L'impératrice quitte Paris.--Le roi de Rome refuse de sortir des
Tuileries.--Conseil de défense.--Le prince Joseph.--Arrivée du général
Dejean.--Encore le duc de Dalberg.--Je reçois ordre de suivre
l'impératrice.--M. de Talleyrand.--Ses instances pour se faire autoriser
de rester à Paris.--Il n'était donc pas bien sûr de ses trames, ou il
avait de bien grandes répugnances pour les Bourbons.
Le lendemain, dès sept heures, les dispositions du départ étaient
faites. Le bruit se répandit promptement que l'impératrice s'éloignait.
La foule accourut, et la place du Carrousel fut bientôt couverte d'une
multitude d'hommes, de femmes qui ne demandaient pas mieux que de couper
les traits, de renvoyer les attelages, et de voir la régente courir
généreusement avec eux les dernières chances de la fortune. Mais tel
était le respect que l'on portait encore à sa personne et à ses
volontés, que, dans une foule immense dont chacun eût voulu la retenir,
il ne se trouva personne qui osât même en manifester l'intention. Une
simple tentative eût cependant tout sauvé, car l'impératrice était loin
d'approuver la résolution qui avait été prise. Le prince Joseph,
l'archi-chancelier ne l'approuvaient pas davantage. Ils l'avaient
appuyée, parce que les ordres de l'empereur étaient précis; mais ni l'un
ni l'autre ne se faisaient illusion sur les conséquences dont elle
serait suivie.
Marie-Louise était dans la même situation d'esprit. Chacun voyait ce
qu'il fallait faire, sans que personne osât l'ordonner. Joseph proposait
à l'impératrice de prendre l'initiative, l'impératrice se rejetait sur
le conseil de régence, et observait que l'empereur ne lui avait donné un
conseil que pour la guider; que c'était à ceux qui en étaient membres à
lui tracer la conduite qu'elle devait suivre; que pour rien au monde
elle ne se mettrait en opposition avec les volontés de l'empereur.
Joseph observa alors qu'avant de quitter la capitale, il convenait au
moins de s'assurer des forces qui la menaçaient. Il partit à la pointe
du jour pour aller lui-même prendre connaissance de l'état des choses.
L'impératrice voulait, comme elle en était convenue, attendre son retour
pour prendre une décision; mais les avis les plus alarmans, les rapports
les plus contradictoires se succédaient d'un instant à l'autre: le
ministre de la guerre la pressait, elle céda et monta en voiture sur les
onze heures du matin.
Elle fut suivie des personnes qu'elle avait désignées pour
l'accompagner, et s'éloigna sous l'escorte de ses gardes ordinaires. La
foule lui donna des marques d'intérêt dans ce moment cruel; mais si
quelqu'un eût été assez hardi pour couper les traits des attelages, il
n'y eût plus eu de responsabilité à craindre, l'indécision eût disparu,
et tout eût été sauvé. Une chose remarquable, c'est la résistance
qu'opposa le roi de Rome au moment où l'on voulut l'emporter chez sa
mère. L'enfant se mit à crier que l'on trahissait son papa, qu'il ne
voulait pas partir. Il saisissait les rideaux de l'appartement, et
disait que c'était sa maison, qu'il n'en sortirait pas. Il fallut tout
l'ascendant de madame de Montesquiou pour le calmer; encore fallut-il
qu'elle lui promît bien de le ramener pour le décider à se laisser
emporter chez sa mère.
