--Pendant la famine, il s'est tué pour organiser le ravitaillement,

chercher du lait pour les petits, du pain pour les vieux...

Le voyage est fini. Un groupe, près de notre auto, attend le grand

chef. Mais le voici qui court: un sourire, un adieu de la main, il a

sauté dans un tramway en marche: on l'aperçoit déjà, assis et causant

avec des ouvriers.

--Il a dû penser qu'il n'y avait pas de place pour tous. Ça, c'est tout

Sérébrovsky, fait en souriant un des ingénieurs.

*

* *

Un autre, quelques instants plus tard, dans les bureaux de l'_Asnieft_,

me donnait les chiffres d'extraction:

--Nous avons, me dit-il, dépassé maintenant non seulement le

niveau d'avant la révolution--les mines étaient alors en pleine

désorganisation--mais le niveau d'avant-guerre: on a extrait en

1920-21 2.486.257 tonnes métriques; en 1924-25, 4 millions 746.743;

on atteindra, cette année, environ sept millions de tonnes; et nous

tenons, en outre, le record du forage: il était en 1924-25, de 117.000

mètres; il est déjà en ce moment à 195.000 mètres.

La situation économique, si inquiétante sur d'autres points et dans

d'autres industries de l'Union, serait-elle favorable ici?

--Je n'ai aucune raison de chanter victoire, dit encore mon ingénieur;

j'étais autrefois propriétaire de puits, je ne suis plus qu'un employé.

Mais la vérité est la vérité: à Hemba, à Grosny, les deux autres

stations pétrolifères, l'exploitation est, comme à Bakou, en plein

succès...

Ce succès suffira-t-il à enrayer les graves difficultés économiques qui

assaillent le régime soviétique?

*

* *

Bakou fut toujours un des centres les plus ardents de propagande et

d'action révolutionnaire. Dès le début du siècle, on y complotait sous

les _derricks_, à la lueur des lanternes sourdes. Staline et Krassine

y militèrent. 1905 y vit des bombes jetées sur le gouverneur tsariste,

une répression sauvage. En 1908 seulement, il y eut 1.340 pendaisons

de socialistes. La révolution n'y continua pas moins à brûler sous la

cendre.

Aussi, dès le début de 1918, les ouvriers se donnèrent-ils un

gouvernement révolutionnaire (où dominait déjà l'élément communiste),

présidé par le vieux et populaire leader Stephan Chaumian. Mais

il y avait aussi un parti arménien, et surtout, sans compter les

Russes blancs et mencheviks, un puissant parti nationaliste de Turcs

orientaux qui rêvaient d'un retour à la mère patrie, à la Turquie

musulmane. Profitant de l'avance des troupes germano-turques, ces

trois partis s'unirent provisoirement pour arrêter les vingt et un

commissaires du peuple. Transportés en Transcaspie, ceux-ci furent, à

la suite de circonstances mystérieuses, conduits en pleine campagne et

fusillés sans jugement, en présence, dit-on, d'agents du gouvernement

transcaspien et d'agents anglais. Sanglant épisode d'une période

sanglante.

Prise de Bakou par les Turcs, prise du pouvoir par les nationalistes

musulmans et, naturellement, copieux massacre d'Arméniens, batailles

meurtrières dans les rues. A l'armistice, Turcs et Allemands s'étant

retirés, l'occupation anglaise s'efforça de maintenir le calme.

Inutile de dire que ce royaume du pétrole intéressait prodigieusement

l'Angleterre et qu'elle n'éprouvait nul désir de le quitter. Mais en

avril 1920, un nouveau coup d'État communiste ouvrait les portes de la

ville à l'armée rouge qui y entrait, d'ailleurs, sans coup férir. Deux

mois plus tard, à Elisabethpol, où ils s'étaient retranchés, défaite

finale des nationalistes turcs qui s'enfuient au Daghestan ou dans les

montagnes escarpées du Caucase méridional. Depuis cette époque, le

groupe ouvrier de Bakou joue dans les conseils suprêmes de Moscou un

rôle important et d'ailleurs d'une sagesse pondérée, et la république

socialiste et soviétique d'Azerbeidjan n'a plus d'histoire.

