gouvernement s'était montré à la fois très tolérant et très habile.
Mais des émissaires, des émigrés d'Occident fomentèrent des complots
avec une telle maladresse que moi-même, qui ne dispose pourtant
d'aucune police, j'étais au courant de leurs démarches. Les dirigeants
laissèrent les conspirateurs continuer, s'enferrer, et, au moment où
ces derniers, ayant réuni près de Kutais une petite armée de paysans et
de montagnards, donnaient le signal de la révolte, ils étaient aussitôt
entourés et écrasés. On a parlé de massacres dans des régions entières.
C'est exagéré. Mais il est certain qu'on amena des mitrailleuses contre
deux ou trois villages où s'étaient retranchés les patriotes rebelles.
Et il y eut des exécutions sans pitié. Par exemple, un des révoltés
ayant, plus tard, assassiné un commissaire du peuple, on fusilla
aussitôt vingt et un des prisonniers politiques, emprisonnés au moment
de la rébellion. Acte inutile et cruel. C'était la terreur. Ce peuple
doux et facile n'osait plus respirer.
--Et maintenant?
--Tout s'est calmé. On voit même les habitants réparer leurs maisons,
les repeindre, ce qu'ils n'avaient pas fait depuis bien longtemps. La
vie est normale, le bien-être augmente. Il y a encore des chômeurs,
mais moins qu'autrefois. Et si Moscou a fourni l'armature, prêté son
aide aux finances, le gouvernement, lui, est géorgien...
«Les Géorgiens, d'ailleurs, jouent un rôle prépondérant dans les
conseils de Moscou, car ils possèdent à la fois l'énergie dominatrice
et une magnifique éloquence. Staline, par exemple, président des
commissaires du peuple de Moscou, est un Géorgien. Egalement les
deux présidents adjoints: Ordjonikidzé, Orakilachvili, qui est aussi
président du conseil de la Fédération transcaucasienne, et sans compter
plusieurs autres qui appartiennent au præsidium. Notamment Charles
Eliava, très populaire, qui est ici président du conseil. Et tous sont
profondément attachés à leur petite patrie.
«J'ajouterai même qu'à mon avis on «géorgianise» avec excès: écoles
géorgiennes où, il est vrai, le russe est enseigné comme langue
obligatoire à partir de la troisième année, universités géorgiennes,
journaux géorgiens, enseignes géorgiennes, opéras et théâtre géorgiens,
artistes géorgiens aux places d'honneur des musées! Les fonctionnaires
les plus modestes eux-mêmes, les contrôleurs de tramways, par exemple,
doivent employer le géorgien. En réalité, les bolcheviks sont plus
intransigeants sur cette question géorgienne que ne l'ont jamais été
les mencheviks.
*
* *
--De quoi vous plaignez-vous donc? demandais-je quelques instants plus
tard à un irréductible.
Après quelques arguments dont lui-même reconnut la faiblesse, il
s'écria tout à coup passionnément:
--Comment voulez-vous qu'un pays qui a joui pendant trois ans d'une
liberté entière accepte, de plein gré, un vasselage, même modéré? Pour
nous, il n'y a ni rouges ni blancs. Ce que nous regrettons, ce que
nous voulons, c'est notre indépendance!
Ce cri émouvant, je l'entendais, il y a quelques années, poussé par
les républicains d'Irlande. Eux aussi, ayant fait le même beau rêve,
s'étaient héroïquement dressés contre ceux d'entre eux qui avaient
accepté le statut des dominions britanniques, contre l'État libre
d'Irlande. Mais eux aussi, après une vaine révolte et une sanglante
répression ordonnée par leurs propres frères d'armes,--soixante-quinze
exécutions en deux mois!--ont dû accepter le nouveau régime. Comme
les Géorgiens, ils ont été réduits au silence et à la soumission. Que
vaut-il mieux pour leur pays?
XXXIV
LA GÉORGIE PEUT-ELLE ÊTRE INDUSTRIALISÉE?
Dans le grand palais voué naguère aux pompes du fastueux vice-roi
tsariste, après avoir parlementé avec de jeunes guerriers aux yeux
étincelants, qui ne savent que le géorgien, je vois le président du
Conseil, M. Eliava.
Port majestueux, les grands traits nobles et fiers de sa race, barbiche
qui rappelle non pas Lénine mais Clouet, bottes molles, blouse blanche,
haut boutonnée au col et serrée à la taille comme un pourpoint, est-ce
un dirigeant soviétique ou un capitaine des mousquetaires du Roy?
