Dehors, les rues centrales, groupées autour de la belle Perspective

Newsky, sont vivantes, animées, parcourues de tramways et de nombreuses

autos; les magasins plus élégants, disposés avec plus de charme

ingénieux qu'à Moscou. Nulle part cette atmosphère fiévreuse et

gravement ardente de la nouvelle capitale. Les dirigeants sont loin.

L'austère Zinoview qui, les premières années, avait écrasé Petrograd

sous sa dictature de fer, a quitté la présidence du soviet et la région

elle-même. La ville respire, s'étire, esquisse un sourire.

Et, par les soirs de fin d'automne, avec ses restaurants qui étalent de

délicates charcuteries, des poissons fumés, des buissons d'écrevisses,

toute la variété des _zakouski_, parés avec un art affriolant; avec ses

théâtres et ses cinémas aux feux bariolés, ses haut-parleurs jetant,

sur la foule qui flâne, airs d'opéras, nouvelles, refrains d'opérette,

Leningrad offre je ne sais quelle grâce frivole, qui est comme un

reflet des anciens jours.

L'activité renaît aussi dans les quartiers ouvriers, dans les

manufactures qui entourent la ville, et, sans avoir retrouvé leur

ancienne prospérité qu'elles devaient surtout aux industries de guerre,

les usines Poutiloff, par exemple, ont augmenté leur production

d'environ soixante pour cent au cours de ces deux ou trois dernières

années.

*

* *

Mais si, à travers les rues au beau dessin logique, les ponts, jetés

au-dessus des canaux qui, de leurs lignes d'acier bleu, découpent

cette Venise du Nord, on parvient à ce qui fut, avant la révolution, le

centre du gouvernement et de la Cour, quel spectacle inouï de majesté

grandiose et de solitude abandonnée!

Plus émouvant peut-être que des ruines. On poursuit depuis deux ou

trois ans la réfection de ce quartier. Des décombres ont été emportés,

des palais reconstruits et, à ce moment même, des ouvriers repavaient

le quai et en réparaient les balustrades. La crise des logements ne

sévit certes pas à Leningrad. Mais si l'on a transformé en admirables

sanatoria, en maisons de repos, les hôtels particuliers et les villas

de ces faubourgs élégants qu'on appelle les Iles, on n'a pu ranimer

encore les édifices naguère consacrés aux services publics. Le corps

intact est là, seulement c'est un corps momifié dont l'âme a disparu.

L'herbe pousse entre les pavés des larges voies. Dans les jardins

merveilleux et négligés où se croisaient jadis cavaliers, amazones,

équipages, promeneurs irréprochables, cadre de choix pour le luxe

de la plus fastueuse aristocratie du monde, on n'aperçoit que des

groupes d'enfants du peuple, sous la conduite de leurs maîtres. Le

long des quais à l'altière ordonnance s'allongent les façades muettes

des monuments dépeuplés où régnaient les ministres et la puissante

bureaucratie de l'Empire.

Et, sur un terre-plein en pente qu'achèvent deux imposants escaliers

de marbre descendant à la Néva, la statue gigantesque et fougueuse de

Pierre le Grand domine bien toujours. Car les Soviets considèrent comme

un des ancêtres de leur pensée le menuisier de Saardam qui travailla

de ses mains, fit tomber la tête des courtisans oisifs et factieux et

lança la Russie sur la voie du progrès économique. Mais, campé sur son

cheval superbement cabré, profil acerbe, geste impérieux, la statue

du grand empereur par Falconet ne désigne qu'un fleuve dont le cours

majestueux et morne n'entraîne plus les milliers de bateaux qu'avait

prévus son rêve.

Quant à l'ancienne place Alexandre-II, devenue la place Rouge, ce n'est

plus qu'un immense désert. A peine, de temps à autre, une bicyclette

au grelot frêle, un vieux drotschki trottinant la traversent-ils. Au

centre, la colonne Alexandre-Ier, qui, les jours de fête, sert de

mât triomphal aux drapeaux soviétiques. D'un côté, le grand édifice

arrondi de l'État-major et sa colonnade Empire, nouvellement restauré

et repeint. De l'autre, énorme, pesante, d'une sinistre couleur de

sang figé, la masse du Palais d'hiver, ancienne résidence des tsars.