*

* *

Que pensent du nouveau régime les agriculteurs musulmans, ceux qui

cultivent le blé, l'orge et le maïs dans le Nord, ceux du Sud où l'on

récolte le coton sur 160.000 hectares, où poussent aussi le thé, le riz

et cette nouvelle plante textile, la kenaf--pays fertile et sauvage où

se promènent encore panthères et tigres?

Qui peut le savoir au juste?

Sans doute l'entente, plus solide qu'on ne pense, entre l'U.R.S.S. et

la Turquie de Mustapha Kemal a-t-elle, pour le moment, coupé les ailes

au rêve pantouranien de leurs chefs nationalistes.

En tout cas, les dirigeants soviétiques, anxieux de conserver cette

fabuleuse richesse, leur seule industrie qui prospère, semblent avoir

suivi à l'égard de la population turque une assez habile politique.

Point de persécution religieuse contre les musulmans, majorité de

Turcs dans les soviets de la République, sauf dans celui de Bakou où

les ouvriers russes, plus nombreux d'ailleurs, ont une proportion de

quarante-deux pour cent contre trente-cinq pour cent aux Turcs. Tous

les commissaires du peuple, nommés par le Conseil central exécutif

local, sont des Turcs. Turcs également le président de la République,

Agamaly Ogly, et le président du Conseil, Mirza Divoud. Université

turque, écoles turques, musée et collections d'art musulman.

Mais la ville--ce paradis tant convoité--dressée au-dessus du

désert sur sa colline aride, dominée par une immense tour aveugle,

farouchement massive, d'un rouge sinistre, et dont l'origine est aussi

mystérieuse que sa légende, la ville et ses maisons d'ardoise aux toits

plats, sans arbres, sans promenades, sans couleur, n'a certes rien de

la grâce et du laisser-aller de l'Orient. Elle est puissante, coriace,

laide et riche.

Les rues, dont beaucoup viennent d'être élargies, sont ordonnées,

géométriques, ennuyeuses. On a installé l'électricité et le

tout-à-l'égout. La jetée grise est d'une désolante propreté, la plage

est couleur de suie, la mer sent la vieille lampe. Les jardins que

l'on vient de créer tout le long du port et que l'on entretient à

grands frais, l'eau étant ici plus précieuse que la vodka, ont un air

artificiel et discipliné. S'ils brillent et embaument, c'est par ordre.

Par contre, les voitures qu'on appelle ici «phaétons» écraseraient de

leur luxe les vieux drotschki moscovites: vernies, astiquées, doublées

de velours rouge, elles sont traînées par de beaux chevaux caucasiens,

aux harnais somptueux, conduites par de superbes animaux humains,

profil impeccable, moustache agressive, prunelles de braise sous la

toque d'astrakan. Les passants sont aussi mieux vêtus qu'à Moscou,

les magasins plus cossus. Il y a même pléthore de bijouteries devant

lesquelles rêvent de jolies alouettes turques.

*

* *

Car on en rencontre dans ce décor de cité manufacturière nordique.

Et elles sont encore drapées dans de longs voiles légers, blancs,

mauves, noirs qui prêtent à leurs visages et à leurs gestes une grâce

tanagréenne. Mais si les vieilles ramènent d'une main craintive un pan

d'étoffe sur leurs faces ravinées, les jeunes s'en vont de leur pas

souple et fier, regardant bien en face, de leurs beaux yeux calmes et

droits. Et ces esclaves d'hier votent, paraît-il, et elles ont leur

club qui compte près de trois mille membres dont le nombre s'accroît

tous les jours.

C'est dans un grand palais au double escalier de marbre qui, jadis,

appartenait à un riche propriétaire de pétroles. Il y a un ouvroir,

avec une cinquantaine de machines à coudre, où, à ces femmes qui ne

savaient rien, on apprend la couture et la coupe, on donne du travail

bien rétribué à faire chez elles. Il y a des écoles techniques de

broderie, de cordonnerie, de reliure, de sculpture sur bois, de tapis.

Il y a une bibliothèque, un «journal de muraille», un théâtre où

elles-mêmes organisent et donnent des concerts et des représentations

théâtrales; car ce club est à la fois un centre de travail et de

récréation.

Enfin et surtout, avec les ordinaires conférences de puériculture, il y

a une école de sages-femmes dont les cours durent deux ans et demi et

que suivent deux cents étudiantes turques. Elles sont ensuite envoyées

dans les villages de la république.

