CHAPITRE II.

Je quitte Paris.--M. Pasquier et M. de Chabrol restent chargés de

veiller à la sûreté de la capitale.--Je suis tenté de revenir sur mes

pas.--Toujours M. de Talleyrand.--L'empereur ne pensait pas que ses

antécédens lui permissent de se rallier aux Bourbons.--Esquisse des

actes des diplomates contre les diverses branches de cette maison.

Aussitôt que M. de Talleyrand fut sorti de chez moi, je m'occupai de mon

départ. Je fis venir le préfet de police, M. Pasquier; après lui avoir

donné connaissance de l'ordre que j'avais reçu, je le chargeai de rester

à Paris, et lui communiquai tout ce que je pressentais devoir être la

suite d'une décision contre laquelle je m'étais vainement élevé. Je ne

lui cachai pas que je ne m'abusais point sur la grandeur du mal, qu'on

allait tenter de déplacer le pouvoir, qu'indubitablement on

s'adresserait à lui pour le faire concourir à cette entreprise; je

l'engageai à se tenir sur la réserve, et surtout à se rappeler son

devoir, qu'un homme d'honneur ne méconnaît jamais. Je lui dis que M. de

Chabrol, qui était préfet de la Seine, dans lequel l'empereur avait eu

assez de confiance pour le charger de l'administration de Paris à

l'approche de l'orage, recevait du ministre de l'intérieur la même

mission que lui-même recevait de moi; qu'ils pouvaient, en réunissant

leurs efforts, empêcher beaucoup de mal et se faire infiniment

d'honneur. M. Pasquier connaissait depuis long-temps mes opinions

particulières sur l'issue de cette lutte; je l'avais souvent entretenu

de tout ce que je craignais, et il y avait beaucoup de choses sur

lesquelles j'étais en confiance avec lui. Je me félicitai de pouvoir le

laisser à Paris dans la circonstance où nous étions, tant à cause de la

considération qu'il s'était acquise par ses talens, qu'à cause de la

réputation que lui avait méritée son caractère intègre. Il me répondit

de manière à confirmer la haute opinion que j'avais de lui: il me dit

qu'il ne doutait pas de l'existence de beaucoup de mauvais projets, mais

que pour lui, il ne serait jamais que le magistrat de la tranquillité

publique; que tant qu'on lui laisserait de l'autorité, il n'en ferait

usage que pour la protéger. Je n'ai pas changé d'opinion sur M.

Pasquier, malgré tout ce qui est arrivé, et je ne fais nul doute qu'il

eût comprimé une révolution populaire de tout son pouvoir; mais

l'impulsion partit de trop haut, il fut obligé de suivre le torrent. Ma

confiance en lui était si forte, que je lui remis un portefeuille dans

lequel étaient toutes les lettres que l'empereur m'avait fait l'honneur

de m'écrire pendant mon administration, parce que je ne voulais pas les

exposer au hasard d'un pillage auquel je pouvais particulièrement être

exposé, en cas d'une révolution que je voyais arriver; il s'en chargea à

condition qu'il lui serait permis de le brûler, s'il survenait quelque

danger pour lui. Le cas survint en effet, et ce précieux dépôt fut

détruit. J'avais fait enlever ma correspondance sécrète, et livré aux

flammes tout ce qui pouvait compromettre les individus qui étaient

attachés au ministère. Je m'étais cru obligé d'assurer le repos d'une

foule de gens qui m'avaient servi.

Dès les premiers jours de février, il ne restait dans les bureaux aucune

pièce qui pût les exposer aux vengeances, ni même les compromettre. Je

laissai le secrétaire-général du ministère à Paris, pour contenir le

personnel de l'administration, et signifiai à M. Anglès, qui était

chargé de l'arrondissement au-delà des Alpes, de me joindre à Blois. M.

Réal, qui était à la tête d'un autre arrondissement, reçut la même

invitation. Quant à M. Pelet de la Lozère, qui dirigeait l'autre, il se

trouvait en mission dans le midi. Toutes les dispositions ayant été

prises, je me mis en route; il était quatre heures et demie. Je voulus

partir par la barrière de Sèvres, mais elle était tellement encombrée de

voitures, que je me décidai à passer par Orléans, persuadé que je

trouverais la route libre. C'est effectivement ce qui arriva.