On ne l'a pas encore touché: façade écaillée, blessée par les obus,

gouttières qui pendent, balcons rouillés qui s'effritent, il semble,

de ses fenêtres aux pansements de planches, contempler à ses pieds

la petite tribune de bois peint, couleur de sang vif, où parlèrent

dès le début les chefs bolchevistes et d'où s'élança la révolution

d'octobre 1917. D'ailleurs, ô ironie, à laquelle se complaisent les

dirigeants, de cette citadelle tsariste, n'a-t-on pas fait le musée de

la Révolution?

Les musées? Il n'en manque pas à Leningrad.

L'Ermitage seul suffira toujours à attirer vers son sanctuaire les

pèlerins d'art de tous pays. Non seulement n'a-t-il pas perdu un seul

fleuron de sa couronne, mais il s'est prodigieusement enrichi et,

aidés par une jeune et enthousiaste pléiade, les mêmes conservateurs

qu'autrefois veillent sur ses splendeurs. On y voit les plus beaux

Rembrandt qui soient, un admirable Rubens, des chefs-d'œuvre de notre

dix-huitième et des paysagistes de Fontainebleau; enfin, jalousement

gardés dans des chambres blindées, le trésor de Kerch et d'autres

collections uniques de ces arts scythe et sibérien encore si peu

connus, et qui sont parmi les plus anciens et les plus nobles du monde.

De grosses sommes sont consacrées à des acquisitions nouvelles, à

des missions d'art, à des fouilles. Toute la vie, ici, semble s'être

réfugiée et concentrée dans le passé.

*

* *

Dans le souvenir aussi: à une demi-heure de Leningrad se trouve

Tsarkoie Selo, le Versailles russe. Des palais fastueux y sont

mélancoliquement endormis dans des parcs vermeils. Le plus simple est

celui qu'habitaient Nicolas II et sa famille, celui qu'ils quittèrent

pour aller vers leur destin. Rien n'y est changé depuis cette date du

31 juillet 1917 qu'indique encore, sur le bureau du tsar, un calendrier

jaune.

Les appartements, aux meubles modernes sans trop de style ni de

goût, aux tableaux sans génie, aux bibelots naïfs qui n'ont d'autre

mérite que celui de rappeler des dates heureuses, semblent attendre

le retour de bourgeois paisibles, partis pour leurs vacances. Partout

des témoignages d'une existence d'intimité. Une broderie commencée est

pliée sur une table à ouvrage, une aquarelle ébauchée est posée sur

un chevalet. Des livres sont prêts à s'ouvrir. J'en regarde un: c'est

l'_Histoire de la Commune_, par Maxime du Camp.

Dans ce cadre quotidien, un peu mesquin, la lugubre tragédie n'en

paraît-elle pas plus incompréhensible et plus démesurée?

Le vieux serviteur qui nous guide indique dans un salon une grande

tapisserie des Gobelins, représentant Marie-Antoinette debout, en face

du portrait en pied de la tsarine:

--C'est elle qui a choisi cette tapisserie à Paris, dit-il; elle la

regardait souvent.

Elle la regarde toujours, et dans le soir qui tombe, ce tête-à-tête des

deux souveraines, au sort si effroyablement pareil, étreint et glace le

cœur.

Dans la salle en rotonde, dont une porte-fenêtre est ouverte sur des

allées en ogives d'or, le vieux dit encore avec solennité:

--C'est par cette porte qu'Alexandre Ier entra dans le palais, par

cette même porte qu'en est sorti Nicolas...

Puis les chambres d'enfants: dans celles des jeunes filles, au-dessus

des lits blancs, ces images puériles, ces œufs de Pâques aux glands de

soie, ces petits tambourins, ces étoiles frisées d'argent enlevés aux

arbres de Noël; dans celle du tsarévitch, cette auto de bois, cette

patinette, ce gros ours de peluche au museau tout usé qui ouvre les

bras sur le vide, tous ces témoignages touchants d'enfances innocentes

et choyées, non, c'est trop poignant, on ne peut plus, il faut sortir,

il faut respirer...

Dehors, dans les jardins des belles villas changées en maisons de

convalescence, en écoles de plein air, les yeux vifs, les joues roses,

des bandes de gamins, de gamines jouent et courent. Car Tsarkoie Selo

s'appelle maintenant Dietkoie Selo, le village des enfants, et il y

en aura bientôt par milliers qui viendront ici trouver la santé, la

gaieté. C'est parfait.

