Je quitte Paris.--M. Pasquier et M. de Chabrol restent chargés de
veiller à la sûreté de la capitale.--Je suis tenté de revenir sur mes
pas.--Toujours M. de Talleyrand.--L'empereur ne pensait pas que ses
antécédens lui permissent de se rallier aux Bourbons.--Esquisse des
actes des diplomates contre les diverses branches de cette maison.
Aussitôt que M. de Talleyrand fut sorti de chez moi, je m'occupai de mon
départ. Je fis venir le préfet de police, M. Pasquier; après lui avoir
donné connaissance de l'ordre que j'avais reçu, je le chargeai de rester
à Paris, et lui communiquai tout ce que je pressentais devoir être la
suite d'une décision contre laquelle je m'étais vainement élevé. Je ne
lui cachai pas que je ne m'abusais point sur la grandeur du mal, qu'on
allait tenter de déplacer le pouvoir, qu'indubitablement on
s'adresserait à lui pour le faire concourir à cette entreprise; je
l'engageai à se tenir sur la réserve, et surtout à se rappeler son
devoir, qu'un homme d'honneur ne méconnaît jamais. Je lui dis que M. de
Chabrol, qui était préfet de la Seine, dans lequel l'empereur avait eu
assez de confiance pour le charger de l'administration de Paris à
l'approche de l'orage, recevait du ministre de l'intérieur la même
mission que lui-même recevait de moi; qu'ils pouvaient, en réunissant
leurs efforts, empêcher beaucoup de mal et se faire infiniment
d'honneur. M. Pasquier connaissait depuis long-temps mes opinions
particulières sur l'issue de cette lutte; je l'avais souvent entretenu
de tout ce que je craignais, et il y avait beaucoup de choses sur
lesquelles j'étais en confiance avec lui. Je me félicitai de pouvoir le
laisser à Paris dans la circonstance où nous étions, tant à cause de la
considération qu'il s'était acquise par ses talens, qu'à cause de la
réputation que lui avait méritée son caractère intègre. Il me répondit
de manière à confirmer la haute opinion que j'avais de lui: il me dit
qu'il ne doutait pas de l'existence de beaucoup de mauvais projets, mais
que pour lui, il ne serait jamais que le magistrat de la tranquillité
publique; que tant qu'on lui laisserait de l'autorité, il n'en ferait
usage que pour la protéger. Je n'ai pas changé d'opinion sur M.
Pasquier, malgré tout ce qui est arrivé, et je ne fais nul doute qu'il
eût comprimé une révolution populaire de tout son pouvoir; mais
l'impulsion partit de trop haut, il fut obligé de suivre le torrent. Ma
confiance en lui était si forte, que je lui remis un portefeuille dans
lequel étaient toutes les lettres que l'empereur m'avait fait l'honneur
de m'écrire pendant mon administration, parce que je ne voulais pas les
exposer au hasard d'un pillage auquel je pouvais particulièrement être
exposé, en cas d'une révolution que je voyais arriver; il s'en chargea à
condition qu'il lui serait permis de le brûler, s'il survenait quelque
danger pour lui. Le cas survint en effet, et ce précieux dépôt fut
détruit. J'avais fait enlever ma correspondance sécrète, et livré aux
flammes tout ce qui pouvait compromettre les individus qui étaient
attachés au ministère. Je m'étais cru obligé d'assurer le repos d'une
foule de gens qui m'avaient servi.
Dès les premiers jours de février, il ne restait dans les bureaux aucune
pièce qui pût les exposer aux vengeances, ni même les compromettre. Je
laissai le secrétaire-général du ministère à Paris, pour contenir le
personnel de l'administration, et signifiai à M. Anglès, qui était
chargé de l'arrondissement au-delà des Alpes, de me joindre à Blois. M.
Réal, qui était à la tête d'un autre arrondissement, reçut la même
invitation. Quant à M. Pelet de la Lozère, qui dirigeait l'autre, il se
trouvait en mission dans le midi. Toutes les dispositions ayant été
prises, je me mis en route; il était quatre heures et demie. Je voulus
partir par la barrière de Sèvres, mais elle était tellement encombrée de
voitures, que je me décidai à passer par Orléans, persuadé que je
trouverais la route libre. C'est effectivement ce qui arriva.
