Newsky, sont vivantes, animées, parcourues de tramways et de nombreuses
autos; les magasins plus élégants, disposés avec plus de charme
ingénieux qu'à Moscou. Nulle part cette atmosphère fiévreuse et
gravement ardente de la nouvelle capitale. Les dirigeants sont loin.
L'austère Zinoview qui, les premières années, avait écrasé Petrograd
sous sa dictature de fer, a quitté la présidence du soviet et la région
elle-même. La ville respire, s'étire, esquisse un sourire.
Et, par les soirs de fin d'automne, avec ses restaurants qui étalent de
délicates charcuteries, des poissons fumés, des buissons d'écrevisses,
toute la variété des _zakouski_, parés avec un art affriolant; avec ses
théâtres et ses cinémas aux feux bariolés, ses haut-parleurs jetant,
sur la foule qui flâne, airs d'opéras, nouvelles, refrains d'opérette,
Leningrad offre je ne sais quelle grâce frivole, qui est comme un
reflet des anciens jours.
L'activité renaît aussi dans les quartiers ouvriers, dans les
manufactures qui entourent la ville, et, sans avoir retrouvé leur
ancienne prospérité qu'elles devaient surtout aux industries de guerre,
les usines Poutiloff, par exemple, ont augmenté leur production
d'environ soixante pour cent au cours de ces deux ou trois dernières
années.
*
* *
Mais si, à travers les rues au beau dessin logique, les ponts, jetés
au-dessus des canaux qui, de leurs lignes d'acier bleu, découpent
cette Venise du Nord, on parvient à ce qui fut, avant la révolution, le
centre du gouvernement et de la Cour, quel spectacle inouï de majesté
grandiose et de solitude abandonnée!
Plus émouvant peut-être que des ruines. On poursuit depuis deux ou
trois ans la réfection de ce quartier. Des décombres ont été emportés,
des palais reconstruits et, à ce moment même, des ouvriers repavaient
le quai et en réparaient les balustrades. La crise des logements ne
sévit certes pas à Leningrad. Mais si l'on a transformé en admirables
sanatoria, en maisons de repos, les hôtels particuliers et les villas
de ces faubourgs élégants qu'on appelle les Iles, on n'a pu ranimer
encore les édifices naguère consacrés aux services publics. Le corps
intact est là, seulement c'est un corps momifié dont l'âme a disparu.
L'herbe pousse entre les pavés des larges voies. Dans les jardins
merveilleux et négligés où se croisaient jadis cavaliers, amazones,
équipages, promeneurs irréprochables, cadre de choix pour le luxe
de la plus fastueuse aristocratie du monde, on n'aperçoit que des
groupes d'enfants du peuple, sous la conduite de leurs maîtres. Le
long des quais à l'altière ordonnance s'allongent les façades muettes
des monuments dépeuplés où régnaient les ministres et la puissante
bureaucratie de l'Empire.
Et, sur un terre-plein en pente qu'achèvent deux imposants escaliers
de marbre descendant à la Néva, la statue gigantesque et fougueuse de
Pierre le Grand domine bien toujours. Car les Soviets considèrent comme
un des ancêtres de leur pensée le menuisier de Saardam qui travailla
de ses mains, fit tomber la tête des courtisans oisifs et factieux et
lança la Russie sur la voie du progrès économique. Mais, campé sur son
cheval superbement cabré, profil acerbe, geste impérieux, la statue
du grand empereur par Falconet ne désigne qu'un fleuve dont le cours
majestueux et morne n'entraîne plus les milliers de bateaux qu'avait
prévus son rêve.
Quant à l'ancienne place Alexandre-II, devenue la place Rouge, ce n'est
plus qu'un immense désert. A peine, de temps à autre, une bicyclette
au grelot frêle, un vieux drotschki trottinant la traversent-ils. Au
centre, la colonne Alexandre-Ier, qui, les jours de fête, sert de
mât triomphal aux drapeaux soviétiques. D'un côté, le grand édifice
arrondi de l'État-major et sa colonnade Empire, nouvellement restauré
et repeint. De l'autre, énorme, pesante, d'une sinistre couleur de
sang figé, la masse du Palais d'hiver, ancienne résidence des tsars.