Mais pourquoi faut-il qu'à travers leurs rires et leurs cris de joie on

entende les cris--de souffrance et de terreur ceux-là, d'autres enfants

qui, n'ayant commis que le crime de naître, furent si inutilement et

sauvagement massacrés?

XXX

DE LA NEIGE AUX PALMIERS

Retour à Moscou, puis départ vers le Caucase--près de quatre jours de

route jusqu'à Bakou, sur cette Caspienne qui fait, là-bas, cavalier

seul entre les ultimes montagnes de l'Europe et les grands déserts

fauves de l'Asie.

Pendant plus de cinquante heures, le train, l'un des meilleurs de

l'Union, trace d'abord tout droit son sillage à travers l'immense mer

des steppes aux longues et monotones ondulations de blé vert, dont les

villages de bois gris sont les cargos, les moulins à vent, les barques

mâtées, les églises, les phares blancs aux lanternes en bulbes. Ce

blé, qui passera l'hiver sous la neige et blondira dès l'explosion du

printemps si court, il y en a là plus que dans la France entière. Et

les mêmes convois qui, en ce moment, emportent par milliers des wagons

de choux admirablement pommés, passant aux fenêtres leurs rondes têtes

joufflues, charrieront les sacs de grain à travers toutes les veines de

la Russie.

A Moscou, c'était l'âpre hiver, soudain survenu: ciel noir, neige

cinglante, bise qui hurle et mord. A Kharkow, sous un grand ciel clair,

c'est encore l'automne aux bouleaux d'or cloutés d'argent, aux érables

roses comme des pêchers en fleurs. A Rostow, c'est toujours l'été, une

tiède soirée d'été pleine d'odeurs marines envoyées par la toute petite

mer d'Azow et qui sentent bon les vacances et les heureux loisirs. On

débite sur le quai des poissons fumés couleur d'ambre, gros comme des

petits veaux, et la foule, aux modes attardées--on y voit des femmes

à robes assez longues, à hautes cannes et à talons rouges--venue pour

contempler les étrangers, flâne et bruisse avec une aimable nonchalance.

Puis, le lendemain matin, ayant piqué du nez contre la dure échine du

Caucase, le train, tournant le dos à la mer Noire, à l'Europe, s'en va,

courant, vers la Caspienne.

Un véritable caravansérail, ce train, mais où on mène une vie

confortable et ordonnée. Dans chaque voiture, deux serviteurs empressés

et souriants: l'un propose sans cesse du thé et des gâteaux, l'autre

ne cesse de balayer et d'essuyer avec passion. De temps à autre, on

peut se dégourdir les jambes aux stations. Des voyageurs courent avec

leur samovar au robinet d'eau chaude de la machine. D'autres font leur

marché, achètent œufs, poulets rôtis, fruits et des bottes de radis

roses, fermes et piquants à souhait, à des paysans tout en poils, leurs

yeux et leur nez camard retroussés par le plus narquois des rires; des

enfants loqueteux, des chiens gris, museau pointu, maigres flancs de

loup, rôdent et flairent, cherchant leur vie.

Vers trois heures, tout le monde se réunit pour le copieux dîner

russe dans le vaste restaurant aux voûtes d'acajou cintré, aux larges

fauteuils tournants. Il y a une tribu de Persans qui retournent chez

eux _via_ Bakou-Inzeli, et vivent, traînant des babouches, sans col,

leurs faces rondes et luisantes chaque jour plus barbouillées de barbe.

Une jeune Persane, après six mois de Paris et de Londres, se lamente

en songeant au voile épais, véritable masque en crin de cheval, sous

lequel, dès la frontière natale, elle devra se cacher.

Il y a, obèse et rouge, un docteur allemand de Tiflis et sa smala; à

chaque gare, il vole aux provisions et revient brandissant par les

pattes, des poulets rôtis, tandis que ses gamins sautent en poussant

des cris de petits goélands. Un autre Allemand, ancien propriétaire de

mines de pétrole que les bolcheviks ont confisquées, ne cesse d'exhaler

sa colère contre ce régime de voleurs.

Il y a encore une demi-douzaine de très jeunes et très graves

fonctionnaires soviétiques, blouses de serge bleue bien brossées,

ceintures de cuir, bottes luisantes. Ils se contentent d'eau minérale

ou de thé, et s'ils ne discutent pas, ils ouvrent leurs portefeuilles

à serrures, saisissent un des deux stylos qui les décorent et, même en

mangeant, se plongent dans des dossiers.

