Suite du chapitre précédent.--Petite spéculation de M. de Talleyrand et
du prince de la Paix.--Félicitations que m'adresse le premier de ces
diplomates.--La constance qu'il avait mise à poursuivre les Bourbons
permettait bien de croire tout rapprochement impossible.
Un autre fait encore qui vient à l'appui de mon assertion est celui-ci.
C'est sur la conscription qui fut levée à la suite de la bataille
d'Eylau, que l'on prit la portion de troupes dont on composa les corps
qui s'approchèrent de l'Adour et du Roussillon dans le cours de l'été
suivant. Cette direction indiquait déjà leur destination ultérieure. Eh!
qui en France pouvait avoir démontré la nécessité d'une expédition de ce
genre? Qui pouvait avoir averti des dangers qui seraient quelque jour
dans le cas de menacer cette partie de nos frontières, si ce n'est le
ministre des relations extérieures? Qui a pu rendre compte à l'empereur
des dispositions secrètes du prince de la Paix? Qui a pu mettre sous ses
yeux la proclamation que ce favori adressa aux Espagnols? Personne,
assurément, si ce n'est le ministre des relations extérieures. Je
terminerai par une dernière observation. Sur quoi repose au fond le
traité de Fontainebleau? Sur les notions fâcheuses que le prince de la
Paix avait données à diverses reprises, au sujet des dispositions
hostiles que nourrissait contre la France le prince des Asturies. Ce
malheureux, qui cherchait à se faire une position qui le mît à l'abri
des vengeances dont le menaçait l'héritier du trône, appela vivement
l'attention du cabinet des Tuileries sur les machinations que Ferdinand
ne cessait d'ourdir contre le roi Charles IV. Il annonçait que, si l'on
tardait à prendre un parti contre ce prince, ou quelques dispositions
relatives au pays, il ne répondait de rien, que la première conséquence
de l'avènement du prince des Asturies à la couronne serait un changement
de politique de la part de l'Espagne. Entre des communications
semblables et la conclusion d'un traité comme celui de Fontainebleau, il
a dû y avoir bien des propositions et des réponses. Quelle que soit
l'impudence d'un ministre, il y a bien du chemin à faire avant de
consentir, ou même de proposer de livrer ses maîtres, ou du moins
d'abuser de la confiance qu'ils lui ont accordée pour les effrayer
d'abord sur les dangers qu'il leur avait attirés, et les porter ensuite
à se retirer dans leurs possessions d'Amérique, afin de venir plus
librement recevoir le prix de sa trahison; car enfin le prince de la
Paix s'était engagé à faire partir le roi Charles IV avec sa famille
pour le Mexique, à l'exemple du prince de Portugal, qui avait fait voile
pour le Brésil. Il devait l'accompagner jusqu'à Séville, le quitter
ensuite clandestinement, et aller jouir de la principauté des Algarves.
C'est en effet la proposition qu'il fit dans le conseil à Aranjuez,
d'abandonner l'Espagne pour se retirer au Mexique, qui décida le
mouvement à la tête duquel se mit le prince des Asturies.
Quand on considère le temps qu'il a fallu pour arriver jusqu'à convenir
de tous ces faits, et que l'on reporte ses réflexions à l'époque où les
affaires d'Espagne ont commencé, on est bien forcé de reconnaître
qu'elles n'ont pu être conçues et mises à exécution que sous le
ministère de M. de Talleyrand. S'il n'en avait pas été ainsi, il aurait
fallu que l'on eût établi une négociation directe à côté de ses offices
ordinaires, et assurément il l'aurait traversée tant qu'il aurait pu,
jusqu'à ce qu'il eût fait abandonner la partie au diplomate intrus; cela
eût été dans son devoir et dans son droit sous tous les rapports.
