Semés à travers l'immense plaine s'étendant, fauve et désolée, jusqu'à

la rivière Araxe, qui marque la frontière turque, les trente-sept

villages, dont douze ont été broyés par le tremblement de terre comme

par une main géante, avaient poussé en quelques années avec le plus bel

élan. Les maisons de pierre, bien primitives encore, il est vrai, s'y

multipliaient; beaucoup de ces bourgades avaient des églises neuves et

la plupart de belles écoles dont quelques-unes ont résisté au choc.

Quant à ces pauvres êtres, couleur de terre, sous des mosaïques de

haillons, ils avaient su défricher cette terre aride, amasser ces

troupeaux, leur principale richesse.

Il y a cinq ans, chaque village reçut des Soviets de cinq à dix têtes

de bétail. Avant le tremblement de terre, vingt-sept de ces villages en

comptaient trente mille.

Lorsque, après trois jours, je partis de Léninakan pour Erivan, des

tertres de terre fraîche indiquaient sur la colline la place où

reposaient les morts aux membres disloqués. Mais les survivants avaient

déjà repris courage et confiance. Sous la neige cinglante, aidés par

des soldats et des équipes d'orphelins, avec des gestes patients,

ils fouillaient les décombres, exhumaient et triaient les matériaux

utilisables, et sous la direction d'ingénieurs de l'État, élevaient des

abris, montaient des baraquements. De vieilles femmes faisaient cuire

des galettes de blé dans les primitifs fours d'argile, enfoncés à même

la terre; les jeunes avaient repris leurs quenouilles, et leurs rouets,

berçant des genoux leurs petits enfants qui toussaient.

La ville elle-même avait perdu son aspect de ruine séculaire. Les

étais de bois s'étendaient entre les murs écroulés, des éventaires

s'improvisaient, quartiers de viande pendus à des ficelles et à des

clous, fruits et légumes luisant comme des joyaux au milieu des

éboulis. On recommençait à vendre et à acheter, ce qui est la raison de

vivre de ce peuple de commerçants. Tous s'apprêtaient à lutter contre

le dur hiver et la fortune adverse, à lutter une fois de plus...

XXXVII

ERIVAN, CAPITALE HEUREUSE

En auto, de Leninakan à Erivan, j'ai parcouru deux cent soixante

kilomètres à travers les hauts plateaux de l'Arménie, seule avec le

chauffeur Corcot. Ils se suivent sans se ressembler, les chauffeurs:

le Géorgien, poète, ne songeait qu'aux légendes. Celui-ci, visage

précis aux perçantes prunelles de jeune épervier, Arménien jusque dans

l'ordinaire tragédie de sa race--toute sa famille a été massacrée par

les Turcs--est avant tout un homme d'affaires.

A la sortie de la ville, dédaigneux des tristes cortèges de charrettes

chargées de meubles, de pauvres ustensiles, de vieux et d'enfants

effarés, fuyant le tremblement de terre et les ruines, d'un geste bref,

il désigne une grande usine textile toute neuve.

--Pas étonnant qu'elle ait résisté, fait-il en anglais, une si bonne

construction!

Sur les hauts plateaux, entourés d'un cirque aux pentes rousses et

lisses, où les nuages traînent leurs ombres bleues, tandis que

j'espère la terrible histoire des égorgements dans ces replis noirs où

les torrents furent séchés sous des milliers de morts, il n'a d'yeux

que pour les canaux d'irrigation qui, de leurs lames d'acier, découpent

le sol raboteux en tranches égales.

--On en a déjà creusé quinze à vingt mille kilomètres en quatre ans,

prononce-t-il avec orgueil.