Jamais je ne m'étais trouvé dans une agitation d'esprit semblable à

celle que j'éprouvai en quittant Paris. J'étais même tenté de retourner

sur mes pas, et peu s'en fallut que je n'enfreignisse l'ordre que

j'avais reçu directement de l'empereur, de ne pas rester à Paris, si

l'impératrice se trouvait obligée d'en partir. Néanmoins, en

réfléchissant aux conséquences qui auraient été la suite d'une

désobéissance sans excuse, dans le cas où les choses eussent pris une

autre tournure que celle que je me flattais de leur donner, je n'osai

pas compromettre ma responsabilité jusque-là. Je n'étais pas sans

inquiétude sur M. de Talleyrand, et si je ne le fis pas arrêter et

emmener de force avec moi, c'est que je n'avais pas de lieu à ma

disposition où je pusse le déposer. Je ne pouvais pas ignorer les rôles

qu'il avait successivement joués dans le cours de la révolution; je

savais qu'il avait servi toutes les factions qui s'étaient tour à tour

arraché le pouvoir, qu'il s'était toujours trouvé dans le port quand

l'orage avait éclaté, et qu'il avait toujours été du parti du plus fort.

Je savais aussi combien il devait être indisposé contre l'empereur, et

tout ce qu'il avait à craindre du parti qui l'avait jeté dans cette

position vis-à-vis de ce prince; je ne pouvais donc pas douter qu'il ne

saisît l'occasion de se venger de ses ennemis, et de se faire une

position tellement forte, qu'il n'eût plus rien à en redouter.

L'empereur savait tout cela encore bien mieux que moi; il avait

d'ailleurs près de lui M. de Bassano, qui n'aimait certainement pas M.

de Talleyrand, et qui le connaissait sous toute sorte de rapports; et

cependant, loin de donner des ordres contre lui, il défendit de

l'inquiéter, et le laissa siéger au conseil de régence. Au reste les

opinions qu'il manifesta jusqu'au dernier moment étaient, il faut le

dire, bien éloignées de motiver des mesures de sévérité. Pourquoi

l'empereur le gardait-il malgré toutes les manoeuvres qu'on lui avait

signalées? C'est parce qu'il lui connaissait des antécédens qui ne lui

permettaient guère de se livrer aux projets de vengeance qui roulaient

dans sa tête, et que le souvenir de ses premiers services n'était pas

effacé. L'empereur a toujours conservé la mémoire de ceux qu'il avait

reçus, et n'a jamais tout-à-fait abandonné un homme dont il avait été

content, n'eût-ce été qu'une seule fois. Il grondait, disait souvent des

choses dures, mais il les oubliait presque aussitôt; le plus souvent ses

mouvemens d'humeur ne provenaient que d'un rapport qu'on lui avait fait,

et qui était quelquefois étranger à celui qui s'offrait à la réprimande.

Je lui ai souvent entendu dire que M. de Talleyrand avait un côté de

bon, que c'était celui qui avait donné le plus de gages contre un

bouleversement en faveur de la maison de Bourbon. J'ai toujours cru que

c'était cette considération qui avait empêché ce prince de le renvoyer

tout-à-fait, comme il en était journellement sollicité. Les antécédens

du diplomate semblaient en effet présenter assez de garanties.

M. de Talleyrand était un des membres de la constituante qui avaient le

plus vivement attaqué la cour de Versailles. Plus tard, il tira parti de

ses faits et actes pour capter la confiance du directoire, dont il fut

le ministre des relations extérieures.

Au retour d'Égypte, il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à

renverser le directoire et à dissiper la faction qui travaillait à

appeler au trône le duc d'Orléans, et à son défaut un prince d'Espagne.

Lors du procès de George Cadoudal et de ses complices, en 1804, ce fut

lui qui indiqua le duc d'Enghien comme le seul qui pouvait être

l'individu que signalèrent deux subordonnés de George dans leur

déposition (voir les détails de cet événement au tome II); il décida le

parti qui fut pris à l'égard de ce prince, en faisant remarquer que

l'individu désigné ne pouvait être qu'un prince de la maison de Bourbon,

parce qu'elle seule était intéressée à empêcher le parti révolutionnaire

de profiter du coup qu'avait médité George en venant en France.