J'admets que l'entreprise sur l'Espagne n'ait été qu'une conception
sortie du cerveau de l'empereur; mais ce prince n'a pu l'exécuter sans
des démarches préliminaires, sans développer ses idées, et les faire
adopter aux hommes qui, par état, se trouvaient obligés de les élaborer
tant en Espagne qu'en France. Or, quel était parmi nous celui qui
convenait le mieux à une négociation qui n'admettait pas d'écriture, et
qui cependant exigeait une grande activité de correspondance? Celui,
assurément, qui, depuis dix ou douze ans, avait présidé à toutes les
transactions qui avaient eu lieu entre la France et l'Espagne; celui
enfin qui avait consolidé le crédit du prince de la Paix, avec lequel il
avait eu une série d'antécédens de toute espèce. Personne autre en
France ne pouvait être chargé d'une semblable négociation; car quels
documens donner à un homme qui aurait eu à débuter par une ouverture
dont le dernier des hommes se serait trouvé blessé? Plus je réfléchis à
tout ce qui a dû précéder la conclusion du traité de Fontainebleau, plus
je reste convaincu que le projet de changer la dynastie d'Espagne est
une conception dont le mérite appartient tout entier à M. de Talleyrand
et au prince de la Paix. Elle a été enfantée en commun par ces deux
diplomates, et n'a été soumise à l'empereur que lorsqu'on a pu lui
démontrer la facilité de son exécution. Je développerai ce qui me porte
à le croire. L'empereur, en suivant, après la bataille de Friedland, le
projet qu'il avait de rétablir la Pologne, pouvait compter sur le
succès. Il n'a sûrement pas abandonné cette grande entreprise afin d'en
tenter une autre, sans que la réussite de celle-ci lui en ait été
démontrée, c'est-à-dire sans s'être fait rendre compte de tout ce que
l'on avait fait pour la mener à fin.
Si l'idée des changemens projetés en Espagne était venue de l'empereur,
il aurait encore eu bien plus de facilité pour les exécuter après avoir
rétabli la Pologne, qui seule eût été en état de contenir ce qui serait
resté de puissance à l'empire russe; l'Autriche n'était pas en état de
s'opposer à ce que l'on voulait faire au-delà des Pyrénées. On peut donc
avancer, en supposant que telle eût été l'arrière-pensée de l'empereur,
qu'il y eut un levier qui mit l'entreprise en mouvement plus tôt qu'il
ne le voulait; ce levier était le prince de la Paix, qui, se trouvant
sur un brasier à Madrid, hâtait, autant qu'il était en lui, la perte de
ses maîtres, pour échapper lui-même à sa ruine. Il était sur la brèche,
appelait au secours, et prétendait qu'il ne pouvait plus tenir, que la
France perdrait l'Espagne, s'il perdait son crédit. Placé dans la
terrible position où il était, il exagérait le danger pour hâter le
remède, et il consentit à tout ce qu'on lui proposa. Or un homme comme
M. de Talleyrand, qui connaissait la situation et les moyens du prince
de la Paix, n'a pas dû manquer de lui imposer des conditions analogues
aux embarras qu'il éprouvait.
Parmi toutes les raisons qui portaient M. de Talleyrand à ne point
abandonner le prince de la Paix, il y en avait plusieurs qui étaient
peut-être des motifs pour le perdre, et c'est le cas de citer une
anecdote qui est peu connue. Après le retour d'Égypte, lorsque le
premier consul fut devenu le chef de l'État, il trouva un arrangement
qui avait été fait entre la France et l'Espagne; cette dernière
puissance s'était engagée à payer à la première, pendant toute la durée
de la guerre, une somme de 5,000,000 par mois.
Le pitoyable état dans lequel étaient nos finances obligea le premier
consul à laisser subsister cet état de choses; mais après la bataille de
Marengo, lorsque l'ordre commença à se rétablir, il ordonna à M. de
Talleyrand d'écrire en Espagne que la France n'ayant plus besoin de cet
argent, il renonçait au droit qu'il avait de l'exiger, et en faisait la
remise au roi Charles, comme un témoignage du désir qu'il avait de ne
point être à charge à ses alliés.
M. de Talleyrand désapprouva la résolution, et fit observer au premier
consul que, si, au lieu défaire la remise, de la somme entière, il
commençait par ne se désister que de la moitié, cela ferait plus
d'effet. On montrerait la progression de l'amélioration des affaires,
et, de plus, on aurait le mérite d'avoir été attentif à observer le
moment où il avait été possible de se passer d'un secours onéreux à
Charles IV. Le premier consul adopta cette idée, et donna en conséquence
l'ordre de commencer par faire la remise de 2,500,000 francs par mois.
Il s'imaginait que ses intentions avaient été suivies; il n'en était
rien: cependant l'Espagne continua à payer en entier le subside, et ce
ne fut qu'après la paix de Lunéville, lorsqu'il ordonna de faire la
remise de la seconde partie, qu'elle cessa le paiement des 5,000,000 que
lui avait imposé le traité de Bâle. Le trésor public, ne recevant plus
rien d'Espagne, avait rayé cet article de ses registres; il n'y avait
plus de moyens de fraude, on n'osa pas continuer à percevoir le tribut.