--Et comme les médecins n'y sont pas encore admis auprès des femmes,

me dit-on, que de vies elles sauvent! Elles sont en même temps des

missionnaires d'hygiène et des émancipatrices...

Une porte s'entr'ouvre: en face d'images qui retracent, avec un

effroyable réalisme, les phases diverses de l'arrivée d'un être humain

en ce bas monde, des adolescentes qui ressemblent à la Samaritaine ou à

la Sulamite, écoutent de toutes leurs oreilles, de tous leurs yeux, un

jeune docteur en blouse blanche.

Une odalisque, sage-femme! Quel coup pour les amateurs de poétiques

turqueries!

Bien plus: ces odalisques envoient treize déléguées au soviet de Bakou.

*

* *

J'ai assisté à une des séances de ce soviet. D'abord, impression de

cohue, car il compte environ douze cents membres; mais cette foule

jeune, composée d'ouvriers et d'ouvrières, dont quelques-unes tiennent

leur bébé entre leurs bras, est pleine de gaîté et d'intelligente

ardeur. Le véritable travail se fait d'ailleurs dans les commissions

dont ces assemblées ne font que ratifier les décisions.

Dans une belle et grande salle de théâtre, c'est l'ordinaire estrade

drapée de rouge, décorée de portraits, de plantes vertes, de drapeaux.

Le maire de Bakou, un ouvrier à tête honnête qui a l'estime de tous,

préside, entouré du bureau; des orateurs parlent tour à tour des

habitations ouvrières puis du problème des enfants abandonnés que Bakou

a presque résolu. On les écoute avec une discipline attentive.

Mais le spectacle est dans les salles d'attente où, assis, debout,

les délégués discutent par groupes avec une cordialité sérieuse.

Plusieurs d'entre eux, casquette sur la nuque, blouse très propre,

m'entourent pour me parler de leur œuvre. L'un est adjoint au ministre

de l'Intérieur; les autres sont de simples ouvriers. Ils m'indiquent

avec une fierté touchante ceux des leurs parvenus aux postes élevés.

--Il n'y a pas que notre Sérébrovsky, disent-ils: ce petit, là-bas,

un serrurier, est maintenant un des directeurs de l'_Asnieft_. Et cet

autre qu'on dirait encore apprenti, eh bien, il est à la tête de toutes

les compagnies de bateaux de la Caspienne... S'ils réussissent? Sûr!

Les résultats sont là...

C'est de leurs écoles maintenant qu'ils parlent avec émotion, de la

lutte contre l'analphabétisme: cinq mille ouvriers de l'Asnieft, des

vieux, des vieilles, apprennent en ce moment à lire, à écrire, avec

quelle joie!

--Dans trois ans, nous n'aurons plus d'illettrés. Quant aux universités

ouvrières, elles débordent!

Ils m'entraînent au dehors, dans des clubs, des bibliothèques

lumineuses où de jeunes têtes graves sont courbées sur des livres, dans

des salles de conférences. Ils me mènent admirer leur gare électrique

de style mauresque, toute neuve, et les trains ouvriers pour l'Asnieft,

neufs également, dont la pimpante élégance les ravit. Nous roulons

en pleine nuit, à travers ce paysage infernal fait de ténèbres et de

flammes. Et, au retour, quand apparaît, étincelant de mille feux, le

triste et dur Bakou:

--N'est-ce pas qu'elle est belle notre ville? murmure l'un d'eux avec

un tendre orgueil.

XXXII

TIFLIS, BELLE CAPITALE DE LA RÉPUBLIQUE GÉORGIENNE

Tiflis, au doux nom de soie qu'on froisse, et dont je rêvais déjà

lorsque, enfant, mon doigt suivait entre les deux mers bleues--la

dansante Caspienne, la mer Noire qui fait un peu peur--cette blonde

échine cabrée du grand Caucase,--Tiflis plus douce encore que son

nom... Lorsque le train s'approche en la dominant, elle apparaît à

la lumière du matin comme une perle rose dans le cercle d'or de ses

montagnes.