Un gentilhomme, en tout cas, d'une vieille famille de l'Ouest géorgien;
mais gentilhomme communiste, ainsi que cette région en produisit
beaucoup. Doublement victimes comme hommes et comme patriotes de
l'impérialisme russe, n'étaient-ils pas prédestinés à la révolte? De
1903 à 1917, le président Eliava fit donc une copieuse moisson d'années
de prison et d'exil, combattit ensuite pendant quatre ans de guerre
civile sur plusieurs fronts de l'armée rouge, lutte maintenant en
soldat sur un autre champ de bataille qui doit lui être moins familier,
celui de l'industrialisation.
--Nous sommes surtout un peuple agricole, me dit-il, mais nos campagnes
sont surpeuplées, il n'y a pas de terre pour tous. Nous avons encore
30.000 chômeurs auxquels il importe de trouver du travail, nous
possédons de prodigieuses richesses naturelles qu'il faut utiliser; à
part nos mines de manganèse exploitées par la société Harrimann, nous
possédons du charbon, du naphte, du minerai de fer, du cuivre pour
lesquels un trust métallurgique s'organise; nous avons déjà construit
fabriques de drap, distilleries, savonneries, scieries mécaniques,
filatures de soie. Nous sommes arrivés à donner à nos ouvriers un
salaire moyen de 60 roubles. D'autres usines sont en construction. Nous
avons aussi pensé à l'électrification...
Et, s'inclinant avec courtoisie:
--Nous inaugurons demain une station hydro-électrique de 20.000
kilowatts. Voulez-vous venir lui apporter vos souhaits de bienvenue?
*
* *
C'est à quelques kilomètres en amont de la Koura, que se trouve cette
station dans un pur paysage de montagnes fauves et dépouillées.
Une vieille forteresse, rousse comme le roc qu'elle achève en tour
farouche, se penche pour contempler le pont métallique tout neuf qui,
sur cent mètres de longueur, s'élance hardiment à travers le fleuve.
Sous un arc de triomphe, feuillages d'automne et fleurs écarlates,
voici le maire de Tiflis, jeune ouvrier métallurgiste aux traits
frustes et énergiques, le ministre de l'intérieur, avec ses vingt-cinq
ans, sa culotte courte et son chandail de champion cycliste, puis,
souriant, affable, le président Eliava qui caresse superbement sa
moustache un peu railleuse et porte sa casquette soviétique comme un
feutre empanaché. Autour d'eux, des groupes d'ingénieurs, d'ouvriers;
des paysans aussi qui ont arrêté leur char à buffles pour assister à la
cérémonie, des paysannes au voile flottant.
Puis la station hydro-électrique: d'un côté, les eaux matées de cette
petite folle de Koura s'étalent paisibles, comme un lac bleu, moiré
d'or: de l'autre, stimulées par les puissants éperons de pierre du
barrage, elles grondent, bouillonnent et s'élancent en écumeuse cascade
dans un étroit chenal qui, de toute sa force cabrée, s'en va là-bas,
plus loin, actionner les turbines électriques.
Au fond, une pittoresque bourgade que domine le beau clocher circulaire
d'une vieille église géorgienne:
--C'est Mzkhet, me dit le président Eliava, l'ancienne capitale de la
Géorgie, notre ville sainte, où, dans cette basilique, sont enterrés
tous nos rois, du VIe au XVIIIe siècle.
Puis, se retournant vers un immense piédestal aux lignes simples et
géométriques:
--Et c'est ici, juste en face, que se dressera la statue monumentale de
Lénine. Entre eux, la station hydro-électrique: le passé et le présent
de notre bien-aimé pays, conclut le président avec un soupçon d'emphase
à la d'Artagnan.
Les Soviets, une fois de plus, ne sont-ils pas d'incomparables metteurs
en scène?
*
* *
--Oui, très beau décor, cette station électrique, me dit, au retour, un
des hommes d'affaires américains que l'on trouve en nombre à Tiflis,
comme partout en Russie. Mais il y a le revers: elle a coûté le double
de ce qu'elle aurait dû; commencée par des ingénieurs russes, elle a
été achevée avec le concours d'Allemands qui ont apporté leurs plans
et leurs modifications. Or, il n'y a que peu ou point d'usines à
électrifier. Combien Tiflis devra-t-elle payer sa lumière pour couvrir
les intérêts de la somme engagée?