Après le départ de l'impératrice, le pouvoir tomba dans les mains du
prince Joseph, qui quitta le Luxembourg, où il demeurait, pour venir
s'établir aux Tuileries. Il chercha à prolonger la défense, à utiliser
le peu de moyens qui nous restaient, et ne se montra indifférent qu'à ce
qui n'intéressait pas le service de l'empereur; car, je dois le dire,
l'intrigue ne fut pas inactive autour de lui. Déjà avant que l'armistice
de Lusigny fût rompu, il y avait eu un commencement de tentative pour le
décider à se déclarer protecteur de l'empire, et faire prononcer par le
sénat la déchéance de l'empereur. Les hommes qui étaient à la tête de ce
complot étaient à peu près les mêmes que ceux qui, quinze jours après,
se mirent en mouvement pour faire rappeler la maison de Bourbon, avec
laquelle ils répugnaient de s'allier, ou du moins n'avaient pas encore
de rapports bien arrêtés. Le prince Joseph non seulement rejeta
l'insinuation, mais il démontra à ceux qui la lui présentaient le danger
d'une entreprise dont le résultat le moins fâcheux devait détruire les
dernières ressources qui restaient à l'empereur, dont l'ombre nous
défendait encore; qu'elle pouvait même engendrer la guerre civile, et
mettre les Français aux prises les uns avec les autres; qu'au surplus,
quelles que fussent les chances, on se trompait beaucoup, si on le
croyait capable de se ranger parmi les ennemis de son frère. Il ajouta
qu'il voulait bien oublier cette proposition, mais il défendit qu'on lui
en parlât davantage, ou que l'on y donnât aucune suite, parce qu'alors,
il en ferait poursuivre les auteurs.
Le prince de Bénévent avec l'archi-trésorier et les ministres restèrent
à Paris. Le moment approchait où cette longue agonie allait se terminer.
Le départ de l'impératrice ne pouvait rester ignoré des ennemis, qui
étaient aux portes de la capitale. Il fut aussi le signal d'une quantité
d'autres départs particuliers qui avaient tardé jusqu'à ce moment à
s'effectuer, en sorte que, depuis la barrière de Paris jusqu'à Chartres,
ce n'était plus, pour ainsi dire, qu'un immense convoi de voitures de
toute espèce. On ne peut se faire une idée de ce spectacle lorsqu'on ne
l'a pas vu. Que l'on se figure le désordre qui accompagnait cette scène
de désolation, et l'on sera moins étonné des conséquences dont elle a
été suivie.
Paris était dans un état de désertion vers le midi, et toute la
population du voisinage y affluait vers le nord. Cependant les ennemis,
qui avaient, les jours précédens, poussé sur la route de Meaux le petit
corps aux ordres du général Compans, venaient de le rejeter encore
jusque sur les approches de la barrière de Bondy, entre l'étang de la
Villette et les hauteurs de Ménilmontant. Les souverains alliés étaient
là en personne.
De leur côté, les corps des maréchaux Marmont et Mortier, appelés au
secours de la capitale, étaient arrivés à Saint-Mandé la nuit qui
précéda l'attaque. Le soir, ils prirent leur positions de bataille:
Marmont appuya sa droite à la Marne, et développa à sa gauche les
troupes de Mortier sous les hauteurs de Montmartre. Il était chargé de
la direction des corps[1]; il avait fait reconnaître Romainville, et
croyait, sur la foi des rapports qui lui avaient été faits, que les
alliés n'y avaient pas paru: il fit marcher sur le village. Les Russes
l'occupaient en force. L'action s'engagea, et devint bientôt des plus
vives. Le duc de Padoue, qui conduisait la droite, ne put se soutenir:
atteint, au milieu de la mêlée, d'un coup de feu qui le mit hors de
combat, il fut remplacé par le général Lucotte, qui vint se reformer au
cimetière du P. Lachaise. Ce mouvement rétrograde découvrait tout-à-fait
la route qui va de Belleville à Saint-Mandé. Le duc de Raguse fut obligé
d'abandonner l'attaque de Romainville pour venir en toute hâte couvrir
le premier de ces deux villages. Il était temps, car le général Compans
avait abandonné la position qu'il occupait dans le bassin de la Villette
pour se retirer plus en arrière. Les Russes, qui n'étaient plus contenus
par nos troupes, s'étaient portés en avant, et débouchaient déjà sur sa
droite, que le duc de Raguse ignorait encore la retraite de son
lieutenant. Il fit néanmoins bonne contenance, et réussit à opérer son
mouvement.