On ne l'a pas encore touché: façade écaillée, blessée par les obus,
gouttières qui pendent, balcons rouillés qui s'effritent, il semble,
de ses fenêtres aux pansements de planches, contempler à ses pieds
la petite tribune de bois peint, couleur de sang vif, où parlèrent
dès le début les chefs bolchevistes et d'où s'élança la révolution
d'octobre 1917. D'ailleurs, ô ironie, à laquelle se complaisent les
dirigeants, de cette citadelle tsariste, n'a-t-on pas fait le musée de
la Révolution?
Les musées? Il n'en manque pas à Leningrad.
L'Ermitage seul suffira toujours à attirer vers son sanctuaire les
pèlerins d'art de tous pays. Non seulement n'a-t-il pas perdu un seul
fleuron de sa couronne, mais il s'est prodigieusement enrichi et,
aidés par une jeune et enthousiaste pléiade, les mêmes conservateurs
qu'autrefois veillent sur ses splendeurs. On y voit les plus beaux
Rembrandt qui soient, un admirable Rubens, des chefs-d'œuvre de notre
dix-huitième et des paysagistes de Fontainebleau; enfin, jalousement
gardés dans des chambres blindées, le trésor de Kerch et d'autres
collections uniques de ces arts scythe et sibérien encore si peu
connus, et qui sont parmi les plus anciens et les plus nobles du monde.
De grosses sommes sont consacrées à des acquisitions nouvelles, à
des missions d'art, à des fouilles. Toute la vie, ici, semble s'être
réfugiée et concentrée dans le passé.
*
* *
Dans le souvenir aussi: à une demi-heure de Leningrad se trouve
Tsarkoie Selo, le Versailles russe. Des palais fastueux y sont
mélancoliquement endormis dans des parcs vermeils. Le plus simple est
celui qu'habitaient Nicolas II et sa famille, celui qu'ils quittèrent
pour aller vers leur destin. Rien n'y est changé depuis cette date du
31 juillet 1917 qu'indique encore, sur le bureau du tsar, un calendrier
jaune.
Les appartements, aux meubles modernes sans trop de style ni de
goût, aux tableaux sans génie, aux bibelots naïfs qui n'ont d'autre
mérite que celui de rappeler des dates heureuses, semblent attendre
le retour de bourgeois paisibles, partis pour leurs vacances. Partout
des témoignages d'une existence d'intimité. Une broderie commencée est
pliée sur une table à ouvrage, une aquarelle ébauchée est posée sur
un chevalet. Des livres sont prêts à s'ouvrir. J'en regarde un: c'est
l'_Histoire de la Commune_, par Maxime du Camp.
Dans ce cadre quotidien, un peu mesquin, la lugubre tragédie n'en
paraît-elle pas plus incompréhensible et plus démesurée?
Le vieux serviteur qui nous guide indique dans un salon une grande
tapisserie des Gobelins, représentant Marie-Antoinette debout, en face
du portrait en pied de la tsarine:
--C'est elle qui a choisi cette tapisserie à Paris, dit-il; elle la
regardait souvent.
Elle la regarde toujours, et dans le soir qui tombe, ce tête-à-tête des
deux souveraines, au sort si effroyablement pareil, étreint et glace le
cœur.
Dans la salle en rotonde, dont une porte-fenêtre est ouverte sur des
allées en ogives d'or, le vieux dit encore avec solennité:
--C'est par cette porte qu'Alexandre Ier entra dans le palais, par
cette même porte qu'en est sorti Nicolas...
Puis les chambres d'enfants: dans celles des jeunes filles, au-dessus
des lits blancs, ces images puériles, ces œufs de Pâques aux glands de
soie, ces petits tambourins, ces étoiles frisées d'argent enlevés aux
arbres de Noël; dans celle du tsarévitch, cette auto de bois, cette
patinette, ce gros ours de peluche au museau tout usé qui ouvre les
bras sur le vide, tous ces témoignages touchants d'enfances innocentes
et choyées, non, c'est trop poignant, on ne peut plus, il faut sortir,
il faut respirer...
Dehors, dans les jardins des belles villas changées en maisons de
convalescence, en écoles de plein air, les yeux vifs, les joues roses,
des bandes de gamins, de gamines jouent et courent. Car Tsarkoie Selo
s'appelle maintenant Dietkoie Selo, le village des enfants, et il y
en aura bientôt par milliers qui viendront ici trouver la santé, la
gaieté. C'est parfait.
