où il était parti après

la signature de la capitulation que le maréchal Marmont avait conclue

avec les ennemis. Il apprit de cet officier-général que la capitale

était rendue, que les troupes françaises devaient l'évacuer le soir, et

que les ennemis en prenaient possession le lendemain. On ne peut se

faire une idée de l'impression que cette nouvelle fit sur lui. Il avait

prévu la marche que les ennemis pouvaient faire sur Paris, il l'avait

dit au corps des officiers de la garde nationale avant de partir

lui-même pour l'armée. Il les avait prévenus qu'il ne leur demandait de

se défendre que quelques jours, pour lui donner le temps d'accourir. Il

avait tenu parole, puisque Paris n'était attaqué que depuis le matin, et

qu'avant la fin du jour il était déjà aux portes suivi de l'armée

entière; mais au lieu de se défendre quelques jours, on ne se défendit

pas quelques heures. En effet, midi n'était pas sonné qu'on avait déjà

pris la résolution de capituler; tout cela ne peut s'attribuer qu'à la

lâcheté des uns et à l'aveugle empressement des autres de s'en remettre

à la générosité des ennemis. L'empereur, après la rupture des

conférences de Châtillon, avait, comme je l'ai dit, fait un mouvement

vers les places de Lorraine avec toute son armée; il apprit en chemin

celui que la grande-armée des alliés avait fait sur Paris. Il vint de

suite, du point où il se trouvait, pour forcer le passage de la Marne à

Vitry-le-François; mais les ennemis avaient pourvu à la défense de cette

place, il aurait perdu trop de temps pour l'emporter. Il renonça à

l'immense avantage qu'il y aurait eu pour lui à revenir sur Paris par

les derrières de l'armée ennemie, dont il avait coupé la ligne

d'opérations, et il prit le chemin le plus sûr, en suivant les rives de

la Seine. Il n'avait pas perdu de temps; si Paris s'était défendu

seulement deux jours, son armée y entrait, et on sait comme il menait

les choses. Il n'aurait pas craint de faire ouvrir les arsenaux au

peuple; sa présence eût enflammé la multitude, il eût imprimé une

direction convenable à son élan, et l'on eût vu sans doute imiter

l'exemple de Saragosse, ou plutôt les ennemis n'auraient rien tenté:

car, indépendamment de ce que l'empereur était pour eux une tête de

Méduse, on sut plus tard que, dans le combat qui avait précédé la

reddition de la capitale, ils avaient brûlé la presque totalité de leurs

munitions. Il y a de quoi verser des larmes de sang au souvenir de

pareilles choses.

La situation de l'empereur était déchirante; il arrivait en toute hâte à

Paris, mais les corps des maréchaux Mortier et Marmont en sortaient pour

prendre une position sur la route de Fontainebleau; il n'avait avec lui

que M. de Caulaincourt et M. de Saint-Agnan, l'un de ses écuyers. Il

envoya le premier à Paris avec des pouvoirs illimités; il le chargea

d'exercer les fonctions de son commissaire dans la capitale pendant le

séjour qu'y feraient les ennemis, et retourna à Fontainebleau. L'armée

ne tarda pas à déboucher. Il réunit la garde qui était en tête, la passa

en revue, lui donna connaissance des événemens qui avaient eu lieu, et

lui annonça l'intention de marcher en avant. «Soldats, dit-il à ces

braves, l'ennemi nous a dérobé trois marches, et s'est rendu maître de

Paris; il faut l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés auxquels

nous avons pardonné, ont arboré la cocarde blanche et se sont joints aux

ennemis; les lâches! ils recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons

de vaincre ou de mourir et de faire respecter cette cocarde tricolore

qui, depuis vingt ans, nous trouve sur le chemin de la gloire et de

l'honneur.» La proposition fut accueillie par des acclamations

générales, et la garde alla se placer en deuxième ligne derrière la

rivière d'Essone.