Croisons-nous des chars à buffles, arrondis comme des berceaux et

peints en rose tendre, il me parle des autos qui se multiplient;

des américaines, commodes sur ces mauvais chemins, mais surtout des

italiennes parce que l'Italie consent de longs crédits. A Diligeon,

gracieuse petite ville alpestre ou pyrénéenne, il vante les sanatoria

installés à la moderne par le gouvernement soviétique, avec chauffage

central et galeries de cure. Devant l'immense, le surprenant lac

Servan, magnifiquement désert dans l'imposant décor de ses montagnes

aux sombres lignes, il célèbre les délicieux poissons qui pourraient

être d'une bonne vente, il annonce les poissonneries du prochain

avenir, les rapides services de camions. Et quand au détour d'un col,

je pousse un cri de stupeur en voyant tout à coup surgir, éblouissant

et gigantesque, ce légendaire Ararat dont le pic immaculé accueillit,

dit-on, Noé et son arche, quand, à sa base, où elle est fixée comme un

clou d'or, je m'extasie devant la blonde et ronde Erivan, couronnée

d'un diadème de palmiers embrasés par le couchant, c'est avec un égal

enthousiasme qu'il s'écrie:

--Oh! de près, c'est bien autre chose: un véritable chantier, vous

verrez!

*

* *

Je vois, hélas! Rues défoncées, cloaques de boue, bâtiments en

construction où, parmi les échafaudages, s'affairent des centaines de

maçons, à moins que des escouades de peintres ne soient suspendues

en festons devant les façades; tas de pierres et de briques, camions

transportant poutres et moellons, cris, jurons, rires, c'est partout

le chaos, mais un chaos méthodique et voulu, une activité fiévreuse

et joyeuse. A peine reste-t-il quelques vieilles rues ombragées, aux

eaux courantes, aux fraîches maisons persanes, aux boutiques parées de

melons suspendus, comme des cabochons d'émeraude, dans des montures

d'osier, enguirlandées de raisins aux grains de cornaline--rues qui

sont le dernier asile contre ce flot tumultueux d'énergie créatrice.

Même impression d'ardeur dans la maison du gouvernement. Plusieurs des

ministres sont à Leninakan, luttant contre le fléau, le président du

conseil est parti pour la session du comité central à Moscou. Débordé

de travail, M. Mvradian, ministre de l'Instruction publique, qui le

remplace, trouve pourtant le moyen de me recevoir aussitôt, dans son

bureau, modeste et pratique comme celui d'un chef d'industrie.

Veston boutonné en dolman, profil busqué, lorgnon aigu, c'est aussi en

chef d'industrie qu'il parle. A mes condoléances sur la catastrophe:

--Elle a tout au moins un mérite, répond-il de sa voix brève et

métallique, celui de prouver la solidarité nouvelle des trois

républiques, naguère constamment hostiles. Bakou nous a déjà envoyé

plusieurs centaines de mille roubles; Tiflis ses soldats, ses

pompiers, sa Croix-Rouge, ses docteurs. Signe des temps.

Puis, après un silence:

--Ce que nous avons fait depuis 1921? reprend-il. D'abord la paix

avec nos voisins, avec les Turcs surtout, ce qui était l'essentiel.

Puis leur rapatriement: ils pullulaient ici il y a cinq ans; la

plupart sont maintenant repartis chez eux ou en Azerbeidjan. En même

temps, le plus pressé était de donner aux paysans le moyen de vivre:

instruments de travail, semences, animaux. Seuls, dans l'état de ruine

où nous étions, impossible d'y parvenir. Mais Moscou nous a alors

envoyé, avec des fournitures diverses, 1.500.000 roubles qui nous

ont permis de reprendre pied, et, plus tard, une somme à peu près

égale pour les travaux d'irrigation indispensables à nos campagnes. A

partir de 1923, nous avons pu songer à l'industrie: usines textiles,

manufactures de tapis, d'étoffes de laine, scieries, cimenteries,

usines de superphosphates, donnant du travail chacune à cinq cents ou

mille ouvriers, sont construites ou en construction. Nos rivières étant

nombreuses, nous comptons user de l'énergie électrique. Une station

de 7.000 kilowatts fonctionne déjà près d'Erivan; un certain nombre

d'autres petites stations, 30.000 kilowatts en tout, semées à travers

le pays, sont en voie d'achèvement...

