chercher du lait pour les petits, du pain pour les vieux...
Le voyage est fini. Un groupe, près de notre auto, attend le grand
chef. Mais le voici qui court: un sourire, un adieu de la main, il a
sauté dans un tramway en marche: on l'aperçoit déjà, assis et causant
avec des ouvriers.
--Il a dû penser qu'il n'y avait pas de place pour tous. Ça, c'est tout
Sérébrovsky, fait en souriant un des ingénieurs.
*
* *
Un autre, quelques instants plus tard, dans les bureaux de l'_Asnieft_,
me donnait les chiffres d'extraction:
--Nous avons, me dit-il, dépassé maintenant non seulement le
niveau d'avant la révolution--les mines étaient alors en pleine
désorganisation--mais le niveau d'avant-guerre: on a extrait en
1920-21 2.486.257 tonnes métriques; en 1924-25, 4 millions 746.743;
on atteindra, cette année, environ sept millions de tonnes; et nous
tenons, en outre, le record du forage: il était en 1924-25, de 117.000
mètres; il est déjà en ce moment à 195.000 mètres.
La situation économique, si inquiétante sur d'autres points et dans
d'autres industries de l'Union, serait-elle favorable ici?
--Je n'ai aucune raison de chanter victoire, dit encore mon ingénieur;
j'étais autrefois propriétaire de puits, je ne suis plus qu'un employé.
Mais la vérité est la vérité: à Hemba, à Grosny, les deux autres
stations pétrolifères, l'exploitation est, comme à Bakou, en plein
succès...
Ce succès suffira-t-il à enrayer les graves difficultés économiques qui
assaillent le régime soviétique?
*
* *
Bakou fut toujours un des centres les plus ardents de propagande et
d'action révolutionnaire. Dès le début du siècle, on y complotait sous
les _derricks_, à la lueur des lanternes sourdes. Staline et Krassine
y militèrent. 1905 y vit des bombes jetées sur le gouverneur tsariste,
une répression sauvage. En 1908 seulement, il y eut 1.340 pendaisons
de socialistes. La révolution n'y continua pas moins à brûler sous la
cendre.
Aussi, dès le début de 1918, les ouvriers se donnèrent-ils un
gouvernement révolutionnaire (où dominait déjà l'élément communiste),
présidé par le vieux et populaire leader Stephan Chaumian. Mais
il y avait aussi un parti arménien, et surtout, sans compter les
Russes blancs et mencheviks, un puissant parti nationaliste de Turcs
orientaux qui rêvaient d'un retour à la mère patrie, à la Turquie
musulmane. Profitant de l'avance des troupes germano-turques, ces
trois partis s'unirent provisoirement pour arrêter les vingt et un
commissaires du peuple. Transportés en Transcaspie, ceux-ci furent, à
la suite de circonstances mystérieuses, conduits en pleine campagne et
fusillés sans jugement, en présence, dit-on, d'agents du gouvernement
transcaspien et d'agents anglais. Sanglant épisode d'une période
sanglante.
Prise de Bakou par les Turcs, prise du pouvoir par les nationalistes
musulmans et, naturellement, copieux massacre d'Arméniens, batailles
meurtrières dans les rues. A l'armistice, Turcs et Allemands s'étant
retirés, l'occupation anglaise s'efforça de maintenir le calme.
Inutile de dire que ce royaume du pétrole intéressait prodigieusement
l'Angleterre et qu'elle n'éprouvait nul désir de le quitter. Mais en
avril 1920, un nouveau coup d'État communiste ouvrait les portes de la
ville à l'armée rouge qui y entrait, d'ailleurs, sans coup férir. Deux
mois plus tard, à Elisabethpol, où ils s'étaient retranchés, défaite
finale des nationalistes turcs qui s'enfuient au Daghestan ou dans les
montagnes escarpées du Caucase méridional. Depuis cette époque, le
groupe ouvrier de Bakou joue dans les conseils suprêmes de Moscou un
rôle important et d'ailleurs d'une sagesse pondérée, et la république
socialiste et soviétique d'Azerbeidjan n'a plus d'histoire.
