CHAPITRE III.

Suite du chapitre précédent.--Petite spéculation de M. de Talleyrand et

du prince de la Paix.--Félicitations que m'adresse le premier de ces

diplomates.--La constance qu'il avait mise à poursuivre les Bourbons

permettait bien de croire tout rapprochement impossible.

Un autre fait encore qui vient à l'appui de mon assertion est celui-ci.

C'est sur la conscription qui fut levée à la suite de la bataille

d'Eylau, que l'on prit la portion de troupes dont on composa les corps

qui s'approchèrent de l'Adour et du Roussillon dans le cours de l'été

suivant. Cette direction indiquait déjà leur destination ultérieure. Eh!

qui en France pouvait avoir démontré la nécessité d'une expédition de ce

genre? Qui pouvait avoir averti des dangers qui seraient quelque jour

dans le cas de menacer cette partie de nos frontières, si ce n'est le

ministre des relations extérieures? Qui a pu rendre compte à l'empereur

des dispositions secrètes du prince de la Paix? Qui a pu mettre sous ses

yeux la proclamation que ce favori adressa aux Espagnols? Personne,

assurément, si ce n'est le ministre des relations extérieures. Je

terminerai par une dernière observation. Sur quoi repose au fond le

traité de Fontainebleau? Sur les notions fâcheuses que le prince de la

Paix avait données à diverses reprises, au sujet des dispositions

hostiles que nourrissait contre la France le prince des Asturies. Ce

malheureux, qui cherchait à se faire une position qui le mît à l'abri

des vengeances dont le menaçait l'héritier du trône, appela vivement

l'attention du cabinet des Tuileries sur les machinations que Ferdinand

ne cessait d'ourdir contre le roi Charles IV. Il annonçait que, si l'on

tardait à prendre un parti contre ce prince, ou quelques dispositions

relatives au pays, il ne répondait de rien, que la première conséquence

de l'avènement du prince des Asturies à la couronne serait un changement

de politique de la part de l'Espagne. Entre des communications

semblables et la conclusion d'un traité comme celui de Fontainebleau, il

a dû y avoir bien des propositions et des réponses. Quelle que soit

l'impudence d'un ministre, il y a bien du chemin à faire avant de

consentir, ou même de proposer de livrer ses maîtres, ou du moins

d'abuser de la confiance qu'ils lui ont accordée pour les effrayer

d'abord sur les dangers qu'il leur avait attirés, et les porter ensuite

à se retirer dans leurs possessions d'Amérique, afin de venir plus

librement recevoir le prix de sa trahison; car enfin le prince de la

Paix s'était engagé à faire partir le roi Charles IV avec sa famille

pour le Mexique, à l'exemple du prince de Portugal, qui avait fait voile

pour le Brésil. Il devait l'accompagner jusqu'à Séville, le quitter

ensuite clandestinement, et aller jouir de la principauté des Algarves.

C'est en effet la proposition qu'il fit dans le conseil à Aranjuez,

d'abandonner l'Espagne pour se retirer au Mexique, qui décida le

mouvement à la tête duquel se mit le prince des Asturies.

Quand on considère le temps qu'il a fallu pour arriver jusqu'à convenir

de tous ces faits, et que l'on reporte ses réflexions à l'époque où les

affaires d'Espagne ont commencé, on est bien forcé de reconnaître

qu'elles n'ont pu être conçues et mises à exécution que sous le

ministère de M. de Talleyrand. S'il n'en avait pas été ainsi, il aurait

fallu que l'on eût établi une négociation directe à côté de ses offices

ordinaires, et assurément il l'aurait traversée tant qu'il aurait pu,

jusqu'à ce qu'il eût fait abandonner la partie au diplomate intrus; cela

eût été dans son devoir et dans son droit sous tous les rapports.