Mais pourquoi faut-il qu'à travers leurs rires et leurs cris de joie on
entende les cris--de souffrance et de terreur ceux-là, d'autres enfants
qui, n'ayant commis que le crime de naître, furent si inutilement et
sauvagement massacrés?
XXX
DE LA NEIGE AUX PALMIERS
Retour à Moscou, puis départ vers le Caucase--près de quatre jours de
route jusqu'à Bakou, sur cette Caspienne qui fait, là-bas, cavalier
seul entre les ultimes montagnes de l'Europe et les grands déserts
fauves de l'Asie.
Pendant plus de cinquante heures, le train, l'un des meilleurs de
l'Union, trace d'abord tout droit son sillage à travers l'immense mer
des steppes aux longues et monotones ondulations de blé vert, dont les
villages de bois gris sont les cargos, les moulins à vent, les barques
mâtées, les églises, les phares blancs aux lanternes en bulbes. Ce
blé, qui passera l'hiver sous la neige et blondira dès l'explosion du
printemps si court, il y en a là plus que dans la France entière. Et
les mêmes convois qui, en ce moment, emportent par milliers des wagons
de choux admirablement pommés, passant aux fenêtres leurs rondes têtes
joufflues, charrieront les sacs de grain à travers toutes les veines de
la Russie.
A Moscou, c'était l'âpre hiver, soudain survenu: ciel noir, neige
cinglante, bise qui hurle et mord. A Kharkow, sous un grand ciel clair,
c'est encore l'automne aux bouleaux d'or cloutés d'argent, aux érables
roses comme des pêchers en fleurs. A Rostow, c'est toujours l'été, une
tiède soirée d'été pleine d'odeurs marines envoyées par la toute petite
mer d'Azow et qui sentent bon les vacances et les heureux loisirs. On
débite sur le quai des poissons fumés couleur d'ambre, gros comme des
petits veaux, et la foule, aux modes attardées--on y voit des femmes
à robes assez longues, à hautes cannes et à talons rouges--venue pour
contempler les étrangers, flâne et bruisse avec une aimable nonchalance.
Puis, le lendemain matin, ayant piqué du nez contre la dure échine du
Caucase, le train, tournant le dos à la mer Noire, à l'Europe, s'en va,
courant, vers la Caspienne.
Un véritable caravansérail, ce train, mais où on mène une vie
confortable et ordonnée. Dans chaque voiture, deux serviteurs empressés
et souriants: l'un propose sans cesse du thé et des gâteaux, l'autre
ne cesse de balayer et d'essuyer avec passion. De temps à autre, on
peut se dégourdir les jambes aux stations. Des voyageurs courent avec
leur samovar au robinet d'eau chaude de la machine. D'autres font leur
marché, achètent œufs, poulets rôtis, fruits et des bottes de radis
roses, fermes et piquants à souhait, à des paysans tout en poils, leurs
yeux et leur nez camard retroussés par le plus narquois des rires; des
enfants loqueteux, des chiens gris, museau pointu, maigres flancs de
loup, rôdent et flairent, cherchant leur vie.
Vers trois heures, tout le monde se réunit pour le copieux dîner
russe dans le vaste restaurant aux voûtes d'acajou cintré, aux larges
fauteuils tournants. Il y a une tribu de Persans qui retournent chez
eux _via_ Bakou-Inzeli, et vivent, traînant des babouches, sans col,
leurs faces rondes et luisantes chaque jour plus barbouillées de barbe.
Une jeune Persane, après six mois de Paris et de Londres, se lamente
en songeant au voile épais, véritable masque en crin de cheval, sous
lequel, dès la frontière natale, elle devra se cacher.
Il y a, obèse et rouge, un docteur allemand de Tiflis et sa smala; à
chaque gare, il vole aux provisions et revient brandissant par les
pattes, des poulets rôtis, tandis que ses gamins sautent en poussant
des cris de petits goélands. Un autre Allemand, ancien propriétaire de
mines de pétrole que les bolcheviks ont confisquées, ne cesse d'exhaler
sa colère contre ce régime de voleurs.
Il y a encore une demi-douzaine de très jeunes et très graves
fonctionnaires soviétiques, blouses de serge bleue bien brossées,
ceintures de cuir, bottes luisantes. Ils se contentent d'eau minérale
ou de thé, et s'ils ne discutent pas, ils ouvrent leurs portefeuilles
à serrures, saisissent un des deux stylos qui les décorent et, même en
mangeant, se plongent dans des dossiers.