*
* *
Que pensent du nouveau régime les agriculteurs musulmans, ceux qui
cultivent le blé, l'orge et le maïs dans le Nord, ceux du Sud où l'on
récolte le coton sur 160.000 hectares, où poussent aussi le thé, le riz
et cette nouvelle plante textile, la kenaf--pays fertile et sauvage où
se promènent encore panthères et tigres?
Qui peut le savoir au juste?
Sans doute l'entente, plus solide qu'on ne pense, entre l'U.R.S.S. et
la Turquie de Mustapha Kemal a-t-elle, pour le moment, coupé les ailes
au rêve pantouranien de leurs chefs nationalistes.
En tout cas, les dirigeants soviétiques, anxieux de conserver cette
fabuleuse richesse, leur seule industrie qui prospère, semblent avoir
suivi à l'égard de la population turque une assez habile politique.
Point de persécution religieuse contre les musulmans, majorité de
Turcs dans les soviets de la République, sauf dans celui de Bakou où
les ouvriers russes, plus nombreux d'ailleurs, ont une proportion de
quarante-deux pour cent contre trente-cinq pour cent aux Turcs. Tous
les commissaires du peuple, nommés par le Conseil central exécutif
local, sont des Turcs. Turcs également le président de la République,
Agamaly Ogly, et le président du Conseil, Mirza Divoud. Université
turque, écoles turques, musée et collections d'art musulman.
Mais la ville--ce paradis tant convoité--dressée au-dessus du
désert sur sa colline aride, dominée par une immense tour aveugle,
farouchement massive, d'un rouge sinistre, et dont l'origine est aussi
mystérieuse que sa légende, la ville et ses maisons d'ardoise aux toits
plats, sans arbres, sans promenades, sans couleur, n'a certes rien de
la grâce et du laisser-aller de l'Orient. Elle est puissante, coriace,
laide et riche.
Les rues, dont beaucoup viennent d'être élargies, sont ordonnées,
géométriques, ennuyeuses. On a installé l'électricité et le
tout-à-l'égout. La jetée grise est d'une désolante propreté, la plage
est couleur de suie, la mer sent la vieille lampe. Les jardins que
l'on vient de créer tout le long du port et que l'on entretient à
grands frais, l'eau étant ici plus précieuse que la vodka, ont un air
artificiel et discipliné. S'ils brillent et embaument, c'est par ordre.
Par contre, les voitures qu'on appelle ici «phaétons» écraseraient de
leur luxe les vieux drotschki moscovites: vernies, astiquées, doublées
de velours rouge, elles sont traînées par de beaux chevaux caucasiens,
aux harnais somptueux, conduites par de superbes animaux humains,
profil impeccable, moustache agressive, prunelles de braise sous la
toque d'astrakan. Les passants sont aussi mieux vêtus qu'à Moscou,
les magasins plus cossus. Il y a même pléthore de bijouteries devant
lesquelles rêvent de jolies alouettes turques.
*
* *
Car on en rencontre dans ce décor de cité manufacturière nordique.
Et elles sont encore drapées dans de longs voiles légers, blancs,
mauves, noirs qui prêtent à leurs visages et à leurs gestes une grâce
tanagréenne. Mais si les vieilles ramènent d'une main craintive un pan
d'étoffe sur leurs faces ravinées, les jeunes s'en vont de leur pas
souple et fier, regardant bien en face, de leurs beaux yeux calmes et
droits. Et ces esclaves d'hier votent, paraît-il, et elles ont leur
club qui compte près de trois mille membres dont le nombre s'accroît
tous les jours.
C'est dans un grand palais au double escalier de marbre qui, jadis,
appartenait à un riche propriétaire de pétroles. Il y a un ouvroir,
avec une cinquantaine de machines à coudre, où, à ces femmes qui ne
savaient rien, on apprend la couture et la coupe, on donne du travail
bien rétribué à faire chez elles. Il y a des écoles techniques de
broderie, de cordonnerie, de reliure, de sculpture sur bois, de tapis.
Il y a une bibliothèque, un «journal de muraille», un théâtre où
elles-mêmes organisent et donnent des concerts et des représentations
théâtrales; car ce club est à la fois un centre de travail et de
récréation.
Enfin et surtout, avec les ordinaires conférences de puériculture, il y
a une école de sages-femmes dont les cours durent deux ans et demi et
que suivent deux cents étudiantes turques. Elles sont ensuite envoyées
dans les villages de la république.