J'admets que l'entreprise sur l'Espagne n'ait été qu'une conception

sortie du cerveau de l'empereur; mais ce prince n'a pu l'exécuter sans

des démarches préliminaires, sans développer ses idées, et les faire

adopter aux hommes qui, par état, se trouvaient obligés de les élaborer

tant en Espagne qu'en France. Or, quel était parmi nous celui qui

convenait le mieux à une négociation qui n'admettait pas d'écriture, et

qui cependant exigeait une grande activité de correspondance? Celui,

assurément, qui, depuis dix ou douze ans, avait présidé à toutes les

transactions qui avaient eu lieu entre la France et l'Espagne; celui

enfin qui avait consolidé le crédit du prince de la Paix, avec lequel il

avait eu une série d'antécédens de toute espèce. Personne autre en

France ne pouvait être chargé d'une semblable négociation; car quels

documens donner à un homme qui aurait eu à débuter par une ouverture

dont le dernier des hommes se serait trouvé blessé? Plus je réfléchis à

tout ce qui a dû précéder la conclusion du traité de Fontainebleau, plus

je reste convaincu que le projet de changer la dynastie d'Espagne est

une conception dont le mérite appartient tout entier à M. de Talleyrand

et au prince de la Paix. Elle a été enfantée en commun par ces deux

diplomates, et n'a été soumise à l'empereur que lorsqu'on a pu lui

démontrer la facilité de son exécution. Je développerai ce qui me porte

à le croire. L'empereur, en suivant, après la bataille de Friedland, le

projet qu'il avait de rétablir la Pologne, pouvait compter sur le

succès. Il n'a sûrement pas abandonné cette grande entreprise afin d'en

tenter une autre, sans que la réussite de celle-ci lui en ait été

démontrée, c'est-à-dire sans s'être fait rendre compte de tout ce que

l'on avait fait pour la mener à fin.

Si l'idée des changemens projetés en Espagne était venue de l'empereur,

il aurait encore eu bien plus de facilité pour les exécuter après avoir

rétabli la Pologne, qui seule eût été en état de contenir ce qui serait

resté de puissance à l'empire russe; l'Autriche n'était pas en état de

s'opposer à ce que l'on voulait faire au-delà des Pyrénées. On peut donc

avancer, en supposant que telle eût été l'arrière-pensée de l'empereur,

qu'il y eut un levier qui mit l'entreprise en mouvement plus tôt qu'il

ne le voulait; ce levier était le prince de la Paix, qui, se trouvant

sur un brasier à Madrid, hâtait, autant qu'il était en lui, la perte de

ses maîtres, pour échapper lui-même à sa ruine. Il était sur la brèche,

appelait au secours, et prétendait qu'il ne pouvait plus tenir, que la

France perdrait l'Espagne, s'il perdait son crédit. Placé dans la

terrible position où il était, il exagérait le danger pour hâter le

remède, et il consentit à tout ce qu'on lui proposa. Or un homme comme

M. de Talleyrand, qui connaissait la situation et les moyens du prince

de la Paix, n'a pas dû manquer de lui imposer des conditions analogues

aux embarras qu'il éprouvait.

Parmi toutes les raisons qui portaient M. de Talleyrand à ne point

abandonner le prince de la Paix, il y en avait plusieurs qui étaient

peut-être des motifs pour le perdre, et c'est le cas de citer une

anecdote qui est peu connue. Après le retour d'Égypte, lorsque le

premier consul fut devenu le chef de l'État, il trouva un arrangement

qui avait été fait entre la France et l'Espagne; cette dernière

puissance s'était engagée à payer à la première, pendant toute la durée

de la guerre, une somme de 5,000,000 par mois.

Le pitoyable état dans lequel étaient nos finances obligea le premier

consul à laisser subsister cet état de choses; mais après la bataille de

Marengo, lorsque l'ordre commença à se rétablir, il ordonna à M. de

Talleyrand d'écrire en Espagne que la France n'ayant plus besoin de cet

argent, il renonçait au droit qu'il avait de l'exiger, et en faisait la

remise au roi Charles, comme un témoignage du désir qu'il avait de ne

point être à charge à ses alliés.

M. de Talleyrand désapprouva la résolution, et fit observer au premier

consul que, si, au lieu défaire la remise, de la somme entière, il

commençait par ne se désister que de la moitié, cela ferait plus

d'effet. On montrerait la progression de l'amélioration des affaires,

et, de plus, on aurait le mérite d'avoir été attentif à observer le

moment où il avait été possible de se passer d'un secours onéreux à

Charles IV. Le premier consul adopta cette idée, et donna en conséquence

l'ordre de commencer par faire la remise de 2,500,000 francs par mois.

Il s'imaginait que ses intentions avaient été suivies; il n'en était

rien: cependant l'Espagne continua à payer en entier le subside, et ce

ne fut qu'après la paix de Lunéville, lorsqu'il ordonna de faire la

remise de la seconde partie, qu'elle cessa le paiement des 5,000,000 que

lui avait imposé le traité de Bâle. Le trésor public, ne recevant plus

rien d'Espagne, avait rayé cet article de ses registres; il n'y avait

plus de moyens de fraude, on n'osa pas continuer à percevoir le tribut.