--Fort intelligents, les Géorgiens! fait un autre Américain, qui
installe une ligne télégraphique rapide entre Tiflis et Moscou. Ils ont
compris aussitôt le maniement assez compliqué de mes appareils. Mais
ils n'aiment pas l'effort continu.
--Aux mines de manganèse de Tchiotouri, ajoute un troisième, nous
avons toutes les peines du monde à obtenir d'eux un travail suivi. Que
deviendrions-nous sans les Arméniens? Par contre, comme gardien du
camp ouvrier, nous avons un prince géorgien. Il faut le voir parader
avec son fusil damasquiné à l'épaule, poitrinant magnifiquement
sous sa double rangée de cartouches, son bonnet d'astrakan sur le
sourcil droit! Et quelles bottes! Elles ont dû lui coûter tous ses
appointements d'un mois...
*
* *
Nous parlons de cette compagnie de manganèse géorgien de Tchiotouri,
le plus important gisement du monde. Formée en 1925 par un syndicat des
anciens propriétaires, financée par Harrimann, dirigée par dix-huit
ingénieurs américains et vingt-cinq russes, pourquoi ne prospère-t-elle
pas?
Le contrat est, paraît-il, trop onéreux. La société doit payer
au gouvernement trois dollars par tonne extraite et un certain
pourcentage sur les bénéfices. Jusque-là rien que d'aisé. Mais elle
s'est, en outre, engagée à remettre en état deux lignes de chemin
de fer, notamment celle de Sherapan au port de Poti, sur la mer
Noire, à effectuer dans ce même port des travaux considérables, à
moderniser les mines. Avec toutes les difficultés dues à la nature
du sol, au personnel ouvrier dont le rendement est insuffisant, y
parviendra-t-elle? Si non, l'exploitation reviendra à l'Etat.
Enfin, le gouvernement, qui s'est réservé le droit de prélever à
prix coûtant une certaine quantité de manganèse, le vend lui-même à
l'Allemagne. Il fait ainsi concurrence à la société dont l'Allemagne
est, avec l'Angleterre et, à un moindre degré, la Belgique, le
principal marché.
Incurie ou calcul profond?
Un dernier Américain qui vend des constructions mécaniques et vient
d'installer des scieries, des moulins, des cimenteries, conclut avec
laconisme:
--Pas mauvais pour les affaires, la Géorgie. Mais à une condition,
c'est que les Géorgiens, qui sont les gens les plus charmants _in the
world_, veuillent bien ne pas s'en mêler!
XXXV
A TRAVERS LE CAUCASE
Nous voici sur cette route militaire de Tiflis à Vladicaucase qui, sur
deux cent cinquante kilomètres, fend en deux la chaîne du Caucase,
comme avec un glaive d'or.
--Depuis la plus haute antiquité, une des routes de la civilisation,
m'avait-on dit avec orgueil, et peut-être la plus belle route du monde.
J'ai pour compagnes, dans l'auto présidentielle, une jeune Russe au
blond type chiffonné, qui, secrétaire du _Narcomindiel_, a fait ses
études à la Sorbonne et roucoule gentiment: «J'étais donc un peu
amoureuse de mes professeurs...», et une non moins jeune Géorgienne, au
nez impérieux d'aiglonne, aux yeux très doux de gazelle. Il y a aussi
deux chauffeurs qui, pour cette route dangereuse, se relaieront toutes
les heures: l'un, type hardi de Géorgien, l'autre, face d'Asiatique,
sculptée dans du buis.
D'abord, la souriante vallée de la Koura. Nous croisons des chars
à buffles aux primitifs attelages de bois et de cordes, portant
d'immenses jarres d'argile, de forme grecque, pleines de vin ou
d'huile, ou bien, de vastes corbeilles d'osier, d'où sortent de
pénétrantes odeurs de pommes mûres. D'autres buffles se baignent et
l'on voit luire, au-dessus de l'eau couleur d'opale, leur croupe noire
et leur museau dressé, sous les cornes en double croissant de lune. Des
âniers lèvent leurs bâtons en criant; des cavaliers s'en vont chantant,
sous leurs grands manteaux de feutre brun sans manches, le _bourka_,
rigide comme une guérite. Des troupeaux de centaines de dindons,
serrés, effarés par l'auto, forment çà et là de larges fleurs noires
dont les têtes rapprochées sont le cœur rose.