La mesure qu'avait prise l'empereur, d'envoyer M. de Caulaincourt pour

traiter à tout prix, était certainement ce qu'il y avait de mieux à

faire; mais le duc de Vicence était de tous les hauts fonctionnaires

celui qui avait eu le moins de rapports avec les administrations de

détails de cette grande ville, qui allait décider du sort de l'État. Je

connaissais la puissance d'opinion de ces petites administrations sur le

peuple, et c'était pourquoi j'avais appelé l'attention de l'empereur sur

la nécessité de désigner à l'avance ce commissaire, en lui offrant mon

dévouement. C'était le devoir d'un ministre de la police sous tous les

rapports; si l'empereur n'avait pas de confiance en moi, il fallait

qu'il m'éloignât sur-le-champ du ministère, au lieu de compromettre les

intérêts de tant de monde à la fois.

Je ne m'abusai point sur les motifs du refus que j'essuyai. Ce n'était

pas manque de confiance dans mon savoir-faire, l'empereur, mieux que

personne, avait pu quelquefois en juger dans les négociations dont il

m'avait chargé; ce ne pouvait pas être non plus manque de confiance dans

mon habileté militaire, puisque de tout ce qu'il avait laissé à Paris

d'hommes de cette profession, j'étais celui qui s'était trouvé le plus

souvent sur les mémorables champs de bataille dont le souvenir nous

reste seul pour la consolation de la fin de notre histoire. À l'armée,

l'empereur m'employait à tout; j'étais celui de ses aides-de-camp de

l'activité ou de la santé duquel il abusait le plus. J'avais été tant de

fois grondé, que j'étais devenu prudent et expert. Il fallait que

l'empereur l'eût jugé ainsi, puisqu'il me fournit quelques occasions

d'acquérir de la gloire dans des commandemens en chef où j'étais

tout-à-fait hors de sa main; j'avais été assez heureux pour ne pas

tromper son attente, ou du moins la fortune avait couronné mes

combinaisons. C'est après l'affaire que j'eus à Ostrolenka qu'il me

donna le cordon de la Légion-d'Honneur avec une pension viagère de vingt

mille francs; c'était enfin dans l'armée que j'avais obtenu les honneurs

dont j'avais été comblé. Néanmoins il plaça ailleurs sa confiance. Il ne

me fut pas difficile de voir d'où le coup partait.

Dans la situation où se trouvait l'empereur, toutes les facultés de son

esprit étaient absorbées par les soins qu'exigeait l'armée, dont il

était l'âme. Je l'avais vu moi-même dans des circonstances bien moins

cruelles, en faisant la guerre près de lui: il se livrait exclusivement

aux combinaisons militaires, et accordait peu ou point d'attention aux

affaires administratives, qu'il abandonnait aux fonctionnaires

respectifs qui le suivaient. J'avais reçu de Troyes, après le combat de

Brienne, l'ordre de prendre diverses mesures qu'assurément il n'avait

pas imaginées. Il en fut de même dans cette occasion, ou peut-être

encore pis; du moins je l'ai conjecturé. J'ai pensé qu'il avait donné

connaissance à quelqu'un des personnages qui le suivaient, de la

proposition que je lui avais faite de me laisser à Paris au moment de

l'arrivée des ennemis, et que celui-ci, qui avait déjà arrêté ma chute,

l'en avait détourné en lui observant que j'étais un homme au-dessous de

ce que je proposais, que je me mettrais à la discrétion de M. de

Talleyrand, qui déjà me tenait sous le charme. Ces détestables

insinuations seules ont pu empêcher l'empereur de me donner la confiance

que méritait le zèle que je montrais pour lui dans un moment où chacun

commençait à l'abandonner.

Combien de fois, pendant le cours de cette campagne, j'ai regretté de

n'avoir pas été appelé à l'administration quelques années plus tôt! J'y

aurais atteint cette force morale que donne la puissance d'opinion, et à

coup sûr j'aurais su m'en servir utilement.

Comme le jugement de l'empereur était essentiellement mathématique, il y

avait une marche simple à tenir avec lui, c'était d'être pur et vrai

dans tout ce qu'on lui rapportait ou qu'on lui proposait;

malheureusement, pendant les deux dernières années de son gouvernement,

il ne fut entretenu qu'au gré des petites passions et des misérables

intrigues qui pullulaient autour de lui. Les maréchaux Bessières et

Duroc pensaient comme moi à cet égard; nous avons souvent gémi ensemble

de ce qui se passait sous nos yeux.