Le trésor ne touchait que les 2,500,000 francs autorisés par l'empereur;

cependant l'Espagne avait continué de payer les 5,000,000 stipulés. Que

devenait la différence? comment se faisait la fraude? Nous allons

l'expliquer.

Si l'empereur, au lieu de diviser la remise en deux parties, l'eût faite

en une fois, il n'y aurait pas eu de moyens de friponner, parce que le

trésor d'Espagne n'aurait eu aucun paiement à faire à celui de France.

M. de Talleyrand n'eût pas pu se dispenser d'écrire à Madrid dans le

sens des ordres qu'il avait reçus, ni même d'en parler à l'ambassadeur

de cette puissance à Paris: autrement il se serait exposé aux plus

fâcheuses conséquences, si l'empereur en avait parlé lui-même à cet

ambassadeur, comme cela pouvait arriver. D'un autre côté, s'il n'avait

pas fait part des intentions du premier consul, et que l'Espagne eût

continué à payer la totalité du subside, le trésor en aurait tenu

compte, et non seulement le premier consul aurait vu qu'il n'avait pas

été obéi, mais M. de Talleyrand n'y aurait rien gagné. Le prince de la

Paix était à Madrid dans la même situation. Si M. de Talleyrand avait

dit un mot à l'ambassadeur de France à Madrid, celui-ci pouvait en

parler au roi, et il devenait impossible au prince de la Paix de

s'approprier un écu.

Comme il était puissant et disposait de tout, il n'y avait que ce prince

qui pût se prêter à laisser sortir des coffres d'Espagne 5,000,000 par

mois pour n'en faire entrer que deux et demi dans ceux de France. Au

surplus, il n'était pas homme à laisser divertir le reste sans en

retenir sa part. Il y était d'autant moins disposé, qu'on ne pouvait

rien faire sans lui. La négociation se fit sûrement entre les deux

ministres par le canal de quelques agens du prince de la Paix qui se

trouvaient continuellement à Paris. Quelle fut la part que chacun se

fit? je l'ignore; mais l'empereur connaissait cette friponnerie, qu'il

m'a lui-même racontée. Or, l'on conviendra qu'il ne pouvait pas désirer

des antécédens plus convenables pour faire négocier avec le prince de la

Paix ses projets sur l'Espagne (si l'idée lui en appartient). MM. de

Talleyrand et Godoy avaient réciproquement un égal besoin de se ménager,

et peut-être de se perdre. Ils étaient les deux seuls hommes qui, sans

craindre de se blesser, pouvaient se proposer mutuellement à discuter

tout ce qui était relatif à des affaires de la nature de celles

d'Espagne. Le premier avait toute sorte de raisons pour voir avec

plaisir l'élévation du second au suprême pouvoir. Loin de lui nuire,

cela passait l'éponge sur tout ce qui avait eu lieu entre eux deux, et

arrangeait sa position présente et à venir, à moins qu'il n'eût trouvé

une occasion de le perdre sans retour. Cette circonstance de la

dilapidation de la moitié du subside de l'Espagne est une de celles qui

ont fait le plus de tort à M. de Talleyrand dans l'esprit de l'empereur.

Quoique bien informé des détails de cette affaire, il continua à

l'employer, parce que, comme il le disait, ce diplomate avait un côté

utile.

C'est en vain que les amis de M. de Talleyrand, et lui-même, voudraient

faire croire qu'il a été étranger à cette entreprise. À la vérité, on a

répandu avec affectation qu'il n'y avait eu aucune part; lui-même a imbu

de cette idée le corps diplomatique qui était resté à Paris pendant que

l'empereur s'était rendu à Bayonne, où il avait emmené le ministre des

relations extérieures, M. le duc de Cadore. Ces messieurs du corps

diplomatique rendirent compte à leurs cours de ce qui se disait à Paris,

et ajoutèrent à leur rapport que M. de Talleyrand était étranger, opposé

même à ce qui se faisait. Il caressa cette opinion, l'accrédita avec

persévérance, parce qu'elle était de nature à faire désirer son retour

au ministère; mais il est si vrai qu'il avait eu la première part à tout

ce qui était relatif à cela, que, lorsque le prince des Asturies et son

frère l'infant don Carlos, partirent de Bayonne pour se rendre à

l'endroit qu'ils devaient habiter, l'empereur lui fit donner l'ordre

d'aller les recevoir à Valençay, et d'y rester quelque temps avec eux.