Enfin, il y a un vieux gentleman anglais qui, tous les matins, sort de

son coupé un visage d'une fraîcheur de rose, dans un col blanc comme un

papier de fleuriste. Il vit depuis trente-huit ans en Perse et surtout

au Caucase, et revient d'un long congé en Angleterre.

Nous parlons de cette Transcaucasie, pont naturel entre l'Europe

et l'Asie et dont l'importance est primordiale. D'abord par ses

richesses. Agricole: blé, vigne, coton, thé, soie, olives, tabac, bois

en quantités formidables. Minérale: du naphte, plus qu'il n'y en a dans

toute l'Europe; des mines de tous genres, presque inexploitées encore:

charbon, cuivre, zinc, fer, antimoine, soufre; le plus considérable

gisement de manganèse qui soit au monde et deux cents sources d'eaux

minérales parmi les plus radioactives.

Importante encore, et surtout, cette Transcaucasie, par sa situation

géographique: c'est, par l'excellent chemin de fer qui, le long de

la chaîne de montagnes, relie la Caspienne à la mer Noire, le plus

court chemin de transit pour tout le trafic asiatique, pour la Perse,

l'Afghanistan et les immenses territoires au nord de ces pays. Route

commerciale qui peut, à l'occasion, se muer en redoutable route

stratégique...

Mon Anglais a, depuis la guerre, assisté à tous les bouleversements

variés qui s'y sont succédé avec une rapidité de films. Il en parle

avec bon sens et équité:

--Drôle de pays! fait-il; dans les montagnes, plus de cinquante

races, cinquante dialectes, cinquante façons de ne pas s'entendre...

Mais trois peuples surtout, si différents de caractère, de langue,

de religion: les Tartares de l'Azerbeidjan, Turcs de l'Orient,

agriculteurs, nomades et musulmans; les Géorgiens, des guerriers

surtout, artistes et fastueux et qui pratiquent la religion de rite

grec; enfin, les Arméniens, commerçants dans l'âme, âpres au travail

et au gain, avec leur religion nationale et leur _catholixos_ qui est

leur pape. Autrefois ces trois peuples ne cessaient de se battre. La

politique tsariste consistait d'ailleurs à les diviser pour régner.

Maintenant peut-être se haïssent-ils toujours, mais, avec le système

bolchevique, ils ne peuvent plus se le prouver...

*

* *

Tout à coup, voici l'Elbrouz, géant du Caucase. Il dresse dans le

ciel de saphir sa tête altière coiffée en pointe d'un casque de neige

éclatant. L'air est léger, mousseux comme cette eau de Narzan qu'aux

stations on boit dans des kiosques à dentelles de bois vert. Le soleil

tiédit. Les petits Allemands échangent leurs chandails de laine contre

des costumes de toile. Les pastèques s'amoncellent sur les quais comme

des boas enlacés. Les villages ne sont plus en bois gris, mais en

brique rose.

Mais dans les gares, soudain, quelles silhouettes farouches! Ensachés

dans des peaux de mouton, faces ravinées et crasseuses sous d'énormes

bonnets dont la laine pendante se mêle aux mèches rudes et aux barbes

embrouillées, quelles sont ces gens qui nous dévisagent de leurs

petits yeux durs? Ils ont de si belles trognes de brigands qu'on se

demande s'ils sont vrais, si on ne les a pas camouflés pour le cinéma.

Nullement, car des soldats armés jusqu'aux dents escaladent le train. A

deux reprises, ce mois-ci, il fut attaqué, les voyageurs détroussés...

Encore une nuit. A l'aube, je soulève mon rideau: un immense ciel

lumineux, un immense désert de sable rose et soyeux, deux palmiers qui

agitent doucement leur éventail vert, et, derrière un homme en robe de

bure brune, un grand bâton à la main, comme les bergers de l'Histoire

Sainte, quoi donc? Un chameau cocasse, qui nous regarde, l'air si

distingué! Il ne lui manque qu'un face-à-main...

Cette fois, c'est bien l'Asie.

XXXI

BAKOU, CAPITALE DU PÉTROLE EUROPÉEN

Quelques heures encore le train roule à travers l'immense désert fauve.