Jamais je ne m'étais trouvé dans une agitation d'esprit semblable à
celle que j'éprouvai en quittant Paris. J'étais même tenté de retourner
sur mes pas, et peu s'en fallut que je n'enfreignisse l'ordre que
j'avais reçu directement de l'empereur, de ne pas rester à Paris, si
l'impératrice se trouvait obligée d'en partir. Néanmoins, en
réfléchissant aux conséquences qui auraient été la suite d'une
désobéissance sans excuse, dans le cas où les choses eussent pris une
autre tournure que celle que je me flattais de leur donner, je n'osai
pas compromettre ma responsabilité jusque-là. Je n'étais pas sans
inquiétude sur M. de Talleyrand, et si je ne le fis pas arrêter et
emmener de force avec moi, c'est que je n'avais pas de lieu à ma
disposition où je pusse le déposer. Je ne pouvais pas ignorer les rôles
qu'il avait successivement joués dans le cours de la révolution; je
savais qu'il avait servi toutes les factions qui s'étaient tour à tour
arraché le pouvoir, qu'il s'était toujours trouvé dans le port quand
l'orage avait éclaté, et qu'il avait toujours été du parti du plus fort.
Je savais aussi combien il devait être indisposé contre l'empereur, et
tout ce qu'il avait à craindre du parti qui l'avait jeté dans cette
position vis-à-vis de ce prince; je ne pouvais donc pas douter qu'il ne
saisît l'occasion de se venger de ses ennemis, et de se faire une
position tellement forte, qu'il n'eût plus rien à en redouter.
L'empereur savait tout cela encore bien mieux que moi; il avait
d'ailleurs près de lui M. de Bassano, qui n'aimait certainement pas M.
de Talleyrand, et qui le connaissait sous toute sorte de rapports; et
cependant, loin de donner des ordres contre lui, il défendit de
l'inquiéter, et le laissa siéger au conseil de régence. Au reste les
opinions qu'il manifesta jusqu'au dernier moment étaient, il faut le
dire, bien éloignées de motiver des mesures de sévérité. Pourquoi
l'empereur le gardait-il malgré toutes les manoeuvres qu'on lui avait
signalées? C'est parce qu'il lui connaissait des antécédens qui ne lui
permettaient guère de se livrer aux projets de vengeance qui roulaient
dans sa tête, et que le souvenir de ses premiers services n'était pas
effacé. L'empereur a toujours conservé la mémoire de ceux qu'il avait
reçus, et n'a jamais tout-à-fait abandonné un homme dont il avait été
content, n'eût-ce été qu'une seule fois. Il grondait, disait souvent des
choses dures, mais il les oubliait presque aussitôt; le plus souvent ses
mouvemens d'humeur ne provenaient que d'un rapport qu'on lui avait fait,
et qui était quelquefois étranger à celui qui s'offrait à la réprimande.
Je lui ai souvent entendu dire que M. de Talleyrand avait un côté de
bon, que c'était celui qui avait donné le plus de gages contre un
bouleversement en faveur de la maison de Bourbon. J'ai toujours cru que
c'était cette considération qui avait empêché ce prince de le renvoyer
tout-à-fait, comme il en était journellement sollicité. Les antécédens
du diplomate semblaient en effet présenter assez de garanties.
M. de Talleyrand était un des membres de la constituante qui avaient le
plus vivement attaqué la cour de Versailles. Plus tard, il tira parti de
ses faits et actes pour capter la confiance du directoire, dont il fut
le ministre des relations extérieures.
Au retour d'Égypte, il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à
renverser le directoire et à dissiper la faction qui travaillait à
appeler au trône le duc d'Orléans, et à son défaut un prince d'Espagne.
Lors du procès de George Cadoudal et de ses complices, en 1804, ce fut
lui qui indiqua le duc d'Enghien comme le seul qui pouvait être
l'individu que signalèrent deux subordonnés de George dans leur
déposition (voir les détails de cet événement au tome II); il décida le
parti qui fut pris à l'égard de ce prince, en faisant remarquer que
l'individu désigné ne pouvait être qu'un prince de la maison de Bourbon,
parce qu'elle seule était intéressée à empêcher le parti révolutionnaire
de profiter du coup qu'avait médité George en venant en France.