Comment décrire son charme, et où réside-t-il? Est-ce dans ses larges

avenues modernes, bordées de lauriers-roses, de palais aux blanches

façades, d'églises russes, fleuries de coupoles en tulipes d'or ou

d'azur? Dans sa vieille cathédrale, mi-byzantine, mi-romane, modèle

parfait d'une des plus nobles architectures du monde? Ou bien dans ses

rues géorgiennes, arrondies comme des berceaux, sur lesquelles des

acacias inclinés font pleuvoir leurs dernières feuilles d'or et où

claque si allègrement le trot des petits ânes gris? Maisons aux toits

de briques, aux profondes terrasses, plantées de verts arbustes que

soutiennent des colonnes de bois, aux salles fraîches, un peu obscures,

où luit faiblement l'eau d'argent trouble d'un vieux miroir.

N'est-ce pas dans ces étroites ruelles tartares qui abritent la vie et

les songes bariolés de l'Orient, avec son «bazar» aux belles broderies,

aux vases de cuivre épanouis dans l'ombre bleue, avec les longs murs

paisibles des antiques demeures musulmanes, au portail clouté, mi-clos

sur le mystère? Dans ces marchés odorants dont les légumes et les

fruits gonflés ont un si moelleux éclat? Ou encore, dans ces maisons

de bois, se bousculant gaîment en haut des collines à pic, pour mieux

admirer la capricieuse rivière Koura, qui rit et brille ici, gronde

et bouillonne là, puis tout à coup alanguie, s'allonge sur un îlot de

sable fin?

Oui, il y a de tout cela dans le sortilège de son charme: Tiflis,

changeante, diverse, mais à laquelle son ciel d'un azur presque

argenté, son air vif et transparent, son soleil qui caresse et dore

sans jamais brûler, prêtent l'unité, la divine harmonie des pays

classiques.

Et que dire de sa foule, si variée, si amusante? Persans en toque

d'astrakan, Russes blonds du Nord en blouse et en casquette, Arméniens

au profil caprin, montagnards du Daghestan avec leurs énormes bonnets

aux laines pendantes qui leur font des têtes de Gorgones, Géorgiens

surtout: larges d'épaules, cambrés dans le long caftan cintré tombant

sur les bottes, tout bardés et chamarrés de cartouches ciselées, de

poignards damasquinés, de yatagans courbes, avec leurs nez d'aigle,

glorieux et agressifs, leurs grands yeux hardis, leurs triomphales

moustaches, ils seraient vraiment d'une beauté révoltante si les

Géorgiennes n'étaient plus belles encore. Les poètes du monde entier

les célébrèrent. Lamartine les admira. En les voyant, tous les termes

consacrés fleurissent implacablement sur les lèvres: front d'albâtre,

étroit et pur, aux fins sourcils déliés, prunelles de diamant noir,

petites bouches charnues à l'arc dédaigneux, taille à la sveltesse

pleine et souple, elles se ressemblent étonnamment et, qu'elles portent

encore l'étroit diadème d'où flotte sur les épaules, comme le nuage

des divinités, un léger voile de tulle blanc, ou qu'elles arborent

avec élégance une toilette à l'avant-dernière mode de Paris, ce sont,

suivant les âges, des Junons, des Vénus, des Dianes, mais, toujours et

partout, des déesses.

Race généreuse et fière, faite pour la guerre, l'amour, les festins et

la joie, l'une des plus pures, des plus anciennes races du monde.

*

* *

Car le petit royaume de Géorgie, scellé comme un joyau au point vital

où se rencontrent l'Europe et l'Asie, et qui portait, dans l'antiquité,

le nom de Colchide, terre merveilleuse où Jason et ses Argonautes

poursuivirent la Toison d'Or, la Géorgie était chrétienne et civilisée

au quatrième siècle, guerroyait aux croisades avec nos chevaliers,

atteignait au douzième siècle le faîte de sa gloire et de sa culture

qui rayonnait jusqu'aux confins de l'Occident.

Mais la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, la retranchait

bientôt du monde chrétien et, bel îlot fertile battu par les vagues

asiatiques, pendant près de cinq siècles, elle lutte inégalement,

héroïquement contre les conquérants mongols, perses, turcs, qui tour à

tour l'envahissent sans qu'elle se laisse jamais arracher le trésor de

sa religion et de sa civilisation.