--Et du côté agricole?

--Nous développons la culture du tabac, du coton, de nos raisins, qui

sont, je crois, les meilleurs du monde, et sur les hauts plateaux,

l'élevage des bestiaux, appelé au plus grand avenir. Nous groupons nos

paysans en _artels_ coopératifs pour les instruments agricoles et la

main-d'œuvre.

Et toujours plus vite:

--Santé publique? continue M. Mvradian, les épidémies sont enrayées,

la malaria, cette plaie de notre pays est en train de disparaître. A

part notre institut, nous avons quinze stations antimalariennes. Nos

sanatoria antituberculeux, vous les avez vus? Ils sont gratuits. Et

nous offrons aux travailleurs, gratuitement aussi, quinze jours de

séjour dans nos maisons de repos. Quant à nos écoles primaires, leur

nombre a triplé; nous avons créé tout un réseau d'écoles techniques,

et notre université, fondée il y a cinq ans, nous donne en ce moment

sa première moisson. Ajoutez que d'Europe, d'Amérique, de tous les

pays nous arrivent de jeunes compatriotes de talent, professeurs,

ingénieurs, docteurs qui abandonnent de belles situations pour venir

travailler ici à des salaires infiniment moindres. Tous tiennent à

apporter leur pierre à l'édifice de la patrie...

Une note d'émotion, semble-t-il, fêle un peu le métal de la voix. Mais

M. Mvradian n'insiste pas:

--Quant à la cité, conclut-il, vous allez la voir. Un seul détail:

en trois ans, sa population a doublé. De même pour la population des

campagnes...

*

* *

Dans une auto dont les ressorts grincent et les roues s'enlisent, nous

faisons le tour de cette ville en pleine croissance. Le plan en est

simple et clair.

Au centre, sur une grande place où régnera, comme de juste, la

statue de Lénine, se dressent une dizaine de monuments neufs, d'une

ordonnance classique mais sans faste inutile, destinés aux services

publics. Une vingtaine d'autres, hôpitaux, grandes écoles, musées,

théâtres d'État, Opéra, sont distribués çà et là. L'université,

composée d'édifices spacieux pour les laboratoires, les logements

des professeurs et des étudiants, s'étend dans un faubourg; dans les

autres s'élèvent une foule d'habitations ouvrières de tous les types,

grands bâtiments à terrasses, ou petits cottages bâtis soit par des

organisations diverses, soit par le soviet de la cité, sur des fonds

prêtés par les banques. Des particuliers peuvent aussi se construire

des logis qui leur appartiendront pendant quarante ans. Quant à la

Maison des paysans, vaste et charmante, c'est un véritable centre

d'instruction agricole. Enfin la ville sera entourée d'une ceinture de

jardins, de terrains de jeux et de sports qui iront doucement rejoindre

les pentes boisées des collines. A la place même où abordait l'arche

grandit une cité moderne...

--Oui, pour la première fois depuis des siècles, me disait ce soir même

un Anglais qui habite Erivan, l'Arménie, gouvernée par des hommes de

sa race et de son choix, peut se développer suivant sa nature et ses

traditions. Elle possède à la fois la liberté et ce bien inestimable:

la sécurité.

J'objecte:

--Comment, la liberté? Et Moscou? Et le communisme?

--Oh! Moscou est loin. Elle s'est bornée à donner les fonds,

l'impulsion initiale, les directives. Quant au communisme, l'État

a bien le monopole de la grande industrie, mais à part cela, comme

partout, on vend, on achète; il y a des banques; on peut avoir des

propriétés, les laisser à ses enfants... Il n'existe pas de grosses

fortunes, c'est vrai, mais commerçants, employés, ouvriers, paysans

vivent-ils autrement qu'ailleurs? En tout cas, république communiste

ou simplement socialiste, l'Arménie est heureuse, elle a réalisé son

rêve...