Tout à coup, dans le ciel de clair azur, là-bas, à l'horizon, voici de

lourds nuages couleur de soufre couronnant une forêt de grands sapins

noirs qui, serrés en sombre et dure armée, descendent jusqu'à la mer

huileuse où d'énormes éléphants baignent leur ventre gris. Autour de la

baie, une autre armée de bateaux noirs, soufflant des fumées grasses,

une autre forêt de mâts pressés. Au centre, étagée sur d'arides

collines qu'escaladent avec énergie des maisons sèches aux toits plats,

une ville. Une âcre odeur de garage se répand au loin, envahit nez et

gorge, fait pleurer les yeux.

Qu'est-ce donc? La presqu'île d'Apchéron, me dit-on. Apchéron,

Achéron... L'enfer, alors? Non, mais quelque chose de presque aussi

considérable: ces sapins sont des _derricks_--les chevalements qui

surmontent les puits d'extraction--ces éléphants, des tanks géants;

cette flotte est composée de bateaux-réservoirs; cette ville, c'est

Bakou, capitale de l'Azerbeidjan, capitale aussi du pétrole, et qui

en produit à elle seule plus que l'Europe entière. Le pétrole, chef

du mouvement, seigneur de la vitesse, pour lequel des peuples luttent

par l'argent et par le fer; maître de la paix et de la guerre, roi des

temps modernes...

Bakou, jadis une ville de milliardaires. Il y avait là des sociétés

allemandes, anglaises, françaises, turques; il y avait la puissante

compagnie Nobel et les raffineries Rothschild. Suivant l'ordinaire et

sommaire procédé, toutes ont été «nationalisées». Il n'existe plus

maintenant qu'un unique propriétaire: l'État soviétique. Qu'a-t-il fait

de Bakou?

*

* *

Au _Narcomindiel_ de la ville, on me dit:

--Le camarade Sérébrovsky, directeur de l'_Asnieft_, le trust local,

vient d'être nommé directeur général des pétroles pour l'U. R. S. S.

Avant de quitter Bakou, il fait demain, en train spécial, une dernière

tournée. Il vous invite à l'accompagner.

A l'heure dite, un ingénieur vient me chercher. Nous partons en auto.

--Je suis un «sans-parti», me déclare-t-il tout de suite, et, avant la

révolution, j'étais déjà attaché à l'une des sociétés. Un des mérites

de Sérébrovsky est d'avoir su lutter contre vents et marées pour

conserver les techniciens d'autrefois. Ce n'est pas son seul mérite...

Et il me parle de son chef avec enthousiasme. Il y a vingt ans,

paraît-il, ce dernier était tout jeune ouvrier à Bakou. Comment? On ne

sait trop, mais il parvint à faire ses études en Belgique, à voyager

un peu partout en travaillant de ses mains. Avant la guerre, il était

déjà ingénieur ici; il y revint après la révolution, s'éleva très vite,

s'imposa.

--Un as, conclut mon guide, et si bon, si simple! N'importe où, il

pourrait gagner des millions et il se contente de deux cent cinquante

roubles par mois, le maximum des appointements pour les communistes,

beaucoup moins que la plupart de ses subordonnés...

L'auto stoppe devant un trottoir. Un homme en veste de cuir écorchée

et jaunie, aux souliers rapiécés, nous salue en effleurant des doigts

la visière de sa vieille casquette, et saute à côté du chauffeur. Un

camarade en chômage, sans doute.

Quelques minutes encore et nous voici devant le train spécial qui

nous attend. Une quinzaine d'ingénieurs d'une sobre élégance sont là,

au port d'armes, et se découvrent soudain, tous à la fois, d'un air

déférent. Le chauffeur aux souliers rapiécés s'avance, souriant, la

main tendue. Jeune--trente-huit ans au plus--un visage fin et fatigué

d'intellectuel, des yeux très clairs et tristes, des mains d'ouvrier:

c'est Sérébrovsky.

*

* *

Pendant trois heures, le train décrit un large circuit de cent vingt

verstes--cent quarante kilomètres--à travers le plus formidable,

le plus prodigieusement étrange des paysages: forêts dantesques de

_derricks_ dont les pyramides de bois ajouré se déroulent à l'infini

jusqu'à l'horizon où elles s'évanouissent sous des vapeurs cuivrées.