Des villages aux maisons à piliers de bois et à terrasses fleuries
semblent suspendus aux pentes. Sur les pics, des tours à signaux, de
vieux monastères fortifiés.
Puis, une falaise escarpée qu'escalade soudain la route en zigzags
très courts, à tournants brusques; à droite, le roc abrupt; à gauche,
l'abîme qui se creuse, la vallée de l'Aragua, où les hameaux ont l'air
de joujoux, les troupeaux, de grains de café ou de riz.
*
* *
A Passanaour, frais village alpestre au bord d'un torrent, tapi entre
des parois chaudement revêtues d'une fauve toison de chênes, nous nous
arrêtons dans une auberge, à la véranda de bois que des vignes vierges
ourlent de festons vermeils. Elle est toute pareille à une auberge des
Pyrénées ou de Savoie. A la porte, deux chiens bourrus sont enchaînés.
Des chiens? Non, des oursons! De délicieux ours en peluche qu'on
a trouvés dans la montagne. Debout sur leurs jambes courtes, avec
d'impayables petites mines et des grognements, ils quêtent du pain ou
des noix, une main tendue, une autre plaquée sur le cœur.
Délicieux repas de bortsch, de truites et de gibier que nous
partageons, naturellement, avec les chauffeurs et deux ou trois
paysans, démocratiquement recueillis au passage par notre auto.
Toasts chaleureux, improvisés avec une faconde et une galanterie
toutes géorgiennes. Toasts, hélas! à l'eau de Narzan. Depuis certains
accidents d'auto dus à des libations excessives de ce merveilleux vin
de Kakhétie, les autorités ont formellement interdit sur ce parcours la
vente des boissons fermentées. Et l'on ne se grise plus que d'éloquence.
On repart. Sur un impertinent petit pic, voici des ruines: c'est
un des châteaux de la reine Thamara, l'héroïne nationale qui lutta
victorieusement contre la Perse et dont le règne, au XIIe siècle,
marqua l'apogée de la splendeur géorgienne. Elle aimait la guerre, la
gloire, l'amour. C'est à elle et à sainte Nina, qui apporta ici le
christianisme et fit une croix de deux ceps de vigne, noués avec ses
cheveux, que les femmes doivent la faveur dont elles ont toujours joui
dans le pays.
On me conte aussi des histoires sur les tribus qui vivent là-haut, dans
les replis secrets de la montagne, comme elles vivaient au moyen âge,
se nourrissant de lait et de fromage, filant, pour se vêtir, la laine
de leurs troupeaux.
M'indiquant un sentier qui court comme une veine sur le sombre flanc
d'un mont:
--Ceux qui habitent par là, me dit le chauffeur géorgien, ne sont
souvent jamais descendus dans la plaine. Ils ne peuvent souffrir le
contact de l'eau, mais ils se frottent le corps avec du beurre. Quand
une de leurs femmes est près d'accoucher, elle doit quitter le village
et s'en aller toute seule dans la forêt. Si elle ne revient pas ou
si elle revient sans l'enfant, sans doute est-ce, pensent-ils, parce
qu'elle avait fauté ou qu'on lui avait jeté un sort. Et tout est bien...
*
* *
Soudain apparaît, dominant un petit village gris, le géant Kasbek dont
la tête neigeuse est toute rose de soleil couchant, et qui porte,
serrée sur sa poitrine, un immense couvent aux tours coniques. Arrêt
pour boire, à la fontaine même, une eau minérale qui sort toute chaude,
avec une étrange saveur piquante de fer et de soufre. Une auberge est
là, très primitive; mais dans la grande pièce, sur les murs blanchis à
la chaux, sur les bancs de pierre et les lits sont étendus d'admirables
tapis aux tons chauds, dans toutes les teintes du rouge automnal
et du mordoré. On les appelle, je crois, des _téké_. Et en voici
d'autres, aux couleurs vives et tendres qui chatoient comme des pierres
précieuses.
Une pièce voisine est pleine de meubles modernes, riches mais sans
beauté. Tapis et meubles appartenaient, paraît-il, à des habitants des
villes qui, au temps de la famine, les troquèrent contre des sacs de
farine ou des quartiers de viande...
Avec la nuit qui tombe, descente au-dessus de gouffres dont le fond
lointain, à travers des écharpes de brume, apparaît comme le vide même,
défilés rocheux, murailles penchantes et menaçantes, cirques aux
flancs éboulés et s'ouvrant tout à coup, cette large vallée où le Térek
luit comme une frétillante petite couleuvre.