--Et comme les médecins n'y sont pas encore admis auprès des femmes,
me dit-on, que de vies elles sauvent! Elles sont en même temps des
missionnaires d'hygiène et des émancipatrices...
Une porte s'entr'ouvre: en face d'images qui retracent, avec un
effroyable réalisme, les phases diverses de l'arrivée d'un être humain
en ce bas monde, des adolescentes qui ressemblent à la Samaritaine ou à
la Sulamite, écoutent de toutes leurs oreilles, de tous leurs yeux, un
jeune docteur en blouse blanche.
Une odalisque, sage-femme! Quel coup pour les amateurs de poétiques
turqueries!
Bien plus: ces odalisques envoient treize déléguées au soviet de Bakou.
*
* *
J'ai assisté à une des séances de ce soviet. D'abord, impression de
cohue, car il compte environ douze cents membres; mais cette foule
jeune, composée d'ouvriers et d'ouvrières, dont quelques-unes tiennent
leur bébé entre leurs bras, est pleine de gaîté et d'intelligente
ardeur. Le véritable travail se fait d'ailleurs dans les commissions
dont ces assemblées ne font que ratifier les décisions.
Dans une belle et grande salle de théâtre, c'est l'ordinaire estrade
drapée de rouge, décorée de portraits, de plantes vertes, de drapeaux.
Le maire de Bakou, un ouvrier à tête honnête qui a l'estime de tous,
préside, entouré du bureau; des orateurs parlent tour à tour des
habitations ouvrières puis du problème des enfants abandonnés que Bakou
a presque résolu. On les écoute avec une discipline attentive.
Mais le spectacle est dans les salles d'attente où, assis, debout,
les délégués discutent par groupes avec une cordialité sérieuse.
Plusieurs d'entre eux, casquette sur la nuque, blouse très propre,
m'entourent pour me parler de leur œuvre. L'un est adjoint au ministre
de l'Intérieur; les autres sont de simples ouvriers. Ils m'indiquent
avec une fierté touchante ceux des leurs parvenus aux postes élevés.
--Il n'y a pas que notre Sérébrovsky, disent-ils: ce petit, là-bas,
un serrurier, est maintenant un des directeurs de l'_Asnieft_. Et cet
autre qu'on dirait encore apprenti, eh bien, il est à la tête de toutes
les compagnies de bateaux de la Caspienne... S'ils réussissent? Sûr!
Les résultats sont là...
C'est de leurs écoles maintenant qu'ils parlent avec émotion, de la
lutte contre l'analphabétisme: cinq mille ouvriers de l'Asnieft, des
vieux, des vieilles, apprennent en ce moment à lire, à écrire, avec
quelle joie!
--Dans trois ans, nous n'aurons plus d'illettrés. Quant aux universités
ouvrières, elles débordent!
Ils m'entraînent au dehors, dans des clubs, des bibliothèques
lumineuses où de jeunes têtes graves sont courbées sur des livres, dans
des salles de conférences. Ils me mènent admirer leur gare électrique
de style mauresque, toute neuve, et les trains ouvriers pour l'Asnieft,
neufs également, dont la pimpante élégance les ravit. Nous roulons
en pleine nuit, à travers ce paysage infernal fait de ténèbres et de
flammes. Et, au retour, quand apparaît, étincelant de mille feux, le
triste et dur Bakou:
--N'est-ce pas qu'elle est belle notre ville? murmure l'un d'eux avec
un tendre orgueil.
XXXII
TIFLIS, BELLE CAPITALE DE LA RÉPUBLIQUE GÉORGIENNE
Tiflis, au doux nom de soie qu'on froisse, et dont je rêvais déjà
lorsque, enfant, mon doigt suivait entre les deux mers bleues--la
dansante Caspienne, la mer Noire qui fait un peu peur--cette blonde
échine cabrée du grand Caucase,--Tiflis plus douce encore que son
nom... Lorsque le train s'approche en la dominant, elle apparaît à
la lumière du matin comme une perle rose dans le cercle d'or de ses
montagnes.