Tantôt leurs sombres cohortes se mirent dans de singuliers étangs

noirs, aux eaux lourdes et fuligineuses, moirées de pourpre et de

rouille, paysage romantique ou martien; tantôt elles longent des

rivières où l'eau se mêle au naphte, ou bien elles s'enfuient pour

céder la place à des avenues de réservoirs pansus où le pétrole extrait

des puits est emmagasiné, à de gigantesques usines d'où s'échappent de

puissants vrombissements, à des petites villes.

Debout sur l'avant du train, M. Sérébrovsky me donne, en français, en

anglais, de brèves indications: ici, de vieux puits abandonnés; là,

tout un quartier neuf où des puits fonctionnent depuis plus ou moins

longtemps; là encore, des kilomètres où l'on pratique des travaux de

forage, d'autres travaux de sondages pour découvrir la nappe de pétrole.

--On a pu, me dit-il, réaliser de grands progrès dans ces travaux et

dans l'outillage. Le nombre des pompes profondes, insignifiant avant

la révolution, a depuis longtemps dépassé deux mille; des machines

mobiles sont utilisées pour le nettoyage des puits; on a introduit un

système de captage pour les sources jaillissantes, les _gushers_, ce

qui a amené une sérieuse économie de naphte et empêche l'évaporation

de ses parties légères. Enfin, des stations électriques nouvellement

construites fournissent l'énergie à quatre-vingt-quinze pour cent des

puits, proportion qui, non seulement n'a été atteinte nulle part, mais

dépasse celle des gisements pétrolifères américains.

«Tout cela, conclut-il laconiquement, aurait été impossible à

obtenir avec les propriétés privées. Voilà les avantages de la

nationalisation...

Au passage, il me désigne des usines de tous genres dont beaucoup sont

neuves, d'autres en construction: raffineries pour la kérosine, la

benzine, les huiles de graissage, cimenteries, stations électriques et

radio-électriques, constructions mécaniques, usines métallurgiques où

l'on utilise tous les déchets métalliques, et où fonctionnent des fours

Martin--un monde!

--Ici, nous ne laissons rien perdre, dit Sérébrovsky.

*

* *

De temps à autre, le train s'arrête. Nous parcourons hangars,

chantiers, ateliers de réparations, dépôts de machines, admirons de

jolis trains électriques tout neufs; partout le chef inspecte de

son clair regard aigu, cause avec les ingénieurs, serre la main des

ouvriers qui le regardent, s'adressent à lui sans timidité. Avec une

compatissante affection aussi, car il a perdu sa jeune femme, il y a

quelques jours. De là sa tristesse.

--Vous avez maigri, lui dit l'un d'eux.

--Que ferons-nous sans vous? ajoute un autre, les larmes aux yeux.

Et c'est de ces travailleurs qu'il me parle ensuite, soulignant ce

qui a été fait, ce que l'on espère accomplir encore. Ils sont près

de 50.000, 53 % de Russes, 35 % de Turcs; le salaire moyen est de 78

roubles, mais les ouvriers qualifiés gagnent bien davantage.

Nous traversons plusieurs des neuf villes semées à travers

l'exploitation: Tcherni-Gorod, la Ville-Noire, Belu-Gorod, la

Ville-Blanche, Binagadi, Balachani, d'autres encore; chacune a sa

petite gare, pareille à un chalet suisse. Autour des vieilles et

horribles maisonnettes d'autrefois, poussent d'élégants cottages aux

formes variées, aux larges baies vitrées, aux jardinets attendrissants

où, soignées avec amour, quelques fleurs s'efforcent de vivre dans

cette âcre atmosphère. Des rues, des avenues s'ébauchent, ourlées

d'embryons d'arbres. Là s'élèvent aussi des groupes d'écoles toutes

neuves, des maisons communes avec leurs clubs, des crèches, des

garderies. Au centre, un grand hôpital modèle. Autour, des terrains de

sports.

M'indiquant un point de l'horizon où, à travers la fumée, transparaît

la robe bleue de la mer:

--A dix kilomètres d'ici, fait encore Sérébrovsky, se trouve une plage,

autrefois très à la mode. Les hôtels et les villas réservés alors

aux millionnaires servent maintenant de maisons de convalescence à

nos travailleurs, de maisons de repos pour leurs vacances, d'écoles

pour les enfants délicats. Dans les montagnes, nous avons aussi des

sanatoria pour tuberculeux...

Il se tait, mais un éclair d'émotion passe dans les yeux bleus si

tristes. Et je me rappelle qu'on me disait de lui tout à l'heure:

Seule en Russie · 第 15 / 18 段