Pourtant, à bout de souffle, en 1783, par la voix de son avant-dernier

tsar Hiraclès II, elle s'assure l'appui nécessaire de la Russie. Et

c'est son esclavage qu'elle signe avec le traité. Réduite, quelques

années plus tard, au rang de simple province du grand Empire,

russifiée, opprimée, elle ne cesse, pendant cent vingt ans, de

protester et d'attendre l'heure de l'indépendance.

*

* *

Elle espérait l'avoir atteinte. Un beau rêve. Après la révolution

de novembre 1917, Géorgiens, Arméniens, Turcs de l'Azerbeidjan,

réunis à Tiflis, avaient formé une Diète transcaucasienne, que refusa

d'ailleurs de reconnaître le gouvernement de Kerensky. Mais caractères,

politique, intérêts des trois peuples s'opposèrent aussitôt avec

tant d'éclat qu'à peine formée cette Diète reconnut elle-même la

nécessité de se dissoudre. La république de Géorgie, restée seule, par

la voix de son Assemblée constituante, proclama donc solennellement

son indépendance. Quelle allégresse dans tout le pays! Le peuple

s'épanouissait, «aspirant de tous ses poumons avides la liberté

rêvée», comme l'écrivait avec enthousiasme une patriote, la princesse

Orbeliani. Et des banquets, des fêtes, des danses célébrèrent partout,

dans villes et villages, cette délivrance miraculeuse de la patrie.

Le gouvernement avait à sa tête des hommes connus, estimés, dont

certains avaient siégé aux deux premières Doumas de 1906 et 1907: le

président Jordania, un vieux lutteur; Tseretelli, fin lettré, militant

héroïque, lui aussi, qui passa par les geôles russes et fut exilé en

Sibérie; Tcheidzé, ancien président du Soviet de Petrograd, «un peu

fruste et bourru», disait Albert Thomas, mais avec une intelligence

aiguë; d'autres encore. Tous appartenaient à ce parti socialiste

révolutionnaire--menchevik--qui se sépara du parti bolcheviste en

novembre 1917.

Ils promulguèrent une Constitution démocratique et socialiste, firent

voter une réforme agraire hardie qui procédait à un nouveau partage des

terres, s'efforcèrent de réorganiser sur des bases nouvelles l'armée,

les finances, la situation économique, de créer de nouveaux organismes.

Ils signaient en 1920 un traité avec leurs voisins, et même avec les

Soviets qui reconnurent alors l'indépendance de la Géorgie.

Sans doute, pour se protéger des Turcs qui, à la suite du traité

de Brest-Litovsk, revendiquaient Batoum et les menaçaient, ils se

placèrent jusqu'à l'armistice sous la protection et le patronage des

troupes allemandes et de l'Allemagne elle-même qui y garda une réelle

influence. Puis, plus tard, ils s'adressèrent à l'Angleterre à laquelle

ils offrirent comme base navale le port de Batoum. Mais la nouvelle

république était, pour des raisons diverses, en mauvais termes avec

ses voisines, l'Azerbeidjan, et l'Arménie, qui l'une après l'autre,

passèrent aux mains des bolcheviks. Et elle se heurtait à de multiples

difficultés intérieures.

Quoi qu'il en soit, après la visite d'une mission Internationale, le

27 janvier 1921, la conférence interalliée de Paris reconnaissait

l'indépendance _de jure_ de la république géorgienne qui, à la paix,

s'était rapprochée de l'Entente; mais, lorsque le 25 février 1921

M. Tchenkeli, son ministre plénipotentiaire, remettait ses lettres

de créance au Président de la République française, l'armée rouge

avait depuis quatre jours déjà fait son entrée dans la capitale de la

Géorgie. A l'heure qu'il est, les Soviets y règnent toujours.

Et chaque soir, tout en haut de la montagne dominant la ville,

s'allument tout à coup des contours étincelants; l'étoile bolchéviste

que Tiflis, la douce Tiflis, porte avec tant de grâce sur son beau

front.

XXXIII

POURQUOI, COMMENT LA GÉORGIE PERDIT-ELLE SON INDÉPENDANCE?

Voilà ce que j'ai demandé à la fois aux adversaires et aux partisans

du régime soviétique, car la question géorgienne est l'une des plus

discutées, des plus douloureuses. Mais je me suis surtout adressée à

plusieurs personnalités étrangères. L'une d'elles qui a rempli ici,

depuis une dizaine d'années, d'importantes missions philanthropiques

et que tous aiment et estiment, m'a donné, semble-t-il, un résumé

impartial des événements dont elle fut le témoin averti.