Comment décrire son charme, et où réside-t-il? Est-ce dans ses larges
avenues modernes, bordées de lauriers-roses, de palais aux blanches
façades, d'églises russes, fleuries de coupoles en tulipes d'or ou
d'azur? Dans sa vieille cathédrale, mi-byzantine, mi-romane, modèle
parfait d'une des plus nobles architectures du monde? Ou bien dans ses
rues géorgiennes, arrondies comme des berceaux, sur lesquelles des
acacias inclinés font pleuvoir leurs dernières feuilles d'or et où
claque si allègrement le trot des petits ânes gris? Maisons aux toits
de briques, aux profondes terrasses, plantées de verts arbustes que
soutiennent des colonnes de bois, aux salles fraîches, un peu obscures,
où luit faiblement l'eau d'argent trouble d'un vieux miroir.
N'est-ce pas dans ces étroites ruelles tartares qui abritent la vie et
les songes bariolés de l'Orient, avec son «bazar» aux belles broderies,
aux vases de cuivre épanouis dans l'ombre bleue, avec les longs murs
paisibles des antiques demeures musulmanes, au portail clouté, mi-clos
sur le mystère? Dans ces marchés odorants dont les légumes et les
fruits gonflés ont un si moelleux éclat? Ou encore, dans ces maisons
de bois, se bousculant gaîment en haut des collines à pic, pour mieux
admirer la capricieuse rivière Koura, qui rit et brille ici, gronde
et bouillonne là, puis tout à coup alanguie, s'allonge sur un îlot de
sable fin?
Oui, il y a de tout cela dans le sortilège de son charme: Tiflis,
changeante, diverse, mais à laquelle son ciel d'un azur presque
argenté, son air vif et transparent, son soleil qui caresse et dore
sans jamais brûler, prêtent l'unité, la divine harmonie des pays
classiques.
Et que dire de sa foule, si variée, si amusante? Persans en toque
d'astrakan, Russes blonds du Nord en blouse et en casquette, Arméniens
au profil caprin, montagnards du Daghestan avec leurs énormes bonnets
aux laines pendantes qui leur font des têtes de Gorgones, Géorgiens
surtout: larges d'épaules, cambrés dans le long caftan cintré tombant
sur les bottes, tout bardés et chamarrés de cartouches ciselées, de
poignards damasquinés, de yatagans courbes, avec leurs nez d'aigle,
glorieux et agressifs, leurs grands yeux hardis, leurs triomphales
moustaches, ils seraient vraiment d'une beauté révoltante si les
Géorgiennes n'étaient plus belles encore. Les poètes du monde entier
les célébrèrent. Lamartine les admira. En les voyant, tous les termes
consacrés fleurissent implacablement sur les lèvres: front d'albâtre,
étroit et pur, aux fins sourcils déliés, prunelles de diamant noir,
petites bouches charnues à l'arc dédaigneux, taille à la sveltesse
pleine et souple, elles se ressemblent étonnamment et, qu'elles portent
encore l'étroit diadème d'où flotte sur les épaules, comme le nuage
des divinités, un léger voile de tulle blanc, ou qu'elles arborent
avec élégance une toilette à l'avant-dernière mode de Paris, ce sont,
suivant les âges, des Junons, des Vénus, des Dianes, mais, toujours et
partout, des déesses.
Race généreuse et fière, faite pour la guerre, l'amour, les festins et
la joie, l'une des plus pures, des plus anciennes races du monde.
*
* *
Car le petit royaume de Géorgie, scellé comme un joyau au point vital
où se rencontrent l'Europe et l'Asie, et qui portait, dans l'antiquité,
le nom de Colchide, terre merveilleuse où Jason et ses Argonautes
poursuivirent la Toison d'Or, la Géorgie était chrétienne et civilisée
au quatrième siècle, guerroyait aux croisades avec nos chevaliers,
atteignait au douzième siècle le faîte de sa gloire et de sa culture
qui rayonnait jusqu'aux confins de l'Occident.
Mais la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, la retranchait
bientôt du monde chrétien et, bel îlot fertile battu par les vagues
asiatiques, pendant près de cinq siècles, elle lutte inégalement,
héroïquement contre les conquérants mongols, perses, turcs, qui tour à
tour l'envahissent sans qu'elle se laisse jamais arracher le trésor de
sa religion et de sa civilisation.