Arrivé à Paris, M. de Caulaincourt prit connaissance de l'état des

choses avant de se rendre au quartier-général de l'empereur Alexandre,

qui était à Bondy (le premier relais de poste sur la route de

Strasbourg). M. de Talleyrand, qui était parti de Paris d'après l'ordre

qu'il avait reçu de suivre les traces de l'impératrice, y était rentré,

et il m'a été rapporté[4] qu'il avait été arrêté en chemin par M.

Tourton, chef d'état-major de la garde nationale, qui se trouvait à la

tête de ce corps par suite du départ du maréchal Moncey, qui en était le

commandant en chef, et de celui de M. de Montesquiou, qui en était le

commandant en second. C'était, m'a-t-on raconté, un arrangement convenu

entre eux, ce qui prouverait encore que M. de Talleyrand n'était fixé

sur rien, et n'osait pas même prendre sur lui de rester, sur le théâtre

des grands événemens. La fatalité qui poursuivait l'empereur était telle

que l'on avait ordonné aux divers chefs de légions de la garde nationale

qui étaient pourvus de charges de cour ou d'emplois publics, de suivre

l'impératrice, qui n'avait nul besoin d'eux, au lieu de les laisser à

Paris pour diriger leurs subordonnés, quoique ce fût pourtant cette

considération qui avait déterminé l'empereur à les placer à la tête de

la garde nationale. Dès qu'ils furent partis, on pourvut à leur

remplacement, et on fit tomber les choix sur des hommes d'opinions

opposées; on se donna ainsi les moyens d'exécuter ce que l'on voulait

faire.

M. Tourton oublia tout ce qu'il devait personnellement à l'empereur, qui

lui avait fait des avances considérables dans une circonstance où

l'honneur de sa maison était compromis, avances qui n'étaient pas encore

remboursées lorsqu'il s'arma contre lui.

M. de Talleyrand, étant rentré dans Paris, songea à s'y faire une

position qui mît l'empereur Alexandre hors d'état de se passer de lui

pour l'exécution des projets qu'il lui connaissait; il fit sur-le-champ

appeler les hommes de mouvement que renfermaient les diverses classes de

la société, et il ne rencontra d'opposition nulle part, puisqu'il y

avait absence totale de tout ce qui pouvait faire apercevoir l'influence

de l'empereur. M. de Talleyrand reconnut les moyens qu'il avait,

organisa sur le papier une administration provisoire, mais ne se

prononça point avant de savoir ce que l'empereur de Russie se proposait

décidément de faire. Il passa toute sa soirée chez le duc de Raguse, à

sa maison de la rue de Paradis, faubourg Saint-Denis, où le maréchal

était encore, ayant toute la nuit pour évacuer Paris, où les ennemis ne

devaient entrer que le lendemain. Plusieurs amis de Marmont y étaient

aussi. M. de Talleyrand savait bien que, quoi que l'empereur Alexandre

voulût tenter, il ne pourrait pas y concourir de manière à s'assurer les

avantages qu'il cherchait, s'il ne disposait d'une partie de l'armée,

qui se trouvait être la seule puissance physique et morale qui restât à

l'empereur. Il ne se dissimulait pas que, tant qu'elle serait entière,

elle fixerait l'opinion générale de la nation, de sorte que le parti qui

se préparait à déplacer le pouvoir parviendrait au plus à allumer une

guerre civile qui mettrait tout en problème.