Parmi les princes de la maison de Bourbon, il fit observer que le duc
d'Enghien était le seul dont la résolution de caractère et la position
de résidence pussent fixer les soupçons qu'avaient fait naître les
dépositions des compagnons de George. Il appuya son opinion particulière
de détails qu'il avait puisés dans la correspondance des agens de son
ministère, et fit prendre la mesure qui fut exécutée. Il était en France
à peu près le seul qui en avait le secret, et qui peut-être en
connaissait, ou du moins pouvait en prévoir l'issue. Il écrivit aux
envoyés diplomatiques près les princes de la rive droite du Rhin pour
justifier la violation de leur territoire. Cette formalité, je le veux
bien, était commandée par sa position; mais il faut convenir aussi qu'il
fit preuve de réserve dans cette occasion, car enfin il eût suffi d'un
mot jeté dans les salons de l'hôtel de Luines, qu'il fréquentait
assidument alors, pour faire échouer l'entreprise.
Le premier consul, qui ne savait pas même qu'il existât un duc
d'Enghien, ne put voir dans le mouvement que se donna M. de Talleyrand
qu'un acte de dévouement à sa personne, car George et ses complices
n'avaient pas d'autre projet que de lui arracher la vie, et le ministre
ne pouvait avoir, dans le zèle qu'il mettait à les poursuivre, d'autre
but que de livrer au glaive de la justice tout ce qui pouvait avoir eu
part à cette tentative. Le duc d'Enghien n'était pas l'héritier de la
couronne; dans aucun cas, il ne pouvait y être appelé, et il n'y avait
pour l'empereur aucun avantage à se défaire de lui; il ignorait même
qu'il fût si près de Strasbourg; la police ne le savait guère mieux, car
à cette époque elle n'avait pas toutes les ramifications qu'elle eut
depuis. Ce qui se passait au-delà des frontières était uniquement
observé, rapporté et suivi par le ministère des relations extérieures.
La part que prit M. de Talleyrand à cette affaire ne contribua pas peu à
le préserver des atteintes de ses ennemis, qui s'efforçaient de le
présenter comme un agent de la maison de Bourbon. L'empereur, qui fut
très mécontent d'avoir été mal informé dans cette circonstance, ne
laissa jamais échapper le blâme contre qui que ce fût. Il savait tenir
compte des intentions que l'on avait eues; mais il faisait son profit
des erreurs dans lesquelles étaient tombés ceux qui avaient voulu le
servir, afin d'éviter de nouvelles méprises à l'avenir. Indépendamment
de cet antécédent, qui pouvait être mis en ligne de compte, M. de
Talleyrand en avait d'autres.
Il avait été l'agent principal de la détrônisation des Bourbons de
Naples, en 1805. Enfin c'était lui qui avait proposé celle de la branche
d'Espagne, qui avait été préparée de longue main. Ses partisans
prétendent qu'il a été étranger à cette conception, mais le bon sens
suffit pour voir qu'un traité qui décidait d'aussi grands intérêts ne
pouvait pas avoir été l'affaire d'un jour, et qu'avant d'avoir réglé les
prétentions en dédommagemens de tout ce qui perdait son existence à la
suite des changemens qui se préparaient en Espagne, il avait fallu bien
des négociations, d'autant plus que cette matière n'avait jamais fait le
sujet de notes écrites, qu'elle avait été traitée entre le prince de la
Paix et M. de Talleyrand, par le canal d'Izquierdo, agent de confiance
du ministre espagnol.
La pièce que j'ai citée dans le volume IV montre d'ailleurs que c'est M.
de Talleyrand qui a suivi la négociation; c'est lui qui a demandé la
cession de territoire et insisté pour changer l'ordre de succession.
Mais ce n'est pas à cela que s'est bornée la part qu'il a prise à cette
affaire: non seulement il l'a conduite, mais, je ne crains pas de
l'affirmer, c'est lui qui en a donné l'idée.