Pourtant, à bout de souffle, en 1783, par la voix de son avant-dernier
tsar Hiraclès II, elle s'assure l'appui nécessaire de la Russie. Et
c'est son esclavage qu'elle signe avec le traité. Réduite, quelques
années plus tard, au rang de simple province du grand Empire,
russifiée, opprimée, elle ne cesse, pendant cent vingt ans, de
protester et d'attendre l'heure de l'indépendance.
*
* *
Elle espérait l'avoir atteinte. Un beau rêve. Après la révolution
de novembre 1917, Géorgiens, Arméniens, Turcs de l'Azerbeidjan,
réunis à Tiflis, avaient formé une Diète transcaucasienne, que refusa
d'ailleurs de reconnaître le gouvernement de Kerensky. Mais caractères,
politique, intérêts des trois peuples s'opposèrent aussitôt avec
tant d'éclat qu'à peine formée cette Diète reconnut elle-même la
nécessité de se dissoudre. La république de Géorgie, restée seule, par
la voix de son Assemblée constituante, proclama donc solennellement
son indépendance. Quelle allégresse dans tout le pays! Le peuple
s'épanouissait, «aspirant de tous ses poumons avides la liberté
rêvée», comme l'écrivait avec enthousiasme une patriote, la princesse
Orbeliani. Et des banquets, des fêtes, des danses célébrèrent partout,
dans villes et villages, cette délivrance miraculeuse de la patrie.
Le gouvernement avait à sa tête des hommes connus, estimés, dont
certains avaient siégé aux deux premières Doumas de 1906 et 1907: le
président Jordania, un vieux lutteur; Tseretelli, fin lettré, militant
héroïque, lui aussi, qui passa par les geôles russes et fut exilé en
Sibérie; Tcheidzé, ancien président du Soviet de Petrograd, «un peu
fruste et bourru», disait Albert Thomas, mais avec une intelligence
aiguë; d'autres encore. Tous appartenaient à ce parti socialiste
révolutionnaire--menchevik--qui se sépara du parti bolcheviste en
novembre 1917.
Ils promulguèrent une Constitution démocratique et socialiste, firent
voter une réforme agraire hardie qui procédait à un nouveau partage des
terres, s'efforcèrent de réorganiser sur des bases nouvelles l'armée,
les finances, la situation économique, de créer de nouveaux organismes.
Ils signaient en 1920 un traité avec leurs voisins, et même avec les
Soviets qui reconnurent alors l'indépendance de la Géorgie.
Sans doute, pour se protéger des Turcs qui, à la suite du traité
de Brest-Litovsk, revendiquaient Batoum et les menaçaient, ils se
placèrent jusqu'à l'armistice sous la protection et le patronage des
troupes allemandes et de l'Allemagne elle-même qui y garda une réelle
influence. Puis, plus tard, ils s'adressèrent à l'Angleterre à laquelle
ils offrirent comme base navale le port de Batoum. Mais la nouvelle
république était, pour des raisons diverses, en mauvais termes avec
ses voisines, l'Azerbeidjan, et l'Arménie, qui l'une après l'autre,
passèrent aux mains des bolcheviks. Et elle se heurtait à de multiples
difficultés intérieures.
Quoi qu'il en soit, après la visite d'une mission Internationale, le
27 janvier 1921, la conférence interalliée de Paris reconnaissait
l'indépendance _de jure_ de la république géorgienne qui, à la paix,
s'était rapprochée de l'Entente; mais, lorsque le 25 février 1921
M. Tchenkeli, son ministre plénipotentiaire, remettait ses lettres
de créance au Président de la République française, l'armée rouge
avait depuis quatre jours déjà fait son entrée dans la capitale de la
Géorgie. A l'heure qu'il est, les Soviets y règnent toujours.
Et chaque soir, tout en haut de la montagne dominant la ville,
s'allument tout à coup des contours étincelants; l'étoile bolchéviste
que Tiflis, la douce Tiflis, porte avec tant de grâce sur son beau
front.
XXXIII
POURQUOI, COMMENT LA GÉORGIE PERDIT-ELLE SON INDÉPENDANCE?
Voilà ce que j'ai demandé à la fois aux adversaires et aux partisans
du régime soviétique, car la question géorgienne est l'une des plus
discutées, des plus douloureuses. Mais je me suis surtout adressée à
plusieurs personnalités étrangères. L'une d'elles qui a rempli ici,
depuis une dizaine d'années, d'importantes missions philanthropiques
et que tous aiment et estiment, m'a donné, semble-t-il, un résumé
impartial des événements dont elle fut le témoin averti.