XXXVIII

BATOUM, CITÉ INDUSTRIELLE ET TROPICALE

Batoum, tête sur la mer Noire de ce pont naturel que forme, entre

l'Europe et l'Asie, la chaîne du Caucase, et dont l'autre tête est

Bakou, sur la Caspienne. Mais Bakou est le départ. Batoum, le point

d'arrivée, la clef d'or qui ouvre, ou devrait ouvrir, aux richesses

de l'Orient la porte de l'Occident, le port le plus vaste et le mieux

abrité de la côte; c'est là aussi que, par des _pipe-lines_ de mille

kilomètres, la rivière de pétrole qui prend sa source à Bakou dans les

immenses domaines du naphte, vient déboucher pour être embarquée et

distribuée à travers l'Europe.

Riche proie que depuis dix ans se disputent bien des convoitises: les

Allemands, puis les Anglais l'occupèrent, les Turcs, qui l'avaient

obtenue par le traité de Brest-Litovsk, la revendiquèrent longtemps,

la Géorgie indépendante la posséda un instant, l'Arménie, qui n'a

pas d'ouverture sur la mer, la désirait avec violence. Sans doute

est-ce pour apaiser les rivalités de ces deux derniers pays que, fort

habilement, les Soviets en firent la capitale d'une petite république

indépendante, l'Adjaristan. Les Adjars, Géorgiens d'origine, mais ayant

passé trois siècles sous la domination turque et adopté la religion

musulmane, forment d'ailleurs une race à part, une des plus arriérées

du Caucase.

*

* *

Étrange beauté que celle de Batoum! Une ville du Nord--ô

paradoxe!--dans un décor tropical. Les rues géométriques avec leurs

maisons peintes à la russe et leurs églises à coupoles et à bulbes sont

plantées de palmiers géants, de camphriers, d'eucalyptus, de mimosas

hauts comme des chênes: les jardins arrondissent des coupes débordantes

de plantes gorgées de sève, s'épanouissent en fleurs colossales,

dont les couleurs éblouissent et les parfums étourdissent. En plein

hiver, sous les cimes neigeuses du Caucase, partout, à la fois, roses,

chrysanthèmes, camélias, sans compter toutes sortes de corolles

inconnues qui sentent la bassine de confitures.

Et que dire des environs? Au-dessus des criques d'or à la mer d'émail

bleu, aux flancs des collines, au fond des vallées qui soufflent

une buée chaude comme une haleine, c'est un effrayant et magnifique

soulèvement de la nature. De la molle terre couleur d'ocre, des

chênes gigantesques, des hêtres en colonnes sveltes, des châtaigniers

bizarrement mêlés aux oliviers, aux aloès, aux palmiers, aux orangers,

jaillissent de buissons d'hortensias, d'azalées, de rhododendrons,

des cascades de plantes grimpantes, et de lianes, tandis que, sur les

sommets se dressent des pins noirs, des mélèzes, des bouleaux d'argent,

tous les arbres du Nord. Ce n'est qu'à Cintra, en Portugal, que j'ai

vu cet étonnant mélange des arbres de tous les climats.

Mais on a discipliné cette fougue: des centaines d'hectares sont

couverts de plantations qui produisent près de trois millions de

livres de thé par an et s'accroissent tous les jours; il y a aussi des

plantations d'excellent tabac, tabac turc de Sansoum et de Trébizonde,

sans compter d'immenses cultures de bambous dont la canne est si large

qu'on en fait des vases de fleurs et qui poussent, à certaines époques,

de dix centimètres en une nuit.

Un paradis. Mais il a son serpent: la fièvre. Elle sévit surtout de

mai à juillet lorsque, après les pluies qui durent les trois quarts de

l'année, les fleurs, faisant une explosion soudaine dans un air moite

et lourd de bain de vapeur trop parfumé, il est vraiment impossible de

respirer et presque d'exister. Malgré les stations antipaludiques que

l'on multiplie, on n'a pu encore couper les têtes multiples de l'hydre

qui rôde dans les bas-fonds. Et dans cette nature à la triomphante

beauté, les hommes sont chétifs, jaunes et tristes, comme épuisés par

l'inégal combat.