Après la bataille de Friedland, l'empereur m'avait donné le gouvernement
de Koenisberg et de toute la vieille Prusse. Avant l'action, M. de
Talleyrand était allé attendre à Dantzick les événemens et les ordres de
l'empereur, qui lui écrivit de Tilsit de venir s'établir à Koenisberg. Il
y vint; mais à peine était-il arrivé, qu'il reçut un courrier qui lui
apportait une lettre de l'empereur. J'avais moi-même reçu une dépêche
par laquelle ce prince m'ordonnait, de faire préparer un équipage de
pont qui existait à l'arsenal, de l'expédier par le canal, et de le
disposer de manière qu'il pût arriver à Tilsit avec la plus grande
célérité. Je fis part de mes ordres à M. de Talleyrand, qui me montra sa
lettre. L'empereur lui marquait, que: «Alexandre avait fait demander un
armistice de quelques jours; qu'il l'avait accordé; que depuis il lui
avait fait proposer une entrevue dont il ne se souciait que
médiocrement: il n'était pas encore décidé, cependant il réfléchirait;
mais si la paix ne se concluait sur-le-champ, son parti était pris, il
était décidé à passer le Niémen sans délai. Il était d'autant plus porté
à le faire, que les Russes n'avaient plus d'armée, tandis que les deux
tiers de la sienne ne s'étaient pas trouvés sur le champ de bataille de
Friedland.» Et il finissait par lui mander de se rendre près de lui.
L'empereur disait vrai; il n'y avait eu que trois corps d'engagés à
Friedland, et une seule division de cuirassiers, sans compter les
dragons et la cavalerie légère; et après la conclusion de la paix,
lorsque je fus chargé des affaires de France en Russie, je voyageai de
Tilsit à Pétersbourg avec les corps de la garde russe. Les officiers que
je vis, et que je questionnai, convinrent que, hormis la garde, ils
n'avaient, à proprement parler, plus d'armée, et d'après le calcul que
je faisais avec eux, l'empereur de Russie n'aurait pas pu nous opposer
plus de vingt-deux mille hommes de troupes régulières. Nous aurions
passé le Niémen; l'empereur pouvait le faire avec plus de cent cinquante
mille hommes. Nous n'étions qu'au 20 ou 22 juin, et la Pologne était
dans le délire de l'insurrection. Pendant mon séjour en Russie, j'ai
souvent eu occasion de me persuader que c'étaient ces considérations qui
avaient déterminé l'empereur Alexandre à solliciter la fameuse entrevue
du radeau de Tilsit.
M. de Talleyrand, en recevant l'ordre de se rendre à Tilsit, et en
voyant ce que l'empereur me marquait dans la lettre qu'il m'écrivait,
hâta son départ tant qu'il put; il me disait: «Ne vous pressez pas de
faire partir votre pont, j'espère que l'empereur n'en aura pas besoin:
qu'irait-il faire au-delà du Niémen? Il faut lui faire abandonner cette
idée de Pologne. On ne peut rien faire avec ces gens-là; on n'organise
que le désordre avec les Polonais. Voilà une occasion de terminer tout
cela avec honneur; il faut la saisir, il faut même d'autant plus se
hâter, que l'empereur a une affaire bien plus importante ailleurs, et
qu'il peut faire entrer dans un traité de paix. S'il ne le fait pas,
lorsqu'il voudra l'entreprendre, il sera rappelé ici par de nouveaux
embarras, tandis qu'il peut tout terminer dès aujourd'hui. Il le peut
d'autant plus que ce qu'il projette est une conséquence raisonnable de
son système.»
Dans le fait, comment admettre que M. de Talleyrand était étranger aux
affaires d'Espagne? En supposant même qu'il ait eu le projet de trahir
l'empereur en lui faisant faire la paix qui a été conclue à Tilsit, il
n'avait pas affaire à un insensé: l'empereur connaissait l'état de
l'armée russe, les Prussiens n'existaient plus que pour mémoire; notre
armée, à très peu de chose près, était intacte: dans cet état de choses,
qui pouvait arrêter l'empereur dans l'exécution de ce qu'il aurait
voulu? M. de Talleyrand se proposait cependant de le détourner de l'idée
de passer le Niémen et de rétablir la Pologne. Dès-lors, il dut
nécessairement lui expliquer ses motifs, et puisqu'il a été écouté, que
la paix a été faite, peut-on admettre que M. de Talleyrand ait négligé
de le prier de s'expliquer sur ses projets à venir avec l'empereur
Alexandre, dans un moment où il pouvait tout obtenir de ce prince? Le
peut-on, lorsqu'on sait qu'il ne se dissimulait pas que le concours
d'Alexandre était nécessaire pour ne pas voir se renouveler la guerre?