Enfin, il y a un vieux gentleman anglais qui, tous les matins, sort de
son coupé un visage d'une fraîcheur de rose, dans un col blanc comme un
papier de fleuriste. Il vit depuis trente-huit ans en Perse et surtout
au Caucase, et revient d'un long congé en Angleterre.
Nous parlons de cette Transcaucasie, pont naturel entre l'Europe
et l'Asie et dont l'importance est primordiale. D'abord par ses
richesses. Agricole: blé, vigne, coton, thé, soie, olives, tabac, bois
en quantités formidables. Minérale: du naphte, plus qu'il n'y en a dans
toute l'Europe; des mines de tous genres, presque inexploitées encore:
charbon, cuivre, zinc, fer, antimoine, soufre; le plus considérable
gisement de manganèse qui soit au monde et deux cents sources d'eaux
minérales parmi les plus radioactives.
Importante encore, et surtout, cette Transcaucasie, par sa situation
géographique: c'est, par l'excellent chemin de fer qui, le long de
la chaîne de montagnes, relie la Caspienne à la mer Noire, le plus
court chemin de transit pour tout le trafic asiatique, pour la Perse,
l'Afghanistan et les immenses territoires au nord de ces pays. Route
commerciale qui peut, à l'occasion, se muer en redoutable route
stratégique...
Mon Anglais a, depuis la guerre, assisté à tous les bouleversements
variés qui s'y sont succédé avec une rapidité de films. Il en parle
avec bon sens et équité:
--Drôle de pays! fait-il; dans les montagnes, plus de cinquante
races, cinquante dialectes, cinquante façons de ne pas s'entendre...
Mais trois peuples surtout, si différents de caractère, de langue,
de religion: les Tartares de l'Azerbeidjan, Turcs de l'Orient,
agriculteurs, nomades et musulmans; les Géorgiens, des guerriers
surtout, artistes et fastueux et qui pratiquent la religion de rite
grec; enfin, les Arméniens, commerçants dans l'âme, âpres au travail
et au gain, avec leur religion nationale et leur _catholixos_ qui est
leur pape. Autrefois ces trois peuples ne cessaient de se battre. La
politique tsariste consistait d'ailleurs à les diviser pour régner.
Maintenant peut-être se haïssent-ils toujours, mais, avec le système
bolchevique, ils ne peuvent plus se le prouver...
*
* *
Tout à coup, voici l'Elbrouz, géant du Caucase. Il dresse dans le
ciel de saphir sa tête altière coiffée en pointe d'un casque de neige
éclatant. L'air est léger, mousseux comme cette eau de Narzan qu'aux
stations on boit dans des kiosques à dentelles de bois vert. Le soleil
tiédit. Les petits Allemands échangent leurs chandails de laine contre
des costumes de toile. Les pastèques s'amoncellent sur les quais comme
des boas enlacés. Les villages ne sont plus en bois gris, mais en
brique rose.
Mais dans les gares, soudain, quelles silhouettes farouches! Ensachés
dans des peaux de mouton, faces ravinées et crasseuses sous d'énormes
bonnets dont la laine pendante se mêle aux mèches rudes et aux barbes
embrouillées, quelles sont ces gens qui nous dévisagent de leurs
petits yeux durs? Ils ont de si belles trognes de brigands qu'on se
demande s'ils sont vrais, si on ne les a pas camouflés pour le cinéma.
Nullement, car des soldats armés jusqu'aux dents escaladent le train. A
deux reprises, ce mois-ci, il fut attaqué, les voyageurs détroussés...
Encore une nuit. A l'aube, je soulève mon rideau: un immense ciel
lumineux, un immense désert de sable rose et soyeux, deux palmiers qui
agitent doucement leur éventail vert, et, derrière un homme en robe de
bure brune, un grand bâton à la main, comme les bergers de l'Histoire
Sainte, quoi donc? Un chameau cocasse, qui nous regarde, l'air si
distingué! Il ne lui manque qu'un face-à-main...
Cette fois, c'est bien l'Asie.
XXXI
BAKOU, CAPITALE DU PÉTROLE EUROPÉEN
Quelques heures encore le train roule à travers l'immense désert fauve.