*

* *

Autre paradoxe: ces montagnards encore accoutrés comme des personnages

de l'Histoire sainte, ces femmes drapées d'étoffes bariolées, la tête

insolente sous leurs hauts diadèmes rouges à sequins, campent avec

leurs animaux à quelques pas du vaste quartier industriel qui, pareil

à quelque cité de la moderne Amérique, couronné de fumées noires,

trépidant du halètement des machines, longe la mer et le port. C'est

là que le dur et sombre Bakou a sa succursale de l'Asnieft, qui

appartenait naguère à la compagnie Nobel et a gardé le même directeur.

Cent trente-cinq tanks-réservoirs y sont alignés comme une armée de

mastodontes. Ils contiennent: mazout, pétrole, benzine, huiles de

graissage et de chauffage, venus soit par le pipe-line de Bakou que des

stations de pompes actionnent tous les cinquante kilomètres, soit par

des citernes roulantes que transportent des trains. De ces réservoirs,

des canalisations acheminent le liquide jusque dans les cales doublées

de fer des bateaux pétroliers.

Mais pour messieurs les Turcs, il faut mettre le pétrole en bidons,

qui sont fabriqués dans plusieurs grands ateliers: sept mille cinq

cents par jour. On en fabriquait trois fois plus avant la guerre, car

certaines régions de Turquie ont pris l'habitude de se fournir en

Amérique et la puissante Standard Oil n'a pas l'intention d'abandonner

sa clientèle. Autrefois la Turquie était, avec l'Angleterre, la

meilleure cliente de l'Asnieft; maintenant c'est l'Italie d'abord, puis

la France. Pourtant l'exportation totale du naphte commencerait, me

dit-on, à dépasser les chiffres d'avant-guerre.

Autour des usines, des ateliers, des laboratoires, se groupent comme

d'ordinaire le club, la salle de théâtres, le restaurant, la crèche,

le jardin d'enfants. Et vingt-cinq grandes maisons ouvrières, du type

le plus moderne, contenant chacune une dizaine de logements, sont en

construction.

*

* *

--Tout cela est fort bien, très philanthropique, me disait après la

visite un ingénieur étranger. Mais tout en songeant au bien-être des

ouvriers, il faudrait pourtant leur demander un effort plus intense

de production. C'est en grande partie pour leur accorder confort et

loisirs que la plupart des industries de l'U. R. S. S. sont en perte.

Ces pétroles de Bakou et de Batoum, eux-mêmes, ne font que peu ou

point de bénéfices. Je sais bien que l'Asnieft a dû faire de grosses

dépenses d'outillage et d'électrification. Mais d'autres s'imposent:

par exemple les pompes sur le parcours du pipe-line Bakou-Batoum sont

usées; quelques-unes ne fonctionnent déjà plus. D'ici un ou deux

ans il faudrait renouveler ce matériel. Cela coûtera environ deux

cent millions de roubles. Où trouver l'argent? Toujours la terrible

question!...

De même pour le port de Batoum. Il s'y faisait, il devrait plus encore

s'y faire un trafic considérable. Mais l'État soviétique règle et

restreint avec rigueur exportations et importations. La Perse, en

outre, ne pouvant pas--à moins que le prochain traité commercial avec

la Russie ne l'y autorise--expédier ses marchandises en transit, vers

l'Europe, par la voie Bakou-Batoum, le mouvement du port s'en trouve

ralenti, et par suite son importance et sa prospérité.»

La capiteuse Batoum tient toujours, dans sa main, la clef d'or du pont

par où pourraient s'échanger les richesses de l'Europe et de l'Asie,

mais elle n'a pas le droit d'en ouvrir la porte: troisième paradoxe.