Pendant que ces choses se passaient, Paris était témoin d'une scène qui
fait la honte de ceux qui en étaient les auteurs. Il y avait plus d'un
mois que la garde nationale demandait avec instance qu'on lui délivrât
des fusils de munition, au lieu de ces piques ridicules avec lesquelles
on l'avait en grande partie armée; elle avait renouvelé plusieurs fois
sa demande sans pouvoir rien obtenir. J'en écrivis à l'empereur, qui me
répondit: «Vous me faites une demande ridicule; l'arsenal est plein de
fusils, il faut les utiliser.»
J'avais montré cette lettre au prince Joseph et au ministre de la
guerre. Celui-ci m'avait répondu qu'il n'avait que très peu de fusils,
qu'il les conservait pour l'armée, qui en avait besoin à chaque instant,
en sorte que je ne pus rien obtenir. Ce ne fut qu'au moment où l'on
attaquait les troupes postées sous les murailles de Paris, que le duc de
Feltre consentit à livrer à la garde nationale quatre mille fusils au
lieu de vingt mille dont elle avait besoin; encore, pour couronner
l'oeuvre, ne distribua-t-on les quatre mille fusils que lorsque les
différentes légions étaient déjà réunies. Les chariots chargés de ces
armes furent amenés devant elles, et on en fit la distribution.
L'artillerie n'avait reçu que la veille dans la nuit l'ordre de délivrer
ces fusils; à cette heure, le sort de Paris ne paraissait plus douteux.
Le ministre de la guerre surtout ne dissimulait pas qu'il regardait la
capitale comme perdue. Pourquoi donc ne pas ouvrir alors les arsenaux à
la population, ne pas lui abandonner tout ce qu'ils contenaient,
puisqu'on ne pouvait pas empêcher ces armes de tomber dans les mains des
ennemis?
À la pointe du jour, le prince Joseph s'était établi à Montmartre, et
avait fait prévenir les membres du conseil de défense de venir le
joindre. J'y étais appelé, je m'y rendis un des premiers. Le tambour
battait de tous côtés dans Paris; les citoyens s'assemblaient, le
dévouement était général dans les faubourgs. Lorsque j'arrivai à
Montmartre, je ne fus pas peu surpris de n'y voir aucune disposition de
défense; on y avait grimpé deux ou trois pièces de campagne, et il y en
avait deux cents dans le Champ-de-Mars, que l'on aurait pu transporter
sur n'importe quel point de Paris avec les chevaux de carrosses de cette
capitale. Le ministre de la guerre n'avait qu'un mot à dire, il ne le
dit pas; rien ne fut disposé pour la défense, les plateformes n'étaient
pas même ébauchées; il n'y avait pas une esplanade de faite pour mettre
du canon en batterie.
Bien plus, Montmartre était sans troupes; la garde nationale fut obligée
de l'occuper. Le moment où sa présence aurait pu y être utile était
celui où elle recevait les quatre mille fusils que l'on avait eu tant de
peine à arracher des arsenaux.
L'ennemi, dont le plan était arrêté, avait développé tous ses moyens. Il
faisait des progrès rapides sur les hauteurs de Belleville et de
Ménilmontant, où on n'avait pas à lui opposer le quart des troupes qu'il
avait déployées sur ce point.
Les membres qui devaient composer le conseil de défense n'étaient pas
arrivés; le prince Joseph m'engagea à aller moi-même voir ce qui se
passait sur le point où l'attaque paraissait s'échauffer, et revenir lui
rendre compte de ce que j'aurais vu. Je m'y rendis par l'extérieur de la
muraille d'enceinte. Déjà nos troupes commençaient à céder; elles se
défendaient cependant avec courage, et cela était d'autant plus
méritoire, que l'issue du combat ne pouvait pas devenir favorable.