Le trésor ne touchait que les 2,500,000 francs autorisés par l'empereur;
cependant l'Espagne avait continué de payer les 5,000,000 stipulés. Que
devenait la différence? comment se faisait la fraude? Nous allons
l'expliquer.
Si l'empereur, au lieu de diviser la remise en deux parties, l'eût faite
en une fois, il n'y aurait pas eu de moyens de friponner, parce que le
trésor d'Espagne n'aurait eu aucun paiement à faire à celui de France.
M. de Talleyrand n'eût pas pu se dispenser d'écrire à Madrid dans le
sens des ordres qu'il avait reçus, ni même d'en parler à l'ambassadeur
de cette puissance à Paris: autrement il se serait exposé aux plus
fâcheuses conséquences, si l'empereur en avait parlé lui-même à cet
ambassadeur, comme cela pouvait arriver. D'un autre côté, s'il n'avait
pas fait part des intentions du premier consul, et que l'Espagne eût
continué à payer la totalité du subside, le trésor en aurait tenu
compte, et non seulement le premier consul aurait vu qu'il n'avait pas
été obéi, mais M. de Talleyrand n'y aurait rien gagné. Le prince de la
Paix était à Madrid dans la même situation. Si M. de Talleyrand avait
dit un mot à l'ambassadeur de France à Madrid, celui-ci pouvait en
parler au roi, et il devenait impossible au prince de la Paix de
s'approprier un écu.
Comme il était puissant et disposait de tout, il n'y avait que ce prince
qui pût se prêter à laisser sortir des coffres d'Espagne 5,000,000 par
mois pour n'en faire entrer que deux et demi dans ceux de France. Au
surplus, il n'était pas homme à laisser divertir le reste sans en
retenir sa part. Il y était d'autant moins disposé, qu'on ne pouvait
rien faire sans lui. La négociation se fit sûrement entre les deux
ministres par le canal de quelques agens du prince de la Paix qui se
trouvaient continuellement à Paris. Quelle fut la part que chacun se
fit? je l'ignore; mais l'empereur connaissait cette friponnerie, qu'il
m'a lui-même racontée. Or, l'on conviendra qu'il ne pouvait pas désirer
des antécédens plus convenables pour faire négocier avec le prince de la
Paix ses projets sur l'Espagne (si l'idée lui en appartient). MM. de
Talleyrand et Godoy avaient réciproquement un égal besoin de se ménager,
et peut-être de se perdre. Ils étaient les deux seuls hommes qui, sans
craindre de se blesser, pouvaient se proposer mutuellement à discuter
tout ce qui était relatif à des affaires de la nature de celles
d'Espagne. Le premier avait toute sorte de raisons pour voir avec
plaisir l'élévation du second au suprême pouvoir. Loin de lui nuire,
cela passait l'éponge sur tout ce qui avait eu lieu entre eux deux, et
arrangeait sa position présente et à venir, à moins qu'il n'eût trouvé
une occasion de le perdre sans retour. Cette circonstance de la
dilapidation de la moitié du subside de l'Espagne est une de celles qui
ont fait le plus de tort à M. de Talleyrand dans l'esprit de l'empereur.
Quoique bien informé des détails de cette affaire, il continua à
l'employer, parce que, comme il le disait, ce diplomate avait un côté
utile.
C'est en vain que les amis de M. de Talleyrand, et lui-même, voudraient
faire croire qu'il a été étranger à cette entreprise. À la vérité, on a
répandu avec affectation qu'il n'y avait eu aucune part; lui-même a imbu
de cette idée le corps diplomatique qui était resté à Paris pendant que
l'empereur s'était rendu à Bayonne, où il avait emmené le ministre des
relations extérieures, M. le duc de Cadore. Ces messieurs du corps
diplomatique rendirent compte à leurs cours de ce qui se disait à Paris,
et ajoutèrent à leur rapport que M. de Talleyrand était étranger, opposé
même à ce qui se faisait. Il caressa cette opinion, l'accrédita avec
persévérance, parce qu'elle était de nature à faire désirer son retour
au ministère; mais il est si vrai qu'il avait eu la première part à tout
ce qui était relatif à cela, que, lorsque le prince des Asturies et son
frère l'infant don Carlos, partirent de Bayonne pour se rendre à
l'endroit qu'ils devaient habiter, l'empereur lui fit donner l'ordre
d'aller les recevoir à Valençay, et d'y rester quelque temps avec eux.