Tout à coup, dans le ciel de clair azur, là-bas, à l'horizon, voici de
lourds nuages couleur de soufre couronnant une forêt de grands sapins
noirs qui, serrés en sombre et dure armée, descendent jusqu'à la mer
huileuse où d'énormes éléphants baignent leur ventre gris. Autour de la
baie, une autre armée de bateaux noirs, soufflant des fumées grasses,
une autre forêt de mâts pressés. Au centre, étagée sur d'arides
collines qu'escaladent avec énergie des maisons sèches aux toits plats,
une ville. Une âcre odeur de garage se répand au loin, envahit nez et
gorge, fait pleurer les yeux.
Qu'est-ce donc? La presqu'île d'Apchéron, me dit-on. Apchéron,
Achéron... L'enfer, alors? Non, mais quelque chose de presque aussi
considérable: ces sapins sont des _derricks_--les chevalements qui
surmontent les puits d'extraction--ces éléphants, des tanks géants;
cette flotte est composée de bateaux-réservoirs; cette ville, c'est
Bakou, capitale de l'Azerbeidjan, capitale aussi du pétrole, et qui
en produit à elle seule plus que l'Europe entière. Le pétrole, chef
du mouvement, seigneur de la vitesse, pour lequel des peuples luttent
par l'argent et par le fer; maître de la paix et de la guerre, roi des
temps modernes...
Bakou, jadis une ville de milliardaires. Il y avait là des sociétés
allemandes, anglaises, françaises, turques; il y avait la puissante
compagnie Nobel et les raffineries Rothschild. Suivant l'ordinaire et
sommaire procédé, toutes ont été «nationalisées». Il n'existe plus
maintenant qu'un unique propriétaire: l'État soviétique. Qu'a-t-il fait
de Bakou?
*
* *
Au _Narcomindiel_ de la ville, on me dit:
--Le camarade Sérébrovsky, directeur de l'_Asnieft_, le trust local,
vient d'être nommé directeur général des pétroles pour l'U. R. S. S.
Avant de quitter Bakou, il fait demain, en train spécial, une dernière
tournée. Il vous invite à l'accompagner.
A l'heure dite, un ingénieur vient me chercher. Nous partons en auto.
--Je suis un «sans-parti», me déclare-t-il tout de suite, et, avant la
révolution, j'étais déjà attaché à l'une des sociétés. Un des mérites
de Sérébrovsky est d'avoir su lutter contre vents et marées pour
conserver les techniciens d'autrefois. Ce n'est pas son seul mérite...
Et il me parle de son chef avec enthousiasme. Il y a vingt ans,
paraît-il, ce dernier était tout jeune ouvrier à Bakou. Comment? On ne
sait trop, mais il parvint à faire ses études en Belgique, à voyager
un peu partout en travaillant de ses mains. Avant la guerre, il était
déjà ingénieur ici; il y revint après la révolution, s'éleva très vite,
s'imposa.
--Un as, conclut mon guide, et si bon, si simple! N'importe où, il
pourrait gagner des millions et il se contente de deux cent cinquante
roubles par mois, le maximum des appointements pour les communistes,
beaucoup moins que la plupart de ses subordonnés...
L'auto stoppe devant un trottoir. Un homme en veste de cuir écorchée
et jaunie, aux souliers rapiécés, nous salue en effleurant des doigts
la visière de sa vieille casquette, et saute à côté du chauffeur. Un
camarade en chômage, sans doute.
Quelques minutes encore et nous voici devant le train spécial qui
nous attend. Une quinzaine d'ingénieurs d'une sobre élégance sont là,
au port d'armes, et se découvrent soudain, tous à la fois, d'un air
déférent. Le chauffeur aux souliers rapiécés s'avance, souriant, la
main tendue. Jeune--trente-huit ans au plus--un visage fin et fatigué
d'intellectuel, des yeux très clairs et tristes, des mains d'ouvrier:
c'est Sérébrovsky.
*
* *
Pendant trois heures, le train décrit un large circuit de cent vingt
verstes--cent quarante kilomètres--à travers le plus formidable,
le plus prodigieusement étrange des paysages: forêts dantesques de
_derricks_ dont les pyramides de bois ajouré se déroulent à l'infini
jusqu'à l'horizon où elles s'évanouissent sous des vapeurs cuivrées.