Un autre incident qui survint contribua encore à aggraver leur position:
les deux maréchaux furent obligés de se rendre au conseil de défense;
pendant qu'ils se transportaient des hauteurs de Ménilmontant à celles
de Montmartre, les ennemis, qui étaient déjà si nombreux, avaient encore
l'avantage de n'avoir pas affaire à ceux qui étaient personnellement
chargés du commandement.
Le conseil était composé du ministre de la guerre, des deux maréchaux,
du commandant de Paris avec quelques autres officiers-généraux. Il lui
arrivait à chaque instant les nouvelles les plus fâcheuses; il voyait,
du point où il était, les troupes ennemies qui couvraient la plaine
entre Saint-Denis et la capitale. Les chefs de corps, revenus à leur
poste, donnèrent cependant à la défense un élan qui imposa quelque temps
aux alliés. Mais ceux-ci recevaient incessamment de nouveaux renforts,
le soleil n'était pas aux deux tiers de sa course. Une plus longue
résistance fut jugée impossible. Marmont fit connaître ce fâcheux état
de choses à Joseph, qui lui répondit par le billet suivant:
«Paris, le 30 mars 1814.
«Si M. le maréchal duc de Trévise et M. le maréchal duc de Raguse
ne peuvent plus tenir leurs positions, ils sont autorisés à entrer
en pourparlers avec le prince de Schwartzenberg et l'empereur de
Russie, qui sont devant eux.
«_Signé_ JOSEPH.
«Montmartre, à midi un quart.
«Ils se retireront sur la Loire.»
Marmont se mit alors en communication avec l'ennemi. Ses parlementaires,
accueillis à coups de fusil sur la route de Belleville, furent mieux
reçus sur celle de la Villette. Ils furent admis, annoncèrent que le
maréchal était autorisé à traiter, et demandèrent une suspension
d'armes, qui fut accordée.
Au moment où ces choses se passaient à Belleville, le général Dejean
arrivait à Paris avec des dépêches de l'empereur. Ce prince se trouvait
aux alentours d'Arcis-sur-Aube, lorsqu'il apprit la marche des alliés
sur la capitale. Il entrevit de suite les fatales conséquences que ce
mouvement pouvait avoir; il chargea le colonel Gourgaud d'aller en toute
hâte s'emparer des ponts de Troyes, d'expédier de cette ville un
courrier qui annonçât au ministre de la guerre que l'armée accourait au
secours. Le colonel Gourgaud n'était pas arrivé à Troyes, qu'il y fut
joint par le général Dejean, dépêché directement à Paris. La poste
manquait de chevaux; Gourgaud donna celui qu'il était parvenu à se
procurer, et Dejean poursuivit sa route. Il arrive au moment où
l'attaque est la plus vive, descend chez son père, prend un cheval et
court à Montmartre. Le prince Joseph venait de s'éloigner; il se mit sur
ses traces, et le joignit au milieu du bois de Boulogne. Il lui transmit
les dépêches de l'empereur, et l'engagea à retourner à Paris. Le prince
s'y refusa; il répondit qu'il était trop tard, qu'il avait autorisé les
maréchaux à traiter; il engagea du reste le général à se rendre auprès
d'eux et à leur faire connaître les ordres dont il était porteur. Dejean
joignit en effet le maréchal Mortier, qui combattait près du canal de la
Villette, lui transmit les instructions dont il était chargé. De
nouvelles ouvertures avaient été faites; les alliés ou du moins
l'Autriche semblaient disposés à les accueillir; on était près de
s'entendre. Il fallait, à tout prix, gagner quelques heures, et sauver
la capitale des malheurs de l'occupation. Le duc de Trévise adopta
vivement cette idée. Il fit approcher un tambour, et écrivit, au milieu
de la mitraille qui décimait ses carrés, la lettre suivante.
«Sous Paris, le 30 mars 1814.
«À S. A. S. le prince Schwartzenberg, commandant en chef les armées
combinées.
«PRINCE,
«Des négociations viennent d'être ouvertes de nouveau, M. le duc de
Vicence est parti pour se rendre auprès de S. M. l'empereur
d'Autriche; le prince de Metternich doit être en ce moment auprès
de l'empereur Napoléon: dans cet état de choses, et au moment où
les affaires peuvent s'arranger, épargnons, prince, l'effusion du
sang humain. Je suis suffisamment autorisé à vous proposer des
arrangemens. Ils sont de nature à être écoutés. J'ai donc l'honneur
de vous proposer, prince, une suspension d'armes de vingt-quatre
heures, pendant laquelle nous pourrions traiter pour épargner à la
ville de Paris, _où nous sommes résolus de nous défendre jusqu'à la
dernière extrémité_, les horreurs d'un siége.
«Je prie V. A. S. d'agréer l'assurance de ma haute considération,
et je saisis cette occasion pour lui exprimer de nouveau les
sentimens de l'estime personnelle que je lui porte.
«_Signé_, le maréchal duc DE TRÉVISE.»
Le duc de Trévise avait à peine expédié sa lettre, qu'un des officiers
du duc de Raguse vint lui donner connaissance de la convention que ce
maréchal avait conclue. Dès-lors, sa démarche devenait un hors-d'oeuvre;
il jugea bien que les nouvelles qu'il avait transmises au généralissime
ne paraîtraient qu'un leurre destiné à gagner du temps. C'est en effet
ce qui arriva. Schwartzenberg ne se borna pas à révoquer en doute les
ouvertures dont il lui parlait, il contesta jusqu'à la possibilité d'un
rapprochement[2]. Rien n'était cependant plus réel que les négociations
qu'avait annoncées le maréchal.
Outré de voir que son négociateur n'avait rien su conclure, l'empereur
avait pris le parti d'être lui-même son diplomate, et de se mettre en
communication directe avec l'empereur d'Autriche. Il avait fait appeler,
dans la nuit du 25 au 26 mars, le colonel Galbois, lui avait remis des
dépêches pour ce prince, et après lui avoir spécialement recommandé
d'éviter les Russes, de ne parlementer qu'avec les troupes du souverain
auprès duquel il était envoyé, il lui avait dit: Allez, faites
diligence, _vous portez la paix_. Le colonel réussit à échapper aux
cosaques, mais ne put pousser jusqu'à Dijon. Du reste, il fut
parfaitement accueilli, et reçut, dans la matinée du 28, l'assurance que
les propositions qu'il avait transmises étaient agréées. L'adjudant de
l'empereur d'Autriche qui vint lui donner communication des intentions
de ce prince, lui apprit que chacun des trois grands souverains était
autorisé à traiter, à signer pour les deux autres; que ce n'était pas
avec l'Autriche seule, mais avec toute la coalition, que la paix était
faite. Le colonel demandait une réponse écrite; mais la rédaction d'une
pièce de cette importance exigeait du temps, le moindre retard pouvait
de nouveau tout compromettre; il partit, sur l'assurance réitérée
qu'elle serait incessamment expédiée. Elle le fut en effet; mais un
parti de cosaques fondit sur les parlementaires qui en étaient porteurs.
Français et Autrichiens, tout fut enlevé, et l'on poussa d'autant plus
vivement l'entreprise qu'on avait formée sur Paris.
Cette circonstance était sans doute ignorée par Schwartzenberg,
puisqu'au lieu d'accueillir les ouvertures du duc de Trévise, il lui
répondit par l'envoi d'une pièce odieuse sur laquelle je reviendrai tout
à l'heure. Les choses restèrent dans l'état où elles étaient; il ne vint
à la pensée de Dejean ni de Mortier de faire connaître à Marmont
l'arrivée prochaine de l'empereur, d'user le temps de la suspension
d'armes, et de tenter un nouvel effort pour atteindre la nuit.
Les deux maréchaux se réunirent paisiblement à la barrière de la
Villette, où ils arrêtèrent, avec M. de Nesselrode et le comte Orloff,
la capitulation que signèrent le colonel Fabvier et le colonel
Saint-Denys, l'un officier d'état-major, et l'autre premier aide-de-camp
du duc de Raguse.
Ainsi finit cette déplorable affaire, et le sort de la France fut
décidé.
L'empereur n'avait cependant demandé à Paris que de se défendre quatre
ou cinq jours, et il avait annoncé, en quittant la capitale, qu'il
serait possible que, par suite des manoeuvres qu'il était obligé de
faire, les ennemis s'approchassent jusque sous les murailles de cette
grande ville, mais qu'il ne tarderait pas à arriver. On lui avait promis
de ne point s'effrayer de l'approche des ennemis, mais on ne lui tint
pas parole; ce n'est pas Paris qui a des reproches à se faire, tous les
citoyens étaient prêts à suivre ceux qui auraient voulu les conduire; et
si, au lieu de laisser dans les arsenaux ainsi qu'au Champ-de-Mars les
armes et l'artillerie qui y furent trouvées par les ennemis, on les
avait abandonnées à la population de Paris quatre jours plus tôt, elle
aurait su en tirer un meilleur parti. Une faute aussi grave ne doit être
attribuée qu'à ces hommes médiocres qui, avides de faveurs et de
pouvoir, étaient parvenus, à force de bassesses et de protestations de
leur dévouement, à se faire accorder une confiance exclusive; ce sont
eux qui ont disposé de nos destinées en manquant de courage dans les
momens périlleux.
Au moment où l'on faisait prendre au prince Joseph la fatale résolution
dont je viens de parler, les ministres et tout ce qui composait l'action
du gouvernement étaient encore à Paris. On aurait sans doute bien voulu
alors que cette ville fût en état d'insurrection, mais il ne restait que
quelques heures pour distribuer les armes et disposer l'immense
artillerie qui était au Champ-de-Mars, dépaver les rues, et, en général,
prendre l'attitude d'une place déterminée à se défendre: tout cela
aurait pu se faire quelques jours plus tôt, mais lorsque les citoyens de
Paris virent qu'on avait plus de confiance dans les ennemis qu'en eux
pour conserver leur ville, ils ne durent naturellement avoir qu'une fort
mince opinion de ceux aux mains desquels on avait remis le soin de leur
sort. On se regardait avec inquiétude; on se demandait comment cela
allait finir.
J'étais encore sur les hauteurs de Belleville, lorsque le conseil de
défense, qui se tenait à Montmartre, prit la dernière résolution. Je
vins à la barrière Saint-Antoine; je parcourus le faubourg, qui était
prêt à tout, si ce n'est à se rendre; tout le monde demandait instamment
des armes; il y avait de quoi faire une armée des hommes qui étaient
dans ces généreuses dispositions. En montant le boulevard Saint-Antoine
pour me rendre une seconde fois à la barrière, je rencontrai dans une
calèche le duc Dalberg, qui revenait de l'intérieur du faubourg; je lui
demandai d'où il venait; il était très agité. Cette rencontre me surprit
et m'occupa un instant; j'ignorais encore la décision qui venait d'être
prise à Montmartre. Il était facile de lui faire expier ses trames, mais
la partie était perdue; une exécution n'eût servi à rien: je le laissai
aller.