--Le gouvernement socialiste menchevik, m'a-t-elle dit, comptait bien
des hommes de valeur et de haute conscience, animés des meilleures
intentions. Mais est-ce par suite de la difficulté des temps, du
désordre amené par la grande guerre, les guerres civiles, et même par
la famine dont le contre-coup se fit sentir jusqu'au delà du Caucase?
Est-ce plutôt à cause du caractère des Géorgiens? Braves, généreux,
d'intelligence brillante, ceux-ci, en effet, manquent trop souvent
d'esprit d'organisation et de suite...
De tout temps, la noblesse et la bourgeoisie géorgiennes--ce qui est
tout un, les Russes ayant décerné d'un seul coup le titre de prince à
tous les notables du pays--avaient abandonné les affaires sérieuses et
surtout le commerce et l'industrie aux Arméniens qui, peu à peu et fort
honnêtement, les dépouillaient de leurs biens. Ruinés, les Géorgiens
se fâchaient parfois tout rouge contre ces excellents commerçants et
leur faisaient payer cher le crime d'avoir trop travaillé, pendant
qu'eux-mêmes guerroyaient, montaient à cheval et dansaient.
Le fait est que l'avènement tant souhaité de leur république ne changea
pas leur nature. Ils l'aimèrent avec passion, la célébrèrent avec
enthousiasme, mais, malgré les efforts des chefs, ne mirent ni la même
ardeur ni la même ténacité à l'établir sur des bases solides. Les
cadres et l'ordre tsaristes détruits, on essaya bien de les remplacer;
y parvint-on?
--Trois ans après la proclamation de la république, m'expliqua mon
observateur étranger, et surtout après le départ des Allemands qui
assuraient les transports, contrôlaient les chemins de fer et avaient
même, concurremment avec la monnaie du pays fortement dépréciée, admis
et réglé le cours de devises allemandes, il fallut bien constater que
rien ne marchait: finances déplorables, batailles constantes avec les
Arméniens et jusque dans les rues de la ville, arrêt fréquent des
chemins de fer, absence de commerce extérieur et intérieur, nourriture
rare et chère, disparition des tramways, de l'électricité. La vie était
arrêtée, la misère profonde...
«Les classes élevées prenaient en patience ce mal qu'elles espéraient
transitoire, mais le peuple, désillusionné, commençait à se fâcher.
Or il y avait toujours eu, même dans la noblesse, des hommes qui, dès
le début du siècle, avaient adhéré au parti bolcheviste. De plus, des
infiltrations, venues de l'Azerbeidjan, puis de l'Arménie, passées
l'une après l'autre aux Soviets, venaient chaque jour accroître le
nombre des ouvriers et des paysans communistes. Ajoutez que les Turcs
n'étaient pas loin, guettant cette belle proie tant convoitée, qu'ils
avaient occupé Batoum en 1918 et y avaient laissé des agents qui
attendaient leur heure.
«Bref, un beau jour, un groupe bolcheviste, dit-on, fit appel à l'armée
des Soviets. Oh! ceux-ci ne se firent pas prier pour accourir et
n'hésitèrent pas à violer le traité de paix de l'année précédente. Pour
eux, la Géorgie, ce n'était pas le pétrole lui-même puisque les puits
sont à Bakou, mais c'est tout de même le chemin que suit le pétrole à
travers le Caucase pour arriver à Batoum, port d'exportation. Eux aussi
attendaient et guettaient. Ils pénétrèrent en Géorgie à la fois par le
nord et par le sud.
Les Géorgiens se défendirent vaillamment pendant onze jours, puis les
dirigeants menchevistes durent quitter le pays pour se réfugier en
France et le petit peuple accueillit sans trop de révolte le nouveau
régime.
--Mais les classes bourgeoises et intellectuelles?
--Ah! cela, c'est différent. Il y eut un certain nombre d'émigrants. Et
parmi ceux qui sont restés, beaucoup n'acceptent pas encore. Du moins
l'ancienne génération, car la nouvelle commence à s'adapter et, même
dans certaines familles de l'opposition, il y a des jeunes gens qui
occupent des postes dans l'administration soviétique.