*

* *

C'est fini, je vais partir. Depuis Paris, je redoutais fort, pour mes

papiers et pour mes notes, cet instant du départ.

--Vous verrez, on vous confisquera tout, m'avait-on dit.

Le délégué à Batoum du _Narcomindiel_ de Moscou, auquel j'apporte mes

bagages et mes inquiétudes, se met à rire. Puis avec une parfaite bonne

grâce:

--Vos valises ne seront même pas ouvertes, me dit-il, c'est en toute

liberté que vous quitterez la Russie.

Maintenant, à bord du blanc petit vapeur _Carinthia_, encore immobile

mais déjà frémissant, je contemple, avec une émotion profonde,

allongée sur sa côte éclatante, la molle Batoum, pointe extrême de

l'Union soviétique. J'ai les bras pleins de fleurs, le cœur plein

de souvenirs et d'images. Je pense à cette immense contrée, dont

nous allons nous détacher, infiniment diverse et complexe, ardente,

passive, douloureuse, bouleversée par les tortures et les espoirs du

plus prodigieux enfantement qui fut jamais. Contrée qui tour à tour

étonne, attire, rebute, indigne, enthousiasme, mais ne peut laisser

indifférent, je l'aime malgré ses erreurs. Et en la quittant je n'ai

qu'un regret: ne pas l'avoir mieux pénétrée, un espoir: y revenir...

FIN

TABLE

Pages.

PRÉFACE. 9

I.--A travers la barrière rouge. 15

II.--Premier regard. 25

III.--Ce qu'on voit dans les rues de Moscou. 37

IV.--Comment ils mangent. 49

V.--La grande pitié des logements. 54

VI.--M. Tchitcherine parle de l'opposition. 61

VII.--L'Asie nouvelle à Nijni-Novgorod. 70

VIII.--La bourse des produits. 76

IX.--Pourquoi l'Asie vient à Nijni. 81

X.--Ce qu'on voit au village russe. 88

XI.--Au fil de la «petite mère Volga» 101

XII.--Kazan, capitale de la République Tartare. 116

XIII.--Au comité exécutif central de Kazan. 126

XIV.--Le charme de Moscou. 137

XV.--Les rouages d'une usine soviétique. 144

XVI.--Des jeunes gens s'amusent. 150

XVII.--Qu'est devenue l'aristocratie russe? 162

XVIII.--L'inquiétant problème de l'industrialisation. 168

XIX.--Comment on rapproche ouvriers et paysans. 180

XX.--M. Kalénine, président des républiques

soviétiques et socialistes, reçoit. 186

XXI.--L'école soviétique école de communisme. 194

XXII.--Les trois cent mille enfants parias. 208

XXIII.--La justice soviétique, justice de classe. 215

XXIV.--Le théâtre, culte d'Etat. 227

XXV.--Qu'est devenu l'amour? 233

XXVI.--Mariage, divorce, avortement. 238

XXVII.--Mme Alexandra Kollontai, ambassadrice des

soviets au Mexique, parle de la situation

de la femme en U.R.S.S. 246

XXVIII.--Ce qu'est le parti communiste russe. 252

XXIX.--Leningrad, capitale déchue. 262

XXX.--De la neige aux palmiers. 269

XXXI.--Bakou, capitale du pétrole européen. 275

XXXII.--Tiflis, belle capitale de la République

Géorgienne. 288

XXXIII.--Pourquoi, comment la Géorgie perdit-elle son

indépendance. 294

XXXIV.--La Géorgie peut-elle être industrialisée? 300

XXXV.--A travers le Caucase. 305

XXXVI.--Le visage patient et laborieux de l'Arménie

en deuil. 311

XXXVII.--Erivan, capitale heureuse. 317

XXXVIII.--Batoum, cité industrielle et tropicale. 332

ACHEVÉ D'IMPRIMER

LE 30 NOVEMBRE 1927

PAR EMMANUEL GREVIN

A LAGNY-SUR-MARNE

Seule en Russie · 第 18 / 18 段