Il y fut, et chargea le major Henry, qui revenait nous joindre, de me
dire mille choses amicales de sa part. «Vous direz au général Savary,
ajouta-t-il en congédiant le major, que l'on n'a jamais tiré un meilleur
parti d'une affaire gâtée, que celui qu'il a tiré de celle-ci; je lui en
fais mon compliment, il a évité de bien grands maux.»
M. de Talleyrand ignorait ce que j'avais été faire en Espagne, et il
n'en voyait que le résultat; mais il convenait par ses félicitations
qu'il y avait eu un autre projet qui devait être exécuté d'une autre
manière. Il est vrai que les choses auraient pris une bien autre
tournure, si le roi et la famille royale fussent tout simplement partis
pour l'Amérique. C'était de cette manière que M. de Talleyrand avait
conçu et préparé la chose; c'est pour cela qu'il se disait étranger à ce
qui se faisait en Espagne. Vraisemblablement il aura parlé dans ce
sens-là autour des princes pendant son séjour à Valençay; mais il ne
faut rien en conclure, sinon qu'ayant été éloigné des affaires, il était
désintéressé à leur réussite, et qu'il y avait plus d'avantage pour lui
à se ranger du côté de l'opinion qui désapprouvait cette entreprise, que
de chercher à la justifier; mais un homme sensé qui a connu l'intérieur
de l'administration de la France à cette époque, ne peut pas, sans faire
tort à son jugement, douter de la part directe et immédiate que M. de
Talleyrand a eue aux changemens de dynastie en Espagne. Dans cette
occasion encore, il fut un des ardens destructeurs de cette branche de
la maison de Bourbon, comme il l'avait été de celle qui régnait à Parme,
puis en Toscane, après que ce pays avait été donné à l'infant de Parme,
au fils duquel M. de Talleyrand le fit encore arracher. En général, il
était de l'opinion qu'il n'y avait rien d'assuré pour la dynastie de
l'empereur tant qu'il existerait une branche de Bourbon, n'importe où.
En ajoutant à toutes ces considérations les inconvéniens de la position
personnelle de M. de Talleyrand, qui était prêtre marié, on se
convaincra qu'il y avait peu d'hommes aussi intéressés que lui à croiser
les événemens qui suivirent d'aussi près le départ de l'impératrice.
Une foule d'autres détails qui ne m'étaient pas inconnus semblait lui en
faire une loi. Indépendamment des gages que semblait avoir donnés M. de
Talleyrand en faveur d'un ordre de choses qui protégeait l'arrangement
de sa vie, il est à observer que, pour prendre un parti violent contre
lui, il fallait un peu plus que des préventions; car enfin il était un
des premiers personnages de l'État. En supposant même que j'eusse été
saisi d'un fait à sa charge, je n'aurais pu prendre des mesures contre
lui sans m'y être auparavant fait autoriser par le conseil de la
régence, et en son absence par le prince Joseph; mais ni l'un ni l'autre
n'eussent voulu me laisser agir contre M. de Talleyrand avant d'avoir
entendu les motifs et reconnu la nécessité d'une pareille démarche.
Chacun d'eux pouvait se trouver dans le même cas; la cause de M. de
Talleyrand dans celui-ci devenait celle de chacun d'eux. Si je m'étais
permis de le faire arrêter de mon autorité privée, l'on aurait jeté de
beaux cris contre moi, et on aurait eu raison. Néanmoins, si j'avais été
saisi d'un commencement de délit un peu saillant, je n'aurais pas
balancé. Si les journaux anglais, par exemple, en rendant compte de
l'arrivée de l'émissaire envoyé auprès de M. le comte d'Artois, qui
était alors à Vesoul, n'eussent pas estropié le nom de manière à ne pas
me le laisser reconnaître, j'aurais sur-le-champ pris un parti, parce
que je connaissais assez d'antécédens au personnage pour ne pas douter
que, quand bien même il n'aurait pas été expédié par M. de Talleyrand,
celui-ci ne pouvait pas ignorer son départ ni l'objet de son voyage.
Faute de ce renseignement, je restai dans la réserve, d'autant plus
qu'en réfléchissant à tout ce qui m'avait été dit sur les espérances
dont se flattaient les personnes attachées anciennement à la maison de
Bourbon, je ne pouvais douter que ce n'était que du vent qui agitait un
peu de poussière. En effet, de tous les points de la France qui ont été
arrosés du sang répandu dans nos querelles intestines, et où le parti
royal avait encore des racines, il ne revenait aucun rapport digne de
l'attention des autorités. Là, ainsi que partout, on était résigné à se
soumettre aux événemens, qui ne pouvaient pas tarder à se prononcer.