Parmi les princes de la maison de Bourbon, il fit observer que le duc

d'Enghien était le seul dont la résolution de caractère et la position

de résidence pussent fixer les soupçons qu'avaient fait naître les

dépositions des compagnons de George. Il appuya son opinion particulière

de détails qu'il avait puisés dans la correspondance des agens de son

ministère, et fit prendre la mesure qui fut exécutée. Il était en France

à peu près le seul qui en avait le secret, et qui peut-être en

connaissait, ou du moins pouvait en prévoir l'issue. Il écrivit aux

envoyés diplomatiques près les princes de la rive droite du Rhin pour

justifier la violation de leur territoire. Cette formalité, je le veux

bien, était commandée par sa position; mais il faut convenir aussi qu'il

fit preuve de réserve dans cette occasion, car enfin il eût suffi d'un

mot jeté dans les salons de l'hôtel de Luines, qu'il fréquentait

assidument alors, pour faire échouer l'entreprise.

Le premier consul, qui ne savait pas même qu'il existât un duc

d'Enghien, ne put voir dans le mouvement que se donna M. de Talleyrand

qu'un acte de dévouement à sa personne, car George et ses complices

n'avaient pas d'autre projet que de lui arracher la vie, et le ministre

ne pouvait avoir, dans le zèle qu'il mettait à les poursuivre, d'autre

but que de livrer au glaive de la justice tout ce qui pouvait avoir eu

part à cette tentative. Le duc d'Enghien n'était pas l'héritier de la

couronne; dans aucun cas, il ne pouvait y être appelé, et il n'y avait

pour l'empereur aucun avantage à se défaire de lui; il ignorait même

qu'il fût si près de Strasbourg; la police ne le savait guère mieux, car

à cette époque elle n'avait pas toutes les ramifications qu'elle eut

depuis. Ce qui se passait au-delà des frontières était uniquement

observé, rapporté et suivi par le ministère des relations extérieures.

La part que prit M. de Talleyrand à cette affaire ne contribua pas peu à

le préserver des atteintes de ses ennemis, qui s'efforçaient de le

présenter comme un agent de la maison de Bourbon. L'empereur, qui fut

très mécontent d'avoir été mal informé dans cette circonstance, ne

laissa jamais échapper le blâme contre qui que ce fût. Il savait tenir

compte des intentions que l'on avait eues; mais il faisait son profit

des erreurs dans lesquelles étaient tombés ceux qui avaient voulu le

servir, afin d'éviter de nouvelles méprises à l'avenir. Indépendamment

de cet antécédent, qui pouvait être mis en ligne de compte, M. de

Talleyrand en avait d'autres.

Il avait été l'agent principal de la détrônisation des Bourbons de

Naples, en 1805. Enfin c'était lui qui avait proposé celle de la branche

d'Espagne, qui avait été préparée de longue main. Ses partisans

prétendent qu'il a été étranger à cette conception, mais le bon sens

suffit pour voir qu'un traité qui décidait d'aussi grands intérêts ne

pouvait pas avoir été l'affaire d'un jour, et qu'avant d'avoir réglé les

prétentions en dédommagemens de tout ce qui perdait son existence à la

suite des changemens qui se préparaient en Espagne, il avait fallu bien

des négociations, d'autant plus que cette matière n'avait jamais fait le

sujet de notes écrites, qu'elle avait été traitée entre le prince de la

Paix et M. de Talleyrand, par le canal d'Izquierdo, agent de confiance

du ministre espagnol.

La pièce que j'ai citée dans le volume IV montre d'ailleurs que c'est M.

de Talleyrand qui a suivi la négociation; c'est lui qui a demandé la

cession de territoire et insisté pour changer l'ordre de succession.

Mais ce n'est pas à cela que s'est bornée la part qu'il a prise à cette

affaire: non seulement il l'a conduite, mais, je ne crains pas de

l'affirmer, c'est lui qui en a donné l'idée.