Çà et là, sur le chemin, des chariots dételés, des feux jetant de
sinistres lueurs sur des faces crasseuses, coiffées de bonnets
hirsutes, aux yeux sauvages, aux bouches ouvertes qui lancent des
cris gutturaux; sur des femmes bariolées dont brillent les étranges
coiffures de sequins et retentit la voix barbare. Une silhouette
farouche bondit et jette un long bâton en travers de nos roues.
Nous avions quitté Tiflis par un temps d'or, c'est sous la grêle et la
neige que nous entrons dans Vladicaucase, petite cité russe militaire
et ordonnée, tout assoupie par le froid dans son cadre de cimes
blanches...
*
* *
Au retour, mes amis américains me demandent d'un ton singulier:
--Alors, tout s'est bien passé?
Deux mois plus tôt, ils tentaient la même expédition. A l'un des plus
périlleux tournants, une dizaine de bandits armés surgissaient et les
dépouillaient fort galamment.
--Et moi qui avais cinq cents dollars! soupire un des _businessmen_.
Mais que dire de l'aventure survenue cet été à quelques touristes
allemands et russes qui, malgré tous les avertissements, s'obstinèrent
à vouloir faire du camping dans les hauteurs? Ils partirent avec
mulets, provisions et guides. Quinze jours plus tard, un délégué du
gouvernement en tournée les rencontrait par hasard. On leur avait tout
enlevé, même leurs vêtements. Les hommes étaient pareils au candide
Vendredi. Aux femmes, on avait laissé, par pudeur, leur dernier voile
et, par galanterie, leurs souliers. Ils erraient lamentablement et
s'ils n'avaient trouvé des fraises, quelques baies et quelques racines,
ils seraient morts de faim...
--Rien à faire avec ces Kurdes de la montagne, me dit-on. Quand cela
leur chante, ils arrêtent même les trains. L'autre jour, sur la ligne
Tiflis-Batoum, ils ont enlevé les rails sur une longueur de cent
mètres. Et tous les voyageurs ont été détroussés. Un fléau! Savent-ils
seulement qu'on a passé du tsarisme au bolchevisme? Pour eux,
aujourd'hui, comme il y a cent ans, c'est toujours le brigandage...
De même que, malgré le régime soviétique, la Géorgie reste toujours la
Géorgie.
XXXVI
LE VISAGE PATIENT ET LABORIEUX DE L'ARMÉNIE EN DEUIL
Les heures de crise ne sont-elles pas la pierre de touche des
caractères? C'est à travers la plus terrible des catastrophes que m'est
apparue l'âme brave, patiente et laborieuse de l'Arménie.
Quel contraste au sortir de la rose Tiflis, parée de ses fleurs, de ses
fruits éclatants, Tiflis la fière, la caracolante!
Il n'y avait pas quinze heures qu'un tremblement de terre avait
presque entièrement détruit Léninakan, l'ancienne Alexandropol, cité
prospère de 55.000 habitants, lorsque, à l'aube, je pus y parvenir.
Déjà, l'ordre y était rétabli. Les maisons avaient été évacuées. De
gigantesques campements en plein air s'étaient organisés sur les
collines environnantes; les habitants y avaient transporté leurs
humbles ustensiles de ménage, leurs animaux; partout se dressaient des
tentes improvisées avec les tapis magnifiques, tissés dans la région,
et la ville morte était entourée d'une somptueuse ceinture mouvante et
bariolée.
Une foule aux visages anxieux mais calmes attendait, en essaims
muets, autour de la maison du gouvernement, restée debout, où deux
ministres et leurs collaborateurs, venus d'Erivan, des hommes modestes
aux vêtements élimés, donnaient méthodiquement des instructions.
La poste et le télégraphe fonctionnaient déjà sous une tente. Des
soldats faisaient la police, gardaient les troupeaux assemblés sur la
plaine. Des autos-ambulances avec docteurs et infirmières, des camions
pleins de pompiers munis de pelles, de pics et de cordes s'élançaient
vers les villages effondrés. Sur les places et dans les parcs, des
cantines préparaient les repas; les pains réquisitionnés à la capitale
s'alignaient sur des planches.
Les tentes d'un hôpital, où quatre cents blessés recevaient des
soins, couronnaient le faîte d'une colline; une salle d'opération y
fonctionnait nuit et jour; trois enfants étaient nés là, pendant la
nuit, sous les étoiles.