En persuadant au maréchal Marmont de se détacher de l'empereur, il

avait, indépendamment de l'avantage de diminuer encore les moyens qui

restaient à l'empereur Napoléon, celui de se présenter à l'empereur de

Russie avec des facilités de plus pour ce qu'il lui conviendrait

d'ordonner. Il chercha donc à attirer Marmont à lui. Il n'y avait entre

eux aucun antécédent, ni même aucune relation de société qui pût lui

fournir une occasion d'ouvrir des propositions aussi délicates pour le

duc de Raguse, qui était encore dans toute la pureté des sentimens qui

avaient germé dans son coeur avec les premiers lauriers d'Italie; mais M.

de Talleyrand avait à sa disposition M. de Bourienne, qui était le

compagnon de la jeunesse du maréchal, et qui, comme lui, avait conçu à

la même époque le plus sincère attachement pour l'empereur, et l'avait

habilement servi pendant les douze années les plus laborieuses de sa

vie. Bourienne avait été éloigné du cabinet, par suite d'imputations

fâcheuses. L'empereur, auquel on le peignit comme un homme indigne de la

confiance qui lui était accordée, le nomma depuis son ministre à

Hambourg. Bourienne résida dans cette ville jusqu'à la réunion de ce

pays à la France. Revenu alors à Paris, il y retrouva tous les ennuis

qu'il avait déjà essuyés. L'intrigue qui l'avait déplacé du cabinet

s'effraya de la possibilité du retour à la faveur d'un homme de talent,

et ne ménagea rien pour dissuader l'empereur de le reprendre, ou même de

l'employer à quoi que ce fût. On lui rapporta sur le compte de M. de

Bourienne des absurdités qui furent suivies de mille tracasseries. Se

voyant à la fois abandonné du souverain, et en butte à des persécutions,

Bourienne se rangea parmi les ennemis de l'empereur.

Je ne l'approuve pas, mais je le plains, parce que j'ai connu toute

l'injustice des reproches qui lui étaient adressés. Je l'ai défendu tant

que je l'ai pu, et toutes les fois que j'ai parlé de lui, j'ai trouvé

l'empereur bienveillant pour son ancien secrétaire; il n'a pas tenu à

moi qu'il l'employât d'une manière convenable, ni que Bourienne ne

devînt pas son ennemi. Je ne pus y réussir; Bourienne épousa le parti

contraire, et y porta son activité et son talent. Il connaissait tous

les replis du coeur de Marmont; il avait été intimement lié avec lui

pendant la guerre d'Italie et celle d'Égypte, et il était trop habile

pour n'avoir pas aperçu le côté par lequel il fallait l'attaquer. Il

avait d'ailleurs un auxiliaire capable de corrompre le coeur que

Talleyrand avait intérêt à gâter: c'était Montessuis, ancien

aide-de-camp du maréchal, à qui aucun des mouvemens de l'âme de son chef

n'avait échappé.

L'intrigue ne faisait que commencer, mais elle était menée par des

hommes qui avaient trop d'expérience pour négliger les moyens de la

faire arriver à maturité pour le moment où il fallait la porter à

l'empereur de Russie, afin d'en recueillir le fruit, qu'elle en

attendait. Aussi on ne manqua pas de présenter à Marmont, comme une

chose faite ou convenue, une révolution dont au contraire on le faisait

le principal acteur. On lui parla au nom de l'amitié, on l'engagea à ne

pas perdre cette occasion de conserver les honneurs qu'il avait acquis,

de sauver la France, et de rester en position d'être utile à ses amis.

Il faut se hâter de le dire, tandis qu'il en est temps encore, Marmont

se montra fidèle à ses souvenirs. Il repoussa la séduction, et se retira

en annonçant que rien ne pourrait le détacher de ses devoirs, qu'il

mourrait à côté de l'empereur. Un ami de madame la maréchale, qui était

présent à cette scène, m'a raconté qu'il ne quitta le duc de Raguse qu'à

onze heures du soir, et rentra chez lui avec la conviction que ce

général tiendrait parole, et se ferait tuer plutôt que d'abandonner

l'empereur. Telle était l'opinion que le maréchal Marmont avait laissée

de lui à ses amis au moment où il quitta Paris pour rejoindre ses

troupes sur le chemin de Fontainebleau. M. de Talleyrand n'avait rien

obtenu; mais il était trop habile dans l'art de juger le coeur humain

pour renoncer à l'espérance de séduire le maréchal, et l'on verra

comment il réussit à l'égarer.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 8 / 65 题