Après la bataille de Friedland, l'empereur m'avait donné le gouvernement

de Koenisberg et de toute la vieille Prusse. Avant l'action, M. de

Talleyrand était allé attendre à Dantzick les événemens et les ordres de

l'empereur, qui lui écrivit de Tilsit de venir s'établir à Koenisberg. Il

y vint; mais à peine était-il arrivé, qu'il reçut un courrier qui lui

apportait une lettre de l'empereur. J'avais moi-même reçu une dépêche

par laquelle ce prince m'ordonnait, de faire préparer un équipage de

pont qui existait à l'arsenal, de l'expédier par le canal, et de le

disposer de manière qu'il pût arriver à Tilsit avec la plus grande

célérité. Je fis part de mes ordres à M. de Talleyrand, qui me montra sa

lettre. L'empereur lui marquait, que: «Alexandre avait fait demander un

armistice de quelques jours; qu'il l'avait accordé; que depuis il lui

avait fait proposer une entrevue dont il ne se souciait que

médiocrement: il n'était pas encore décidé, cependant il réfléchirait;

mais si la paix ne se concluait sur-le-champ, son parti était pris, il

était décidé à passer le Niémen sans délai. Il était d'autant plus porté

à le faire, que les Russes n'avaient plus d'armée, tandis que les deux

tiers de la sienne ne s'étaient pas trouvés sur le champ de bataille de

Friedland.» Et il finissait par lui mander de se rendre près de lui.

L'empereur disait vrai; il n'y avait eu que trois corps d'engagés à

Friedland, et une seule division de cuirassiers, sans compter les

dragons et la cavalerie légère; et après la conclusion de la paix,

lorsque je fus chargé des affaires de France en Russie, je voyageai de

Tilsit à Pétersbourg avec les corps de la garde russe. Les officiers que

je vis, et que je questionnai, convinrent que, hormis la garde, ils

n'avaient, à proprement parler, plus d'armée, et d'après le calcul que

je faisais avec eux, l'empereur de Russie n'aurait pas pu nous opposer

plus de vingt-deux mille hommes de troupes régulières. Nous aurions

passé le Niémen; l'empereur pouvait le faire avec plus de cent cinquante

mille hommes. Nous n'étions qu'au 20 ou 22 juin, et la Pologne était

dans le délire de l'insurrection. Pendant mon séjour en Russie, j'ai

souvent eu occasion de me persuader que c'étaient ces considérations qui

avaient déterminé l'empereur Alexandre à solliciter la fameuse entrevue

du radeau de Tilsit.

M. de Talleyrand, en recevant l'ordre de se rendre à Tilsit, et en

voyant ce que l'empereur me marquait dans la lettre qu'il m'écrivait,

hâta son départ tant qu'il put; il me disait: «Ne vous pressez pas de

faire partir votre pont, j'espère que l'empereur n'en aura pas besoin:

qu'irait-il faire au-delà du Niémen? Il faut lui faire abandonner cette

idée de Pologne. On ne peut rien faire avec ces gens-là; on n'organise

que le désordre avec les Polonais. Voilà une occasion de terminer tout

cela avec honneur; il faut la saisir, il faut même d'autant plus se

hâter, que l'empereur a une affaire bien plus importante ailleurs, et

qu'il peut faire entrer dans un traité de paix. S'il ne le fait pas,

lorsqu'il voudra l'entreprendre, il sera rappelé ici par de nouveaux

embarras, tandis qu'il peut tout terminer dès aujourd'hui. Il le peut

d'autant plus que ce qu'il projette est une conséquence raisonnable de

son système.»

Dans le fait, comment admettre que M. de Talleyrand était étranger aux

affaires d'Espagne? En supposant même qu'il ait eu le projet de trahir

l'empereur en lui faisant faire la paix qui a été conclue à Tilsit, il

n'avait pas affaire à un insensé: l'empereur connaissait l'état de

l'armée russe, les Prussiens n'existaient plus que pour mémoire; notre

armée, à très peu de chose près, était intacte: dans cet état de choses,

qui pouvait arrêter l'empereur dans l'exécution de ce qu'il aurait

voulu? M. de Talleyrand se proposait cependant de le détourner de l'idée

de passer le Niémen et de rétablir la Pologne. Dès-lors, il dut

nécessairement lui expliquer ses motifs, et puisqu'il a été écouté, que

la paix a été faite, peut-on admettre que M. de Talleyrand ait négligé

de le prier de s'expliquer sur ses projets à venir avec l'empereur

Alexandre, dans un moment où il pouvait tout obtenir de ce prince? Le

peut-on, lorsqu'on sait qu'il ne se dissimulait pas que le concours

d'Alexandre était nécessaire pour ne pas voir se renouveler la guerre?