De la barrière Saint-Antoine, je revins à Montmartre. On passait encore
le long du boulevard extérieur, mais les ennemis n'en étaient pas
éloignés. Arrivé au pied de la hauteur, j'appris qu'il était arrivé un
aide-de-camp de l'empereur, et que l'on venait de voir passer le prince
Joseph accompagné du duc de Feltre, avec qui il s'était acheminé le long
du boulevard extérieur qui mène à la barrière de Mousseaux et à celle de
la rue du Roule. Je pris par l'intérieur pour lui couper le chemin et le
rejoindre à la barrière des Champs-Élysées; j'arrivai trop tard. Les
officiers de la garde nationale m'apprirent qu'il s'était dirigé sur le
bois de Boulogne; je cherchais vainement à me rendre raison de cette
marche singulière, lorsque je fus joint par un maréchal-des-logis de la
garde de Paris, qui avait couru après moi depuis le faubourg
Saint-Antoine. Il m'apportait une lettre d'un des secrétaires de mon
cabinet, qui me rendait compte qu'il venait de recevoir pour moi une
lettre très pressée du grand-juge, et qu'on en avait exigé un reçu
circonstancié. Je courus chez moi, et j'y trouvai l'ordre de quitter
Paris à l'instant pour suivre les traces de l'impératrice.
On me rendit compte que M. de Talleyrand était venu, il y avait environ
deux heures; qu'il m'avait attendu et était parti en disant qu'il
reviendrait, qu'il avait à me parler. Je jugeai, par l'heure de la date
que portait la lettre du grand-juge, du motif qui l'amenait. Resté chez
lui pendant que je courais d'une barrière à l'autre, il avait reçu avant
moi la dépêche qui lui prescrivait de quitter Paris, et voulait
m'entretenir à ce sujet. J'avais deviné juste. M. de Talleyrand, revenu
presque aussitôt que je fus arrivé à mon hôtel, se mit à me faire part
de l'embarras où il était. Il ne refusait pas de partir, sans se soucier
beaucoup de le faire. Il recommença ses tirades contre ceux qu'il
accusait de tous les malheurs qui arrivaient, et plaignit vivement
l'empereur de s'en être rapporté aux _ignorans_ qui l'avaient perdu. Il
ajoutait cependant que les mauvais traitemens qu'il en avait reçus
avaient mis tout-à-fait hors de son coeur les anciens sentimens qu'il
avait eus pour lui, et qu'il ne saurait oublier qu'il l'avait sacrifié à
des misérables. Néanmoins il désirait, pour le bien de tous, que
l'édifice ne fût pas détruit, et ce n'était plus qu'à Paris que l'on
pouvait le sauver. Il me demandait à l'autoriser à rester, persuadé que
je ferais une chose utile pour le bien du service de l'empereur et de
tout le monde.
Je ne me laissai pas prendre au leurre, et répondis au diplomate que non
seulement je ne l'autorisais pas à rester, mais que je lui intimais,
autant qu'il était en moi, de partir sur-le-champ pour se rendre près de
l'impératrice; je le prévins même que dès ce moment j'allais surveiller
son départ, et prendre des mesures pour le faire effectuer. Je chargeai
en effet des agens d'avoir l'oeil sur le personnage. Il feignit de se
rendre à mon injonction, et courut solliciter du préfet de police
l'autorisation qu'il n'avait pu obtenir de moi. Le préfet refusa; M. de
Talleyrand fut obligé de se mettre en route, et de se faire
officieusement arrêter pour rentrer à Paris. C'était bien de la
prudence, ou ses plans n'étaient pas encore arrêtés; car enfin à quoi
bon solliciter avec tant de persévérance l'autorisation de rester à
Paris? Si ses conventions eussent été faites, il lui suffisait de se
cacher quelques heures pour se trouver au milieu des Russes; mais il
n'était sûr de rien, il redoutait l'avenir, et voulait, à tout
événement, être en mesure de justifier son séjour dans la capitale. Il
fit croire aux alliés qu'il avait des moyens de consommer la ruine de
l'empereur, et à ses dupes, que les alliés hésitaient, mais qu'il
espérait vaincre leurs répugnances, et ramener les Bourbons.