Il n'y a pas d'esprit si borné qu'il soit qui ne voie que c'était folie
de renoncer aux immenses avantages de guerre qu'avait l'empereur, et
d'aller s'embarquer dans une entreprise comme celle d'Espagne, sans être
d'accord avec l'empereur de Russie, qui pouvait reprendre les armes dès
que nous nous serions retirés, et s'allier avec l'Autriche, qui
n'intervenait pas dans ce que l'on faisait à Tilsit. Si la paix qui fut
signée avait eu d'autres bases que celles sur lesquelles elle fut
conclue, on pourrait dire que la Russie était étrangère aux affaires
d'Espagne. Dans l'état d'impuissance où elle se trouvait, son monarque
venant lui-même traiter au quartier-général de l'empereur, et, au lieu
de supporter des sacrifices, partageant avec nous les dépouilles des
vaincus, il aurait fallu que nous fussions en démence, pour n'avoir pas
songé à des affaires que nous projetions, et mettre ainsi leur réussite
en problème, en n'y faisant pas participer la seule puissance qui
pouvait en traverser l'exécution.
L'empereur de Russie, non-seulement ne perdit rien, mais obtint qu'on
rendît à son beau-père, le duc de Meklenbourg-Schwerin, ses États, qui
avaient été envahis. Il intercéda pour son allié le roi de Prusse, et
fit si bien, qu'on remit Guillaume en possession d'une partie des
provinces qu'il avait perdues. Il reçut pour lui-même un district qui
fut pris sur le territoire de ce prince. Bien plus, nous ne stipulâmes
rien pour les Turcs, qui avaient perdu la Valachie et la Moldavie en
s'armant pour nous. Il nous était facile de les comprendre dans la paix
que nous faisions. Nous avions le droit du plus fort et celui de
l'équité, qui nous permettaient bien de stipuler pour nos alliés, comme
les Russes le faisaient pour les leurs. Certainement toutes ces
transactions n'eurent pas lieu sans quelque retour de la part de
l'empereur Alexandre, qui, n'ayant rien à nous donner, nous dut porter
en compte ce que nous voulions faire. Si cela n'était pas ainsi, nous
serions inexcusables d'avoir abandonné les Turcs. Je ne m'expliquai
cette conduite de notre part que par ce qu'Alexandre me fit l'honneur de
me dire des entretiens qu'il avait eus avec l'empereur au sujet de la
Turquie, et de leurs projets à venir sur ce pays. Je pense bien que cela
n'aurait pas été absolument fait comme l'empereur de Russie l'espérait;
mais je n'avais pas d'instructions sur ce sujet.
Assurément il énonça des projets sur les Turcs; l'empereur n'aura pas
manqué de lui parler des vues qu'il avait sur l'Espagne, avec la réserve
pourtant que mettent les souverains dans leurs relations. Il n'est pas
possible de supposer, la confidence n'eût-elle pas été entière,
qu'Alexandre ignorait les projets que l'empereur avait formés sur
l'Espagne. Assurément, s'il n'avait été question que d'un simple
arrangement, nous n'eussions pas laissé prendre sur nos alliés les
avantages que nous abandonnâmes aux Russes. D'un autre côté, on ne dut
pas chercher à donner le change à l'autocrate sur les vues qu'on avait
au sujet de la péninsule; car à quoi bon? Il ne pouvait être dupe de
l'artifice; il savait que la maison d'Espagne avait hérité de tous les
droits de Philippe V, et que tant que ses descendans régneraient,
l'ouvrage de la révolution française serait incertain. Il savait qu'il
suffirait _des entreprises_ d'un prince belliqueux, que le hasard
pouvait faire naître en Espagne, pour tout remettre en compromis.
L'histoire ne nous apprend-elle pas que, lorsque Louis XV, encore
enfant, fut attaqué de la petite-vérole, le roi Philippe V crut qu'on
lui cachait le danger de son neveu, et se prépara à passer en France
pour revendiquer ses droits à la couronne? Je crois avoir démontré qu'il
n'est pas vraisemblable que la Russie ait été étrangère aux changemens
projetés en Espagne. Dès-lors M. de Talleyrand ne pouvait les ignorer;
autrement il faudrait convenir qu'il a joué un triste rôle à Tilsit, ce
que personne n'a jamais dit.