Il n'y a pas d'esprit si borné qu'il soit qui ne voie que c'était folie

de renoncer aux immenses avantages de guerre qu'avait l'empereur, et

d'aller s'embarquer dans une entreprise comme celle d'Espagne, sans être

d'accord avec l'empereur de Russie, qui pouvait reprendre les armes dès

que nous nous serions retirés, et s'allier avec l'Autriche, qui

n'intervenait pas dans ce que l'on faisait à Tilsit. Si la paix qui fut

signée avait eu d'autres bases que celles sur lesquelles elle fut

conclue, on pourrait dire que la Russie était étrangère aux affaires

d'Espagne. Dans l'état d'impuissance où elle se trouvait, son monarque

venant lui-même traiter au quartier-général de l'empereur, et, au lieu

de supporter des sacrifices, partageant avec nous les dépouilles des

vaincus, il aurait fallu que nous fussions en démence, pour n'avoir pas

songé à des affaires que nous projetions, et mettre ainsi leur réussite

en problème, en n'y faisant pas participer la seule puissance qui

pouvait en traverser l'exécution.

L'empereur de Russie, non-seulement ne perdit rien, mais obtint qu'on

rendît à son beau-père, le duc de Meklenbourg-Schwerin, ses États, qui

avaient été envahis. Il intercéda pour son allié le roi de Prusse, et

fit si bien, qu'on remit Guillaume en possession d'une partie des

provinces qu'il avait perdues. Il reçut pour lui-même un district qui

fut pris sur le territoire de ce prince. Bien plus, nous ne stipulâmes

rien pour les Turcs, qui avaient perdu la Valachie et la Moldavie en

s'armant pour nous. Il nous était facile de les comprendre dans la paix

que nous faisions. Nous avions le droit du plus fort et celui de

l'équité, qui nous permettaient bien de stipuler pour nos alliés, comme

les Russes le faisaient pour les leurs. Certainement toutes ces

transactions n'eurent pas lieu sans quelque retour de la part de

l'empereur Alexandre, qui, n'ayant rien à nous donner, nous dut porter

en compte ce que nous voulions faire. Si cela n'était pas ainsi, nous

serions inexcusables d'avoir abandonné les Turcs. Je ne m'expliquai

cette conduite de notre part que par ce qu'Alexandre me fit l'honneur de

me dire des entretiens qu'il avait eus avec l'empereur au sujet de la

Turquie, et de leurs projets à venir sur ce pays. Je pense bien que cela

n'aurait pas été absolument fait comme l'empereur de Russie l'espérait;

mais je n'avais pas d'instructions sur ce sujet.

Assurément il énonça des projets sur les Turcs; l'empereur n'aura pas

manqué de lui parler des vues qu'il avait sur l'Espagne, avec la réserve

pourtant que mettent les souverains dans leurs relations. Il n'est pas

possible de supposer, la confidence n'eût-elle pas été entière,

qu'Alexandre ignorait les projets que l'empereur avait formés sur

l'Espagne. Assurément, s'il n'avait été question que d'un simple

arrangement, nous n'eussions pas laissé prendre sur nos alliés les

avantages que nous abandonnâmes aux Russes. D'un autre côté, on ne dut

pas chercher à donner le change à l'autocrate sur les vues qu'on avait

au sujet de la péninsule; car à quoi bon? Il ne pouvait être dupe de

l'artifice; il savait que la maison d'Espagne avait hérité de tous les

droits de Philippe V, et que tant que ses descendans régneraient,

l'ouvrage de la révolution française serait incertain. Il savait qu'il

suffirait _des entreprises_ d'un prince belliqueux, que le hasard

pouvait faire naître en Espagne, pour tout remettre en compromis.

L'histoire ne nous apprend-elle pas que, lorsque Louis XV, encore

enfant, fut attaqué de la petite-vérole, le roi Philippe V crut qu'on

lui cachait le danger de son neveu, et se prépara à passer en France

pour revendiquer ses droits à la couronne? Je crois avoir démontré qu'il

n'est pas vraisemblable que la Russie ait été étrangère aux changemens

projetés en Espagne. Dès-lors M. de Talleyrand ne pouvait les ignorer;

autrement il faudrait convenir qu'il a joué un triste rôle à Tilsit, ce

que personne n'a jamais dit.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7 · 第 6 / 65 题