Sur une autre colline, leurs matelas à même le sol fauve, sagement
étendus sous des couvertures, dormaient encore les six mille enfants
des orphelinats américains. Quelques-uns se soulevaient en souriant,
jetant des bonjours de leurs voix de cristal, tandis que la clarté
de l'aube faisait briller leurs grands yeux pathétiques. Mais ils ne
bougeaient pas, car, eux aussi, possèdent l'esprit de discipline de
leur race. Et leur vie si courte fut affreusement riche en expérience
et en souffrances.
*
* *
Le capitaine Yarrow et M. Beach, l'ancien et le nouveau directeurs,
à Léninakan, de ce Comité américain du secours en proche-Orient qui,
depuis 1916, y a poursuivi et y poursuit encore une œuvre admirable et
trop peu connue, me content les tragédies successives qui, en quelques
années, s'abattirent sur ce malheureux peuple.
Trois cent mille Arméniens, chassés de Turquie, se réfugiaient dans
cette région, à la fin de 1915. Ils ne possédaient rien que leurs
bras. Il fallut leur trouver du pain, du travail. A peine avaient-ils
commencé à bâtir des maisons, à défricher des champs qu'en 1918,
l'armée turque qui poussa jusqu'à Bakou s'emparait de presque toute
l'Arménie. Elle se retira bien à l'armistice, mais en détruisant, en
ravageant tout sur son passage, emportant blé, bestiaux, vêtements,
laissant derrière elle le désespoir, la famine, le typhus. Les rues de
la ville étaient pleines de morts et de mourants. Deux cents enfants
par jour expiraient, faute de lait et de soins. L'Amérique envoya
alors douze millions de dollars de farine; elle envoya cent cinquante
délégués qui luttèrent de toutes leurs forces, de tout leur dévouement.
De nouveau, on réunit les orphelins, on construisit des abris, des
villages s'ébauchèrent.
Mais, hélas! de nouveau aussi, en 1920, retour des Turcs dans la pauvre
Arménie, que le départ des alliés avait laissée sans défense. Non pas
que les Arméniens soient des agneaux bêlants qui tendent leur gorge au
couteau. Ce sont, au contraire, d'excellents soldats. Et ils savent
fort bien rendre les coups.
--Il faut avouer qu'à l'occasion, nous aussi avons massacré les Turcs,
me disait l'un d'eux avec une certaine fierté. Deux yeux pour un œil et
pour une dent toute la mâchoire! Mais il faut pouvoir...
Epuisés, sans armes, sans argent, que pouvaient-ils? Lorsque, à bout
de forces et de souffle, ils firent appel aux Soviets, lorsque l'armée
rouge, accueillie en libératrice, pénétra dans le pays, elle ne trouva
plus qu'un désert. Cette fois encore les Turcs, en se retirant, avaient
tout détruit, tout emporté, jusqu'aux portes, aux fenêtres, aux volets;
ils avaient en outre emmené environ 20 à 25.000 Arméniens, hommes et
femmes, qu'ils égorgèrent dans les défilés des montagnes, et dont les
torrents roulent encore les os.
--Quel moment! dit le capitaine Yarrow. Nous perdions alors jusqu'à
trois cents enfants par jour. Pourtant il ne nous resta pas moins de
trente mille orphelins.
Et, petit à petit, avec la collaboration du nouveau gouvernement
arménien, ce fut la construction et l'organisation des orphelinats
américains, écoles primaires, écoles techniques où les enfants
apprenaient des métiers--menuisiers, cordonniers, maçons, charrons,
couturières,--écoles d'agriculture et d'élevage, écoles d'infirmières
qui servent maintenant dans les hôpitaux arméniens ou comme déléguées
d'hygiène dans les villages. On donna aux habitants des semences, des
outils, quelques animaux. Ils se remirent aussitôt au travail.
--Et avec quelle énergie tenace, quel _grit_! dit encore le capitaine
Yarrow. Songez qu'en cinq ans, nous avons pu replacer chez des parents
souvent éloignés, mais qui les recevaient à bras ouverts, 24.000 de
nos enfants. Ces pauvres gens respiraient enfin, s'épanouissaient. Il a
fallu cette catastrophe pour ramener le deuil et les ruines.
*
* *
Mais, même à travers ce deuil et ces ruines, apparaissent les efforts
anciens, se devinent les efforts futurs.