Il y fut, et chargea le major Henry, qui revenait nous joindre, de me

dire mille choses amicales de sa part. «Vous direz au général Savary,

ajouta-t-il en congédiant le major, que l'on n'a jamais tiré un meilleur

parti d'une affaire gâtée, que celui qu'il a tiré de celle-ci; je lui en

fais mon compliment, il a évité de bien grands maux.»

M. de Talleyrand ignorait ce que j'avais été faire en Espagne, et il

n'en voyait que le résultat; mais il convenait par ses félicitations

qu'il y avait eu un autre projet qui devait être exécuté d'une autre

manière. Il est vrai que les choses auraient pris une bien autre

tournure, si le roi et la famille royale fussent tout simplement partis

pour l'Amérique. C'était de cette manière que M. de Talleyrand avait

conçu et préparé la chose; c'est pour cela qu'il se disait étranger à ce

qui se faisait en Espagne. Vraisemblablement il aura parlé dans ce

sens-là autour des princes pendant son séjour à Valençay; mais il ne

faut rien en conclure, sinon qu'ayant été éloigné des affaires, il était

désintéressé à leur réussite, et qu'il y avait plus d'avantage pour lui

à se ranger du côté de l'opinion qui désapprouvait cette entreprise, que

de chercher à la justifier; mais un homme sensé qui a connu l'intérieur

de l'administration de la France à cette époque, ne peut pas, sans faire

tort à son jugement, douter de la part directe et immédiate que M. de

Talleyrand a eue aux changemens de dynastie en Espagne. Dans cette

occasion encore, il fut un des ardens destructeurs de cette branche de

la maison de Bourbon, comme il l'avait été de celle qui régnait à Parme,

puis en Toscane, après que ce pays avait été donné à l'infant de Parme,

au fils duquel M. de Talleyrand le fit encore arracher. En général, il

était de l'opinion qu'il n'y avait rien d'assuré pour la dynastie de

l'empereur tant qu'il existerait une branche de Bourbon, n'importe où.

En ajoutant à toutes ces considérations les inconvéniens de la position

personnelle de M. de Talleyrand, qui était prêtre marié, on se

convaincra qu'il y avait peu d'hommes aussi intéressés que lui à croiser

les événemens qui suivirent d'aussi près le départ de l'impératrice.

Une foule d'autres détails qui ne m'étaient pas inconnus semblait lui en

faire une loi. Indépendamment des gages que semblait avoir donnés M. de

Talleyrand en faveur d'un ordre de choses qui protégeait l'arrangement

de sa vie, il est à observer que, pour prendre un parti violent contre

lui, il fallait un peu plus que des préventions; car enfin il était un

des premiers personnages de l'État. En supposant même que j'eusse été

saisi d'un fait à sa charge, je n'aurais pu prendre des mesures contre

lui sans m'y être auparavant fait autoriser par le conseil de la

régence, et en son absence par le prince Joseph; mais ni l'un ni l'autre

n'eussent voulu me laisser agir contre M. de Talleyrand avant d'avoir

entendu les motifs et reconnu la nécessité d'une pareille démarche.

Chacun d'eux pouvait se trouver dans le même cas; la cause de M. de

Talleyrand dans celui-ci devenait celle de chacun d'eux. Si je m'étais

permis de le faire arrêter de mon autorité privée, l'on aurait jeté de

beaux cris contre moi, et on aurait eu raison. Néanmoins, si j'avais été

saisi d'un commencement de délit un peu saillant, je n'aurais pas

balancé. Si les journaux anglais, par exemple, en rendant compte de

l'arrivée de l'émissaire envoyé auprès de M. le comte d'Artois, qui

était alors à Vesoul, n'eussent pas estropié le nom de manière à ne pas

me le laisser reconnaître, j'aurais sur-le-champ pris un parti, parce

que je connaissais assez d'antécédens au personnage pour ne pas douter

que, quand bien même il n'aurait pas été expédié par M. de Talleyrand,

celui-ci ne pouvait pas ignorer son départ ni l'objet de son voyage.

Faute de ce renseignement, je restai dans la réserve, d'autant plus

qu'en réfléchissant à tout ce qui m'avait été dit sur les espérances

dont se flattaient les personnes attachées anciennement à la maison de

Bourbon, je ne pouvais douter que ce n'était que du vent qui agitait un

peu de poussière. En effet, de tous les points de la France qui ont été

arrosés du sang répandu dans nos querelles intestines, et où le parti

royal avait encore des racines, il ne revenait aucun rapport digne de

l'attention des autorités. Là, ainsi que partout, on était résigné à se

soumettre aux événemens, qui ne pouvaient pas tarder à se prononcer.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 7 / 65 题