--Le gouvernement socialiste menchevik, m'a-t-elle dit, comptait bien

des hommes de valeur et de haute conscience, animés des meilleures

intentions. Mais est-ce par suite de la difficulté des temps, du

désordre amené par la grande guerre, les guerres civiles, et même par

la famine dont le contre-coup se fit sentir jusqu'au delà du Caucase?

Est-ce plutôt à cause du caractère des Géorgiens? Braves, généreux,

d'intelligence brillante, ceux-ci, en effet, manquent trop souvent

d'esprit d'organisation et de suite...

De tout temps, la noblesse et la bourgeoisie géorgiennes--ce qui est

tout un, les Russes ayant décerné d'un seul coup le titre de prince à

tous les notables du pays--avaient abandonné les affaires sérieuses et

surtout le commerce et l'industrie aux Arméniens qui, peu à peu et fort

honnêtement, les dépouillaient de leurs biens. Ruinés, les Géorgiens

se fâchaient parfois tout rouge contre ces excellents commerçants et

leur faisaient payer cher le crime d'avoir trop travaillé, pendant

qu'eux-mêmes guerroyaient, montaient à cheval et dansaient.

Le fait est que l'avènement tant souhaité de leur république ne changea

pas leur nature. Ils l'aimèrent avec passion, la célébrèrent avec

enthousiasme, mais, malgré les efforts des chefs, ne mirent ni la même

ardeur ni la même ténacité à l'établir sur des bases solides. Les

cadres et l'ordre tsaristes détruits, on essaya bien de les remplacer;

y parvint-on?

--Trois ans après la proclamation de la république, m'expliqua mon

observateur étranger, et surtout après le départ des Allemands qui

assuraient les transports, contrôlaient les chemins de fer et avaient

même, concurremment avec la monnaie du pays fortement dépréciée, admis

et réglé le cours de devises allemandes, il fallut bien constater que

rien ne marchait: finances déplorables, batailles constantes avec les

Arméniens et jusque dans les rues de la ville, arrêt fréquent des

chemins de fer, absence de commerce extérieur et intérieur, nourriture

rare et chère, disparition des tramways, de l'électricité. La vie était

arrêtée, la misère profonde...

«Les classes élevées prenaient en patience ce mal qu'elles espéraient

transitoire, mais le peuple, désillusionné, commençait à se fâcher.

Or il y avait toujours eu, même dans la noblesse, des hommes qui, dès

le début du siècle, avaient adhéré au parti bolcheviste. De plus, des

infiltrations, venues de l'Azerbeidjan, puis de l'Arménie, passées

l'une après l'autre aux Soviets, venaient chaque jour accroître le

nombre des ouvriers et des paysans communistes. Ajoutez que les Turcs

n'étaient pas loin, guettant cette belle proie tant convoitée, qu'ils

avaient occupé Batoum en 1918 et y avaient laissé des agents qui

attendaient leur heure.

«Bref, un beau jour, un groupe bolcheviste, dit-on, fit appel à l'armée

des Soviets. Oh! ceux-ci ne se firent pas prier pour accourir et

n'hésitèrent pas à violer le traité de paix de l'année précédente. Pour

eux, la Géorgie, ce n'était pas le pétrole lui-même puisque les puits

sont à Bakou, mais c'est tout de même le chemin que suit le pétrole à

travers le Caucase pour arriver à Batoum, port d'exportation. Eux aussi

attendaient et guettaient. Ils pénétrèrent en Géorgie à la fois par le

nord et par le sud.

Les Géorgiens se défendirent vaillamment pendant onze jours, puis les

dirigeants menchevistes durent quitter le pays pour se réfugier en

France et le petit peuple accueillit sans trop de révolte le nouveau

régime.

--Mais les classes bourgeoises et intellectuelles?

--Ah! cela, c'est différent. Il y eut un certain nombre d'émigrants. Et

parmi ceux qui sont restés, beaucoup n'acceptent pas encore. Du moins

l'ancienne génération, car la nouvelle commence à s'adapter et, même

dans certaines familles de l'opposition, il y a des jeunes gens qui

occupent des postes dans l'administration soviétique.

Seule en Russie · 第 16 / 18 段