Tantôt leurs sombres cohortes se mirent dans de singuliers étangs
noirs, aux eaux lourdes et fuligineuses, moirées de pourpre et de
rouille, paysage romantique ou martien; tantôt elles longent des
rivières où l'eau se mêle au naphte, ou bien elles s'enfuient pour
céder la place à des avenues de réservoirs pansus où le pétrole extrait
des puits est emmagasiné, à de gigantesques usines d'où s'échappent de
puissants vrombissements, à des petites villes.
Debout sur l'avant du train, M. Sérébrovsky me donne, en français, en
anglais, de brèves indications: ici, de vieux puits abandonnés; là,
tout un quartier neuf où des puits fonctionnent depuis plus ou moins
longtemps; là encore, des kilomètres où l'on pratique des travaux de
forage, d'autres travaux de sondages pour découvrir la nappe de pétrole.
--On a pu, me dit-il, réaliser de grands progrès dans ces travaux et
dans l'outillage. Le nombre des pompes profondes, insignifiant avant
la révolution, a depuis longtemps dépassé deux mille; des machines
mobiles sont utilisées pour le nettoyage des puits; on a introduit un
système de captage pour les sources jaillissantes, les _gushers_, ce
qui a amené une sérieuse économie de naphte et empêche l'évaporation
de ses parties légères. Enfin, des stations électriques nouvellement
construites fournissent l'énergie à quatre-vingt-quinze pour cent des
puits, proportion qui, non seulement n'a été atteinte nulle part, mais
dépasse celle des gisements pétrolifères américains.
«Tout cela, conclut-il laconiquement, aurait été impossible à
obtenir avec les propriétés privées. Voilà les avantages de la
nationalisation...
Au passage, il me désigne des usines de tous genres dont beaucoup sont
neuves, d'autres en construction: raffineries pour la kérosine, la
benzine, les huiles de graissage, cimenteries, stations électriques et
radio-électriques, constructions mécaniques, usines métallurgiques où
l'on utilise tous les déchets métalliques, et où fonctionnent des fours
Martin--un monde!
--Ici, nous ne laissons rien perdre, dit Sérébrovsky.
*
* *
De temps à autre, le train s'arrête. Nous parcourons hangars,
chantiers, ateliers de réparations, dépôts de machines, admirons de
jolis trains électriques tout neufs; partout le chef inspecte de
son clair regard aigu, cause avec les ingénieurs, serre la main des
ouvriers qui le regardent, s'adressent à lui sans timidité. Avec une
compatissante affection aussi, car il a perdu sa jeune femme, il y a
quelques jours. De là sa tristesse.
--Vous avez maigri, lui dit l'un d'eux.
--Que ferons-nous sans vous? ajoute un autre, les larmes aux yeux.
Et c'est de ces travailleurs qu'il me parle ensuite, soulignant ce
qui a été fait, ce que l'on espère accomplir encore. Ils sont près
de 50.000, 53 % de Russes, 35 % de Turcs; le salaire moyen est de 78
roubles, mais les ouvriers qualifiés gagnent bien davantage.
Nous traversons plusieurs des neuf villes semées à travers
l'exploitation: Tcherni-Gorod, la Ville-Noire, Belu-Gorod, la
Ville-Blanche, Binagadi, Balachani, d'autres encore; chacune a sa
petite gare, pareille à un chalet suisse. Autour des vieilles et
horribles maisonnettes d'autrefois, poussent d'élégants cottages aux
formes variées, aux larges baies vitrées, aux jardinets attendrissants
où, soignées avec amour, quelques fleurs s'efforcent de vivre dans
cette âcre atmosphère. Des rues, des avenues s'ébauchent, ourlées
d'embryons d'arbres. Là s'élèvent aussi des groupes d'écoles toutes
neuves, des maisons communes avec leurs clubs, des crèches, des
garderies. Au centre, un grand hôpital modèle. Autour, des terrains de
sports.
M'indiquant un point de l'horizon où, à travers la fumée, transparaît
la robe bleue de la mer:
--A dix kilomètres d'ici, fait encore Sérébrovsky, se trouve une plage,
autrefois très à la mode. Les hôtels et les villas réservés alors
aux millionnaires servent maintenant de maisons de convalescence à
nos travailleurs, de maisons de repos pour leurs vacances, d'écoles
pour les enfants délicats. Dans les montagnes, nous avons aussi des
sanatoria pour tuberculeux...
Il se tait, mais un éclair d'émotion passe dans les yeux bleus si
tristes. Et je me rappelle qu'on me disait de lui tout à l'heure: